CHARLES GILL
La littérature du terroir vient de s'enrichir d'im nouveau livre, une belle œuvre, des vers ! On a publié le poème de Charles Gill, depuis si longtemps attendu : le Cap Éternité.
Certes, Gill n'est pas le premier à s'être avisé de la beauté du Saguenaj'. Il n'est pas un poète, ,i'imagine,qui au cours d'un voyage sur ses eaux, n'ait rêvé de lui consacrer au moins une centaine de vers sombres comme ses rives et sonores comme ses échos. Pierre-Paul Paradis, ce rimeur illettré, dont nous a entretenus M. Adjutor Rivard,nous a décrit naguère ce fleuve qui
roule ses flots limpides
Dans un cadre imposant de rochers escarpés, De caps majestueux, en tableaux découpés.
Bien avant lui, Arthur Buies avait consacré au Saguenay quelques belles pages de prose poétique. Personne n'avait encore tenté d'en faire le cadre d'un grand poème.
Charles Gill est né à Sorel, le 31 octobre 1871. Son père était alors avocat et ne dut pas beaucoup influer sur sa vocation poétique, bien qu'il sût manier la plume avec esprit. Si l'on remonte plus haut dans sa lignée pour trouver des ancêtres à son âme, on est assez embarrassé. D'un côté, des Anglo-Américains', les Gill, établis au Canada depuis le commencement du XVIII siècle; d'un autre, des Écossais, les McDougall, arrivés à Berthicr, de l'île embrumée de Jiu"a, vers 1832; enfin, les Senécal, dont le plus illustre rejeton, l'honorable Louis- Adélard, député, sénateur, constructeur, capitaliste, fut le grand-père maternel de notre poète. Mais il est une chose qu'il doit à sa mère, une sainte femme, c'est ce sentiment religieux qu'il garda toujours, malgré tout, chevillé au fontl de son âme, et qui vivifie ses plus belles poésies.
L ACTIOX FRANÇAISE
Son enfance se passa à^Sorel et à Pierreville, chez ses grands-parents. Chaque été le retrouvait sous les épinettes de la belle propriété de la rivière Saint-François. Non loin se trouvait la réserve des Abénaquis et Charles les fréquentait assez. Leur esprit d'indépendancejointe à l'indépendance de son propre caractère, firent de lui un enfant difficile.
Mais nous perdons notre temps à rechercher ses origines intellec" tuelles. C'est im fait qu'il fut poète précoce comme il a été précoce dessinateur. A neuf aijs, il rêvait d'écrire des romans et il découvrait dans l'aspect changeant du firmament des féeries qui l'enchantaient. Ses séjours successifs à l'école des frères de Sorel, au collège de Nicolet, au Gesù de Montréal et chez M. Leblond de Briunath, n'interrompirent pas ses lectm'es; et ce sont les Parnassiens, et ce sont les grands romantiques, qui lui ont soufflé leur art. En 1889, si on le trouve à Paris dans l'atelier du peintre Gérôme, on le voit aussi dans les cafés et les cénacles en compagnie des écrivains s\Tabolist3s. Sa formation fut donc éclectique.
De retour au pays, on le compte parmi les premiers membres de l'École Littéraire de Montréal, dont il restera, croyons-nous, un des meilleurs représentants. Il vit de ses peintures et de ses classes de dessin. Mais nous l'estimons plus grand poète que peintre. Aucim de ses tableaux, même ses délicieux paysages, même son chef-d'œuvre «le joueur d'échecs ». ^ n'a l'envergure de son poème, Ze Cap Eternité.
Poiu* exécuter ce poème tel qu'il l'avait conçu, il aurait fallu que Gill y travaille assidûment pendant des années. Cette épopée de tous les hauts faits de la France au Canada, le long de nos routes fluviales, et qu'il voidait intituler le Saint-Laurent, devait compter dix ou douze livres, et chaque li\Te mie trentaine de chants. Or GiU travaillait d'une manière très intermittente. Beaucoup de ses vers ont été écrits dans sa classe de dessin de l'école Normale, avant ou pendant ses cours. Parfois aussi, à la campagne, il s'enfermait dans sa chambre, fermait les Persiennes, arrêtait les aiguilles de l'horloge, allumait sa lampe, et se mettait au travail, dormant quand il sentait sa fatigue et ne cessant d'écrire que lorsqu'il avait faim ... A ce régime, il nous a donné une douzaine de chants du di.xième livre : ce sont ces chants, suivis de pièces
^ Le Problème.
