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LA VOIX DE LA TERRE

Pourquoi donc, 6 mon fils, désirer en tes veilles Le minaret mauresque et Vombre des palmiers f Tes rêves, à l'envol des migrateurs ramiers, Pourquoi leur voudrais-tu d'exotiqu£s merveilles f

Sur mes monts, j'ai des lacs aux teintes sans pareilles.. J'ai des bois dont la paix guérit les maux premiers^ Des gaves grondeurs, des rocs de mousse habillés, Des fleurs que le vent mêle et des chants dans mes treilles.

Chaque saison pour toi, je change de beauté. L'automne, j'ai la pourpre. En mai, j'ai la verdure, Et la neige me sert d'hivernale parure.

Dis, n'ai-je pas assez plaisante variété ?

— Au terroir de chez nous qui nourrit ton enfance

Garde à jamais tes vers d'angoisse ou d'espérance.

Hermas Bastien.

Vol. III, No 10

Les précurseurs

CALIXA LAV ALLEE

Dans la série d'études que V Action française a entrepris de publier sur les Précurseurs, Calixa Lavallée semble avoir sa place tout indiquée, non qu'il fût, à la vérité, un précurseur dans la large acception du mot, mais parce qu'il occupe une place considérable à une époque oii la vie musicale commençait chez nous à se manifester.

Pour le peuple canadien, Lavallée reste par-dessus tout l'auteur de notre hymne national 0 Carmda, et ce mérite, que les musiciens ne sont peut-être pas enclins à exagérer, n'en constitue pas moins une auréole de gloire légendaire à jamais attachée à son nom.

Avant de parler de Calixa Lavallée il serait intéressant > croyons-nous, de jeter un coup d'œil sur le passé, de cherchei" ainsi à reconstituer brièvement le milieu social, — je ne dirai pas encore le milieu artistique, — qui vit éclore le talent de celui que nous voulons étudier quelques instants. Et ceci se passait vers le milieu du siècle dernier.

On peut afïu-mer sans crainte que la vie musicale, telle que nous la concevons aujourd'hui, n'existait pas, à proprement parler, avant 1850. Quelques concerts à de rares intervalles, donnés par des artistes de passage, précédés d'une réclame tapageuse, venaient seuls rompre l'existence monotone de nos pères et faire trêve à leurs préoccupations politiques. Durant cette période où les luttes parlementaires passionnent les esprits, les gazettes, on le conçoit,

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ne se livrent guère à la critique des choses de l'art; et si elles mentionnent parfois les événements artistiques, ce n'est que sous forme d'annonces. Mais, fort heureusement, grâce à ces annonces où les programmes sont pubUés en entier, nous pouvons aujourd'hui reconstituer les soirées musicales de ce temps, comme aussi les soirées dramatiques. Le Théâtre Royal, à Montréal, où avaient lieu ces exploits, souvent organisés par des amateurs, voyait aussi se réunir des corps de musique de la garnison anglaise, tel celui du 79e régiment sous le commandement du colonel Douglass. Citons en particulier la soirée du 23 avril 1829, où des amatem's jouèrent L'Avare, de Molière, avec le concours de la bande du 79e régiment, qui fit entendre ce soir-là, durant les entr'actes, les morceaux de son répertoire. Mais des concerts étaient aussi donnés au Masonic Hall, comme en témoigne la soirée du 20 mai 1830, organisée par le Signor Jean Muscarelli, « de l'opéra de Milan, » ainsi que le proclamaient les affiches. Le programme de ce concert n'indique pas un degré notable de goût artistique par le choix des pièces. Quant au public, il faut croire qu'il avait peine à soutenir longtemps une oreille attentive, puisque le signor Muscarelli trouva prudent de terminer la soirée par une pièce burlesque, dans le but évident de renvoyer son public gavé de rire et de bonne humeur.

