‹ L'Action canadienne-française (volume 4)Chapitre 44 sur 123 · EDMOND DE NEVERS · texte numérisé non relu

EDMOND DE NEVERS

De sa main, déjà livide en la pâleur de la mort approchante, de Nevers écrivit dans son carnet intime la traduction de ce poème italien :

Quand je serai mort et que tu viendras

Chercher ma croix au cimetière,

Dans un coin ignoré tu la trouveras peut-être

Et mille fleurs seront nées autour d'elle.

Cueille alors pour tes blonds cheveux

Les fleurs nées dans mon cœm",

Ce sont les poésies inspirées que je n'ai pas écrites.

Peut-être quelques âmes, conduites par l'amitié vers ie souvenir, songent-elles parfois à certains côtés inexprimés le son esprit. Se rappelant la bonté dont il s'était fait une ègle de vie, le tour particulier de son talent si sensible aux "ormes chantantes du verbe français, elles laissent leur imarination former des gerbes de fleurs, — poèmes que de S^evers voulut écrire, mais qu'il ne publia point. Pour lous qui recherchons chez quelques-uns de nos compatrioes des pensées directrices, c'est à sa prose que nous nous rrêtons. U Action française y trouve des réflexions, des lées, demeurées opportunes et dont l'élévation, la jusesse, la longue portée font à de Nevers figure de précur- :'ur.

Pour donner à son œuvre la durée, il la coula en un loule de marque supérieure. « Ses ouvrages fortement ocumentés, remplis d'observations judicieuses, l'ont placé Li premier rang de nos écrivains canadiens », prononce

Ijl. III, No 5

M. l'abbé Camille Roy. Henri d'Arles, ciseleur émérite de la phrase française, le classe dans « la grande lignée des voyants et des penseurs ». Il lui trouve des affinités particulières avec Montesquieu, Fustel de Coulanges, Tocqueville. Ces critiques de chez nous renferment plus et mieux que leur indulgence. M. Louis Arnould, qui dit n'avoir appuyé ses jugements que sur la justice, qualifie de Nevers « d'éminent publiciste ». S'il n'eût pas été de cet avis, Ferdinand Brunetière aurait-il consacré, dans la Revue des Deux Mondes, à VAme américaine, une étude en somme sympathique? Pour atteindre à ce résultat, de Nevers s'est livré à un labeur opiniâtre. Il a persévéré parce que l'amour intense de sa race l'animait. Par ce côté de sa vie, il doit servir d'exemple. En un temps où tant de professionnels remplissent de futilités maintes heures de leur vie, où foule de jeunes gens gaspillent leur vigueur et croient accomplir leur devoir à passer les trois-quarts de leurs journées et de leurs nuits dans une mondanité fiévreuse ou une monotonie vide, il n'est pas mal de rappeler le souvenir de de Nevers. Il peina pour cultiver son esprit et, en dépit de la réalité douloureuse et déprimante d'une maladie de quinze ans, il lui fit produire une œuvre remarquable.

Sa vie a tenue en moins de 44 ans (né à la Baie-du-Febvrc en 1862, décédé à Central-Falls, Ê.-U. le 15 avril 1906).

Au séminaire de Nicolet où il étudie de 1873 à 1879, ses professeurs sont frappés de l'originalité de son caractère, de l'étendue et de la vigueur de son talent. Il est du nombre des élèves qui, repoussant comme maître l'amour persévérant du travail, oscillent entre le premier et le dernier rang selon qu'ils daignent ou non étudier. En rhétorique, son père lui annonce que c'est sa dernière année de collège. De Nevers se ressaisit. Il devient le premier do sa classe, étudie, entre temps, la philosophie et les scien-

LACTIOX FRANÇAISE 195

ces. A la fin de l'année, le succès à ses examens lui gagne un certificat d'étude. A Trois-Rivières, où il fait son droit en suivant l'étude de Mtre Hould, il retombe dans son insouciance ancienne. « Je me lève à neuf heures, écrit-il, je me rends au bureau, je dessine le portrait des plaideurs, je regarde passer les jeunes filles, je joue du violon, je passe la soirée auprès d'un piano. )) Il s'éveille six semaines avant l'examen final. Ce court temps est encore assez long pour qu'il obtienne le titre d'avocat. Les premières années de sa vie professionnelle sont faites de nonchalance et de mélancolie. Il débute (( en se couchant sur le Ht de l'indifférence », avoue-t-il. Le salut vient en 1888 quand il part pour l'Europe. C'est l'éveil de l'esprit. La période fructueuse commence. ^

Cette histoii'e, banale en apparence, est pleine d'enseignement. Demeuré ici, de Nevers eût été avocat comme tout le monde. Son talent, borné par les petitesses du métier, se serait étiolé. Combien de jeunes hommes auxquels il ne manque qu une occasion pareille pour s'adonner à une action féconde et accomplir une œuvre de haute valeur. Il ne suffit pas de traverser les villes européennes pour devenir grand homme. Mais celui qui y est prédisposé, trouve là du moins une lumière, une méthode, une disciphne de l'esprit qu'il cherchera en vain en ce pays.

L'idée d'un séjour en Europe hantait de Nevers depuis longtemps. Étudiant en droit, il notait : « Si j'eusse eu S50.00 je partais pour l'Emope chercher des sensations et d'autres points de la vie. . . Quand je serai reçu avocat, je traverserai l'océan. » C'est en songeant sans doute à

^ Nous avons emprunté ces détails biographiques à un article paru dans Le Soleil de Québec, le 29 avril 1906. L'auteur qui signe Mémo, dit avoir été l'intime ami de de Nevers et l'avoir suivi tout le long de sa carrière.

ce voyage que le 25 novembre 1879 il écrivait : « Il me faudrait une vie agitée, n'importe de quelle manière, il faudrait un but cher à ma volonté, mais je suis indifférent à tout. »

