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L'ENSEIGNEMENT DU FRANÇAIS

De toutes les discussions soulevées récemment dans notre province au sujet de l'éducation, un point semble ressortir avec évidence : c'est que, chez nous, l'on désire intensément le progrès de l'instruction publique. On peut apprécier différemment les résultats obtenus jusqu'ici, on peut chercher l'amélioration désirée par des moyens divers ou même contradictoires, mais à tout prix on veut progresser. C'est déjà un signe que l'on avance, et il faut se réjouir de cette louable préoccupation.

La question des moyens à prendre pour avancer vite n'en devient que plus pressante. A l'heure où nous vivons, les instants sont précieux pour les Canadiens français. Ils n'ont pas le loisir, s'ils veulent survivre et garder leur place, de multiplier les erreurs pour acquérir de l'expérience. Il est donc souverainement important que l'instruction de la jeunesse reçoive une orientation ferme et sûre, qui ne nous oblige jamais à redresser notre marche et à revenir sur nos pas. Or, la première condition pour aller droit au but, c'est de savoir où l'on va. Le but une fois déterminé, que les éducateurs aient le courage de le poursuivre avec énergie, avec persévérance, avec méthode, par des procédés qui ont fait leurs preuves, quelles que soient les criailleries qui retentissent à leurs côtés.

Ce but, semble-t-il, devrait être de perfectionner Icspèce d'hommes que nous sommes par nature, de faire de nous les Canadiens français les plus accomplis qu'on puisse imaginer, mais pas autre chose que des Canadiens français. Ceux-ci seront ensuite industriels, banquiers, avocats, médecins, commerçants, cultivateurs ou spéculateurs, mais,

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avant de les spécialiser, notre éducation doit viser à développer toutes leurs qualités natives, les dispositions naturelles que nous avons reçues de nos ancêtres.

C'est une erreur de croire que l'instruction fait l'homme. Elle le développe, voUà tout. L'école n'est pas un malaxeuiqui, après un certain nombre de toui'S, peut faire de n'importe quelle matière im béton d'égale valeur, pourvu que l'eau et le ciment y soient en justes proportions. Le matériel à pétrir- importe par-dessus tout. Avant de doser la quantité de ceci ou de cela qu'on désire mettre dans la tête à remplir, il faut savoir à quel sujet l'on a affaire et s'il est apte à devenir ce que l'on veut. Une intelligence anglaise ne se cultive pas comme l'esprit d'un Français, et il ne suffit pas d'envoyer vos enfants dans les highs chools des États- Unis pour en faire de parfaits Américains. La première qualité d'un enseignement rationnel, c'est de s'adapter, non pas aux systèmes à la mode, non pas aux ambitions des papas, mais au génie du peuple qu'il faut instruire.

Cela est si vrai que les méthodes d'enseignement consacrées par l'expérience diffèrent considérablement chez les différentes nations. Un observateur attentif ne manquera pas de remarquer, par exemple, que les Français d'une part, les Anglais et les Américains d'autre part, ne poursuivent pas exactement le même but immédiat dans leurs études. L'Anglais et l'Américain cherchent à connaître le plus de faits possible; le Français apprend à penser et à sentir. L'idée pure, la pensée claire, le sentiment intense, c'est à quoi vise celui-ci ; les notions positives, les faits d'expérience, les conclusions qui se dégagent de ces faits, de ces précédents, comme ils disent, c'est ce que recherchent surtout ceux-là. Sans doute, il ne faut rien exagérer. Les Latins ne raisonnent pas en l'air au point de néghger les faits, et les Saxons ne sont pas tellement fascinés par les

faits qu'ils en oublient le raisonnement. Mais il y a là une tendance qui dénote une tournure de caractère, un pli de la nature. On peut en suivre les manifestations dans les façons de penser, dans les institutions, dans les goûts, dans les œuvres d'art et les entreprises d'affaires, jusque dans les écrits des philosophes et des théologiens de l'un et de l'autre groupe. Histoire et géographie, travaux d'érudition, calcul mental et simplifié, sciences naturelles et commerciales, tout ce qui peut servir à la pratique de la vie, au mécanisme des affaires, au développement de l'industrie, et dans les études théologiques, l'histoire des religions, la critique des textes, les faits d'expériences religieuses, tout cela obtient dans les pays de langue anglaise la place de choix que l'on réserve, en France, à la spéculation sur les idées, à l'établissement des lois générales, à la culture de la forme extérieure. C'est ià ce qui constitue la différence entre l'esprit latin et l'esprit anglo-saxon : l'esprit latin plus idéaliste et théorique, l'esprit saxon plus pratique, plus matter of fact. Ce sont là des vérités du domaine commun, et je m'excuse de m'y attarder.