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isolées, qui forment le volume récemment publié. On sait que le poète ne les jugeait pas assez parfaits pour les livrer au public, mais hélas ! le poète est mort en octobre dernier, emporté par l'épidémie, et force a été d'imprimer son poème, sans les retouches qu'il y aurait faites.
Faut-il, pour le juger équitablement, étudier son premier plan? Nous hésitons, car le poète lui-même n'en était pas satisfait et n'osait plus l'exécuter sans modifications. Le fait est qu'il contenait certaines données de nature à nous surprendre et qui n'auraient eu du succès que si elles eussent été traitées par un génie. Ainsi le poète devait, entraîné dans une fissiu^e du roc, pénétrer jusqu'au centre du cap Eternité et là rencontrer l'ombre de Dante. Tous deux seraient alors descendus aux enfers et auraient passé beaucoup de temps dans l'abîme où gémissent les traîtres à leur patrie. Cette répUque de VÉnéide et de la Divine Comédie aurait-elle été goûtée par nos imaginations blasées ? Nous n'osons l'affirmer. Il faut en dire autant de cette autre fiction du poète par laquelle le cap Trinité devenait la porte du Ciel et la statue de la Vierge comme la portière du « beau pays bleu ». Mais à quoi bon apprécier des projets qui sont restés dans ses notes," — des notes vraiment riches de couleurs, écrites en une langue très vivante, — et qu'il n'a pas développées dans de beaux vers. De tout ce Xe livre nous ne possédons que le prologue, douze chants et deux fragments {les Stances aux Etoiles et ime définition de la Patrie).
De ce prologue, on se serait volontiers passé, d'abord parce que le procédé en a un peu vieilli et puis parce qu'il n'était pas nécessaire : le poète aiu"ait pu entrer tout de suite en matière sans dédoubler sa personnalité.
Dans les chants suivants, apparaissent trois éléments qui forment le fond de l'œuvre : la description du Saguenay, le souvenir de la race Montagnaise maintenant disparue, et les sentiments intimes de l'écrivain. L'écrivain est un homme dégoûté de lui-même, des villes où il a vécu, de la civilisation en général. Il cherche l'oubU et l'apaisement dans la contemplation de la forte Nature. Il se rend à Tadoussac. Ce qui l'attire là, c'est la légende ; elle enveloppe la vie des tribus indiennes dont tout ce paj's était autrefois le domaine : la petite église dont la cloche sonne d'elle-même, le chef Tacouérima faisant son purgatoire dans les forêts, à gémir sur sa gloire passée. Gill ne recule pas devant les apparitions et devant les allégories. Tacouérima lui ayant conseillé de chanter son pays pour dissiper le désespoir qui l'obsède, le poète s'embarque sur le Saguenay afin d'en admirer les beautés incon-
nues. Il a deux compagnons, le Silence et l'Oubli, deux êtres admirablement décrits, l'im à la proue, l'autre à la poupe de son embarcation. Au clair de lune le formidable spectacle se déroule, vu par des yeux d'artiste, raconté en des vers superbes. La brise l'emportait
Entre les monts altiers, les monts vertigineux Dont la crête tranchait, noire sur champ d'étoiles.
Puis vient l'aurore lorsqu'il approche des caps :
Mais déjà l'aube terne aux teintes indécises
Révélait des détails au flanc du graml rocher;
Je voyais peu à peu les formes s'ébaucher,
Et les contours saillir en lignes plus précises.
Bientôt le coloris de l'espace éthéré
Passa du gris à l'ambre et de l'ambre au bleu pôle;
Les flots prirent les tons chatoyants de l'opale;
L'Orient s'allumait à son foyer sacré.
Le gris inatutirml en bas régnait encore,
Quand V éblouissement glorieux de l'aurore
Embrasa le sommet du Cap Eternité
Qui tendait au salut du jour sa majesté.
Cela est d'un peintre; ce qui suit est d'im grand poèto :
Et j'ai pensé, scrutant le sens profond des choses : — Le ciel aime les fronts qui s'approchent de lui; Pour les mieux embellir sa splendeur les embrase, Chair ou granit, d'un feu triomphal et pareil : Il donne aux uns l'éclat d'un astre à son réveil, Aux autres la lumicre auguste de l'extase !
