‹ L'Action canadienne-française (volume 4)Chapitre 84 sur 123 · LETTRES DE FADETTE · texte numérisé non relu

LETTRES DE FADETTE

La quatnème série récemment parue des Lettres de Fadeite obtint sans le mériter le silence complet de la presse canadienne. Voici la seiile explication possible : on est tellement habitué d'entendre dans les bureaiix, les salons, les cercles et jusque dans les couvents l'éloge verbal des écrits de cette dame, (puisque dame et non jésuite il y a) que l'on ne sent guère la nécessité de fixer sur le véUn cette unanime impression. Cependant l'Action française, par souci de fidélité à son programme et dans un sentiment de justice envers la chroniqueuse si distinguée de son frère le Devoir, ne fut pas lente à soUiciter quelques pages de critique que j'ai su différer, mais non pas refaser.

L'important serait d'adopter un point de vue spécial, im angle de réflexion pour tant de raj'ons divers que projette en nous rœu\Te de Fadette, — deux cent cinquante lettres em-iron, le tirage à part étant quelque peu limité. Passons rapidement alors, sur tant d'heureux dons qu'admettent sans discordance les lecteurs actuels de Fadette comme jadis ceux de Danielle Aubry : âme accueillante aux beautés de toutes formes que lui offrent la création phj-sique et le monde immatériel; âme sympathique aux chagrins de toutes nuances qui peuvent atteindre une vie d'homme, une vie de femme, une vie de famille surtout,et non moins ingénieuse à y porter remède et con3olation;culture d'esprit étendue et brUlante jointe à une rare souplesse de raisonnement ; dons Uttéraires de premier ordre, sens du verbe français, naturel et clarté, élégance et nombre, prose drue et ferme, apte néanmoins à, rendre toutes les images et toutes les sensations de la poésie: dons d'équihbre ou qualités d'ensemble qui feraient de cette épistolière un écrivain à souhait pour le critique soucieux de tout admirer et de rester plausible dans son admiration.

Où l'accord cesse un peu bnisquement, c'est quand il s'agit de reconnaître et d'apprécier comme quantité et quahté le catholicisme de Fadette, tel qu'il apparaît dans sa correspondance hebdomadaire. Parmi tant de fidèles qui la lisent « avec respect, attention et dévotion » ou même l'acceptent volontiers comme directrice de conscience, les uns

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trouvent qu'elle manque un peu de prosélytisme, d'autres, qu'elle prêche surabondamment et trop fort. Je me propose de diriger de ce côté mon inspection. Personne ne voudra me contester juridiction dans cette matière : d'autant qu'elle offre im assez vif intérêt, à l'heure où tant de nos pubUcistes, à l'inverse des grands cathoUques de France, mettent voile et sourdine à leiirs convictions religieuses, comme si la foi et les moeurs n'étaient pas suffisamment menacées dans ce pays, comme si le clergé sous ce rapport pouvait suffire à tout.

Il est vrai que l'on compte plusieurs degrés dans l'apostolat chrétien exercé par la plume. Sans même prononcer ce grand mot d'apostolat, les exigences de l'Église à l'égard de ses enfants laïques ne sont pas constamment les mêmes et leurs écrits peuvent réceler le vrai doctrinal de diverses façons. Comme quantité d'abord, si l'on veut me permettre une formule aussi réaliste. L'auteur spirituel qui traite ex professa de nos relations avec Dieu; le théologien mystique qui analyse les divers états de l'âme en tendance vers sa perfection; même le journaUste militant qui défend nos croj^ances contre l'hérésie, nos institutions contre le sectarisme, font œuvre de spéciaUstes en matière de religion. Ils peuvent s'adonner à leur spéciahté sans crainte d'indisposer le pubUc que surprendrait plutôt le moindre détournement de leur pensée vers des sujets profanes. Comme qualité ensuite. Leurs écrits non moins que leur personne doivent « respirer la bonne odeur du Christ », selon la merv^eilleuse image usitée par l'apôtre saint Paul. L'on exige à bon droit de ces écrivains une spirituahté éclairée et profonde à base de définitions et de principes. L'on ne tolère chez eux aucune équivoque dans le langage, à plus forte raison aucune témérité disciplinaire ou dogmatique. Le code pénal de l' Église tient même en réserve une 7iote demi infamante pour quaUfier certaines propositions offensives des oreilles pies. Et soit dit en passant, si l'on tenait meilleur compte de ce dispositif, quelle fortunée sauvegarde contre les sottises occasionnelles des hommes (ou femmes) d'esprit !

