LE TEMOIGNAGE DE TROIS ANGLO-CANADIENS
Je n'ai mis nul empressement à lire The Clash. Cette voix protestataire n'avait-elle pas arrêté par sa lenteur la promptitude de notre remercîment? L'attaque contre les Canadiens français se poursuivait depuis des ans dans les provinces anglaises. La cause de l'opprimé n'avait pas encore trouvé chez la majorité une demi-douzaine de justes qui consentissent à la défendre. Je trouvais inopportune la réclame retentissante dont on saluait l'apparition de ce livre. C'était enlever à notre tenue un peu de sa dignité. Nous risquions de nous donner l'attitude de ces gens dont l'honnêteté douteuse est trop diligente à répéter le premiertémoignage de sympathie venu du côté des adversaires. De la pile de livres qui sur ma table attendent d'être lus, The Clash, malgré le vert et le rouge de son titre, ne parvenait pas à arrêter mon regard. Bridging the Chasm parut, puis The Birthright. La voix de William Henry Moore n'était donc pas isolée. Percival F. ]\Iorley et Arthur Hawkes manifestaient des sentiments pareils aux siens. Ces trois livres, publiés, à de courts intervalles, à Toronto, foyer du fanatisme, révélaient un état d'esprit. 11 n'était que juste de le connaître. Mon regret de n'avoir pas lu plus tôt l'ouvrage de M. Moore fut atténué par la joie de parcourir d'un trait les trois volumes et de trouver au long des neuf cents pages qu'ils forment l'occasion fréquente d'admirer, de remercier. Ces feuilles, dont quelques-unes
1 The Clash, par William Henry Moore, Bridging the Chasm, par Percival Fellman Morlet, The Birthright, par Arthur Hawkes, édités par J. jNI. Dent & Soxs, Ltd, à Toronto.
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portent la condamnation la plus sévère qu'aient reçue les Anglo-canadiens, sont un précieux témoignage rendu aux Canadiens français. Elles attestent le mérite. de quelquesuns d'entre eux et l'excellence de leur conduite. Les hommes d'élite qui, au nom de notre race, poursuivent la lutte contre les persécuteurs canadiens de l'âme française, trouvent dans ces recueils une approbation, presque une revanche. Ce sont leurs observations que répètent ces représentants des adversaires; on leur emprunte leurs jugements. C'est Arthur Hawkes et non plus Henri Bourassa qui attribue à notre colonialisme, plus moral que politique, certaines de nos faiblesses, la plupart de nos maux. Morley s'unit à l'abbé Lionel Groulx et constate que la Confédération n'a pas produit, durant les dernières cinquante années, le régime que la lettre et l'esprit de la constitution promettaient. Ce n'est plus Orner Héroux qui appelle Boches les Ontariens, c'est Bill}^ Moore.
Les trois ouvrages traitent la même thèse sous des aspects différents. Il y a unité de but, mais diversité de moyens. Assurer le développement harmonieux de la Confédération, pour cela étudier les maux qui l'arrêtent et leurs remèdes, forme l'objet que poursuit chacun de ces écrivains. The Clash, c'est la défense totale des Canadiens français. Elle ne pouvait être ni plus complète, ni mieux faite. M. Morley a ramené son étude autour d'un point central, la question langue. C'est un document. Il dénonce l'attitude de l'Ontario, dont l'injustice s'est accrue par la promulgation du règlement 17. C'est toute la situation politique du Canada qu'étudie M. Hawkes. Lui assignant sa vraie place dans l'empire britannique, l'auteur cherche le moyen de donner à chacun des habitants de ce pays l'esprit canadien et d'en assurer l'essor. En cours de route, les rapports d'harmonie nécessaires à la Confédéra-,
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tion l'arrêtent un instant. Ce lui est occasion de faire entendre une note de justice. De ces trois volumes, V Action française, sentinelle avancée de notre race, veut dégager les idées essentielles, marquer leur importance et leur portée. Du même coup elle exprime son tribut d'hommage au talent de ces trois anglo-saxons et à leur com'age.
The Clash est un plaidoyer. Ce mot est-il approprié ? Les Canadiens français n'ont rien à justifier. L'un des éléments constitutifs de la Confédération, ils sont au Canada chez eux. Ils n'ont point attitude d'intrus, ni figure de criminels. j\Iais ]\I. Moore vit au milieu d'une population qui nous veut écraser, ciui essaie d'expliquer cette oppression en dénaturant nos façons de penser et de sentir. Il a donc voulu nous défendre. Nous ne connaissons pas de Canadien de langue anglaise qui ait su mieux présenter notre cause.