L'artiste interrompt ici les descriptions poiu: adresser ime prière à la Vierge dont il vient d'apercevoir la statue sur le cap Trinité. ^ Les strophes que sa dévotion lui inspire sont émouvantes : elles partent du fond de son âme et de sa lointaine enfance. 11 prie pour que son poème soit beau et pour que sa vie soit bonne. Puis se tournant vers la paroi
^ Cette statue, de 40 pieds par 12, a été érigée par ^L Robitaille, vers 1880.
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vertigineuse du cap, qui tombe à pic dans la baie, d'une hauteur de 1500 pieds, il écrit des alexandrins sublimes.
0 cap ! en confiant au vertige des deux Notre globe éperdu dans la nuit séculaire, Le Seigneur s'est penché sur ta page de pierre, Digne de relater des faits prodigieux.
Il a mis sur ton front l'obscur secret des causes, Les lois de la nature et ses frémissements. Pendant qu'elle assignait leur forme aux éléments Dans l'infini creuset de ses métamorphoses; Et, scellant à jamais les arrêts du destin Avec l'ardent burin de la foudre qui gronde, Il a, dans ton granit, gravé le sort du monde, En symboles trop grands pour le génie humain.
Vous me diiez qu'un « voyant » seul peut apercevoir tant de choses sur un roc. Sans doute; mais l'âme la moins sensible se sent remuée par cette énorme masse au fronton si hardi.
Le poète, qui a vécu dans l'intimité de cette nature écrasante, garde sa préférence au cap Éternité, à l'encontre des V03'ageurs ordinaires. Le chant qu'il lui consacre est le plus long du poème. Le cap nous y apparaît, immuable au milieu de tous les cataclysmes de l'histoire, n'ayant pas changé alors que, autour de lui, tout change. Un critique, ailleurs très bienveillant, dit de ce chant IXe que « c'est du romantisme de la mauvaise école » et que « l'accumulation des événements et de.s circonstances, coiffée d'antithèses fortement colorées, jure à côté des beaux vers ». Nous avouons n'être pas complètement de son avis. Nous avons relu ces vers pour éprouver notre première impression : elle s'est maintenue. Il se peut qu'il y ait là une splendeur soutenue qui fatigue ;m peu. Mais pourquoi condamner ces antithèses? Jamais elles ne furent mieux à leur place que dans cette description d'un rocher plus formidable que Gibraltar. Et puis, la couleur ! N'allons pas reprocher la couleur à un peintre . . . Elle manque d'ailleurs trop souvent dans notre httérature !
Le Rêve et la Raison, Vers la Cime et La Fourmi terminent le poème. Ilfl racontent les réflexions du poète devant la beauté, l'escalade du cap et le coucher du soleil.
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Devant tant de grandeur, la main de Dieu vi^ écrase. J'entre en communion dans cet immense amx)ur Qui monte de la terre an soleil qxd l'embrase. Je suis pris du vertige où défaille le jour; J'éprouve la splendeur de sa brève agorde. Parmi les frissons d'or de la limpidité, Mes sens extasiés vibrent en harmonie Avec la chatoyante et magique beauté De tout ce que le caur par les yeux peut comprendre ! Et comme sur le monde où la nuit va descendre. Dans mon être attendri passe un tressaillement. Aux suprêmes rayons de la mourante flamme En moi je sens pâlir la lumière de l'âme, Et je tombe à genoux. . .
Mieux que nos commentaires, la lecture du poème tout entier voug convaincra de la haute valem- de ce livre, de ce livre du terroir. Tous les vers n'en sont pas parfaits, évidemment ! Nous n'oserions pas les « disséquer » comme on fait des vers des grands classiques. Mais tous sont vivifiés par un profond sentiment religieux, tous chantent la beauté de la nature canadienne et l'amour de la patrie.
Oui, certes, on peut regretter que le poète ait exécuté si peu de choses (lu grandiose projet qu'il avait rêvé. Songez à ce qu'aïu-ait pu être ce Saint-Laurent, chanté par un poète de la sensibiUté et de la puissance de Charles Gill et mené à ce point de perfection que celui-ci exigeait de ses œuvres imprimées ! Elle est donc encore à faire la grande épopée que nous appelons, peut-être un peu naïvement, de nos vœux. Du moins en possédons-nous un noble fragment. Et Sorel peut se réjouir d'avoir donné le jour à celui qui l'a écrit : il compte parmi ses plus illustres enfants.