Ces tendances naturelles, l'éducation les favorise chez les \ms et chez les autres. La tournure d'esprit exige certaines méthodes d'éducation; en retour l'éducation accentue la tounuire d'esprit.

Le but de la pédagogie française, non seulement dans l'enseignement classique, mais à tous les degrés, c'est d'apprendre à penser. Le moyen qu'elle emploie, c'est d'enseigner à s'exprimer. C'est pour cela que l'étude de la langue maternelle tient dans les écoles françaises une place qui peut pai-aître démesurée. Enseigner à dire ce que l'on veut dire, puis à le dire clairement, puis à le dire d'une manière impressionnante, voilà ce qu'on s'y propose avant tout. C'est en cherchant à dire qu'on s'entraîne à penser.

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Il n'en va pas tout à fait de même dans les écoles anglaises. La langue maternelle, plus facile, exige moins d'étude et contribue moins à la formation de l'esprit. On semble moins se préoccuper de former l'intelligence que de la meubler. On veut que l'enfant, au sortir de l'école, sache beaucoup de choses, on s'inquiète moins que chez les Français de lui montrer à se ser^àr de ses connaissances.

La question qui se pose, pour nous Canadiens français, est donc de savoir si nous devons nous attacher aux traditions de la pédagogie française, ou si nous devons en sacrifier quelque chose pour mieux nous adapter au milieu où nous vivons. Resterons-nous délibérément latins ou nous ferons-nous saxons parlant français ?

Question d'une importance primordiale et diversement résolue jusqu'ici. Non seulement les hommes d'affaires qui se mêlent ou ne se mêlent pas de pédagogie, mais un grand nombre d'éducateurs, surtout dans les collèges commerciaux, ont résolument sacrifié, par inconscience ou parti pris, une part considérable de la tradition française. Seuls les tenants irréductibles de la vieille culture classique om voulu faire de notre peuple, d'abord un peuple d'esprit français, un peuple de commerçants ensuite. On le leur reproche assez vertement. Qui a raison, qui a tort ?

Pour nos gens pratiques, le but étant d'arriver où sont les Anglais, nous devons prendre le chemin qu'ils suivent. Pour lutter contre eux, rien de mieux à faire que de prendre leurs armes.

J'avoue que cette logique ne me convainc pas. Avec sa bonne fronde, Da\'id tua Goliath qui avait pourtant sa grande épée. Avec un esprit clair et les qualités du génie français, nous n'anéantirons pas nos rivaux sur le sol d'Amérique, nous ne le voulons pas; mais nous nous taillerons une place avantageuse à côté d'eux. Rien ne vaut les habits

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à sa taille. On y est plus à l'aise et plus élégant. Je me défie de ^ces gens qui veulent nous affubler, toujours pour notre plus grand bien, de toutes les fourrures qu'ils voient sur les épaules des autres, de toutes les breloques dont ils sont chamarrés.

Si nous voulons être quelque chose, soyons nous-mêmes. Autrement nous ne serons que de Vimitation, comme disent nos gens quand ils parlent des pelleteries. Notre grand, notre seul titre de noblesse, c'est d'être des Français dans ce coin d'Amérique. Soyons-le aussi parfaitement que cela se peut dans les conditions où nous vivons. Ne nous proposons pas pour idéal d'être des copies d'Anglais ou d'Américains, si parfaites soient-elles; ce serait nous suicider. Les premiers à nous en mépriser seraient précisément ces Anglais et ces Américains qui déjà s'étonnent et qui commencent à nous admirer de ce que nous survivons. Ils nous envieront bientôt si nous possédons la pleine culture française; ils nous mépriseront si nous ne pouvons pas ou si nous ne voulons pas y atteindre. Dès maintenant, quand ils veulent nous blesser profondément, que nous reprochent-ils? De n'être pas américains? Pas du tout, mais de n'être pas tout à fait français.