Commençant par le commencement, ]M. Moore prouve l'existence de la nationalité canadienne-française, distincte de l'anglo-saxonne. There are within Canada two nationaliiies, squarely opposed on issues which men hâve always considered Jundamental. Je suis reconnaissant à M. Aloore de ne point nous mettre au rang des récents immigrants et de nous reconnaître plus de droits qu'aux Doukobors. Cette vérité a été méconnue même par quelques compatriotes. Ils oubliaient l'ancienneté de notre race sur terre d'Amérique, ses services, l'appoint que ses fils apportent à l'héritage commun. La similitude d'origine et d'aspirations, l'unité de langue et de religion, lient les Canadiens français entre eux. Elles les différencient des autres éléments de la Confédération. Ce 'sont des islanders in a
sea of continental anglo-saxon-amer icanism. Folie de vouloir les noj'er dans cette mer. Erreur, tentative injuste et vaine de vouloir les assimiler. /7i seeking to limitFrenchCanadian culture in Ontario, in Manitoba or in any other section of the country once French, we are not only fighting against God as Toynbee puts it — a pretty large order — but also against the principle of freedom which Great Britain has said should regulate the lives of a people made British hy the fortunes of war. L'orgueil anglo-saxon est une corde prompte à vibrer. M. Moore n'a garde de l'oublier. Il cherche à faire rougir ' de honte les Ontariens en leur rappelant la façon dont l'Angleterre use à l'égard des peuples qu'elle conquit. Comparez l'attitude de la Grande-Bretagne envers les Canadiens français au temps de l'Acte de Québec et celle des gouvernants de Toronto en l'an 1918. Ceux-ci ne savent plus faire écho aux paroles d'un Thurlow, d'un Fox. Nombreux, en effet, sont les hommes d'État britanniques qui manifestent une conception des choses plus large que celle que s'en forment les politiques coloniaux. Lord Finlay nous en donnait récemment une preuve. Comment les petits maîtres de Toronto et de Winnipeg ont-ils accueilli les déclarations que fit au banquet du barreau montréalais le grand avocat anglais, fier de mettre la gloire de l'Angleterre dans le souci de respecter les races, les langues, les religions, quelque différentes qu'elles soient, des peuples soumis à sa domination ? C'est, au dire aussi de M. Moore, the Briiain's way. ]Mais il y en a une autre, celle où marchèrent les Prussiens pour assimiler Polonais, Alsaciens et Lorrains. C'est celle-ci que suivent les Anglocanadiens. Leurs méthodes à notre égard n'ont rien de l'esprit britannique. Elles ont tout emprunté à la mentalité teutonique. M. Moore fait mieux que de l'affirmer, il le prouve. Comme il est douloureusement intéressant son
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parallèle entre les procédés de l'Allemagne et ceux de l'Ontario ou du ]\Ianitoba ! La lecture des chapitres III, XI, XII ouvrira, je l'espère, les yeux de maints Anglais. Ils se diront qu'il est vain de dénoncer les tj'rans des minorités en Europe quand il y a si près de nous de ces persécuteurs. Pourquoi ceux-ci ont-ils choisi, pour multipHer leurs moyens d'oppression en Canada, l'heure où la Grande-Bretagne, précédée par la France, justifiait, au nom des petites nationalités, son entrée dans la grande guerre ? Si les épithètes de Hun, de Prussien, de Boche, signifient le fort, impitoyable au faible, le vainqueur, injuste à l'égard du vaincu, ne craignons point de les appliquer aux gouvernants de l'Ontario et du Manitoba. It is essentialîy a Prussian idea — celle de ne pas permettre aux conquis de vivre en présence du conquérant — hut not exclusively Prussian; for others, including many English-Canadians, hâve accepted it.
Mais la question des langues n'est-elle pas, dans l'Ontario, qu'une question de méthode pédagogique ? Non, répond M. Moore : it is, as in Poland, a clash between two rtationalities in which one believes that the other is seeking ils destruction — and the évidence compels us ta admit not without reason. Et cette tentative d'écrasement n'est que la mise en pratique de théories allemandes. Entre autres, l'une, d'ordre socialiste, qui réclame le racial homogeneity comme condition nécessaire à l'établissement des réformes sociales; l'autre, d'ordre économique, préconisée par les marchands. Ceux-ci refusant d'apprendre l'anglais, s'opposent au peuplement de leur province par des Canadiens français, de crainte que ces nouveaux colons ne créent de Montréal au Nord de l'Ontario une route au commerce.