Impossible de ranger Madame Fadette parmi les « pieux auteurs,» les théologiens mystique ou les journalistes de combat. Sa correspondance, il est vrai, couvre dix pages de morale contre un ahnéa de pure chronique; mais la religion et la morale sont deux choses distinctes, encore que nul n'en puisse nier l'étroite interdépendance. Ce serait se méprendre foncièrement sur le rôle qu'il a prétendu assumer au Devoir que d'attendre un prône régulier de cet écrivain constamment penché sur des problèmes de psychologie. Il me paraît avoir saisi la

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juste mesure qu'il convient d'accorder aux choses de la foi dans une entreprise de ce genre. Un peu plus n'irait pas sans risque d'éloigner les mondains et les tièdes, un peu moins serait imputable au respect hiunain, péché mignon d'vm assez grand nombre de nos intellectuels. J'aurais par contre à me plaindre du ton de certaines lettres, de la valeur de certaines assertions, en un mot, pour tout ramener aux précédentes formules, de la qualité de cet apport religieux que le zèie de Fadette fournit par intervalles à la conscience du public. Encore une fois, n'escomptons pas trouver chez une chroniquease un exposant du Dogme, ni dans une lettre im cours approfondi de religion. La lettre au contraire, par sa brièveté même et son caractère famiher, expansif, ne favorise que trop l'hétérodoxie. C'est un genre largement représenté au catalogue de l'Index. Mais quand une lettre s'adresse à 75,000 lecteiu-s en\àron, et qu'au surplus le rédacteur a sept jours devant soi pour la mettre au propre, ce dernier ne doit-il pas au pubhc de toujours sui^Te le devoir contre son penchant ? Or, Fadette a un penchant prononcé pour la contradiction et la critique. Elle pubha jadis dans le Nationaliste un article signé « Trouvardire », et comme c'était bien prouvé ! Telle est en effet la promptitude élastique de cet esprit dérouant, que l'interlocuteur se voit astreint à la double tâche de préparer imultanément sentence et réphque : un sport impressionnant durant ^es jovnnées chaudes. Et malgré l'innéité — comme dirait Montpetit — d'une pareille tendance, Fadette se connaît as-sez pom- la pressentir et la remiser en toutes occasions. Par malheur elle en a laissé passer quelques-vmes . . .

Dans un généreux plaidoyer contre le pessimisme et la stérihté de ses attitudes, (Troisième série, VI) elle éprouve le besoin de citer un exemple, ce qui fait partie de son art, et de l'aller prendre chez nos écrivains mystiques, ce qui paraît d'un goût trop recherché. Je lui prouverai qu'elle eût pu s'adresser ailleurs avec sagesse et profit. « J'en « veux, dit-eUe, à certaine littérature piease qui no\is accable et nous « écrase sous son dégoût de tout ce qui est humain et qxii veut nous « convaincre que le ciel seul importe. Le ciel ! Certes, c'est un « beau but et je nous souhaite à tous d'y aller. Mais c'est sur « cette terre que nous vivons et Dieu l'a faite belle afin que nous « l'aimions ; Il nous a donné un corps aussi bien qu'une âme « et nous devons justice aux deux. » Fadette serait bien en peine d'énumérer ces ouvrages ou d'en faire une critique sérieuse. Mais c'est étrange comme cet unum necessarium me fait songer à l'Évangile et ce

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« dégoût de ce qui est humain », à l'Imitation : deux petits livres que ne vise sûrement pas l'intention de l'auteur. Il y eut aussi un nommé Pascal qui décrivit dans la manière forte « l'amas de contradictions » que Fadette et moi nous sommes. Quant à « vallée de larmes », expression Liturgiques pour désigner notre planète, il y a longtemps que celle-ci s'en montre digne et je vous défie, Madame, de la baptiser autrement depuis les tristes années . 1914-1918. Je sais que vous admettez ces vues en théorie et que vous envisagiez simplement leur côté pratique et leur influence sur les actions des hommes. Mais ceux qui méprisent davantage le monde ne sont-ils pas justement ceux qui lui ont rendu et lui rendent encore les plus méritoires services ? Témoin ces admirables sœurs qui n'ont quitté le monde que pom* le mieux pénétrer ensuite de leur lointaine et profonde et surnaturelle influence ; témoin cet autre éloquent plaidoyer que vous fîtes en leur faveur (Troisième série, p. 119) contre ime compagne ignorante qui les avait qualifiées de princesses endormies :

« Je l'avais écoutée sans l'interrompre, amusée et charmée par ce conte gracieux, mais un peu scandalisée de cette incompréhension absolue de la vie intérieure, de la \Tie religieuse, qui fait de toutes celles qu'elle appelle des princesses endormies, des âmes si vivantes, si ardentes, qu'à leur contact on respire Dieu, Dieu dont elles vivent et qu'elles exhalent. Sans doute le ciel les attire, mais elles aiment la vie où Dieu les veut et comme II la fait pour elles.