A l'ombre des universités et des bibliothèques de Vienne, de Londres ou de Paris, ses énergies se canalisent. Elles se font ardentes, persévérantes. Son désir de sensations, de vie agitée, se change en une ténacité admirable à l'étude. Il aperçoit enfin le but cher que sa volonté réclamait, c'est le service total de sa race. Il est allé en Europe pour découvrir le Canada. Dans les verrières des cathédrales de Cologne et de Notre-Dame de Paris, se reflètent les clochers des égUses québecquoises, et les fleuves qu'il descend le font rêver des rives lam'entiennes. Son séjour en Europe développe, affine son sens patriotique. Quelles occasions pourtant il eut de le perdre ! De 1888 à 1889 il étudie à Berlin où il suit les cours de l'historien Mommsen. Il séjourne à Vienne et à Rome, à Florence et à Naples, à Madrid et à Lisbonne. Il apprend, au com's de ces visites, l'allemand et l'italien, l'espagnol et le portugais. Et, à part six mois vécus à Londres, il demeure sept ans à Paris où il fait du journalisme à l'agence Havas. Si ce mélange de littérature allemande et anglaise, italienne et française, fait gagner en variété et en couleurs à sa façon de penser et à sa manière d'écrire ce qu'il leur enlève en unité et en cohésion, admirons-le du moins d'avoir conservé, en dépit de ses pérégrinations et de tant d'impressions diverses, un amour si ardent pour le petit peuple canadien-français, laissé là-bas au pied des Laurentides. Il n'a vécu que pour sa race. Toutes ses pensées s'y ramènent. Son œuvre entière n'a pas eu d'autre objet que de la servir. Et que de sacrifices il lui a joyeusement consentis. Laborieux, solitaire, il étudie, avec l'unique ambition d'être utile à

ses compatriotes. Dans ses lettres intimes, il revient sans cesse sur ce thème. Il insiste sm* son dessein de devenir une compétence, de se mettre en état de « mener à ]VIontréal une vie de travail et de dévouement à la cause canadienne-française ». « Depuis la date de ma dernière lettre, écrit-il de Londres, je n'ai pas eu occasion de causer avec qui que ce soit, pas un traître mot. Ma solitude a été absolue. Je me trouve très heureux cependant. Je pense, j'écris, je rêve : je pense au pays, à son avenir, je forme des projets patriotiques »... Et de Paris le 28 septembre 1899 : « Je suis au centre du monde, tout au milieu de la grande scène sur laquelle se portent les regards irrités d'une partie de l'univers. Mon logement est en face de Notre- Dame. A ma fenêtre, tous les soii's, je contemple la tour de Quasimado. Je suis certainement le plus solitaire et le plus silencieux des trois millions d'habitants de Paris. La solitude dans laquelle je vis ne serait pas plus profonde dans les forêts du Saint-Maïu-ice ou de l'Ottawa. . . Ma santé a décliné continuellement depuis dix ans sans aucune interruption. . . Je prends mon mal en patience, je me couche vers neuf heures et je me dis : allons, souffrons !. . . A huit heures, je me lève, fais une heure de violon, puis je prends ma plume et je travaille tant bien que mal jusqu'à une heure. L'après-midi, je vais généralement à la bibUothèque. . . De sept heures à huit heures, je fais une promenade autour du jardin du Luxembourg. » ^

Ce genre de vie le tue peu à peu. Dans une lettre adressée à Françoise, il avouait que l'Ame américaine avait abrégé

1 Nous devons à l'obligeance de M. le docteur J.-M. Brisebois, de Longueuil, d'avoir eu la bonne fortune de lire les lettres qu'il reçut de de Nevers et d'en pouvoir citer quelques extraits. Nous tenons à lui exprimer ici notre gratitude. Quelques-unes de ces lettres sont précieuses par le jour qu'elles jettent sur le caractère de de Nevers et les jugements qu'elles contiennent sur quelques-ims de nos compatriotes.

sa vie de moitié. Pour imprimer 770 pages il en écrivit 6,000. Il lut et feuilleta 2,000 volumes. Le livre paru, la veille de son départ de Paris, il apprit que depuis dix ans il souffrait d'une maladie dont la guérison était impossible. « Je ne regrette rien », se contenta-t-il de conclure. Et pourquoi tout ce labeur ? Faire une œuvre utile à sa race. Ses livres publiés, il rêve de se fixer à Montréal, de faù-e profiter notre province des lumières acquises au prix de tant d'efforts. Il souhaite occuper une chaire universitah-e et, à défaut, donner des com's libres. Son destin était autre. Revenu d'Europe, il recueille la position d'Arthur Buies, à SI, 000. 00 l'année. Son sentiment patriotique le tient toujours. PubUciste attaché à un ministère de Québec, il songe à « préparer des Uvres de lecture pour les écoles dans lesquels il mettra sous une forme très simple, beaucoup de conseils patriotiques et pratiques ». La maladie l'en détourne. Elle l'amène au recueillement. Il meurt après avoir réveillé en lui, disent ses biographes, le croj^ant endormi. ^

Si sa vie trop courte ne lui permit pas de faire l'action extérieure qu'il rêvait, il a laissé du moins un enseignement qui, grâce à ses écrits, a élargi le champ de son influence et la fera durer. A peine a-t-il fréquenté les universités européennes et connu hommes et choses qu'il veut noter ses impressions. Son ambition embrasse tout, prose et poésie, études ethnologiques et romans. Dès 1893, sa correspondance nous le montre occupé à la rédaction d'un roman, Horizons lointains. Il ne devait pas paraître, pas

' Sa vie dont nous n'avons pas reçu la pleine mesure fut bonne, et sa mort fut celle d'un chrétien et d'un juste, nota M. l'abbé Camille Roy (Le Soleil de Québec, 20 avril 1906).

plus qu'un autre roman, L.-B.-Z. Chamard, l'illustre tribun, étude de mœurs qui, selon la promesse qu'en faisait de Nevers, devait « fouter un coup aux politiciens ». Il veut écrire des souvenirs de voyage, un volume de poésies, L Éternelle nostalgie, qu'il divisera en deux parties : Loin des champs, Loin des cités. Il songe à traduire un roman australien de Marcus Clarke. De toute cette ébullition littéraire, il devait rester, — à part quelques conférences, maintes correspondances aux journaux et la traduction d'un ouvrage de Matthew Arnold, — deux œuvres essen tielles : l'Avenir du peuple canadien français et l'Ame américaine.