Que de raisons, pourtant, invitent les Ontariens à agir autrement. Détaché de l'ancienne province de Québec, l'Ontario fut tout d'abord colonisé par des hommes de notre
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race. Ce sont les Relations des Jésuites qui racontent le commencement de son histoire. Dès 1615, le père LeCaron visita la baie Géorgienne. Les corps mutilés de Brébeuf et de Lalemant furent inhumés à Sainte-oVIarie. INIaints endroits de l'Ontario portèrent d'abord des noms français. On n'est pas parvenu à effacer complètement cette première empreinte, même en les dotant, pour les démarquer, de noms — tels Tiny, Tay, Floss — empruntés aux trois pet poodle dogs de Ladj' Simcoe. Les traits d'héroïsme, accomplis par nos ancêtres dans l'Ontario d'autrefois, ne sauraient émouvoir les Anglo-Canadiens d'aujourd'hui. Ils sont de la race supérieure ! Peuvent-ils avoir rien de commun, ne serait-ce que l'admiration des héros, avec l'inférieure, la nôtre ? « Est-ce vrai que vous ne connaissez pas Philippe Hébert, l'un des Canadiens les plus distingués » ? demandait un jour lord Grey à un riche marchand de langue anglaise. Oh ! a French-Canadian !, répliqua celui-ci avec une moue dédaigneuse. Herein lies the well of Canada^s national trouble, écrit avec raison M. Moore. Les Anglo-canadiens nous méprisent. C'est un obstacle insurmontable à toute entente. Nous ne sommes à leurs j'eux que des vaincus, une gent bonne à exploiter, à bousculer à coup de botte. N'est-ce pas un professeur de McGill qui, ces mois derniers, nous comparaît à des coquerelles ? Si au moins leur morgue (non des coquerelles, mais des Anglo-canadiens) était justifiée. Elle ne l'est pas. INI. Moore proclame que pour le moins nous les valons. Notre généalogie, dont nul ne saurait douter, nous rattache à des ancêtres de haute renommée. Au reste, M. Moore, posant de façon érudite des distinctions nécessaires entre les mots race et nationalité, retraçant l'origine des peuples modernes, conclut des différences qu'il trouve entre eux qu'elles ne sauraient assurer la supériorité de sang ou de mentalité de l'un sur l'autre.
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Les Anglo-canadiens auraient-ils du moins celle que confère la culture de l'esprit ? Nous sommes des marchands, clament-ils; les Canadiens français n'en sont pas, donc ils sont inférieurs. C'est le ty^ade argument. M. Moore porte jusque sur ce terrain la défense des Canadiens français. Vous les accusez, apostrophe-t-il les Anglo-canadiens, de n'être pas intéressés dans les grandes entreprises; vous ne l'êtes pas davantage. Et, chiffres à l'appui, il leur prouve que les affaires de haute envergure, les chemins de fer, par exemple, sont soutenus par l'or anglais et américain. Ces derniers temps, on retraçait dans les compagnies de voies ferrées canadiennes au moins 2,914 millions de dollars anglais et 637 millions de dollars américains. Chaque année, des sommes phénoménales de dividendes et d'intérêt entrent dans le gousset des prêteurs de Londres ou de New- York. Les Canadiens français empruntent moins à l'étranger pour maintenir leurs industries. La conclusion, dit M. Moore, c'est que les profits qu'elles produisent restent au Canada. Mais des nations, parce que catholiques, ne sont-elles pas inférieures, au chapitre de la prospérité matérielle, à d'autres nations, parce que celles-ci protestantes ? M. Moore n'en est pas convaincu et si les affaires , ajoute-t-il, étaient le critérium suprême, il faudrait mettre le juif au-dessus du protestant. Elles ne le sont pas. Et la philosophie de M. Moore est assez éclairée et assez profonde pour qu'il écrive : Neither religions nor national ideas are tangible matters to be weighed like wool and sait on commercial scales. Il quitte le sujet, non sans avoir donné un dernier coup à ceux qui tiennent par-dessus tout à la suprématie des affaires. Il retourne contre eux le trade argument. Faites votre commerce avec l'étranger et rappelez-vous qu'il parle français. Que le gouvernement canadien se mette donc en mesure d'inscrire, au nombre de nos ressources
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les plus précieuses, à côté de la colonne énumérant nos forces hydrauliques et nos chemins de fer, our ability to use as working tools the tico great languages in which the world's •commerce is conduded. M. Moore se joint à M. Léon Lorrain pour attester la valeur économique du français.