« Elles prient, et leur inlassable prière accompagne et soutient ime activité qui s'exerce au profit de toutes les faiblesses et de toutes les misères hiunaines : vieillards qu'elles hébergent, orphelins qu'elles recueillent, malades qu'elles soignent, morts qu'elles ensevelissent, enfants qu'elles instruisent. Et celles-ci? ces contemplatives? Oh ! non, elles ne dorment pas ! Elles s'offrent en silencieux et brûlant holocauste pour ceux qui vivent dans le monde comme s'il n'y avait ni Dieu, ni âme, ni vie future. Elles ne dorment pas ces saintes ! Elles goûtent dès maintenant les choses éternelles qu'elles trouveront au-delà de la mort. Des profanes comme nous se figurent difficilement l'intensité de vie intérieure des âmes à ce point purifiées. »

Cette armée mobile ou concentrée de femmes si agissantes auraitelle donc poiu- ration quotidienne une littérature pessimiste? Non, le pessimisme est avant tout affaire de tempérament, plutôt que spéculation d'idées; les idées n'interviennent, comme tant de fois il arrive, que poiu- se mettre au service du tempérament. Exprimées chaque jour

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par des catholiques de surface, elles ne font partie d'aucune littérature pieuse approuvée ou tolérée par l'Église. C'est dans la poésie, la correspondance, le drame et le roman mondains que Fadette de\Tait, ce me semble, les chercher. Que ne s'en prend-elle par exemple à son illustre consœiu-, Madame Du Deffand, patronne exquise et parfumée de la confrérie des « plus ne m'est rien, rien ne m'est plus », qui jadis tenait la baguette dans le grand chœur des désabusés. « Après tout, qu'est-ce que cela me fait ? » s'écrie-t-elle après avoir failU s'intéresser à un événement politique qui passionnait l'opinion. Dans sa Corres- ■pondance inédile pubUée par le marquis de Sainte-Aulaire, elle avoue que le néant de la vie lui donne « des accès de désespoir ». On s'aperçoit à son langage que Werther approche, s'il n'est point d'avance . . . dépassé. Au fond de son fauteml, parmi les aises d'un brillant état de fortune et d'une grande position mondaine, cette femme, tranquille en apparence, ennemie des attitudes tragiques, a poussé plus loin le désenchantement volontaire que les plus bru}^ants héros du suicide. Ceux-ci du moins eurent assez de foi dans la mort poiu lui demander un refuge. Cette dernière ressource ou cette dernière illasion a manqué à Madame Du Deffand : aj-ant longtemps médité ce grave sujet, prétendait-elle, de quelque façon qu'elle tournât et retournât la mort, elle ne la jugeait pas moins sotte que la vie.

Il y aurait d'autres passages à modifier dans ces quatre gracieux opuscules, poiu qui les dépouille avec des j-eux de correcteur d'épreuves. Ils sont en petit nombre et c'est plaisir de le constater. Une note cria,rde parce que pessimiste (!) a même disparu de la partition, qui me fatigue encore le tympan. Après un récit de déboires intimes dans un ménage aux caractères opposés, Fadette qui devait plus tard écrire : L'espérance est une vertu, une des vertus théologales . . . Ne nous alanguissons pas dans les gémissements quand nous avons besoin de tant de virilité et de confiance pour vivre une vie qui ne soit pas manquée, avait préci* pitamment conclu : IL N'Y A RIEN A FAIRE. Mais voilà : avec ce flair indescriptible qui ne la déserte par intervalles que pour réapparaître mieux armé, elle a su retrancher du recuol une lettre qui démentait toute sa philosophie antérieure et postérieure. On pourrait dire cette fois : Faute supprimée, faute avouée, donc à demi pardonnée.

Dans la forte balance des écrits de cette dame, dans ses pages de morale et ses « recettes de bonhem* » que lui dicte une vaste expérience, on entend toujours sonner franc la note chrétienne et cathoUque où le bon sens ne perd jamais ses droits.