Ces ouvrages se ramènent à un sentiment unique^ l'amour du peuple canadien français, à une idée centrale, contribuer à la grandeur de cette race. C'est ce qui en fait l'unité et l'intérêt durable. De Nevers n'a même entrepris l'étude de l'Ame américaine et écrit à ce sujet un livre, (( l'un des plus intéressants qu'on ait publiés depuis longtemps sur l'Amérique )), reconnut Brunetière, que parce qu'il considérait urgent à ses compatriotes de scruter le passé et le présent de la république voisine afin d'en prévoir l'avenir. C'est en se répétant que « les destinées des États-Unis sont d'une importance suprême pour nous, Canadiens français », qu'il entreprit ce grand ouvrage. Ses aperçus, ses observations, aideront à se guider ceux qui rechercheront l'effet que la participation des États-Unis à la guerre et à la signature du traité de paix, aura sur l'orientation des divers éléments qui ont formé l'âme américaine. Loin de vieillir, ses jugements renferment des données dont devront toujours tenir compte les historiens de la patrie de Washington. Mais si remarquables que soient ces deux volumes, c'est à son premier ouvrage, encore plus chargé

200 L ACTION FRAiSrÇAlSÏÎ

d'intérêt pour les Canadiens français, que nous bornerons cette étude.

A peine rendu en Europe, il songe à dire à ses compatriotes ce qu'il pense d'eux. Attiré par les études ethnologiques, occupé à rechercher l'origine des peuples et les causes de leur évolution, de leur grandeur ou de leur déchéance, il arrête de préférence son attention sur l'un d'eux, petit, le nôtre. Les leçons de notre passé, les lacunes du présent, l'amènent à rechercher ce qu'exige l'avenir. Son amour patriotique le porte à faire mieux que de rouler en son esprit des idées sur l'excellence de sa race. Il les exprime, devinant que ses compatriotes décou\Tiront, à méditer ses -pensées, des motifs d'action. Il publie à Paris, en 1896, V Avenir du peuple canadien français. S'il s'est plu à l'écrire, si ces pages, à mesure qu'il les rédigeait, lui semblaient contenir plus d'idées que n'en renferment d'ordinaire les livres de chez nous, au point qu'il craint qlie le ton ne nous apparaisse trop philosophique, il se déclare déçu dès que le volume est imprimé. « C'est une balançoire », s'écrie-t-il. Volontiers, il ferait le geste de maints auteurs, il brûlerait son œuvre. Il fera mieux, il la revisera. De la première édition, promet-il, il ne restera pas cinquante pages. Seule cette refonte sera li\'Tée au public. Ce projet ne fut pas exécuté. Et il n'est resté que la première édition que de Nevers ne destinait pas au commerce, mais qu'il réservait à quelques amis. Une seconde édition n'eût pas nui à sa gloire littéraire. Il eût effacé des redites, mieux suivi l'idée générale de l'ouvrage, fait preuve de méthode, de symétrie (il ne prit pas la peine de faire à son livre une table des matières). Mais eût-il ajouté beaucoup à l'acuité de ses observations, à la précision de certains de ses jugements, à la clarté de sa vision? Il écrivait di^ Central Falls le 29 juin 1897 : « Après cela (la publica-

tion de l'Ame américaine) une nouvelle édition du Peuple Cf. absolument refondue, c'est-à-dire qu'il ne restera qu'une cinquantaine de pages de cette balançoire. Je refais tout en neuf. Je change même le titre qui sera : « Le peuple canadien-français. Le passé, le présent, l'avenir », Mon premier livre n'aj^ant pas été mis en vente, je le considère comme non avenu et celui-ci sera pour le gros public une œuvre nouvelle. J'expliquerai la chose dans un mot de préface ».

Ce jugement par l'auteur est trop sévère. A lire d'autres lettres, il semble que son refus de mettre en librairie cet ouvrage ne lui ait pas été suggéré par la seule crainte que la forme ne fut trouvée imparfaite. Il se vantait de dire dans ce livre des vérités et il redoutait d'être pris à partie. Les attaques que certaines gens d'ici dirigeraient sans doute contre lui à raison de quelquesunes de ses pensées mal comprises, le mettraient, croyait-il, en suspicion, compromettant ainsi ses efforts futurs. Ses craintes étaient exagérées. Le sens de son œuvre fut saisi. Elle n'a rien perdu de son importance. Et en dépit du désaveu prononcé par de Nevers lui-même, nous tenons ce livre, dans sa forme inachevée, comme l'un des ouvrages les plus précieux, les plus utiles à méditer dont se puisse glorifier notre littérature. Ainsi vont les. desseins des hommes ! « Ma diplomatie à moi, écrivait-il le 4 novembre 1898, a toujours consisté à empêcher que l'on parle de moi. Je n'ai pas permis qu'on me fasse de réclame. » Repousser la louange et s'exécuter soi-même, c'est plus qu'il n'en faut pour entrer dans l'oubli. De Nevers ne resta pas ignoré, Ses œuvres font son éloge. Sa renommée sera de la meilleure trempe. Parce qu'il enchâssa en ses phrases élégamment tournées mieux que des oripeaux, qu'il sut animer son œuvre du souffle du patriotisme, la ramener aux idées

essentielles dont vit notre race, la remplir de pensées neuves et de lointaine portée, ses compatriotes garderont en même temps que le souvenir de son nom les leçons de son enseignement.

Le mérite de l'Avenir du peuple canadien-français, c'est d'être une tentative — la première ici, croyons-nous — de proposer aux Canadiens français un programme complet d'action publique. C'est une vue d'ensemble. Que nos travailleurs de l'intelligence nous donnent des directions précieuses, nous fassent saisir (( la subordination des problèmes dans une vue totale », réclamait naguère M. l'abbé Lionel Groulx. De Nevers comprit cette nécessité et, le premier, s'essaya à créer ici « l'esprit d'ensemble )), d'établir « le rapport des pièces au tout ». « La grande parole, la parole de clarté et de force » qu'appelait M. l'abbé Groulx, ne fera pas autre chose que de reprendre le livi'e de de Nevers, de le mettre à date, d'y faire ici quelques corrections, là quelques additions, d'y Inettre l'ardeur nouvelle qu'exigent des périls accrus. En attendant que cette voix retentisse, ou que cette plume écrive, il y a profit à feuilleter le livre de de Nevers pour en dégager les idées essentielles.