Y avait-il, par contre, à cette époque, de la musique intéressante dans nos églises ? Si l'on en excepte le chant grégorien et nos vieux Noëls français qui se sont perpétués jusqu'à nous grâce à nos offices religieux, il ne semble pas qu'il y eût souvent dans nos temples de la musique d'une réelle valeur. Nous avions pourtant dans le pays, notamment à Québec, des orgues et des organistes depuis l'époque lointaine où Mgr de Laval écrit que « nos orgues mêlent leurs voix harmonieuses à celles des chantres ». Dans les

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registres de la paroisse de IMontréal, il est question également d'orgues dès 1713. Des notes, curieuses pour les érudits, traitent du salaire des organistes, des réparations d'instruments, mais n'apportent aucune indication instructive au point de vue artistique. Toutefois, ces notes nous apprennent les noms, la plupart oubliés, des artistes qui se succédèrent aux orgues de notre vieille paroisse, et parmi lesquels il faut citer : Guillaume-Joseph Mechtler (natif de Bruxelles) organiste de 1792 à 1833, J.-C. Brauneis, Allemand d'origine, Léonard Eglaugh, Berlj-n, Patrice Lacombe et Jean-Baptiste Labelle, dont la nomination date de 1849.

La plupart de ces artistes étaient, comme on le voi t d'origine belge ou allemande, ce qui laisserait présumer que les études musicales n'étaient pas alors très avancées parmi les nôtres, ou bien que l'on professait, déjà en ce temps, un certain engoûment pour l'étranger.

Quoi qu'il en soit, la position d'organiste à la Cathédrale de Québec fut offerte en 1849 à un musicien français, Antoine Dessane. Celui-ci, en cette même année, traversa les mers pour venir se fixer au Canada. Antoine Dessane était un musicien de race. Ancien élève du Conservatoire de Paris, où il avait étudié sous la direction de Cherubini; plus tard disciple du compositeur Onslow, Dessane était un artiste sérieux, trop sérieux peut-être à une époque où l'on ne prisait que les flonflons et où le style classique était inconnu. Néanmoins Antoine Dessane prit son rôle d'initiateur, de missionnaire de l'art, avec une conscience et une ardeur qui sont la caractéristique de sa longue carrière.

« Un organiste nouveau et étranger à la Cathédrale de Québec était à cette époque un événement,» écrit lui-même Dessane dans des mémoires intimes qu'il a laissés. « Aussi mes débuts furent-ils heureux. D'aucuns me trouvèrent

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sérieux clans mon style, mais convinrent avec la majorité qu'ils avaient acquis un artiste comprenant sa mission .» Ajoutons qu'Antoine Dessane était admirablement secondé dans les concerts qu'il organisa, par le talent de sa femme que l'on dit avoir été une chanteuse et une diseuse parfaites. ^ladame Dessane a été un professeur de chant dont le talent fut toujours associé à la carrière de son mari. La société de concerts fondé par lui et appelée la Société harmonique paraît avoir donné, vers 1855, une certaine impulsion à la musique et créé à Québec un mouvement artistique.

C'est vers cette époque que l'on voit surgir le talent impétueux d'Ernest Gagnon, l'auteur futm- des Chansons populaires du Canada, l'écrivain charmant, précurseur de nos folkloristes d'aujourd'hui. Nommé organiste à l'église Saint-Jean Baptiste de Québec en 1853, Gagnon fait alors les déHces de la société québecquoise par son talent primesautier, un peu nature, vibrant à l'excès, talent qu'il ira discipliner plus tard à Paris, pour revenir après quelques années reprendre ses fonctions à Saint -Jean-Baptiste, puis à la Basilique en 1865.

Vers le même temps, deux musiciens français, Paul Letondal et Charles Sabatier, donnent à ^Montréal une vive impulsion à leur art. Le premier, ancien élève de l'Institution des jeunes Aveugles de Paris, est un violoncelliste remarquable en même temps que pianiste et théoricien. Après avoir consacré plusieurs années à donner des concerts, il se livre ensuite à l'enseignement et forme de nombreux élèves, parmi lesquels il faudrait citer la plupart des musiciens de cette époque. Le second, Charles Sabatier enchante les dilettantes d'alors par son talent de pianiste. Il compose, en 1860, à l'occasion de la visite du jeune prince

de Galles, (plus tard Edouard VII) une cantate qui fait sensation. Une mélodie de lui, une romance plutôt, dans le goût de l'époque, composée sur un poème de Crémazie, Le drapeau de Carillon, rend son nom populaire. Sabatier a laissé pourtant des choses assez intéressantes, des motets dont l'écritui'e révèle un bon musicien. Malheureusement l'influence de Sabatier fut de courte durée, car le 22 août 1862, il expirait à l'Hôtel-Dieu de Montréal à l'âge de 42 ans.

