LA MERE DES LE MOYNE
« En 1654, un célèbre jusqu'à treize mariages à Ville- Marie. Le -plus remarquable sans contredit est celui de Charles Le Moyne. avec Catherine Primot. » Ainsi s^exprime Vabbé Etienne-Michel Faillon, Vhistorien de Ville-Marie. Lafière silhouette de Charles Le Moyne, V image de la souriante jeune femme qui se tient à ses côtés, se profdent devant nous. Le paysage s'éclaire de leur présence, son austérité se tempère de grâce.
A cette époque, Charles Le Moyne compte vingt-huit années. Soldat intrépide à Végal de Maisonneuve et de Closse, diplomate avisé à l'heure des négociations, avec des ennemis dont il parle la langiie et pénètre les ruses, il devient, durant les intervalles de paix, tantôt un marchand actif et heureux, tantôt, tel un héros antique, V agriculteur qui pousse la charrue et fait valoir son domaine. Il est déjà « couvert de gloire et propriétaire d'une riche concession ». Quel chemin a parcouru l'adolescent, auquel les Jésuites remettaient, neuf années auparavant, en retour de ses services chez les missionnaires des Hurons, vingt écus et un peu de linge !
Six mois plus tôt, Charles Le Moyne demandait eji mariage l'unique enfant d'Antoine Primot et de Martine Messier. Parmi la jeunesse féminine de Ville-Marie, jeunesse aux lèvres graves, aux yeux très doux, à la démarche harmonieuse, on ne connaissait pas de tête plus sage, de croyante plus vive que Catherine Primot. Et sans doute Charles Le Moyne pensait-il ainsi, lui qui se troublait en face du charme de la jeune fille, au point de douter de lui-même. Il y a, vraiment,
de l'humilité dans le geste de ce preux qui met sous la 'protection de la loi, la promesse de mariage qu'il vient d'obtenir. Il y a de même, dans l'empressement des parents de Catherine à contracter des obligations semblables envers le fiancé, une secrète reconnaissance de la valeur de Charles Le Moyne.
« Pour être préféré à tout autre, nous dit l'abbé Faillon, Charles Le Moyne passe un contiat, le 10 décembre 1653, par lequel il s'engage à épouser prochainement Catherine Primot, sous peine de donner à ses parents 600 livres en cas de dédit de sa part. De leur côté, Antoine Primot et Martine Messier s'obligent à compter la même somme à Charles Le Moyne, S'ils manquent à la parole qu'ils lui donnent réciproquement. Ces conditions sont faites au Fort de Ville-Marie, en présence de M. de Maisonneuve, de Mademoiselle Mance, de Michel Messier et autres témoins qui les signent. »
Le vingt-huit mai suivant, le Père Claude Pijart, jésuite, bénit le mariage. La petite épousée n'a que quatorze ans. C est entre des mains bien frêles, semble-t-il, que Charles Le Moyne remet la garde de son foyer et le soin de son bonheur intime. Catherine, si jeune encore, saura-t-elle veiller longuement, patiemment auprès des futurs berceaux f
Aucune déception n'attend Charles Le Moyne. La jeune femme voile sa grâce dans l'ombre et le silence de sa demeure. Sa mission, elle le sait, est ennemie du bruit et âè l'éclat. Elle se recueille et fixe sur ses nouveaux devoirs un clair regard. Elle ne l'en détourne plus. Son existence désormais va se confondre avec les êtres auxquels elle prêtera sans mesure sa délicate bonté, l'appui de son âme énergique, toutes les ressources d'une nature élevée. L'atmosphère d'héroïsme qu'elle respire autour d'elle a trempé so7i esprit et son cœur. A Ville-Marie, les héros sont nombreux, et les récits de leurs actes dressent les volontés, et affirment la vaillance naturelle
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des êtres. Catherine Primoi n'a-t-elle pas reçu, en outre, au foyer même de ses parents, des leçons plu^ saisissantes encore f Martine Messier, sa mère, dont Vhistolre consigne le trait de valeur, dut fortifier en elle, par son exemple, le culte du courage, cette adaptation sans défaillance aux conditions difficiles de la vie.
Catherine n'est que Vénfant adoptive d'Antoine Primot et de Martine Messier. Née en France, en 1640, elle est la fille de Guillaume Thierry et d'Elisabeth Messier, cette dernière, sans doute, la cousine de Madame Primot. Demeuré sans enfants, le ménage des Primot adopte la petite fille et obtient des parents la permission de la conduire avec eux au Canada. En 1650, ils débarquent à Ville-Marie. Catherine est donc considérée par toute la colonie comme leur enfant véritable. Ce n'est que plusieurs années plus tard, six ans après le mariage de la jeune femme, qu'Antoine Primot et Martine Messier, désirant légaliser les droits de Catherine à leur succession, « se présentent devant M. de Maisonneuve^ chargé par les seigneurs de rendre la justice, et déclarent qu'ils adoptent Catherine Thierry pour leur fille et leur héritière, à la charge qu'elle retiendra toujours le nom de Primot ».