De Nevers croit fermement à la survivance de notre race et au rôle qu'il lui faut jouer en Amérique. Du point de vue philosophique, de Nevers approuve le développement qu'a pris au 19ème siècle dans la conscience humaine le sentiment de la nationalité et de la race. Jugeant facteur morbide l'assimilation qui s'est faite aux États-Unis des émigrés à l'élément de langue anglaise, il croit au réveil de ces fils de nations étrangères. L'Amérique du Nord ne sera jamais exclusivement anglaise, affirme-t-il. La variété de langues, de mœurs et de coutumes est voulue par la Provi-

dence. Ces idées l'amenèrent à lutter pour conserver aux Canadiens français leurs notes distinctives.

Mais quel avenir politique leur est réservé? Le Canada lui semble voué à l'annexion aux États Unis. Une union plus étroite avec l'Empire britannique n'est pas possible. Une fédération impériale, contraire aux principes d'économie politique et aux lois historiques, doit être combattue non pas seulement par les Canadiens français, qu'elle ne saurait intéresser que du point de vue matériel, mais par tous les Canadiens qui ne peuvent y voir que le sacrifice des colonies au dieu empire. Peut-on croire au développement du lien fédératif, à la rupture des relations qui unissent le Canada et l'Angleterre? L'indépendance de notre paj's apparaît-elle à l'horizon? En des phrases grandiloquentes nos politiques répondent parfois affirmativement à la question. De Nevers n'y croit pas. Il sait bien cependant à quelles conditions une nation canadienne pourrait se constituer et durer. La première serait l'harmonie faite du respect des droits de tous et de chacun, du consentement à laisser les divers éléments ethniques de la Confédération libres de conserver leurs traditions. Les Canadiens français ne sont pas un obstacle à la formation de cette nation. Ce pays, conquis en premier lieu par nos pères, colonisé par leurs bras, arrosé de leur sang, est notre seule et unique patrie. Avec quelle joie nous aiderions à son évolution. Notre fidélité aux souvenirs du passé, notre vouloir à maintenir ce que nous ont légué nos ancêtres et ce que la constitution a reconnu, n'impliquent ni rancune, ni hostilité contre aucune race. Qu'un jour les Canadiens anglais, écossais, irlandais, en puissent dire autant, et une nation naîtra ici. Ce sera une Suisse américaine, composée d'éléments divers, vivant dans l'union et le progrès. Mais non, l'obstacle véritable à cet avancement, c'est le sentiment

des Anglo-Canadiens à notre égard. Ne consentant jamais à se dire Canadiens tout court, ils penseraient s'abaisser que de traiter d'égal à égal avec nous. Comme les récents événements attestent la profonde psychologie de de Nevers écrivant : « Ne nous faisons pas d'illusion. Nos compatriotes anglais ne laisseront pas se briser le lien colonial pour partager avec les vaincus de 1760 et dans des conditions égales la direction de notre jeune pays ». De Nevers ne s'afflige pas outre mesure de cette attitude. Au souvenir de ses méditations sur la naissance et l'évolution des peuples, il prononce que si le Canada n'imite pas l'exemple de la république helvétique, c'est que des lois historiques et sociologiques l'auront détourné de cette voie. Las de chercher à nous asservir, les Anglo-Canadiens choisiront entre la fédération impériale et l'annexion aux États-Unis. Grâce aux conditions économiques, cette dernière alternative, croit de Nevers, ralliera les suffrages. Il ne s'en effraie pas. Dans l'Union américaine, nous surnagerons. Retrouvant nos compatriotes émigrés là-bas, nous formerons avec eux un groupe si puissant que c'est l'élément français qui dominera dans une partie de l'est américain. Il y aura bien encore des attaques contre nous. Elles viendront ni de Saint-Paul ni de Boston, mais de Winnipeg ou de Toronto. Même sous le drapeau étoile, certaines gens de l'Ontario et du Manitoba demanderont parfois aux Congrès l'adoption d'une mesure destinée à fermer nos écoles et à se faire évanouir ici les vocables français. N'ayez crainte, continue de Nevers. Live and let live est un principe que les Américains imposeront à nos ennemis de toujours. Au reste, l'heure de notre union à nos voisins du Sud n'est pas venue. L'annexion doit trouver les Canadiens français plus forts qu'ils ne le sont. Soyons pour le statu quo. N'étant pas prêts à affronter l'inconnu que récèle notre existence au

l'action française 205

sein de la république américaine, conservons le plus longtemps possible le lien fédératif. Entre temps, efforçonsnous d'atténuer les préjugés des Anglo-Canadiens à notre égard. Il y en aura toujours assez ! Mais, tâche principale, élevons-nous. Il faut que notre race ajoute à sa couronne quelques fleurons, qu'elle n'entre dans la république voisine que précédée d'une haute réputation. Nous ne devons y pénétrer que « comme les fils d'une famille qui n'a pas déchu et avec laquelle on est fier de s'allier ».

Des ennemis d'ordres extérieur et intérieur luttent contre nous. Le pansaxonnisme qui rêve d'expansion anglaise, voit dans le Québec une excroissance désagréable sur la surface unie et homogène du continent américain. Il voudrait la supprimer. Les pansaxonnistes cherchent à retirer de leurs flancs cette épine. Goldwin Smith, par exemple, désirait si fort que l'Amérique appartînt à la langue anglaise et à la civilisation anglo-saxonne, qu'il appelait l'annexion comme l'unique moyen d'assimiler l'élément français. De Nevers ne s'émeut pas de ce danger. L'Anglais a tort de voir dans le pansaxonnisme un progrès. Plus l'Anglais anglicise, moins il reste anglais. Il perd à ce jeu son unité de race, « ses idiosyncrasies nationales ». Au reste, jamais la langue anglaise ne fut reçue par les classes supérieures, comme ce fut le cas pour la française. L'Angleterre a imposé sa langue, « par une sorte de force brutale, aux déclassés, aux indigents, aux déshérités, à des peuplades sauvages ou demi-civihsées, vaincues ». De Nevers se repose, pour repousser ici les tendances pansaxonnistes, sur « le fort sentiment du droit et de la justice, l'amoiu" de la paix, et surtout le bon sens pratique qui forment le fond de l'âme du Canadien anglais, en général » C'est de sa part généreuse naïveté. De Nevers écrirait-il cette phrase après l'enfantement du règlement XVII par

