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FAUT-IL TANT D'ANGLAIS AU PROGRAMME

« N'y a-t-il pas une tendance parmi nous à exagérer l'importance pour tous les Canadiens français de savoir -parjailement l'anglais? Quelques-ims des nôtres voudraient faire du peuple canadien-français un peuple bilingue. Que nous serions puissants, dit-on, si tous les Canadiens français parlaient également bien l'anglais et le français ! — Prenons-y gardé ! C'est un piège qu'on nous tend, un piège doré, peut-être, mais vm piège tout de même. Connaissez-vous beaucoup de peuples bUingues ? Pour moi, je n'en connais aucim. Je connais, par e.xemple, un peuple qui a perdu sa langue nationale, parce qu'on lui a fait apprendre de force une autre langue. N'allons pas, de notre plein gré, tenter une expérience aussi dangereuse.

« Que ceux des nôtres qui ont réellement besoin de savoir l'anglais l'apprennent, qu'ils l'apprennent bien. Mais qu'ils apprennent d'abord le français, et que le français reste toujoius leur langue maternelle, leur vraie langue. Soj'ons convaincus que feu Mgr Laflèche, ce grand Canadien français, avait raison de dire qu'il n'aimait pas à entendre ses compatriotes parler l'anglais sans au moins un petit accent français. Le mot est profond et renferme vm grave avertissement. Méditons-le . . . Ne nous berçons pas d'illusions : on n'a pas renoncé au projet de faire du Canada im pays exclusivement de langue anglaise »...

Cette page du toujours regretté Tardivel m'est revenue à la pensée en lisant l'admirable article du P. Adélard Dugré, S.J., sur VEnseignement du français, dans V Action française du mois dernier. 11 faut une bonne fois nous chasser de l'esprit que « l'anglais est nécessaire aujourd'hui. » Ce n'est pas exact. Dans les villes, les hommes de professions, les employés de magasins, de banques, de bureaux, etc., doivent savoir très bien l'anglais; les hommes politiques ont avantage à le savoir même parfaitement, cela fait bonne impression dans les conventions bilingues; les travailleurs, eux, se trouvent bien de le comprendre et de le parler un peu. Voilà pour les classes urbaines, et il n'y a pas ici de programme à changer, cela se pratique déjà.

Mais, pour /es campagnes, ce serait une faute immense que de pousser l'anglais dans toutes les écoles. C'est une perte de temps, une perte

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d'efforts, une diminution de la fierté nationale dans les petites cervelles qui seraient obligées de déranger la langue maternelle poiu* faire une place à l'étrangère; ce serait un pas de plus dans la désertion des campagnes: ces enfants, teintés d'anglais, espéreraient trouver aisément de bonnes places à la ville, et leurs parents voudraient les perfectionner; n'ayant plus de raison pratique de rechercher les milieux français, ils se lanceraient à loisir dans l'assimilation de l'Ouest et des Etats-Unis, et les mariages mixtes ne se compteraient plus.

En vérité, le moment semble mal choisi pour faire cadeau à l'anglais d'ime plus large part du temps, du cerveau et de la mentalité de noS enfants. Si les Français se reprochent avec honte d'avoir élargi la place de l'allemand sur leurs programmes après 1870, comment pouvonsnous, après les bordées d'injures de 1914-18, et en pleine persécution ontarienne, manitobaine et canadienne, nous offrir à enlever nous-mêmes ici partiellement l'enseignement du français qu'on veut arracher totalement ailleurs? Car il faut bien savoir que l'heure qu'on ajoute à l'anglais sera enlevée au français. Et le désir de procurer plus ou moins efficacement à notre peuple la richesse hors de chez lui menace d'enlever à notre âme nationale ses quahtés supérieures d'hvmianité de race latine pour en faire un vague mélange franco-anglais, c'est-à-dire ni français ni anglais

On peut, en effet, infuser du sang d'un individu à un autre, mais non du génie d'un peuple à un autre, quand l'histoire des deux peuples dénote des caractères absoliiment opposés, dont l'un chasse l'autre.

... Ne disons pas que c'est pousser bien loin les conséquences d'une heure d'anglais par jour. La mentalité se forme avec les enseignements, les idées viennent avec les mots qui les expriment. Si les expressions de business, de make money, de time is moneij, de struggle for life, etc., sont les plus usitées du vocabulaire et sur les journaux qu'on lit, on ne met bientôt plus rien au-dessus des affaires et de l'argent; le matérialisme étouffe vite la petite fleur d'idéal qui germe au fond de toute âme française, et cette spiritualité traditionnelle, que les Anglais eux-mêmes nous envient, disparaît bientôt, comme on peut le remarquer facilement chez quantité de nos hommes d'affaires, qui s'improvisent ou non réformateurs des fidèles tenants de notre vieille garde. C'est une maxime reconnue que « le langage forme les hommes bien plus qu'ils ne le forment. » Les mots pénètrent jusqu'au fond de l'individu où se forment les pensées; ils allument l'idée qui, à son tour, produit le sentiment qui engendre l'acte. Les anathèmes dont les Anglais accablent

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la brumeuse langue allemande, mère des folles erreurs du kantisme, peuvent se retourner contre la leur, où s'incarne le plus grossier utilitarisme commercial. C'est Dickens, dans Hard Times, qui appelle les temps durs ceux qui voient le triomphe d'une féodalité industrielle sans goût et sans cœur. Aurions-nous par nos fautes mérité ce fléau. . . de Dieu? '