Mais l'élan est donné. Bientôt ce sera toute une floraison de jeunes talents. Relevons, à Montréal, les noms d'Emma Lajeunesse, — qui deviendra la célèbre Albani, — Marie Regnault, Dominique Ducharme, Moïse Saucier, Charles Panneton, Gustave Gagnon, Romain- Octave Pelletier. Les deux derniers que je viens de citer sont aujourd'hui, au Canada, les seuls survivants de cette pléiade. Gustave Gagnon, frère d'Ernest Gagnon, a succédé à celui-ci comme organiste à la Basilique de Québec, et durant sa longue carrière, a été l'âme du mouvement musical en cette ville. R.-Octave Pelletier, le précurseur à Montréal du vrai style de l'orgue, est le doyen respecté de nos musiciens. Chargé d'années mais encore vert, il est l'organiste actuel de la cathédrale. Sa vie a été un long apostolat artistique; son enseignement a été des plus féconds.

Telles étaient les conditions dans lesquelles se développait déjà la musique lorsque Calixa Lavallée entra en scène.

Né le 28 décembre 1842, à Verchèrcs, Calixa Lavallée montra dès l'enfance des dispositions extraordinaires pour la musique. Doué d'une rare précocité, il apprit tout enfant à jouer un peu de tous les instruments. Le père du

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jeune Calixa, habile à fabriquer des violons, quitta bientôt son village pour aller travailler à Saint-Hyacinthe chez Pierre Casavant,facteur d'orgues, père des frères Casavant, nos facteurs actuels. C'est à Saint-Hyacinthe que le jeune Calixa donna les premières marques de son talent naissant. A l'âge de onze ans, il touchait déjà les orgues de la Cathédrale lorsqu'une circonstance le fit particulièrement remarquer, A l'occasion de funérailles extraordinaires, on avait cru devoir demander le concours du Chœur de l'Église Notre-Dame de Montréal, que dirigeait alors l'abbé Lazare- Arsène Barbarin, prêtre de Saint-Sulpice, l'un des maîtres de chapelle réputés de ce temps-là.

L'abbé Barbarin comptait évidemment sur l'organiste de la cathédrale pour jouer les accompagnements. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'il vit apparaître à la tribune . . . un enfant ! Il voulut d'abord le renvoyer, ne pouvant croire qu'un gamin de cet âge pût exercer les fonctions d'organiste. Mais l'enfant paraissait sûr de lui-même, la flamme d'une intelligence vive brillait dans ses yeux. « Laissezmoi essayer, voulez-vous? )) dit-il. — « Allez-y, mon enfant, nous verrons bien,» reprit l'abbé. D'une seule enjambée le gamin fut aussitôt perché sur le banc de l'orgue. En quelques minutes il avait déjà fait ses preuves, déchiffrant ce qu'on lui présentait avec une sûreté étonnante. L'abbé Barbarin en fut émerveillé et prédit à l'enfant une carrière brillante. Vers ce temps-là le jeune Calixa devait fréquenter le petit séminaire de Saint-Hyacinthe,où il ne fit du reste que passer de 1852 à 1853. Puis il suit naturellement son père, Augustin La vallée, qui vient se fixei' à Montréal pour y exercer l'état de luthier. C'est alors qu'il aurait, d'après un biographe^, débuté à 11 ans comme pianiste au théâtre

^ Ch. Labelle, L'Echo musicale, janvier 1888.

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Royal de cette ville. Il eut pour professeurs Paul Letoiidal, et plus tard, Ch.-W. Sabatier qui lui enseignèrent le piano. Les .progrès durent être rapides puisque, à dix-huit ans, il se sent déjà de taille à donner des concerts aux États-Unis. Il avait au surplus la ressource de jouer passablement du violon et aussi la plupart des instruments à vent. Avec cette heureuse confiance que lui inspirent ses dix-huit ans et son adresse débrouillarde, il part pour la Nouvelle- Orléans, où il débute assez heureusement; après quoi, en compagnie d'un certain violoniste espagnol, du nom de Olivera, il fait une tournée de concerts au Brésil et aux Antilles.