la province de l'Ontario ? Il voit plus juste quand il nous recommande de compter principalement sur nous. « Ce qui nous importe, avant tout, c'est d'affirmer notre vitalité avec tant de force, de nous rattacher avec tant d'ardeur à tout ce que nous tenons de nos ancêtres de France, de manifester si hautement les qualités particulières de notre race, que tout espoir d'assimilation disparaisse de l'âme du pansaxonniste le plus chauvin. » Et si c'était montrer un optimisme exagéré dans la disparition d'un état d'âme que tant de têtes et de cœurs anglais entretiennent en Amérique, c'était du moins nous donner le plus salutaire des conseils. C'était nous inviter à repousser ces attaques du dehors, en nous débarrassant tout d'abord des ennemis du dedans, défauts qui tiennent à nous, insouciance qui paralyse nos efforts. Nous ne serons assurés de pouvoir lutter contre les dangers qui menacent notre existence au sein de la Confédération ou de l'union américaine que si, non seulement nous vivons, mais surtout si nous avons grandi, si nous nous sommes haussés à nos tâches nouvelles, si nous avons conquis par notre développement intellectuel, matériel et moral, un droit inéluctable à une vie nationale distincte, Nous sommes maîtres de nos destinées, répète de Nevers. Notre mort, notre infériorité ne seront imputables qu'à nous. Comment éviter l'une et l'autre?

Pour nous faire accepter des obligations nouvelles il rappelle nos titres de noblesse. Il étudie le présent. A quelle phase de son développement est rendue notre race à l'heure oh. il écrit ? Sa réponse, élogieuse pour le passé, est d'une juste sévérité pour le présent. Pendant 150 ans, ce fut une lutte admirable pour Dieu et le roi; pendant 100 autres années ce fut l'assaut aux libertés constitutionnelles. 1760 mit fin aux expéditions guerriàres et aux faits d'armes héroïques. 1867 ferme la période des luttes parlementaires victorieuses. De 1867 à 1894, quelle page avions-nous

l'action française 207

ajoutée à nos annales? Aucune. Qu'avons-nous fait, pour la race? Rien. « Les vingt -cinq dernières années ont été pour nous une période néfaste. » La période des combats militaires et constitutionnels terminée, il fallait prouver que l'élément français était appelé à prendre en Amérique une part brillante aux luttes pacifiques d'une ère nouvelle. Le moment était venu de lever haut la tête, de montrer que ce n'était pas en vain que nous avions tenu à conserver l'héritage de nos ancêtres. Il fallait créer des richesses de l'ordre le plus élevé. Nous avons oublié qu'un peuple ne conquiert un droit incontestable à la vie que s'il ajoute quelques richesses au trésor commun des nations. Tout peuple a son rôle à jouer, sa chose à créer. Pourquoi avons-nous méconnu cette vérité ? L'âme canadiennefrançaise, sortie de luttes séculaires, n'a pas encore trouvé sa voie. Elle s'est laissée envahir par l'apathie et l'égoïsme. Comme il est urgent pour elle cependant de tirer parti de ses ressources matérielles, de créer de la vie intellectuelle, de satisfaire les besoins accrus des intelligences, d'ouvrir une voie plus large aux facultés supérieures.

On s'en excuse, en rappelant notre jeunesse, notre pauvreté, résultat des conditions sociales où nous avons vécu. Ce sont arguments bons à opposer à ceux qui attaquent notre race. Ils n'ont plus lem* mise au cours de notre examen de conscience. Étudions plutôt les causes qui font que nous piétinons, que même sans lutte, « nous nous en allons à la dérive, lentement, insensiblement, vers l'absorption finale ». L'esprit dominant au Canada et aux États- Unis est d'essence mercantile. « L'or est naturellement et incontestablement l'idole de l'Anglo-saxon, il évalue tout en numéraire », a écrit Bagehot. De Nevers craint que « cet idéal mesquin de l'homme d'argent ne s'empare avec le temps de l'âme canadienne, au détriment de notre avenir

208 l'action française

national ». Un esprit d'égoïsme, de lucre domine les couches de la société où règne le plus de bien-être. Il absorbe toutes les autres aspirations. De là naît l'apathie. Le temps des sacrifices est passé, dit-on. Désormais, chacun pour soi. Ainsi s'éteint notre vieille fierté de race. A-t-elle repris sa viguem* ancienne, depuis le jour oii ce livre fut écrit ? De Nevers en eût douté s'il eût entendu récemment le R. P. Louis Lalande éloquemment parler pour elle. Comme il y tenait ! Dédiant son livre à ses jeunes compatriotes, il leur propose cette devise : Soyons fiers et nous serons forts. C'est sans doute pour enlever à leur fierté des tentations, qu'il dénonça ironiquement politique et politiciens. Ah ! comme de Nevers se moque de l'une et des autres. A proprement parler, dans notre province, la politique est la seule plante qui fleurit et prospère. Pour les uns c'est un sport, pour les autres, une industrie. Sport ou industrie, la politique accapare toutes les forces vives de la nation et nous ruine. Les partis ont inventé des vertus : l'on dira traître à son parti, comme l'on dit renégat de sa race. La déclamation tient lieu de science. Oh ! la speechomanie des Canadiens français ! Speech, l'un des maux dont se meurt notre nationalité. « La politique s'empare de tout ce qu'il y a, dans l'âme de notre jeunesse, d'ardeurs, d'enthousiasmes, de tendances vers le bien. » On ne prend plus la peine de se demander si, en dehors de cette arène, il n'y a vraiment rien à faire. Combien de victimes de la politique et de ses partis auraient pu, pourtant, faire de plus utiles sacrifices, sur un autre terrain, pour leur race et leur pays. Combien, avec une autre direction, seraient devenus savants distingués, brillants littérateurs, grands artistes, industriels ou commerçants de renom. De Nevers ne désespère pas. « Nous nous guérirons avec le temps du politiquage à outrance ». La guérison en effet

l'actiox française 209

est en voie. L'on pouvait reprocher à la politique d'accaparer l'attention du public, d'attirer à elle trop de jeunes hommes, de donner aux politiques une importance exagérée. L'on comprend enfin que les politiques ont un rôle à remplir, mais qu'il n'est pas à lui seul toute l'action publique d'un peuple, et qu'il est possible de servir autrement et utilement son pays. De Nevers le croyait. Sans avoir le titre de ministre ou de député, il voulut orienter les initiatives de ses compatriotes et contribuer ainsi à leur avancement. Combien qui siègent au parlement et n'auront jamais son influence !