Le système éducationnel des Canadiens français est-il inférieur à celui des Anglo-canadiens ? Les dénigreurs de notre régime d'instiniction publique réformeront peut-être leur jugement à la lectm'e du li\Te de ]\L ]\Ioore. Ils seront étonnés de le voir préférer à l'école nationale et neutre l'école confessionnelle qui non seulement instruit mais éduque, au ministère de l'instruction publique dont est doté l'Ontario notre Conseil de l'instruction publique. Retraçant la part prise en tout pa^'s, notamment dans le nôtre, par le clergé à l'instruction du peuple, l'auteur a excellemment montré l'influence heureuse de l'Église sur l'école. Combien chez nous seront surpris de trouver dans The Clash ces pages remarquables. Il nous conseille de porter nos efforts du «ôté des sciences appliquées. La faiblesse de nos étabUssement d'enseignement supérieur se trouverait in the laboratory. Mais, même sur ce point, ne généralisons pas trop vite, reprend M. Moore. En matière d'instruction technique, Québec devance Ontario. Nous pourrions ajouter : même en fait d'enseignement commercial. A la dernière réunion tenue par les représentants des universités canadiennes à Ottawa en mai 1919, M. Frank Béer, de Toronto, nous fit une conférence sur la nécessité de promouvoir l'enseignement du commerce. Sa causerie terminée, M. Arthur Surveyer, l'un des délégués de l'université Laval à Montréal, rappela l'œuvre accomplie à ^Montréal, depuis plus de dix ans, par notre école des hautes études commerciales. Son exposé, clair et complet, apprit aux professeurs des universités anglaises que Laval avait su mieux qu'elles
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organiser renseignement de cette branche du savoir. Et ils n'hésitèrent pas à admettre que sur cet autre point Québec, l'idéaliste, donnait l'exemple à l'Ontario le pratique. Certes, ne nous trompons pas nous-mêmes. Notre système d'instruction publique réclame notre attention la plus active. Il reste dans ce sens beaucoup à faire. Est-ce une raison pour méconnaître les œuvres que nous avons créées ? Nous avons les cadres. Remplissons-les. Ne les détruisons point. Je sais gré à M. Moore d'avoir fait cette opportune observation. Pour nous convaincre davantage, il admire les produits de notre enseignement, il prend plaisir à signaler que, dans tous les domaines, en littérature ou en politique, nous ne sommes pas inférieurs aux Canadiens anglais. C'est en s'appuyant sur de telles prémisses que M. ]Moore conclut à notre droit de vie libre et fière en terre canadienne. Chercher à écraser un tel peuple, c'est provoquer la réaction rédemptrice et assurer sa survivance. A propos, les Canadiens français survivront-ils ? S'inspirant des théories de Thomas Buckle, M. Moore croit que le milieu, le climat, par exemple, fera peutêtre à la plupart des Canadiens une âme pareille. Oui, il se peut. Combien de bordées de neige et de jours de pluie et de matins torrides exigera cette fusion ! Il se peut que l'homogénéité soit iné\atable. M. Moore ne le souhaite pas parce qu'il y a mieux : l'harmonie dans la variété des tempéraments, la possibilité pom* le Canada, terre du Nouveau-]Monde, de conserver, unis mais non fondus, les héritiers des deux esprits qui, dans l'Ancien, apportèrent à la civilisation sa lumière et sa force.
Peu de livres m'ont autant intéressé sur les choses de mon pays que The Clash. Riche de données philosopliiques et historiques, il nous éclaire, non seulement sur la mentalité des Anglo-Canadiens et leurs menées à notre égard, mais
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aussi sur nous-mêmes. C'est par là surtout qu'il nous est utile. Connaître l'adversaire est bien; se connaître vaut mieux. L'on se sent plus fier et plus ardent au travail quand, le livre fermé, l'on emporte le témoignage de cet Anglo-âaxon siu" certaines institutions de chez nous. L'on admire son courage à défendre cette race, tant injuriée, à justifier la conduite de Benoît XV au cours de la récente guerre et l'attitude des Canadiens français à l'égard de la loi de conscription. Il possède la lumière et la liberté d'esprit qu'il faut pour étudier avec succès les problèmes canadiens. Son Polly Masson révèle son intention de ne pas abandonner sitôt cette tâche. Il continuera de l'accomplir à l'honneur de son talent et au profit du Canada.