C'est maintenant une mère heureuse et féconde que Catherine ! Ses jours se remplissent d'un long et fervent labeur De beaux enfants l'entourent. Des fils aux prunelles claires où se reflète la gravité maternelle. Le sang impétueux des Le Moyne se trahit dans leurs gestes hardis. Catherine effleure-t-elle, parfois, de ses doigts légers, le front de Pierre, le troisième de ses fils f Le regard de l'enfant possède une singulière pénétration. A-t-elle la vision de sa vaillance future, l'intime pressentiment qu'il sera un jour, comme nul autre
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avcDit lui, grand et illustre parmi les hommes de son pays? Les mères ont cette acuité de vue. Certains jour s, une petite fille apparaît près d'eux. C'est une cousine dont la douceur est merveilleuse, et les voix chantantes des hambins ont bientôt prononcé le nom de Jeanne Le Ber. Quelle enfance d'élite dirige et conseille Catherine Primot ! L'enfance de Le Moyne de Longueuil, d'IberviUe, de Sainte-Hélène, de Bienville. Que de traits exquis dut la contenir ! Nous ne les connaissons pas. Le livre maternel de Catherine s'est clos discrètement. Seuls, plus tard, les actes glorieux de ses fils racontent sa valeur d'éducatrice.
L'angoisse étreint cruellement, parfois, le cœur de cette femme et mère de héros. A Ville-Marie, ailleurs aussi, au moindre appel du danger, les têtes vaillantes qui l'entourent se redressent. L'on répond. C'est la tâche d'honneur des Le Moyne, et jalousement, ils s'y emploient. L'histoire, par quelques lignes précieuses pour la mémoire de Catherine,nous laisse deviner le tourment qu'elle éprouve durant ces heures .sombres. En 1665, Charles Le Moyne tombe entre les mains des Iroquois. La haine des sauvages, pour cet homme qui si souvent leur a fait mordre la poussière, va s'assouvir. A Montréal on ne garde aucun espoir. Catherine Primot, tant pour cacher sa détresse aux yeux de ses fils, que pour en appeler à Celui qui ne veut pas que Von désespère, se réfugie à l'église. Durant trois longs mois, ses mains se joignent et supplient. Elle s'obstine dans sa confiance. Et, par une belle journée d'automne, le miracle attendu se produit. Char-^ les Le Moyne, soudain, débarque et sain et sauf à Ville-Marie. Les Iroquois, ô fait merveilleux, ne Vont pas supplicié, mais au contraire solennellement adopté pour un de leur nation, et choisi comme protecteur auprès du gouverneur général du
Canada. « On peut dire, écrit M. Dollier de Casson, que sa femme dont la vertu ici est un rare exemple, a contribué tant par sa piété que par ses vœux à cette délivrance si peu attendue.))
Charles Le Moyne meurt en 1685. Quarante-quatre années employées au service de la patrie, dans des circonstances périlleuses et ardues, ont raison de la force magnifique de cet homme. Mais son esprit ne fléchit pas. Le testament, que dicte Charles Le Moyne, nous le montre toujours aussi judicieux, très attentif au bien-être des siens. « Monsieur Saint Michel », qu'il invoque au début de l'acte, V assiste sans doute, une dei nière fois, de ses lumières. Le seigneur de Longueuil, de Châteauguay, et autres lieux, s'éteint en jetant vers Catherine un suprême regard de confionce et d'affection.
Sur les treize enfants qui lui survivent — Catherine fut mère quatorze fois, — onze n'ont pas encore atteint leur majorité. Le fardeau s'alourdit sur les épaules de Catherine. Outre sa tâche maternelle, il lui faut prendre la direction des affaires de son mari. Charles Le Moyne était un marchand prospèie.
Cinq années durant, elle s'y consacre. Puis, s'étendent aussi pour elle les ombres du soir. Sa fin approche. Comme elle s'imprègne de sérénité, pour celle qui aima les vertus discrètes et effacées ! Lueurs pâles et exquises d'un beau couchant! Le vingt-trois août 1Q90, on ferme doucement ses yeux. Elle vient d'expirer.
L'histoire a inscrit dans ses pages, près du nom des héros que furent Charles Le Moyne et ses onze fils, le nom de Catherine Primat. Qu'elle garde fidèlement la mémoire de cette mère qui forma l'âme grande, et invincible, d'un Pierre Le Moyne d'Iberville !
Marie-Claire Daveluy.
15 août 1919.