Un détail peu connu de la vie aventureuse et nomade de Lavallée, c'est la part qu'il prit, en 1861, à la guerre de Sécession. Nous le voyons à ce moment quitter le clavier pour prendre rang dans l'armée du Nord, servir d'abord comme simple soldat, pour s'élever ensuite jusqu'au grade de lieutenant, par sa belle conduite à Antictan, où il est blessé. De retour au pays, il séjourne au miheu des siens pendant deux années, faisant du concert et aussi de l'enseignement. Dans l'hiver de 1864, il prend part à dixsept concerts dans la seule ville de ^Montréal. ^

Mais il se fatigue bientôt de l'existence monotone que l'on mène en notre ville à cette époque reculée. Dès lors,il ne reste plus en place, voj'age un peu de tous côtés, et cette existence de troubadour durera jusqu'en 1873, alors que des citoyens de ^lontréal, à la tête desquels il faut citer

' Nous relevons, dans la Minerve du 21 janvier 1864, l'annonce d'un concert donne par Calixa Lavallée en la « nouvelle salle des Artisans, grande rue Saint-Jacques ». « M. Lavallée a l'honneur d'annoncer au public de Montréal et des environs qu'il exécutera sur trois instruments différents tels que piano, violon et cornet à pistons. Il est assisté par les artistes amateurs suivants : Dlle Bourassa, Dlle Derome, AL H. Gauthier, F. Lavoie, J. Boucher, F. X. Valade, P. V. Baril et Maître (sic) Jos. Galaise. »

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M. Léon Derome, lui fournissent les moyens d'aller étudier en France. Il passe deux années à Paris, étudie le piano avec Antoine Marmontel, l'harmonie et la composition avec Bazin et un certain Boïeldieu, — qu'il ne faut pas confondre avec l'auteur de la Dame Blanche. Son retour à ^Montréal est signalé dans les journaux du temps par les articles du du ton le plus élogieux. Il rapporte des compositions pour le piano : une marche, une mazurka et une étude, dont le Canada musical ( (livraison du 1er août 1875) fait, sous la signature de R. -Octave Pelletier, une appréciation sérieuse. C'est vers cette époque que Lavallée organise des concerts avec Jéhin-Prume, le célèbre violoniste belge qui, comme Jules Hone, avait faitdu Canada son pays d'adoption. En 1877, ils entreprennent ensemble de donner Jeanne d'Arc, le drame lyrique de Gounod,avec gi-and orchestre. Madame Jéhin- Prume tenait le rôle de Jeanne d'Arc. Ce fut un événement considérable signalé en termes enthousiastes par les journaux d'alors. Il est vrai que le ton superlatif qui règne dans toutes ces gazettes ne suffirait pas pour renseigner les générations futures sur la valeur des choses que l'on appréciait ainsi. Pas plus qu'aujourd'hui le sens de la mesure n'existait alors, et l'on versait volontiers dans un dithyrambe où la candeur de l'admii-ation n'avait d'égale que la gaucherie à l'exprimer.

Toutefois cette littérature et les applaudissements du public ne suffisent pas à assurer l'existence des artistes quand tous ces souffrages ne se traduisent pas par quelque bonne recette. Lavallée en fit la triste expérience lorsque, à Québec, il dirigea plus tard une cantate qu'il avait composée pour une réception en l'honneur du Marquis deLorne et de la Princesse Louise. Il avait formé un chœur de 250 voix et un orchestre de 80 musiciens. Le succès fut très gi'and, dit-on, et la Princesse félicita vivement l'auteur. Seulement, l'orga-

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nisation de ce concert avait nécessité des dépenses très lourdes, et la recette laissait un déficit à combler, que le compositeur dut solder de ses deniers. Avait-il, avec trop de confiance conipté sur des promesses plus ou moins vagues du monde officiel ? Cela peut bien être. « J'ai eu, disait-il, avec quelque amertume, l'honneur de recevoir la princesse pour le compte du gouvernement de Québec, mais c'est moi qui ai payé les violons. »

Cette cantate est restée, je crois, en manuscrit. Au dire des musiciens contemporains de Lavallée, c'était une composition de circonstance, bâclée à la hâte et sans grande consistance. Lavallée avait de la facilité, un certain métier pour écrire des pièces de piano d'un style élégant, des romances bien tournées, mais pas suffisamment de science pour aborder de grandes œuvres. A l'égal de Guillaume Couture, — notre véritable précurseur dans l'art de la composition musicale, — il n'avait pas suffisamment étudié ce que l'école peut enseigner; aussi dans l'âge mûr était-il tourmenté d'un désir impuissant d'aborder le genre symphonique. Ajoutez à cela peu de méthode dans le travail et une certaine répugnance à terminer, à mettre au point ce qu'il avait commencé. M. Alfred De Sève, qui ■ l'a bien connu à Boston, me disait avoir joué de Lavallée un concerto de violon, dont la partie d'accompagnement, jouée par l'auteur, n'avait jamais été écrite, sinon par quelques ^ notes jetées à la hâte. Vers le même temps, toutefois, ^ Lavallée avait composé; pour une circonstance, un Tu es f Petrus, motet pour soli, chœur et orgue. Cette compositiongravée à Boston, eut un certain succès et valut à son auteur le suffrage des musiciens de cette ville.