]Même si, le jour où parut The Clash, le manuscrit de Bridging the Chasm n'était pas terminé, ainsi que s'en glorifie M. Percival F. ]\Iorley, il n'y avait nulle raison de craindre que ces deux livres fissent double emploi. Couvrant un champ moins vaste que celui exploré par M. Moore, i\I. ]Morle\' groupe ses observations autour de la question langue. Le règlement 17 est non seulement l'appendice de son livre, il en est le centre. D'où vient qu'en 1919 les Canadiens anglais et français ne sont pas plus unis qu'en 1867? Ne le sont -ils pas moins '? La tentative de les unir peut-elle se justifier? Placer Français et Anglais au nord de l'Amérique, côte à côte, sans une Planche qui les puisse séparer, c'était un coup d'audace de la Providence. N'est-ce pas folie d'aller plus loin et de les vouloir unir en une nation ? Appliquons-nous du moins à faire disparaître les causes de heurt. Voyons tout d'abord la situation d'un œil tranquille. Repoussons les préjuges. Anglo-cana-
diens, cessez de penser que runion des races en ce paj-s est étranglée par un prétendu ogre, nommé tantôt influence papale, tantôt domination cléricale. Il y a bien d'autres choses. Le point de vue religieux nous sépare; il ne creuse pas un abîme. ^'What one finds over and over again in their columns is plaint of "injustice", "insulV "persécution". Their pet nanies for us is not "hérétiques" , hut "Boches" The trouble is racial rather than religious" . ]Mettez-vous dans la peau des Canadiens français, conseille INI. ]Morley à ses coreligionnaires. Repassez en esprit leur histoire; revivez leur défaite de 1760, les souffrances, les exactions, les injustices qui s'ensuivirent. Vous connaissez tout des défauts de ce peuple, son provincialisme, ses goûts moj^ennageux et arriérés, regardez un peu ses ciualités. Terminez cette heure de réflexion en scrutant vos faiblesses et vos lacunes. Nous tirerons ensuite la conclusion. Au cours de cet examen de conscience, ^I. Morle}' étudie la question langue. Quelle que soit la lutte que les Canadiens français eurent à soutenir à ce sujet depuis 1760, c'est dans les écoles de l'Ontario que les attaques les plus dangereuses furent portées au parler français. Manitoba imita cet exemple. Jusqu'à la fin du 19ème siècle les Canadiens français de la province voisine furent libres de se servir du français dans leurs écoles. En 1889, le gouvernement de l'Ontario inaugura une politique d'anglicisation c^ui trouva son point culminant en 1912 dans le règlement 17. Quelle est la portée de ces dispositions nouvelles? The measures instituted then and later, though not aimed directly at the suppression of the French longue, icill be none the less effective in that direction and will contribute inevitably to the slow but sure extinction of the pioneer languuge of the Dominion in the provinces concerned. Le règlement 17 met fin, dans l'Ontario, à l'existence des écoles bilingues. D'un trait de
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plume est raj^é le droit des Canadiens français — the wellestablished title of the French-speakirig minority in our province — à faire donner en langue française à leurs enfants partie de l'enseignement (a reasonahle 'proportion of iheir éducation.) Ce système est remplacé par what is really an institution for the transformation, as rapidly as possible, of young French-Canadians into young Anglo- Saxcns. Les auteurs de cette loi inique étaient -ils du moins de bonne foi? ]\I. Morley le croit, mais tout de suite i\ déclare que l'article 4 et son fameux hitherto fournissent une raison suffisante d'en douter. Quel que soit l'esprit qui l'inspira, the regidation sounds, in fad, the death-knell of the French tongne in our province. C'est là détruire rœu\Te développée en 18.67. Les pères de la Confédération auraient pu montrer plus de clairvoyance et, précisant certains points, nous éviter maints problèmes. Les auteurs d'une constitution peuvent -ils tout prévoir et tout définir ? A nous de découvrir l'esprit qui les anima et de l'appliquer à la solution des difficultés qui surgissent. En demandant un status égal pour la langue française et l'anglaise, les Canadiens français ne réclament rien qui soit contre la lettre ni l'intention du pacte fédératif.