Mais de Xevers se hâte de sortir de l'ombre attristante que projette le présent sur l'histoire de sa race. C'est l'avenir qui importe. Comment le préparer ?

La race gardera ses notes essentielles, le cathoHcisme et l'esprit français. Elle se développera dans le sens de ses traditions. « Que la Nouvelle-France soit, sur ce continent, en même temps que la fille aînéS de l'ÉgHse, la fille aînée de la pensée et du progrès, dans les hautes sphères de la poésie, de la science et des arts. » Notant que si nous étions restés les maîtres de ces immenses territoires qui constituaient la Nouvelle-France les sauvages n'en auraient pas disparu, il écrit : « Qui dira ce que peuvent faire naître dans les cœurs ces deux facteurs puissants de civiUsation : la charité chrétienne et la sjTnpathie de l'esprit français ? » L'Église lui apparaît une force morale nécessaire. Dans nos districts rm-aux, « l'organisation paroissiale et l'influence du clergé seront, à elles seules, suflSsantes pour maintenir la cohésion. » « L'Église catholique, ajoute-t-il, est restée pour les Canadiens français le centre d'union, de cohésion par excellence ». Et il semble que cette phrase n'en est pas une de style obligé, qu'elle répond plutôt à un sentiment intime puisque le 1er mai 1894 il écrivait de Paris : « Je

210 l'actiox française

dis de dures vérités à mes compatriotes, mais je ne touche pas à la question religieuse. La religion catholique est le plus fort rempart de notre nationalité et nous devons tout faire pour la maintenir au sein de notre population. ;)

Nous aurions souhaité qu'il insistât davantage sur la nécessité pour chaque être d'une réforme intérieure. Si les mœurs environnantes nous insufflent l'égoïsme, nous rendent apathiques aux œu^nres du désintéressement, c'est aux âmes qu'il faut tout d'abord s'adresser. Ce sont elles qu'il faut refaire ou réveiller, et c'est par une action du dedans et indi\'iduelle qu'on y par\dendra. De Nevers l'a vaguement insinué tout le long de son ou\Tage. Mais c'est à d'autres objets qu'il s'est de préférence appliqué.

Il veut asseoir sur un fond sohde l'édifice qu'il rêve d'élever aux œu^Tes de la pensée. Si l'homme ne vit pas que de pain, il lui en faut et, dans notre société contemporaine, le pain signifie beaucoup de choses. Les peuples doivent développe!- les ressources de la nature et ne pas néghger le côté matériel des choses. « Dans notre pays il peut même sembler que l'on fait œu\Te patriotique en s'enrichissant. » C'est faire tout d'abord, aux yeux de nos voisins, si pratiques, honneur à notre race. Mais pour avoir amassé des dollars, ne perdez pas le but de la vie, prêche de Nevers. N'identifiez jamais le bonheur avec la richesse. Que l'or soit un moyen, non une fin; qu'il soit une force que vous mettrez au service des idées et des œuvres. Rien autre. Comment les Canadiens français satisferont-ils aux nécessités économiques ?

Partant du principe énoncé par Montesquieu : « Les campagnes sont en quelque sorte, le laboratoire où se créent les forces du bien », de Nevers- manifeste sa prédilection pour la culture du sol. Il reprend à son compte le mot lancé au temps où il écrivait : emparons-nous du sol !

Ne répète-t-il pas, dans plusieurs de ses lettres, qu'il veut devenir colon, cultivateui-, aller vivre dans les forêts vierges ? Mais il y a ici plus qu'une préférence personnelle, la conviction que la profession d'agriculteur est à la base des nations bien organisées, qu'elle est chez nous nécessaire. Il reconnaît bien que le commerce et l'industrie sont les deux seules voies qui mènent à la richesse, il écrit bien : « Il est bon, il est désirable que tous ceux d'entre nous qui se sentent des dispositions pour le commerce et l'industrie entrent dans cette voie, qu'ils y prospèrent, qu'ils soutiennent avec énergie la concurrence contre les hommes d'affaires qui les entourent », mais son conseil ne s'adresse qu'à des unités. A la masse, il faut autre chose. Dans le commerce et l'industrie, la plupart sont des serviteurs. Il prévoit que du développement à outrance de l'industrie naîtront les ouvriers en plus grand nombre que les patrons. Et il trouve la situation du cultivateur plus avantageuse que celle de rou\'Tier. Le premier devient indépendant; le second, après dix ans donnés au labeur épuisant de l'usine, n'est pas plus avancé. Il est aussi pau\Te, aussi dépendant après qu'avant. De Nevers voudrait éloigner ses compatriotes du servage industriel. Était-ce réfuter à l'avance les théories émises aujourd'hui par nos économistes? Disons plutôt que ces derniers complètent le Uvre dont de Nevers écrivit les premiers chapitres. Il n'y a pas de contradiction entre eux. « Le sol est notre plus sûre richesse; le paysan est notre plus fort argmnent », écrivait naguère Edouard Mont petit. Et pour préciser, le distingué professem- ajoutait : « Il ne s'agit pas de provoquer l'essor industriel du Canada français aux dépens des campagnes dépeuplées, et d'assurer la prédominance de l'industrie sur l'agriculture. Il est clair que cela serait une erreur capi-

