‹ L'Action canadienne-française (volume 4)Chapitre 88 sur 123 · QUE LES FEMMES S'EN MELENT · texte numérisé non relu

QUE LES FEMMES S'EN MELENT

Après un long séjour de Vautre côté de la frontière, un brave Canadien revenait s^ établir au pays avec toute sa famille.

Le vieux curé qui V avait vu partir, jadis, avec appréhension et regret, songeant tristement : « Encore un de perdu /...)) V écoutait aujourd'hui, étonné et ravi. . . Dans le plus authentique parler du terroir, son ancien paroissien évoquait les souvenirs de sa vie là-bas : les misères du début, la venue des temps prospères; il disait comment, un beau jour, la nostalgie du sol natal lui était entrée dans le cœur. . . Puis il y avait les garçons, solides gaillards bientôt en âge de se marier. . . Ils ne voulaient épouser que des filles de leur religion et de leur race et avaient hâté le retour.

— Mais enfin, remarqua tout ému le curé, vous habitiez une ville protestante, vous n'' entendiez jamais parler votre langue. . . Comment avez-vous pu rester ainsi bons catholiques et bons Canadiens f...

— Hé ! monsieur le curé, pas bien malin... avec la femme !... C'est qu^ elle n^ était pas co7nmode, allez ! Figurezvous qu'elle n'a jamais voulu apprendre un mot d'anglais, pas un ! Alors il n'y avait pas à regimber : on parlait français à la maison. . . Si, par hasard, un des enfants s'oubliait^ vlan ! « Parle donc comme du inonde, toi !...))

Pour la religion, c'était la même chose. Le dimanche^ par exemple. . . souvent on aurait bien voidu se" reposer un brin. . . Pas d'affaires ! . . . Il n'y avait qu'ime petite chapelle catholique à l'autre bout de la ville. Il fallait se lever matin et arriver à la messe à l'heure. Pas de messe, pas de

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dîner ! . . . Je trouvais cela dur, allez, dans le temps, pour les petits. . . mais aujourd'hui, je remercie la mère. Si on est ce qu'on est, c'est à elle qu'on le doit. Ah ! les femmes, monsieur le curé, quand elles s'en mêlent / . . . »

Quand elles s'en mêlent ! . . . Il avait raison, le brave homme. Dans combien de familles exilées du foyer de la race, le même prodige de conservation religieuse et nationale s'est-il réalisé, grâce uniquement à une intelligente et énergique intervention féminine !

Quand elles s'en mêlent ! . . . La voix du bon sens populaire le proclame, toid comme l'expérience le prouve, tout comme l'atteste l'histoire de notre survivance : où se porte la femme, là est la victoire.

Que les femmes s'en mêlent donc ! . . .

A cette heure surtout où l'on suppide plus haineusement que jamais, en certains quartiers, les chances de vie ou de mort pour notre peuple, une lourde mais glorieuse responsabilité nous échoit. D'impérieux devoirs sollicitent notre action et réclament la mobilisation de toutes les volontés. Ils s'imposent particulièrement à nous. Canadiennes des provinces en majorité anglaises. Ils se résument presque tous en un mot : la sauvegarde de la langue.

Ah ! si les mères tout d'abord le voulaient ! . . . Elles sauraient bien « boiUer dehors » ces redoidables complices de l'anglicisateur si fréquemment installés à la table même de famille : le snobisme des uns, la lâcheté des autres, l'indifférence du plus grand nombre. Elles sauraient bien, comme la vraie patriote qui ne pouvait souffrir qu'aucun des sie^is, chez elle, ne parlât pas « comme du monde », elles sauraient bien

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trouver, dans l'amour de leur race et le fier désir de la voir se continuer sans défaillance, le courage d'une intransigeance de bon oloi et des répressions parfois nécessaires.

Grâce à elles, chaque maison canadienne redeviendrait ce « petit nid bien français » oiX les âmes qui s'éveillent ne subiraient que des influences propres à développer et à fortifier en elles le sentiment national. Les beaux livres qui relatent les luttes de nos ancêtres et ceux qui évoquent le pittoresque ou l'héroïsme de leur vie remplaceraient, sur les tables et dans les bibliothèques, les ineptes et dangereux magazines américains. Les feuilles anglaises, semeuses d'erreurs et déformatrices de notre mentalité, seraient détrônées par les revues, les journaux qui montent vaillamment la garde autour de nos droits. Ceux-ci, on les lirait, on les commenterait, le soir, en famille. Parfois, le chant de quelque « refrain de chez nous )) clorait la veillée et graverait au plus profond des cœurs et des mémoires la suavité de nos doux accents. . .

Comme alors les enfants grandiraient dans l'amour, le respect et l'orgueil de leur titre de Canadiens français ! Et le désolant spectacle de jeunes gens, de jeunes filles méprisant leur langue et ridiculement infatués de coutumes étrangères n'existerait plus.

Après avoir ainsi allumé et avivé dans les jeunes âmes la flamme patriotique, les mères canadiennes pourraient-elles se désintéresser de l'œuvre qui assure le succès de leur tâche première ou en ruine les effets : l'école f

Il est un strict devoir, là où la chose est possible, de procurer une éducation française aux enfants. Tous les prétextes sont futiles ou méprisables qui tentent de justifier la défection sur ce point. Les grands intérêts à sauvegarder sont au-dessus des petites vanités ou des petites combinaisons personnelles.

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Ne retranche-t-on rien, mesdames, dans vos écoles, aux quelques bribes d'enseignement du français qui nous restent ? Veillez ! Protestez ! Réclamez !

Quels bienfaisants résultats n^aurait pas encore une plus intime collaboration de la mère et de Vinstitutrice ! C'est par là seulement que la classe de français écourtée donnera son plein rendement et que pourra s'inscrire, en marge des études scolaires, une efficace campagne d'épuration de notre langue si profondément altérée dans nos centres mixtes.

Une autre tâche de fierté et d'honneur nous incombe : celle de la faire rayonner, cette langue injustement honnie et proscrite, dans toutes les manifestations de notre vie sociale. On l'a répété maintes fois, c'est dan^ les petits détails qu'elle veut être défendue. Ne nous contentons pas de parler français entre nous. Exigeons de nos fournisseurs qu'ils aient au moins des commis qui nous comprennent. Faisons nos commandes par la poste en français. Abdiquer sa langue en même temps que l'on doyme son argent, c'est trop.

Nos maris, nos frères, nos amis, tout à leurs affairest ^ont parfois bien. . . distraits. Ils oublient la piimordiale importance, pour une minorité cjui veut vivre, de proclamer bien haut soji existence. Les enseignes bilingues, les cartes ^ofessionnelles bilingues, les en-têtes de lettres, les factures bilingues sont autant d'éloquentes et subtiles voix entendues par tous. Rappelons-le à l'occasion. Réveillons avec tact, mais avec une persistante énergie, le patriotisme endormi.

Que les femmes s'en mêlent ! . . . C'est le trésor de notre langue pieusement gardé et invinciblement défendu; c'est toute Vâme de la race revivifiée et raffermie; c'est, aujourd'hui comme hier, la pleine et lumineuse joie du triomphe assuré.

Annette Saint-Amant.

Prince- Albert, Sask.

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