Le perfectionnement de l'enseignement de l'anglais n'exige pas l'abolition de la langue française. Au lieu d'édicter le règlement 17, pourquoi, demande M. jMorley, n'a-t-on pas plutôt ouvert des écoles normales où se formeraient des professeurs bilingues ? Le bilinguisme se pratique en d'autres endroits de l'empire britannique. Pourquoi l'Ontario serait-il réfractaire à ce régime de justice? Cette province n'a-t-elle souci que pour les méthodes allemandes? Combattant l'idée de la reserve du Québec, rappelant que nous ne sommes pas des Indiens, INL ]\Iorley revendique pour nous, dans et hors Québec, le droit {the
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privilège — or should we not say the right — ) de conserver les traditions de notre race, la langue française, en particulier. Les Canadiens français ont exploré tout le Canada. Ils sont chez eux partout. Reconnaissons-leur le droit d'y vivre, de s'y développer, faculté dont nous, Anglo-Saxons, nous usons naturellement, en quelque endroit que ce soit, as a matter of course. Voyez comment la majorité dans Québec traite 350,000 Anglais. Pourquoi sommes-nous incapables de cette justice ? Notre devise est -elle : je prends tout : Heads I win, tails you lose. Renversez les rôles. Que la législature de Québec édicté un règlement 17 contre la langue anglaise. C'est les armes à la main que tous les Anglo-canadiens protesteraient. Où est dans tout cela la trace du British faii-play ? Non seulement votre façon d'agir est injuste, anti-britannique; elle est malhabile. Comment les Canadiens français peuvent-ils être un élément de force si vous les dénationalisez, si, en les privant du moyen d'instruction qui leur est propre, la langue française, vous n'en faites que des moitiés de cito^-ens ? Cessez donc de les mépriser, de les considérer comme une anomalie. Ce qu'il faut c'est a frank récognition, hy work and deed, that the French-Canadian possesses a Canadian citizenship equal with our own. Après avoir exposé avec clarté le problème à résoudre, M. Morlej^ indique donc avec franchise la condition essentielle au maintien de la Confédération. Il a du coup projeté sur son avenir une éclatante lumière. A lire ces pages, empreintes de haute poHtique, de vision droite et lucide, l'on se reprend à croire à la possibilité de créer une nation canadienne forte et durable.
C'est aussi à la poursuite du vrai Canadien, Canadian Canadian, que s'est mis M. Arthur Hawkes. Les routes
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où il le cherche diffèrent de celles que remontent ^MM. Moore et Morley. C'est de la situation du Canada dans l'empire britannique et de sa politique intérieure que se préoccupe ]M. Hawkes. L'auteur relève le défi lancé par ]M. Lionel Cm'tis dans The Prohlem of the Commonwealth et The Commonwealth oj nations. Reflétant l'esprit d'une association londonnienne, The Round Table, Curtis assigne au Canada le choix entre ces deux régimes : l'indépendance ou l'établissement à Londres d'un gouvernement impérial qui, taxant notre pa3"s, ferait en son nom la paix et la guerre. Au dire de Curtis, le Canada n'est qu'une dépendance de l'Angleterre, though a nation, is not a state; nous ne sommes que des coloniaux, dépourxiis d'un esprit canadien comme étaient privées de l'esprit américain les treize colonies avant 1783. Réveiller ce sentiment canadien, au besoin le faire naître, c'est le but que se propose M. Hawkes. La dignité nous commande d'abandonner la position humiliante où nous ont vais les gens du Round Table. Sortons de l'impasse. La solution du problème est ici même, c'est the Canadian birthright. Pour que notre pays se meuve à l'aise dans l'empire britannique, à côté des autres nations, exaltons tout d'abord l'esprit canadien. Les deux maax, entre autres, qui ont jusqu'ici arrêté son développement, ce sont, au témoignage de ]\L Hawkes, le colonialisme et la partisannerie outrée. L'auteur critique avec véhémence le régime politique imposé au Canada depuis 1914 et dénonce à la fois les faiblesses et l'absolutisme de nos parlementaires fédéraux. Sur les événements canadiens contemporains de la grande guerre, M. Hawkes émet une opinion que sa franchise recommande à tous ceux qui s'intéressent à la chose publique. Il projette une lumière crue sur chacun de ces faits politicjues, depuis l'abandon par notre parlement du contrôle de l'armée canadienne en Europe jusqu'à l'achat
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du Canadian Northern, en passant par la loi de conscription et le rappel de l'Habeas Corpus, les protestations des fermiers et l'attitude des classes ouvrières. Le lecteur apprendra, chemin faisant, de quelle façon hardie un anglo-saxon critique parfois les autorités constituées. Ce sera pour lui leçon de choses que la lecture de certaines pages où M, Hawkes apprécie l'attitude du gouvernement de Londres et commente l'opinion de la majorité des juges de la Cour Suprême dans la cause de Gray. C'est vers d'autres domaines que V Action française dirige ses préoccupations. Elle s'arrête de préférence aux chapitres où M. Hawkes étudie la question des races au Canada.