Certes, il faut tenir compte des circonstances. Nous serons français, mais des Français du Canada, à deux mille lieues de la France et parmi cent millions d 'Anglo-Saxons. Certains détails de notre caractère en seront fatalement altérés, nous perdrons d'un côté, nous gagnerons de l'autre, mais nous nous devons à nous-mêmes, nous devons à nos ancêtres, nous devons à toute la race française d'être fiers de ce que nous sommes et de garder intact le fond de notre caractère ethnique. Sans doute il faut vivre, il faut nous aiiner pour ra lutte; mais le triomph(\ le seul triomphe pour

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nous, c'est de survivre en conservant dans toute sa splendeur le génie de notre race.

Or, ce génie s'est formé, se maintient, se développe par des méthodes d'éducation longuement élaborées. « Le génie d'une race, dit Agathon dans un livre désormais célèbre, ^ c'est un mot vague peut-être, mais qu'on entend pourtant avec assez de précision. Il j a, dans toute nation, une réserve, un capital de forces intellectuelles, que l'instruction supérieure a pour but d'entretenir et d'accroître. Notre génie français, fait d'ordre, de clarté et de goût, a été acquis à la longue et par certains procédés de culture éprouvés. Y pouvons-nous renoncer aujourd'hui sans abandonner le meilleur de nous-mêmes, sans compromettre ce qui a longtemps assuré et assure encore la primauté de notre intçlligence ? L'expérience répond : non ... Le génie d'un peuple dépend en grande partie de son éducation, de la direction imprimée à ses goûts et à ses tendances; il est en grande partie son œuvre. Or, il existe un accord profond entre notre génie français et ce que nous appelons d'un terme large la culture classique. Si nous voulons conserver cet héritage de précieuses qualités que les peuples étrangers s'accordent à admirer chez nous, le sens idéaliste, la netteté de l'intelligence, le goût, sans doute est-il imprudent de sacrifier cette formule de notre éducation nationale. »

Si nous voulons, nous, garder le génie de la race française, nous devons donc nous attacher avec piété aux méthodes de la pédagogie française, d'autant plus que ce génie est entouré de dangers plus menaçants sur cette terre d'Amérique. Nous devons nous y attacher, non seulement dans les études classiques et supérieures, mais dès le début, dans les écoles primaires. « Rien ne serait plus faux ni plus funeste, écrivait récemment M. Léon Lorrain, que de pré-

1 Agathon, L'Esprit de la Nouvelle Sorbonne, p. 16 sv., p. 175.

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tendre que chez nous l'enseignement du français est beaucoup moins important au collège commercial que dans le cours 'classique.» ' En effet, nous n'aurons pas deux castes parmi nous, la caste des lettrés gardant l'esprit français et la caste des primaires à mentalité commerciale. L'enseignement primaire et l'enseignement classique ne sont pas deux espèces différentes d'enseignement. L'un fait suite à l'autre, en prolongeant ses lignes. Il perfectionne seulement ce que le premier a commencé. Si l'enseignement primaire est mal orienté, jamais l'enseignement classique n'atteiadra son but. Les principes pédagogiques qui donnent leur plein résultat dans l'enseignement supérieur commencent à porter leurs fruits dès que l'intelligence s'éveille.

C'est donc l'étude de la langue maternelle, de la syntaxe, de l'analyse grammaticale et logique, qui doit constituer la base de l'enseignement dans nos écoles. L'éducation, chez nous comme en France, atteindra d'autant mieux son objet qu'elle rendra nos enfants plus maîtres de leur langue. Car, par le fait même, elle rendra leur intelligence plus puissante et plus lumineuse, elle développera davantage les qualités de cœur et d'esprit qui sont les nôtres. L'effort du maître doit tendre à rendre l'élève capable de juger sainement, d'avoir un goût sûr, de critiquer avec discernement, d'admirer ce qui est admirable, de rire de ce qui est ridicule. Pour cela le procédé qui a fait ses preuves, c'est d'étudier longuement, patiemment, passionnément, la langue dont nous nous servons pour exprimer nos pensées.

