AOÛT
Les précurseurs
JEROME-ADOLPHE CHICOYNE
Chaque dimanche, après la grand'messe, le bureau de poste de notre petite ville s'ouvrait pendant une demi-heure. Les citoyens y passaient, vidaient leur case, puis rentraient au logis pour le dîner de famille. Sur le coin de la table déjà mise, notre père empilait son courrier. Pourquoi, pendant qu'il parcourait le quotidien de la veille, nos curiosités de huit ans s'emparaient-elles toujours du même hebdomadaire ? La fascination pouvait être due au titre, le Pionnier. Ses grosses lettres noires s'étendaient sm* toute la largeur du large journal. Sa devise, Emparons-nous du sol, que l'on croit empruntée à Etienne Parent, avait aussi son attirance. Mieux que tout cela, de derrière le titre et la devise, il transparaissait un caractère, une conscience, une âme enfin.
Un caractère tranché plus ciue tranchant, une conscience droite et presque méticuleuse, une âme très douce et très noble, c'est tout Jérôme-Adolphe Chicoyne.
Cet aristocrate de tempérament se complaisait aux allures plébéiennes. Il devait l'un, semble-t-il, à sa famille, originaire de la Touraine. Les autres lui venaient peutêtre de son village, Saint-Pie-de-Bagot, où il était né le 22 août 1844.
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Au physique, Chicoyne était de la race des chênes trapus. La charpente solide, posée sur des jambes courtes, était dominée par de larges épaules entre lesquelles émergeait une tête carrée. A l'éclat des prunelles augmenté par la noirceur des sourcils bien arqués; au plissement du front haut et large; au son bref de la voix sourde émise par tles lèvres puissantes, on sentait l'action intérieure d'une volonté ferme sur une intelligence toujours en travail.
Ces deux forces, l'éducation les avait développées. Un maître influent, l'abbé François Tétreau, avait donné le branle. Une compagnie de premier ordre, où se coudoyaient Oscar Dunn, Ferdinand Gagnon, Jules-Paul Tardivel, Honoré Mercier, Boucher de La Brusre, Alfred Bernier, le futur juge Bourgeois et, unique survivant, le juge Louis Tellier, stimulait les énergies accumulées. Sur l'arbre ainsi préparé un labeur opiniâtre faisait germer, en fruits délicats, des convictions religieuses profondes, des idées sociales aussi élevées que justes, une érudition abondante et précise. Un patriotisme ardent ajoutait à tout cela une ambition fébrile de se dévouer au bien de sa race et de son pays.
Chicoj'ne fut un dévoué, le soldat de trois causes disparates en apparence, mais marquées chez lui d'une frappante unité. li servit à la tribune politique; il servit dans la chaire du journahsme; il servit sur les routes cahoteuses des contrées de colonisation. En chacun de ces théâtres, il tint un rôle de premier ordre. Ce rôle fait de lui, sinon un précurseur, du moins un professeur d'énergie, au total un maître.
Chicoyne entrait dans la vie pubhque, vers 1872, à l'heure où le gouvernement provincial inaugurait une politique d'extension terrienne et de cohésion nationale.
Aux Canadiens résolus de se fixer dans la république voisine Ferdinand Gagnon conseillait la naturalisation définitive. Chicoyne complétait son œuvre en ouvrant des débouchés nouveaux à ceux que tenaillait le goût du revenez-y.
La Revue canadienne^ a raconté avec détails l'histoire lie la « colonie du rapatriement ». Elle aurait pu insister sur les deux idées qui dominèrent l'entreprise et dont l'application fut la tâche propre de Chicoj'ne : la coopération du clergé, le courant d'immigration française. Le premier, il mit la hache en bois, à Ditton (la Patrie), à Chesham (Notre-Dame-des-Bois), à Emberton (Chartierville), à Sainte- Agnès (Mégantic). C'est lui qui obtint des évêques les prêtres-pionniers de la région. C'est lui qui, à quatre reprises, franchit l'Océan, rapporta de l'abbaye de la Meilleraie un essaim de moines trappistes et de la Basse Normandie l'embryon de compagnie qui s'appela bientôt les Moulins nantais. Rien ne lui coûta, ni les instances auprès du gouvernement local, ni les démarches à l'étranger, ni l'exemple personnel donné au colon.
La seule chose qui pourrait étonner, dans cette campagne plus féconde qu'une campagne militaire, c'est l'effacement volontaire du chef. Nous savons une circonstance où l'évêque prit une décision contraire au sentiment de Chicoyne comme à celui d'un groupe de colons. Par respect pom* la hiérarchie, Chicoyne se renonça jusqu'à se ranger du côté de son évêque, laissant à l'avenir de décider entre eux. L'avenir lui a donné raison. Le maître de cette œuvre patriotique en a écrit l'histoire, feuillet par feuillet. - A la lire, on ne soupçonnerait guère que le narrateur était le deus ex machina de l'entreprise.