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Aux féministes elle dit : Yous avez réalisé des conquêtes pour le bonheur de la femme, surtout dans le domaine de l'instruction. Mais vous avez eu tort de fonder votre entreprise sur l'hostilité des sexes, comme les socialistes la leiu" sur la lutte des classes. Vous avez ainsi contribué à ruiner l'esprit de la Chevalerie qui était un féminisme plus souple, plus subtil, plus intelligent et plus scientifique que le vôtre. ^ De plus vous me paraissez lâcher la proie pour l'ombre en réclamant à petits cris le suffage féminin. S'il ne devait être exercé que par notre groupe d'intellectuelles, il avuait chance peut-être d'augmenter notre prestige tout en stimulant le progrès national, encore que des inconvénients d'ordre moral lui fassent dangereuse escorte. Mais à qui ferezvous croire que les croix de suffrage de milhers de bonnes femmes du « Faubourg de Québec » marqueront un miUimètre de progrès dans la question poUtique ou le status de la femme en ce pays ? Que vous en semble du très failhble ajouté au faillible pour grossir les chances d'infaiUibihté ?

Aux incomprises : Vous avez. Mesdames, tellement comphqué la vie que vous l'avez rendue impossible à vous-mêmes et aux autres et que vous voici devenues les premières à ne pas vous comprendre. Vous n'étiez pas mariées, du reste, que déjà vous formiez des projets de vie hbre; vous décidiez à part vous de « prendre des précautions », afin d'être dégagées de toute entrave domestique, le jour où constatant que l'époux fait des siennes, vous jugeriez à propos de faire des vôtres. Avec cela, trop de relations, trop de danses, trop de théâtre, trop de lecture. Oui, la lecture ou plutôt le roman divise de nombreux ménages qui s'entendraient à merveille, si, au heu de vivre de chimères, la femme s'occupait à élever beaucoup d'enfants. (Deuxième série, p. 87).

Aux directeurs des théâtres : Messieurs, je renonce à vous émouvoir par des considérations d'intérêt public et de morahté sociale, car vous n'offrez aucune prise de ce côté. D'autre part, je sais que l'argument des salles vides vous ira droit au cœur. Si donc vous persistez à refuser à votre clientèle ce droit au respect qu'elle achète en entrant, à ne pas vouloir entendre les sifflements muets qui ont accueilli certaines de vos représentations, vous en serez réduits à pUer bagage faute de recettes et à défrayer une fois de plus la chronique scandaleuse des gazettes et des salons.

1 Lire à ce sujet Les sources du féminisme — L'intellectuelle et l'amour, par Colette Yver, dans Le Correspondant du 10 juillet.

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L'absence de guillemets dénote suffisamment que j'interprète la pensée de l'auteur. Fadette va rarement jusqu'aux duretés de langage que méritent nos mœurs de viUe et l'organisation des plaisirs de société. Vous trouverez cependant, parmi tant de sujets divers, aux titres séduisants, légers et pittoresques, des sermons d'une très belle énergie que découpent messieurs les vicaires. Et n'allez pas imaginer que cela tombe toijjours dans le désert. « Comment voulez-vous », disait un homme d'esprit, « que j'échappe à l'emprise de Fadette ! Ayant lu une première fois ses biUets de chaque semaine, je les retrouve épingles partout, aux angles du sous-main à l'heure où j'écris, au cadre du miroir à l'heure où je me rase. . . Ma propre moitié conspire avec la femmeapôtre. Et vous pensez si l'on me fait grâce des découpures à l'usage des maris grincheux ! »

Doux pays, siècle idylUque, demem^es fortunées où la femme tourne à des fins spirituelles le miroir, instrimient de sotte vanité; où le mari, docile et tendre, se nettoie l'âme en s'épilant la face ! . . . Voilà que moi-même, au sortir de cette lecture, j'aperçois en plus beau le monde qui m'environne et subis sans le vouloir l'influence de la grande Optimiste t

fr. M.-A. Lamarche, O. P.

« BRIDGING THE CHASM »

Bridging the Chasm vient de s'ajouter à la série d'études où des Canadiens de langue anglaise ont traité, ces temps derniers, les questions de race. C'est, comme le Clash, une œuvre de bonne volonté et d'ifermonie. L'auteur, M. Morley, est im écrivain de talent, qui a voulu étudier notre province.

L'Action française pubUera le mois prochain un article de M. Antonio Perrault sur le Clash, Bridging the Chasm et The Birthright, de M. Arthur Hawkes.

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