Nos éducateurs ne devraient donc pas se préoccuper d'augmenter démesurément le programme d'anglais, de développer l'étude de la comptabilité, des mathématiques ou des autres sciences commerciales, mais de perfectionner les intelligences françaises qu'on les charge de cultiver, de

' Léon Lorrain, La Valeur économique du français, p. 15.

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les former à penser avec clarté, à s'exprimer avec précision. Que l'enfant devienne plus tard banquier, gérant de chemins de fer ou commerçant, il sera d'autant plus préparé à se distinguer dans sa profession qu'il aura davantage l'habitude des idées nettes et précises. La question n'est pas de savoir si, de nos jours, il faut mieux savoir les mathématiques, l'anglais ou la tenue des livres : la question qui domine tout le débat, selon la remarque d'Agathon, c'est de savoir si cet enseignement est le plus apte à développer les qualités propres de notre race. Or, il ne l'est pas. Les Français, un moment hésitants, reviennent avec une ferveur de convertis sur les erreurs qui les avaient d'abord égarés. Imprégnés que nous sommes par une atmosphère étrangère, nous devons bien plus qu'eux nous accrocher aux méthodes qui favorisent l'esprit français. C'est dans le culte du beau, dans la recherche du mot juste, puis du terme pittoresque, pais de l'expression saisissante, que nous devons contracter nos habitudes de penser. L'enfant qui, au sorth- de l'école, ne parle encore que par à peu près, avec des moitiés de mots mal articulés, est un enfant dont l'intelligence reste au maillot. Ne sachant pas penser, il ne sait pas parler; si on l'eût forcé à parler net, il eût appris à penser clair. « Quand on écrit moins bien le français, dit Doumic, c'est qu'on pense moins français ».

Penser français vigoureusement, voiià donc le but. Il suit de là que tout ce qui, dans l'enseignement, nuit à la maîtrise de la langue maternelle est, par le fait même, antipédagogique. C'est limiter d'avance le développement intellectuel d'un enfant que de lui imposer, dès le début, l'étude simultanée de deux langues différentes. C'est brouiller à jamais ses idées que de vouloir faire de lui un parfait bilingue, de lui faire étudier, par exemple, le français le matin et l'anglais le s:ir; l'histoire en français et

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l'arithmétique ou la tenue des livres en anglais. Cet enfant ne saura jamais parfaitement ni une langue ni l'autre, il trouvera un mot anglais quand il cherchera un mot français, et se contentera d'équivalents. Toute une section de la langue française sera pour lui terra ignota et sa correspondance, boiteuse et incorrecte, aura besoin d'être traduite pour être intelligible. C'est condamner un enfant à la médiocrité que de lui faire parler anglais par sa bonne quand on le destine aux études françaises, ou de faire faire un cours Classique anglais à un fils de Français. Jamais de telles absurdités pédagogiques ne donneront ces produits supérieurs qu'on appelle un artiste, un penseur, un écrivain. Non, plus il y aura d'unité dans les ét.udes,plus elles poi-teront de fruits. A capacités égales, l'enfant qui réussira le mieux, qui montera le plus haut, c'est celui qui, apprenant en famille à bien parler sa langue, apprendra à l'école à bien l'écrire, qui approfondira ses secrets par l'étude des classiques anciens, et s'exercera sans cesse au maniement de ses formes indéfiniment variées.

Mais alors, direz-vous, nous voilà condamnés à rester toujours, au moins dans le domaine des l^iens matériels, dans une infériorité résignée? Nous resterons français mais nous réussirons comme les Français : peuple de nobles cœurs, de beaux esprits, peut-êti-e; mais aussi peuple de ventres creux !