1 1914, avril, mai, juillet, octobre — 1915, avril, ieptembre. ' Voir la série des annuaires du Séminaire de Sherbrooke.
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Cette histoire tronquée, la postérité la complétera. Elle dira que l'exemple de Chicoj-ne colonisateur n'a pas été étranger au mouvement créé par le curé Labelle dans notre Nord provincial, au courant qui se dirige de plus en plus vers la ^Métapédia ou vers l'Abittibi. Le titre de son journal était un poteau indicateur; sa devise, un programme. Chicoyne aura eu le double mérite de développer ce programme et de l'appliquer avec un succès indiscutable.
Ce succès, il faut l'attribuer, pour une large part, à l'action du journal de Chicoyne, le Pionnier.
Entre ses mains, les larges feuilles furent un brandon. Chaque semaine, il les lançait à travers les forêts épaisses des Cantons de l'Est en héraut de la hache et de la pioche. Le héraut criait toutes les bonnes nouvelles, encourageait toutes les initiatives heureuses, indiquait d'utiles recettes et des procédés avantageux, poussait à la culture et au défrichement, prévenait les erreurs et répandait la vérité. Chicoyne était essentiellement journaliste. Il avait les deux qualités fondamentales de la profession : le don de voir et de fah-e voir clair, Fart d'intéresser par la variété de la matière et l'originalité de l'expression. Certain jour, un jeune homme de ^Montréal vient se confier à lui pom* faire l'apprentissage du journalisme. Chicoyne le prie de rentrer chez lui, de noter ce qui l'a le plus frappé sur le parcours, de le lui rapporter trois semaines après. Au jour dit, le candidat reparaît, mais n'a rien remarqué. « Comment ! rétorque Chicoyne la voix vibrante, vous avez traversé à deux reprises le pont Victoria, et cette merveille de l'industrie nationale ne vous^a rien dit ! Mon ami, renoncez à la carrière; il vous mancuic le don de yo'w. Comment voulez-
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vous arriver à faire voir? Et le journalisme, c'est cela, ou je n'y entends rien. »
Son journal touchait à tout. Jamais ])ourtant l'article n'était aussi pratique que quand il traitait des choses agricoles. Dans les questions de chiffres, de finances publiques par exemple, il devenait d'une précision mathématique. Mais jamais, non plus, il ne fut éloquent comme les jours où. s'inspirant du gâchis européen, il .signalait à nos gouvernants et à leurs mandataires les écueils d'une politique étroite ou imprévoj-ante. Certaine étude sur Cavour mériterait d'être tirée de l'oubli, pour donner une leçon aux historiens à courte vue, aux journalistes de bas étage.
A la clarté de ses vues intellectuelles le rédacteur du Pionnier joignait une qualité morale des plus rares chez les manieurs de plume : le respect des personnes. Qu'on parcoure la collection entière du journal, lequel subit .sa direction pendant quinze ans. Quand il s'agit d'un projet qui lui paraît utile au bien public, Chicoyne n'a assez d'éloges ni pour l'enti-eprise ni pour son auteur. Dès qu'il doit différer d'avis avec cjuelqu'un, vous chercheriez en vain le nom de l'adversaire. Seul alors le projet est en cause, avec ses points faibles et les raisons c^ui le condamnent. Cette conduite charitable explique pourquoi Chicoyne, ayant eu beaucoup d'adversaires, ne connut pas d'ennemis.
Ce qu'il pratiquait dans la vie ixiblique, il en donnait l'exemple jusque dans l'intimité. Nous nous rappelons qu'un jour une personne de son entourage fit contre quelqu'un une réflexion d'ailleurs anodine. « Mon ami », s'empi'essa-t-il de reprendi-e, « disons des autres tout le bien que nous pourrons; il y aura toujoui'S assez de gens pour signaler leurs défauts. » Par cet esprit de charité, qui marque toute sa carrière, Chicoyne .^e disposait à devem'r, sur l:t -'•ène politique, un figurant do pi-emier plan.
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Aussi bien la politique fut-elle le point de mire de sa vie. Pour s'y rendre utile, il n'avait négligé aucune préparation, celle surtout de l'étiide. Histoire générale et particulière, histoire canadienne et canadienne-française, sciences politiques et économiques, questions financières, industrielles, commerciales et agricoles, lois et statuts, règlements administratifs, procédure des assemblées délibérantes, il avait fait le tour de tout. Aussi, quand il entra à l'hôtel du gouvernement de Québec en 1892, il s'y posa aussitôt en maître. Il continua de le paraître et de l'être jusqu'à sa descente de la scène, en 1904.