Olivier Maurault, p. s. s.
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LA NAISSANCE D'UNE RACE i
11 y a des abandons qui n'inspirent pas la haine du protecteur, mais apprennent à s'en passer. Ces abandons sont salutaires, quelquefois, pour les individus, poiu: les nations. Délaissée par la France autrefois, l'initiative et l'énergie précoce devinrent une nécessité pour notre race. Elle s'habitua aux responsabilités. Dans la lutte soUtaire et sans espoir de reprise, elle développa des qualités particulières. Un contact troj) intime et trop continu avec la mère-patrie, un afflux de sang sans cesse répété aurait peut-être empêché la formation d'ime nationalité. Mais toutes les influences du milieu ont été libres d'agir énergiquement pour modifier.
C'est ce que l'abbé Groulx vient de nous prouver dans son nouveau volume : La Naissance d'une Race. Le projet était d'étudier les éléments humains qui sont entrés dans ce moule, la Nouvelle-France; de connaître la qualité des colons, leur transformation par le pays, les caractéristiques du type nouveau. L'œuvre est attentive et minutieuse. L'enquête est claire, loj'ale et sûre; elle est intelUgente. Les conclusions sont indéniables.
Ce que j'aimerais à marquer de ce volume, surtout, ce n'est pas tant sa valeur intrinsèque, qui est grande, que sa valeur de relation, d'opportunité, d'actualité. Ce livre est issu d'un mouvement sourd et puissant d'idées qui imprime à notre race ime orientation inéluctable. Il n'y a qu'à Ure attentivement les écrits de nos trois maîtres de la pensée, aujourd'hui, pour reconnaître la même pensée inspiratrice. Sans s'être concertés, ils naviguent de concert. Ils s'orientent au même port.
M. Henri Bourassa, en politique, mène, depuis plusieurs années, le combat du nationalisme. Avec quelle fougue et quelle vigueur éclatante, je n'ai pas besoin de le dire. Môme ceux qui ne partagent pas ses idées, et ils sont plus rares qu'on ne croit, ne peuvent s'empêcher d'admettre l'envergure de ses horizons intellectuels, l'ordonnance souverainement logique de sa pensée autour d'un système.
La sujétion de nos forces nationales, leur emploi au bénéfice d'une autre race que la nôtre répugnent à M. Bourassa et l'irritent. Il n'est pas bon qu'un peuple s'occupe à grandir, à enrichir à ses dépens des nations plus fortes que lui. Il est onéreux qu'il lie irrévocablement ses destinées jeunes à des destinées étrangères. M. Bourassa a de vigou-
> La Naissance d'une Race, Bibhothèque de l'Action française Montréal, 1919. Prix : 75 sous (par la poste, 80 sous).
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reuses invectives, il déploie toutes ses puissances d'ii'oiiie contre l'Angleterre qui veut nous entraîner dans la gi'avitation de son empire par l'influence populaire des campagnes de presse et la pression morale des honneurs. Il prêche la Ubération de l'étreinte anglaise sur notre pohtiquo.
Académique et pondéré, d'aptitudes très diverses, M. Edouard Montpetit est un spectacle déUcieux à ceux qui l'étudient. Ecrivain de grande tradition, aimant à formuler des idées concises et larges qui sont des mots d'ordre, il est professeur de prosaïsmes, c'est-à-dire, en l'occurrence, de droit romain et d'économie politique. Penseur et lettré avec des devoirs d'économiste, économiste avec des goûts d'artiste et de poète, ni son souci des choses matérielles ne lui a enlevé l'autorité des choses littéraires et artistiques, ni ses tendances aux lettres son autorité dans les questions de banque, de commerce et d'industrie. C'est un don bien rare que l'autorité. On ne discute pas Montpetit : il s'est attiré toutes les adhésions. Peut-être aussi qu'il n'est pas facile de le discuter. On dirait qu'un instinct puissant de la race l'a consigné à son poste de chef.