— Cela n'est pas évident. Le Canadien français qui aura développé ses qualités naturelles et qui ensuite s'appliquera aux affaires paraît fort bien outillé pour réussir. Tout un ensemble de faits récents est en train de le démontrer. Si, dans le passé, nos hommes de profession n'ont pas monté bien haut, ce n'est pas parce qu'ils avaient fait des études classiques; c'est parce qu'un trop grand nombre d'entre eux ont peu ou mal travaillé par la suite. En dépit des

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préjugés contraires, il appert de plus en plus, en France comme ici, qu'un bon cours classique est une excellente préparation à la carrière des affaires. Assurément, un bachelier ne peut pas, sans transition, passer du collège à la banque. Mais une initiation rapide le mettra vite en mesure, s'il a des aptitudes, de monter plus haut, d'aller plus loin, de donner un rendement plus considérable que ceux qui n'auront pas eu cette formation. On peut en dire autant, proportions gardées, du cours élémentaire préparatoire au com's classique. Ce qui importe, ce n'est pas que l'élève en sorte au courant des opérations de la banque de Montréal ou de la comptabilité de monsieur Z ; c'est qu'il puisse en peu de temps saisir la routine des maisons d'affaires où on l'emploiera. Plus il sera friand d'idées claires et de situations limpides, plus il aura chance d'y réussir et de rendre de grands services.

Il va sans dire que des études faites selon les saines méthodes de la pédagogie française n'excluent ni l'anglais, ni les sciences commerciales. Elles leur laissent ane place, mais la seconde. Pour un petit Français, même au Canada, l'anglais n'est jamais l'essentiel. Le français doit être la langue unique d'abord, la langue principale toujours. Les études finies, au moment de la spécialisation, quelques mois de pratique dans un milieu exclusivement anglais suffiront à vos enfants pour leur faire connaître suffisamment cet idiome. Ils ne passeront peut-être pas pour des Anglais d'origine, mais ils sauront écrire la langue anglaise, ils la parleront avec facilité. C'est un fait que l'expérience a déjà suffisamment démontré.

N'est -il pas étrange que ces données de bon sens soient déjà si méconnues au Canada ? Il se trouve, en effet, que nos plus bruyants réformateurs en éducation, délaissant les méthodes françaises traditionnelles, veulent nous doter

d'un système très sujet à caution, très décrié, le système américain. L'éducation pratique, c'est-à-dire confinée aux sciences du commerce et de l'industrie, voilà ce qu'on prône comme l'idéal pour des descendants de Français. On ne semble pas se douter que ce qui manque le plus à nos jeunes gens des classes commerciales, c'est la connaissance du français. Sur cinq d'entre eux, vous en trouverez facilement trois ou quatre que l'anglais n'embarrassera pas longtemps, mais vous n'en trouverez pas deux qui pourraient convenablement correspondre avec des maisons de France. Les Français s'en plaignent assez. Même chez nos illustres avocats et chez nos honorables députés, même chez les protagonistes de l'enseignement moderne et chez nos représentants à l'étranger, combien qui ne se tirent d'embarras qu'à l'aide d'une secrétaire formée dans quelque pensionnat tenu par des religieuses !

La correspondance française est pitoyable chez nous; les annonces, les prospectus, les catalogues français sont ordinairement rédigés en une langue détestable, sans goût et sans spontanéité; des Canadiens français, honteux de si mal savoir leur langue, n'écrivent qu'en anglais; et l'on prétend que la réforme pressante, c'est d'introduire dans nos écoles françaises la tenue des livres en anglais, l'arithmétique en anglais et la conversation anglaise. Il est temps de s'aviser que c'est surtout le français qui est en souffrance dans nos écoles et nos collèges commerciaux. Et la situation va de mal en pis. Les directeurs des collèges classiques se plaignent que les élèves leur arrivent de -moins en moins préparés, depuis que certains bonshommes chargent les programmes de presque toutes les matières qui trouvent place dans une encyclopédie.

Ayons donc le courage de consulter nos aptitudes et de reconnaître nos succès, sans nous laisser éblouir par tout

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ce qui n'est pas de chez nous. C'est une mentalité de coloniaux qui nous fait trouver meilleur tout ce que font les autres. Nous méritons, bien plus que les Français, les cinglants reproches que M. René Doumic faisait naguère à ses compatriotes : « Nous avons pris dans la bataille intellectuelle, une attitude humiliée de vaincus. L'esprit français avait perdu cette confiance en lui-même, nécessaire à qui veut que les autres aient confiance en lui. Il oubliait que sa mission traditionnelle est de marcher en avant et qu'on a peine à le reconnaître dans le rôle effacé et timide d'esprit à la suite. . . Il y a un courage intellectuel qui consiste à être soi-même et à défendre la forme d'esprit qu'on a reçue de la tradition. Nous pouvons bien avoir ce courage-là. » ^