212 l'action française

taie. » ^ Donc de Nevers eut raison de prêcher, sur le terrain économique, et en tout premier lieu, en faveur de la richesse accrue de nos campagnes. Commençons par le commencement, défrichons, agrandissons l'aire de nos champs cultivables. « La conquête du défrichem- est la première de toutes les œuvres de civilisation. » Par l'article si précis, si plein de données précieuses qu'il publia dans l'Action française, en octobre dernier, sur la colonisation, M. Henri Bourassa a prouvé qu'à ce point de \aie les idées de de Nevers n'ont pas vieilli. La conquête du sol, pensait-il, est favorable au maintien de notre nationalité. Elle est avantageuse au point de vue économique. Augmentant le nombre des propriétaires, elle empêchera une partie de notre population de passer dans les rangs du prolétariat. Aucune industrie n'est chez nous comparable au défrichement de la terre, ni pour la somme des richesses produites, ni pour l'équité de leur répartition. Bref, notre richesse principale, c'est la terre, l'avenir, l'agriculture. Mais, dit-on, tous nos cultivateurs ne sont pas riches. De Nevers a garde d'oublier sur ce chapitre l'erreur que plusieurs commirent. Appréciant mal les chances d'avenir, imprévoyants, trop enclins à contracter des dettes, des agriculteurs ont abouti à la ruine. Que de patrimoines dévorés par les hypothèques ! Cela n'est pas normal; cela, il est vrai, a jeté l'agriculture en discrédit. Puis des préjugés lui font tort. Un jeune homme possédant quelque instruction se croirait déshonoré si, ses classes terminées, il remettait les mains sur les mancherons de la charrue. On a cru trop longtemps que l'instruction doit avoir pour conséquence nécessaire l'exercice d'une profession. Le remède ? Diriger les bacheliers vers la fondation de nouvelles paroisses; pousser nos jeunes hommes instruits au défrichement, à la

1 L' Action française, novembre 1918 et janvier 1919.

l'action française 213

culture du sol. L'on ne criera pas à l'utopie si Ton veut bien se souvenir que ce programme fut parfois suivi, que, chaque année, des bacheliers retournent à la terre. Son plan ne sera jamais complètement réalisé. Quel progrès cependant serait atteint si des unités se fixaient un peu partout dans notre province, si des compatriotes, auxquels une instruction un peu supérieure prêterait un certain prestige, donnaient l'exemple. De Nevers était, à ce point de vue, optimiste. On pourrait selon lui entraîner à cette œuere des milliers de jeunes gens. On les habitue bien, disait-il, à aller applaudir des speeches insignifiants, à se passionner pour des phrases creuses. De Nevers, si intelligent, si peu gobeur, pensait que s'enthousiasmer pour le vide d'un politicien était aussi pénible que d'arracher les souches ou d'ouvrir des sillons. Combien ne sont pas de son avis ! Il reste que l'on peut recruter des unités. De Nevers garantit leur succès. Attendez plus et mieux de jeunes colons inhabitués au maniement de la hache, mais courageux, intelligents, instruits, que de défricheurs simplement robustes et habitués aux plus durs travaux. Il faudra, par l'association, les soutenir. « Les Français ne sont tout puissants qu'en masse », a remarqué ]VIadame de Staël. Aidons-les par le crédit agricole. Bref, il y a là tout un organisme à créer, à maintenir. L'effort en vaut la peine, puisque la vie à la campagne, dans certaines conditions d'aisance et de culture intellectuelle, favorise grandement la prospérité d'un peuple, le développement d'une race vigoureuse, d'aptitudes supérieures.

Car c'est en vue de la fin qu'il faut ordonner nos efforts. De Nevers n'oubhe pas que l'organisation de la richesse par le commerce ou l'industrie, l'amélioration de la culture du sol, l'augmentation du nombre de nos agriculteurs, ne sont que des moyens utiles à hâter le perfectionnement des

214 l'action française

individus, accroître le renom et l'influence de la race. Sur les richesses du sol, il veut élever des richesses d'un ordre plus élevé. « La matière a ses prêtres et ses fidèles, il faut que la pensée ait les siens. . . S'il importe d'augmenter le bien-être matériel, il n'importe pas moins d'agrandir l'horizon des âmes. » Quelles belles pages il a écrites pour montrer la supériorité des arts de l'esprit et la nécessité, en tout pays, des chercheurs, des « fabricant? de valeurs non cotées à la bourse ». Mais comment parvenir à posséder et les uns et les autres ?

Le temps est depuis longtemps venu d'organiser ici une vie intellectuelle nouvelle. Dès après 1867, il eût fallu utiliser les qualités de nos ancêtres dans un autre champ que celui où ils luttèrent. Les travaux de la paix devaient attirer tous nos efforts. « Il nous a manqué l'action d'une éUte intellectuelle, l'impulsion d'une classe dirigeante vraiment éclairée, sainement patriote. )) Qui donc, chez un peuple jeune, où tout est à créer, donnera aux forces nouvelles une direction que rien peut-être ne pourra plus changer ? Quelques êtres que les études spéciales, l'expérience approfondie des hommes et des choses ont mis en état de voir haut et loin.

Il faut que les classes dirigeantes aient une foi éclairée, qu'elles étudient, veillent et prévoient. Or, nous n'avons pas réussi à dégager ces unités précieuses de la masse. Il n'y a pas à désespérer. «L'âme canadienne, détournée d'une voie longtemps suivie, n'a pas su encore choisir une voie nouvelle. » Hâtons-nous de ranimer la vie supérieure qui remuait l'âme des ancêtres, mais qui, depuis 1867, étouffe sous l'étreinte de l'apathie et de l'égoïsme. Quels sujets grandioses notre histoire, notre terre canadienne, nos mœurs offrent au pinceau du peintre, à la plume de l'historien ou du romancier. De Nevers esquisse un tableau

l'action française 215

auquel Louvigny de Montigny, par la préface qu'il mit à Maria Chapdelmne, ajouta des touches heui'euses. jMême la science attend des contributions que seuls des savants de chez nous peuvent lui apporter sur un terrain particulier, le nôtre, celui que font nos conditions climatériques, biologiques, géologiques. Pour les créer ces savants, ces artistes, ces écrivains, augmentons la valeur de nos collèges classiques, organisons les hautes études, fondons des bibhothèques, des écoles d'art. Élevons par le perfectionnement de notre système d'instruction publique, le niveau intellectuel. Permettons non pas seulement aux hommes de génie, mais aux hommes de talent remarquable de créer des œuvres fortes. Formons, à côté des poètes et des savants, des connaisseurs et des lettrés qui comprennent les œuvres de l'esprit, s'y intéressent, en étendent, en perpétuent l'influence. Les classes dirigeantes ont pour principale raison la culture de l'esprit. On a méconnu cette vérité chez nous. Les fervents de la politique constituent la presque totaHté des ressoui-ces intellectuelles. C'est trop peu ! L'instruction classique est à la portée de tous. Le nombre des jeunes gens qui entrent dans les professions libérales augmente dans des proportions effrayantes. Ne pouvant gagner leur vie, ils s'attellent aux pohticiens pour obtenir un humble emploi. Ils en deviennent les «caudataires » ! Ces jeunes gens, enlevés aux travaux du commerce, de l'agriculture, de l'industrie, ne se rendent même pas utiles à la société par leur science. Le talent se perd. De Nevers a trouvé que quatre-vingt-dix-neuf pour cent d'entre eux ne deviennent jamais des hommes instruits.