Et M. Montpetit s'attache, depuis longtemps, par ses com's, ses conférences et ses articles, à nous inculquer l'attrait des choses matérielles. De la richesse, il veut que nous fassions un argument, une grandeur, une indépendance. Par la supériorité économique, nous saurons parvenir à tous les affranchissements, à la manifestation, sans obstacles, de toutes nos aptitudes. Il lui plairait que noas eussions le talent d'exploiter les ressources de notre province, celui de manufacturer nos produits nous-mêmes et de les vendre. Nous devons gérer nos affaires. Et M. Edouard Montpetit se trouve ainsi prêcher la libération de l'étreinte économique anglaise ou américaine.
M. l'abbé Groulx est le plus vibrant de nos historiens. Le passé l'émeut. Son patriotisme sincère met au fond de ses œuvres w\e flamme ardente et voilée dont on ne sait que la chaleur. A l'instar de M. Etienne Lamy il fait de la psychologie historique. Philosophe, il s'essaie à saisir tous les mouvements d'idées qui furent inspiratem-s des faits. Les émanations de l'histoire l'imprègnent. Ses Uvres ont ainsi la valeur d'une intuition.
Autrefois M. l'abbé Groulx démêla la trame de nos constitutions. La révolte de 1837 retint ensuite son attention. Mais, entretemps, il ne laissait pas que de lire tous les documents qui lui tombaient sous la main. Et voici que s'est faite en son esprit la lente cristaUisation d'une idée : la naissance d'une race. Les pensées, les sentiments cachés sous jes mots, les observations qui s'accrochent à l'intelhgence pendant la
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lecture, ont imposé le sujet. Les vieux gi-imoires poudreux ont révélé leur sens, la vérité embusquée à toutes les lignes a crié sa certitude.
« Nous constituons une variété dans la famille française. Distincts, nous le sommes, non seulement par le pays, par l'allégeance politique, par une histoire et des traditions qui nous sont propres, mais aussi par des caractères phj'siques et moraux déjà fixés et transmis avec la vie dès la fin du dix-septième siècle. C'est ce particularisme national que cette histoire démontre d'elle-même, sans dessein prémédité. » Ces phrases ont la fermeté d'une évidence, la sonorité d'une déclaration d'indépendance.
Et plus loin : « . . . Nous avons besoin qu'on nous rende, plus que toute chose, le sentiment de notre personnaUté ... ; en cette œu\Te initiale et urgente, sont engagés les problèmes fondamentaux de notre vie. » Cette âme nationale nôtre, nous devons la connaître, la cultiver. la développer, l'exprimer. Nous avons des devoirs envers elle. Nous sommes responsables de son épanouissement. Les altérations qui la déforment nous sont imputables. Il faut arracher tous les lierres parasites qui s'attachent à elle pour en étouffer le jaiUissement; il faut la libérer de toutes les influences morales et intellectuelles étrangères, afin que se conserve sa pureté.
NationaUsme politique, nationalisme économique, nationalisme intellectuel et moral, voilà ce que révèle une étude attentive des idées de M. Bomassa, de J\L Montpetit et de M. l'abbé Groubi. Notre race en développement produit les individus qui disent sa volonté inconsciente. Si nous scrutons de plus près la pensée de ces trois maîtres, nous avons le spectacle d'une race qui, peu à peu, se retire de ses appuis; qui aspire à se Ubérer de toutes les tutelles; qui a le sentiment d'être mûre pour sa vocation de nation libre, en accepte, avec gravité, tous les devoirs. Elle sait sa tâche mieux que ne le savent les autres qui jugent par intérêt, à leur point de vue. Il y a un goût d'accepter les sacrifices. Aujourd'hui, elle ne veut s'en rapporter à personne du soin de ses affaires. Les amarres sont coupées, délibérément, l'une après l'autre. Des pilotes à poigne solide tiennent la barre et se lancent en plein avenir. Et c'est une minute décisive à marquer, que celle où une race prend conscience d'elle-même. Le hvre de M. l'abbé Groulx ne pouvait être pubUé à une heure plus opportmie. Il éclaire d'une lumière nouvelle les doctrines de M. Bourassa et de M. Montpetit; il éclaire la race sur elle-même. Et ce sera sans doute le plus beau titre à la goire de M. l'abbé Groulx que d'avoir exprimé ce sentiment obscur et latent de la jace. Léo-Paul Desrosiebs.
TRIBUNE DE NOS LECTEURS