Si l'on voulait toucher du doigt quelle imprécision et quel vagabondage de pensée occasionne l'étude simultanée de l'anglais et du français, il suffirait de recueillir dans les devoirs de classe les énormités d'angUcismes et de bourdes qui échappent même aux bons élèves. Le seul fait reconnu par Tardivel et bien d'autres, que ce soit le langage des Canadiens instruits qui laisse le plus à désirer, témoigne fort contre cette forme de biUnguisme : « Proportion gardée, nos habitants parlent mieux que nos hommes de profession, y compris les joiu-nahstes . . . L'anglicisme est l'omploi de mots français auxquels on donne un sens propre à des mots semblables de la langue anglaise. » Or, voilà ce qui fiturit comme le chardon dans le langage de nos commerçants et les copies de nos jeunes bilingues : Vous prenez exception à ce que j'ai dit . . ; Ceux qui s'objectent à l'envoi d'un contingent. . . prendre profit de. . . la chicane senblait vouloir prendre place ... ; Combien contents nous sommes ; je suis confortable ici ; je suis positif de ce fait; plusieurs gens croyaient ... ; il a eu une injection dans son bras droit; après votre départ, nous vous avons manqué . . .

On pourrait allonger cette floraison de métissage. Souvent, c'est l'orthographe qui abuse de l'entente cordiale : Le language, Vobject, le Project (puisqu'on écrit aspect et respect) la dance, Vancient temps, etc. etc.

Quelle sorte d'écrivains, quelle sorte de penseurs, quelle sorte d'hommes, quelle sorte de milUonnaires même voulez-vous que deviennent ces enfants dont le cerveau de ciel clair s'est embrouillé en cette vague nébuleuse? Au simple point de vue utilitaire, pour la stricte acquisition de la richesse, ne vaut-il pas infiniment mieux dire en français à nos garçons que la province de Québec possède des ressources naturelles à les rendre tous milliardaires; que nos épargnes canadiennes rap])ortent du 4% alors que l'industrie, elle, gagnerait du 10 et du 20%, que des millions d'acres dans leurs forêts les attendent pour être convertis en pulpe, en papier, en or, puis en paroisses catholiques où nos gens garderont la tradition française? que des millions de chevaux-

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vapeur se perdent chaque année dans ces chutes d'eau inexploitées qu^* attendent nos capitaux et nos ingénieurs pour fournir l'électricité, la chaleur, la richesse ? que des mines d'or, d'argent, de nickel, d'amiante sont enfouies dans notre sous-sol aux quatre coins de Québec, et que les Américains viendront les dépouiller à notre barbe, en y faisant pelleter nos compatriotes, qu'ils commanderont en anglais, alors qu'eux, nos écoliers, devenus grands et bons bilingues, seront à salaire dans des maisons anglaises de Montréal, d'Ottawa, de New York ou de Toronto, où lem- connaissance des deux langues leur aura valu de bonnes places ?

Savoir deiLx langues, c'est souvent avoir deux mots poxu- ne dire rien du tout. N'en sachons qu'une, mais parfaitement, mais pleine d'idées et de faits. Acquérons des comiaissances, semons-en chez nos enfants toujours et de toutes manières, dans les dictées, le calcul, les leçons d'histoire et de géographie, les li\Tes de la bibliothèque de classe (que toutes les écoles doivent absolument tenir à avoir), développons l'initiative et l'espoir du succès en affaires grâce au français : inspirons le désir de créer des entreprises toutes françaises où tout se fasse par les moins bilingues de nos gens; il n'est pas nécessaire de lire Shakespeare et le Star, ni de réussir parfaitement le th pour découvrir des mines dans l'Abitibi, pour bâtir des pulperies comme celle de Chicoutimi, pour acheter un bon pouvoir hydraulique et vendre de l'électricité. Il suffit d'avoir étudié nos ressources, même en français, d'organiser nos capitaux nationaiLx ou d'importer des fonds français ou belges, comme le font les Américains et les Ontariens, qui ne parlent pas français et qui trouvent contre nous l'argent de la France . . .

Voilà bien des affaires plus payantes que le bilinguisme de nos comptables et de nos fonctionnaires; voilà qui peut s'enseigner vite sans nuire à la formation française, sans nous angliciser la mentalité, en attendant le reste. Nous sommes en Amérique trois millions contre ou parmi cent vingt millions; nous n'avons pas à jouer au grand seigneur, à faire du luxe, de la largeur d'esprit et des concessions. Les Anglais rient de toutes leiu-s dents de nous voir faire leur propre ou lem* sale besogne. Ça va tout seul, le français se proscrit automatiquement, par le fait qu'il cède de sa place à l'anglais : car, sachons-le bien, depuis l'expansion du cinéma, les enfants travaillent de moins en moins, et s'ils ne savaient pas leur langue au sortir de l'école il y a dix ans, ils ne seront pas des académiciens après les anglicisantes réformes !

Ptessaisissons-nous, faisons plutôt machine en arrière, soulageons le programme des écoles rurales d'un fatras inutile et dangereux, déhmitons

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bien les cours de commerce des villes, enseignons aux enfants qu'à l'école on apprend à apprendre, et que c'est ensuite que commencent les vraies études qui durent jusqu'à la mort. Préservons notre petit peuple de l'anglicisation de l'âme comme les trente-neuf millions de Français se raidissent contre la germanisation de l'esprit par les mots, ainsi que le témoigne cette page du clairvoj'ant Léon Daudet : « L'action intime du langage inculqué est telle que je me suis souvent demandé si la diffusion de la langue allemande en France, après 1870, n'avait pas grandement servi les ravages, chez nous, de la métaphysique et des procédés germaniques ... Il y a ime mesure à garder. Il en est de l'abus du langage étranger comme de celui de certains remèdes, qui aboutissent à l'intoxication chronique. Mettons nos fils en garde contre la germanomanie. » Et nous, contre l'anglomanie et l'utilitarisme mal entendu.

Un Professeur.

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