Au point de vue littéraire, fourbissons l'arme essentielle, la langue. Conservons arec un soin jaloux le parler français; débarrassons-le des scories qui le déparent. Aucune œuvre littéraire ne naîtra aussi longtemps que nous n'aurons

pas la puissance da verbe, une langue épurée, un vocabulaire enrichi. A un point de vue général, c'est par l'enseignement secondaire renouvelé, c'est par l'enseignement universitaii'e supérieur, la création de facultés de lettres et de sciences, que nous formerons une élite intellectuelle sans laquelle un peuple reste inférieur. En attendant, que nos étudiants aillent parfaire en Europe leur culture. Les arts, les sciences, les belles-lettres sont des fruits de vieille ci\'ilisation. Importons-les. De Nevers a écrit à ce sujet des pages remplies d'observations judicieuses et que doivent relire ceux qui veulent avec lui faire de notre province (( un centre rayonnant de culture scientifique, littéraire et

artistique ».

Cette analyse a montré, j'espère, en quoi et de qui de Nevers fut un précurseur. Sans vouloir le peindre plus grand que nature et lui trouver une attitude à laquelle il ne songea point, l'on peut reconnaître en lui l'un des chefs du mouvement qui tend à sauvegarder, au sein de la Confédération, le principe des nationalités. Il nous a rappelé que les minorités ne s'imposent au respect du grand nombre que par la maîtrise des forces économiques, surtout par la haute valeur de l'âme, la culture de l'esprit. Par son œuv^re remarquable et qui comptera au nombre des plus belles de nos pubHcistes, il a montré que les Canadiens français ne manquent pas à leur devoir env^ers la terre canadienne en restant fidèles à eux-mêmes, en conservant, pour l'améliorer toujours, ce qu'ils tie^inent de la tradition. Il prouva que loin d'être un obstacle à la constitution d'une nation entre Vancouver et Halifax, nos compatriotes sont les seuls habitants de cette contrée pour qui elle est la patrie. En cherchant à conserver leur caractère ethnique, ils demeurent

l'a.ction française 217

dans la lettre et l'esprit de la constitution, basée sur l'union de deux peuples. Ceux qui se réclament de cette politique, qui fut celle de Nev^ers, sont, il est vrai, dédaigneusement traités de provincialistes. Et les assimilateurs désignent sous cette expression non seulement les défenseurs des droits ■constitutionnels des provinces, prises comme entités, contre l'empiétement du pouvoir central, mais surtout les fervents des choses locales, les hommes soucieux de conserver à chacune des races qui s'associèrent en 1867 ses notes distinctives. Prise sous cet angle, l'épithète ne saurait effrayer ceux qui ont médité sur le passé de ce paj'S, sur son évolution, sur le caractère que les délégués à la conférence de Québec de 1864 o it donné au pacte fédératif . S'ils n'étaient provincialistes, les Canadiens français oublieraient vite, dans le tourbillon, leur âme nationale. De Nevers le croyait. Il entretint avant tout et par-dessus tout l'amour de sa race, qu'il voulait voir dotée des formes supérieures de la vie. En face de l'impossibilité de créer une nation canadienne — les Anglo-Canadiens refusant de nous accepter comme associés — , il chercha les moyens d'assurer à notre peuple la durée, fût-il destiné à vivre longtemps encore sous la Couronne britannique ou à entrer bientôt dans l'union américaine. Il fut l'an des premiers, après 1867, à indiquer comme but à notre race la supériorité. Puisque aux yeux des pansaxonnistes, avides d'unité et rêvant d'assimilation, nous formons tache sur le sol américain, que cette tache, disait-il, soit « lumineuse ». Avec quel entrain il se donnerait aujourd'hui à cette tâche et comme les faits ré\^élateiu's des dernières années stimuleraient son zèle. Faisons nôtre le programme qu'il traça de la main d'un maître éclairé et patriote. Que les jeunes, ceux auxquels de Nevers s'adressa de préférence parce qu'il

les croyait les maîtres de l'avenii', que rhétoriciens, étudiants des facultés universitaires, méditent ses pages, comparent les observations qu'elles renferment avec celles que suggèrent hommes et événements d'aujom-d'hui. Ils y puiseront des leçons. Les ayant reçues, ils ne voudront plus être de ces âmes qui parurent à de Nevers « trop étroites, âmes qui ne voient pas dans l'amélioration et le perfectionnement de leur être le but principal de la vie, âmes trop faibles qui ne peuvent se maintenir sur les sommets atteints et continuer l'ascension ». Ils seront capables de hauts sentiments et de fortes pensées. Ils voudront devenir les garants de notre survivance.

Au jugement de de Nevers, trente ans encore devaient marquer pour toujom's notre avancement ou notre recul. C'était méconnaître les règles de la perspective, enfermer en des bornes trop restreintes la vie des peuples. Mais leur évolution, poussée par des circonstances particulières, se fait parfois plus rapide. C'est le cas pour le nôtre, menacé de dangers persistants et qui s'accroissent. On a fait quelques pas, depuis le temps où de Nevers nous pressa de marcher. Sans brûler les étapes, ne les multiphons pas à plaisir. Avançons d'un pas plus alerte. Profitons du présent réveil de l'âme nationale. Que sans tarder notre race tire parti des ressources de son sol, de la richesse que récèlent le comptoir et l'usine. Que par des œuvres de haute inspiration et de lointaine portée, se révèlent l'intelligence et le cœur de ses fils. Pour eux, vivre et durer est trop peu. Atteindre les hauteurs et s'y tenir, c'est le mot d'ordre qu'ils reçoivent de nos traditions catholiques et françaises.

Antonio Perrault.

Page 1