C'est là, à Boston, où il était allé chercher gloire et fortune que Lavallée mourut en 1891 à l'âge de 49 ans. IL s'y était conquis une réputation enviable. Croyant faire j

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mieux, il avait depuis dix ans quitté « son ingrate patrie ». A la vérité il ne fut jamais oublié des siens. L'erreur de Calixa Lavallée c'est d'avoir en son pays voulu vivre du concert à une époque où pareille chose, plus encore qu'aujourd'hui, était impossible. Quant à faire de l'enseignement, Lavallée en fit certes, d'une façon intermittente, et du meilleur. Toutefois le professorat, alors trop peu rétribué, condamnait un musicien à l'esclavage d'une vie laborieuse, monotone et sédentaire, toutes choses insupportables à une nature comme la sienne. Mais à Boston fut-il plus heureux et plus riche que parmi les siens? Nous ne le croyons pas, car il y mourut dans une situation de fortune assez précaire, laissant presque sans ressources sa veuve et son fils. Il avait cru trouver des succès sur une scène plus vaste, dans une ville réputée alors comme aujourd'hui le centre le plus artistique de la République voisine. Ce grand enfant qui aimait son pays, et qui l'aimait plus qu'il ne s'en doutait lui-même, fut comme tant d'autres victime d'un mirage. Pouvons-nous l'en blâmer? Il manquait alors précisément parmi nous cette vie nationale qui commence à peine aujourd'hui à se dessiner. Cette vie nationale du Canada français, — chose étrange ! — Lavallée en a été, par l'hymne qu'il nous a légué, le précurseur inconsciemment inspii'é. Sur les strophes écrites par le juge A.-B. Routhier pour les fêtes de 1880 à Québec, il a su trouver un chant qui par sa beauté, peut-être aussi par un concours de ch'constances, s'est depuis imposé au Canada tout entier.

Ce chant, sorte d'hymne choral, est son plus beau titre de gloire, et perpétuera à jamais la mémoire de son auteur. Nous ne voulons pas nous préoccuper de savoir jusqu'à quel point cette simple chose est une œuvre d'art. Ce qui n'est pas douteux c'est que ce chant, large, pénètre d'émo-

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tion les étrangers qui l'entendent pour la première fois. D'aucuns, parmi les nôtres, , se plaisent à y découvrir des réminiscences de la Flûte enchantée de Mozart, et que sais-je encore? Je me demande ce que tout cela peut bien faire. Il y a longtemps que l'on jongle avec les sept notes de la gamme, et, au surplus, créer n'est-il pas un peu se souvenir ? Il y certes plus de mérite à subir inconsciemment l'influence des maîtres qu'à faire de l'érudition à la seule fin de dépister des tours mélodiques qui appartiennent à tout le monde et que l'on retrouve un peu partout.

Le mérite de notre chant national, c'est le peuple qui, en l'adoptant, l'a en quelque sorte sanctionné. Tout est là.

Ce chant traduit, dans sa simplicité, un sentiment vrai, sincère, un élan de fierté qui, à l'heure actuelle est quelque chose de doublement précieux. Sait-on combien il peut donner de réconfort à nos frères de l'Ontario, et de partout où la lutte se fait pour la survivance française ? Car, ne l'oublions pas, c'est aujourd'hui un chant de ralliement. Il a la puissance mj'stérieuse que ne possède pas la parole seule : il eirtraîne, il subjugue. Il est l'expression, — conventionnelle je le veux bien, mais éloquente quand même, — de notre idéal national et religieux.

Le rhapsode qui a trouvé ce chant, le poète qui en a écrit les strophes, sont de ceux que, dans la vie des peuples, la Providence choisit parfois pour exprimer l'âme de la nation. Ce bon Lavallée, bohème incorrigible, n'avait pourtant rien de l'austère majesté d'un barde ou d'ini prophète. Et pourtant cet honneur lui fut réservé.

Arthur Letondal.

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