Ne craignons donc pas d'adopter un programme d'études parfaitement rationnel. Ayons égard aux besoins du milieu, aux nécessités du moment, mais ne poussons pas le souci de l'utilitarisme jusqu'à sacrifier notre caractère de Français. Que nos enfants apprennent d'abord leur langue, qu'ils se rendent capables de s'en servir dans tous les domaines, dans tous les pays. Qu'on n'ait pas cet empressement maladif à spécialiser dans le commerce tous les enfants, même les fils de cultivateurs. Défions-nous des vendeurs de recettes pour le succès rapide et des conseillers de raccourcis en éducation. Les enfants d'aujourd'hui sont comme ceux d'autrefois : ils apprennent lentement, ils doivent répéter beaucoup; ils ne peuvent pas savoir à quinze ans ce que vous n'avez appris, vous, qu'à trente et quarante ans. Ayons le culte de la formation générale, du développement normal des facultés. C'est la culture française par excellence, c'est la plus humaine de toutes les formations.

Adélard Dugré, s.j.

^ René Doumic, La libération de l'esprit français, dans la Rettue hebdomadaire, 12 avril 1919, pp. 144 et 154.

A TRAVERS LA VIE COURANTE

La langue JyQïlÇClise Tout récemment, à un dîner donné à et le CQihoHciSïne P^^Is par la Corporation des Publicistes chrétiens dont jI. René Bazin est le président, le commandant Yamamoto, membre de la délégation japonaise à la conférence de la Paix, prononça sur la situation actuelle du catholicisme au Japon un discours fort instructif et des plus émouvants.

Or parmi les déclarations qu'il fit, en voici une qui concerne la langue française et offre un vif intérêt : « J'ai deux filles dans im collège des Dames de Saint-Maur. Celles-ci m'ont demandé laquelle des deiix langues, anglais ou français, elles devaient enseigner à mes enfants, en me faisant remarquer que 95 p. 100 de leurs élèves préféraient l'anglais au français. Pour moi, il n'y eut pas d'hésitation : le français, leiu- disje. Il est vrai que l'anglais est beaucoup plus répandu au Japon que le français et qu'il est un plus grand moyen de succès, mais en pensant au bien spirituel de mes enfants, et en réfléchissant que ce sont les ouvrages religieux de la France qui sont répandus dans le monde, et qu'on y acquiert beaucoup plus facilement l'esprit du catholicisme que dans les ouvrages écrits en d'autres langues, n'ai-je pas eu raison de répondre comme je l'ai fait ? »

Paroles remarquables et qui viennent confirmer une thèse qui noas est chère. Le commandant Yamamoto est un converti et l'une des personnalités cathohques les plus marquantes du Japon. Gardons précieusement son témoignage.

La langue auxiliaire La Belgique nous en fournit un autre, înieïnationale d'im genre différent, mais tendant à la

même conclusion. C'est le mémoire qu'adressa à la Conférence de la Paix l'Institut de Sociologie de Bruxelles. Ses membres, après avoir étaljli la nécessité d'une langue auxiliaire, «qui, comprise de tous et parlée par tous, serait le seul véhicule des relations internationales et im intermédiaire suffisant entre tous les peuples », préconisent l'emploi du français et réclament son enseignement dans tous les établissements d'instruction du monde. Ayant

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énuméré les qualités naturelles dont est douée cette langue : sa clarté, son harmonie, sa simplicité, sa richesse, le fait qu'elle possède un dictionnaire officiel, périodiquement revisé, où le sens de chaque mot se trouve défini, le mémoire continue :