Toutefois, Chicoyne n'avait guère confiance dans l'atmosphère de la Chambre commune. Maintes fois il a confié là-dessus sa pensée à ses intimes. Dans les discussions générales, selon lui, l'orateur est trop porté à parler pour la galerie, afin de soigner sa réputation. Il court le risque ou d'oublier la question en jeu ou de la traiter d'un point de vue personnel. Ce risque, ChicojTie ne se sentit jamais le courage de le courir. Aussi ses discours en assemblée plénière furent-ils rares. A peine peut-on en signaler un ou deux par année. Certaine mercuriale sur la réforme du Conseil législatif constitue, dans ce genre, le plus fort plaidoyer qu'on ait encore établi en faveur du maintien d'une seconde Chambre modératrice.
Mais il se reprenait dans les délibérations des comités. Ijà, son sens pratique se donnait libre cours. Il l'avait aiguisé dans les discussions du conseil municipal de Sherbrooke, dans celles du conseil de V Union Saint-Joseph, une de ses fondations ou presque. On, aimait sa claire dissection des projets de loi, ses distinctions si nettes entre ce qu'ils avaient d'acceptable et ce qu'ils contenaient do pernicieux. Jamais des avantages partiels ne l'empêchèrent d« voir le principe dangereux d'une législation. Jamais
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non plus rexcellence du principe ne lui fit gober en bloc les articles parfois risqués d'un bill. Il mettait même une certaine ironie à écraser de son expérience et de sa droiture les novices de la représentation populaire.
Un chroniqueur a raconté à ce propos ^ une scène charmante. Un comité siégeait, avec une vingtaine de députés autour du tapis vert. Le projet discuté, profitable à quelques individus, contrecarrait manifestement le bien public. Les intéressés, malgi'é les observations judicieuses de Chicoyne, n'essayaient pas moins de le faire adopter subrepticement. Chicoyne, son devoir accompli, se retire dans l'embrasm'e d'une fenêtre et envoie un page chercher à la bibliothèque un volume. De son fauteuil à demi tourné vers le groupe, il observe d'un œil le manège et, de l'autre, dévore son livre en souriant. Un ami qui passe à ce moment s'informe du contenu. « Mon cher », répond Chicoyne, « je relis Tartuffe. Quel peintre que ce Molière ! » L histoire ne dit pas si les plaideurs visés s'esquivèrent à la file.
C'était là les distractions d'un grand homme. D'ordinaire, il était le bon conseiller, l'aviseur toujom'S prêt à ouvrir son arsenal, pour permettre aux jeunes surtout de s'y approvisionner. Sa sagesse, son rude bon sens, sa connaissance des hommes et des choses, l'originalité de ses saillies, sa vaste érudition eurent vite groupé autour de lui l'élite. Ministrable, il ne fut jamais ministre. Il se contenta de faire œuvre d'éducation politique, à son siège de l'Assemblée comme de son fauteuil de rédacteur. Ses collègues, en le désignant comme le sage du Parlement, ne faisaient que consacrer une réputation acquise par un labeur assidu dans la vie privée, une honnêteté proverbiale dans la vie publique.
^ Le Devoir, 13 octobre 1910.
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Après sa sortie de l'arène en 1903, Chicoyne était revenu dans sa bonne ^'ille de Saint -Hj-acinthe. Il y avait fait, avec le futur Père Gladu des Oblats, son stage d'avocat et d'aspirant-journaliste. Une paralysie aiguë lui ravit, en 1907, avec l'usage de la parole, celui de l'ouïe. On ne pouvait causer avec lui que par écrit ou par l'entremise de la devineresse de ses pensées. Un jour, nous écrivîmes : « Je vais bien prier pour que le bon Dieu vous donne d'entendre et de parler encore .» Sa fille, sa confidente, déchiffra sur ses lè\Tes un balbutiement qu'elle traduisit ainsi : « Demandez poin- moi la parole. Quant à l'ouïe, je n en ai guère besoin : pour avoir passé douze ans au Parlement, jai entendu toutes les sottises qui peuvent se dire » !
La boutade était énorme et il en riait de bon cœur. Elle cachait pourtant une part de vérité. L'homme dont la parole écrite ou prononcée avait remué tant d'idées fécondes, éveillé tant d'esprits endormis, servi tant de causes utiles, pouvait réclamer l'usage de l'instrument dont il avait si bien usé toujours. L'Actio7i française accomplirait une bonne action en satisfaisant ce vœu que la mort, survenue le 30 septembre 1910, rendit stérile. Il lui suffirait de grouper en volume, avec ses principaux articles, les principaux discours et conférences de Chicoyne. Elle prolongerait ainsi, comme elle l'a fait pour Lamarche, l'action de son verbe puissant. Les politiques y prendraient des leçons de prévoyance, les journalistes des leçons de discussion courtoise, les colonisateurs des leçons de persévérance. Chacun y trouverait le profit qui lui convient. La race compterait un fleuron de plus i\ sa eom-onne do ferme bon sens et (le dévouement public.
17 août 1919. Chanoine Emile Chartier.