« Mais ce serait sans doute se faire illusion que de croire que ces qualités intrinsèques puissent suffire à déterminer l'adoption d'une langue auxiliaire. Il n'en est pas de même des positions acquises, et celles-ci donnent en faveur du français des argiunents puissants. Certes, le français n'est pas la langue la plus répandue à la siu-face du globe, il s'en faut de beaucoup. Mais il convient ici de tenir compte, moins du nombre des hommes dont le français est la langue principale, que du nombre de ceux dont il est la seconde langue, ou qui l'ont appris comme langue étrangère. Si cette statistique pouvait être faite, il n'est pas douteux qu'elle ne mette le français en très bonne place. Le français a poiir Uii des traditions qui remontent à plusieurs siècles; il est resté la langue de la diplomatie; il n'a pas cessé d'être indispeasable au savant. 11 jouit en plus d'un endroit (en Orient, dans l'Amérique latine) d'un prestige incontestable. Enfin, il a pour lui d'être une langue de culture, une langue dont la connaissance vaut indépendamment de l'utilité pratique qu'elle présente; il est parmi les langues vivantes ce que le gi'ec et le latin sont parmi les langues mortes et, dans certains paj^s, il est même appelé à jouer le rôle qu'ont chez nous les langues classiques. »

Les leçons de L'enseignement universel du français,

français d'un ministre ^^f réclame rinstitut de Bruxelles, eût-il

été adopté, il y a quelques années, Paris n'aurait pas connu l'hiver dernier, le spectacle rare d'un ministre septuagénaire se mettant à l'étude de la langue française. C'est en effet le parti que dût prendre un des membres de la Conférence de la Paix, délégué de notre cher pays s'il vous plaît, notre propre ministre du Commerce, le très honorable — ■ pour employer le langage protocolaire — sir Georges Eulas Foster. Chaque soir, durant son séjour à Paris, de 8 h. 30 à 9 h. 30, l'ancien professeur d'Université, redevenu élève au terme de sa brillante carrière politique, s'exerçait les méninges siu* le genre des noms et l'accord des participes. C'était son heure de français, sa leçon de langue diplomatique.

M. Foster a soixante-douze ans. Il s'est probablement rendu compte qu'à cet âge la mémoire est rebelle et les facultés cérébrales un

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peu lourdes. S'il n'a pas très goûté son aventure, qu'il tâche d'en préserver ses compatriotes ! En pays démocratique, et nous en sommes, tout enfant porte dans son sac d'école un portefeuille de ministre — «omme le soldat de France dans sa giberne un bâton de maréchal — Or avec le traité de paix qui nous lie à tant de nations, grandes et petites, et nous oblige à tirer l'épée pour les défendre, un ministre canadien est désormais exposé à s'asseoir souvent autour d'une table de diplomates 4>ù la langue française sera la langue courante. Nous suppUons l'honorable ministre du commerce d'user immédiatement de son influence pour que les futiu"s représentants de notre pays ne subissent pas l'humiliation que d'autres ont ressentie . . .

U CXëfnplc Faut-il un dernier argmnent? Celui-ci

du prince de Galles ^'^ii^'hera le loyaUsme du noble chevaUer:

c'est l'exemple du jeime prince que reçoit actuellement le Canada. Ah ! il n'a pas attendu, lui, soixante-douze ans, pour prendre des leçons de français ! Au grand banquet donné au Château de Windsor, le 19 juillet, pour célébrer la paix et qu'il présidait ayant à ses côtés le maréchal Foch et le général Pershing, l'héritier du trône d'Angleterre prononça une partie de son discoiu^s dans la langue de ses alliés de France. Le protocole, les traditions, les convenances exigeaient l'usage du français. Le jeime prince put s'y fioumettre facilement

Et bientôt, sans doute, il parlera de nouveau la même langue dans notre province. Puissent les nôtres, tous les nôtres, le remarquer «t en faire leur profit ! Car ils sont encore trop nombreux les anglomanes — actifs ou passifs — que compte notre race ! Chaque jour, pour ainsi dire, nous révèle des situations humiliantes que nous créons nous-mêmes ou tolérons lâchement. Quelques-unes — comme les affiches le long du chemin Edouard VII, les formules du bureau des douanes à Lacolle, les papiers et brochures que le gouvernement fait remettre aux soldats démobilisés — ont été récemment dénoncées.

Ufie CdïtC des j'ajouterai à ce dossier im simple docu-

cheval'^eTS de Colowb ^^^^- Le voici reproduit textuellement. Seuls le nom, bien français, et le numéro du destinataire sont omis.

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KXIGHTS OF COLUMBUS

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