Libres de colonialisme, habitués à nous gouverner, à regarder haut et loin, nous serions moins enclins à envenimer nos blessures. C'est en élargissant les cadres, en élevant nos aspirations, en projetant plus d'air et plus de lumières sur nos querelles que nous les rendrons de solution plus aisée. The roacl to glory is the straight and hilly road ta national union; not the easy, sinuous descent into internecine strife. M. Hawkes souhaite la réconciliation entre tous les habitants de ce pays. Que l'appoint des Italiens, des Russes, voire des Allemands, récemment établis chez nous, soit incorporé into the nationality which préserves the best that Wolfe and Montcalm knew. Le Canada doit respect et tolérance à ceux qui en ont fait leur patrie et qui, par la naissance, lui ont donné des citoyens. L'union de tous est la première condition du développement de la Confédération. To make it good demands the unity of ail the people who are within Canada, and particularly of the English and French who established the Confédération on which the hopes of nationality are stayed. Les Canadiens français s'imposent par leur ancienneté, leurs services, leur valeur. Ils sont, mieux que les Anglo-Canadiens, enracinés à ce sol.
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Ils en ont fait les premiers leur unique patrie. Quoi d'étonnant, poursuit M. Hawkes, qu'ils aient lentement donné dans l'enrôlement organisé au cours de la dernière guerre ? Les Canadiens français n'ont aucun goût pour l'impérialisme. Oette attitude n'entraîne pas chez eux la haine de l'Angleterre. Leurs sentiments à son égard sont convenables. Que lui doivent-ils? You owe nothing to a man who is simply keeping his contrad. Au reste, les Canadiens français redoutent plus Toronto que Londres. Ne sont-ils pas en cela justifiables ? A l'heure où l'on cherchait à les enrôler pour servir outre-mer, pourquoi persistait-on au Canada à persécuter un certain nombre d'entre eux? On aurait dû comprendre depuis longtemps qu'ils constituent pour notr( pays une force, are one of the deep-founded walls of the Canadian House. C'est à eux que l'Angleterre doit la conservation comme colonie du Canada. Sans leur collaboration, la fédération de 1867 n'eut pas été possible. That truth should he graven on every British heurt, and commended to every heliever that the Canadian Constitution' s guarantee of a duality in officiai language should go the way of a German guarantee to Belgium.
M. Hawkes est favorable au maintien ici de la langue française. La lutte que l'on poursuit contre elle soulève une question nationale, qui, par-dessus l'Ontario, intéresse tout le Canada et son avenir. C'est en invoquant des principes de justice, garantis de 1774 à 1867, que les Canadiens français demandent equality of treatment in their native land — not in their native province, he it observed. Ces garanties sont aussi inaliénables que le droit à la vie, à la liberté, au bonheur. C'est sur l'article 133 de l'Acte de l'Amérique britannique du Nord que M. Hawkes appuie son principal argument en faveur de l'enseignement du français dans chacune des provinces canadiennes. L'usage
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de deux langues, la française et l'anglaise, est officiel au parlement fédéral. Comment le député peut-il remplir tout son devoir s'il ne comprend pas tout ce qui se dit et se fait au parlement central ? It is impossible to root bi-lingualism ont of Ontario until the Parliament oj Canada is overturned. Le bilinguisme admis par la Chambre des Communes, le Sénat, les différents ministères et les tribunaux fédéraux, présuppose le bilinguisme dans les provinces. M. Hawkes conclut que la langue française possède un status légal aussi bien dans l'Ontario que dans le Québec. Répétons ce témoignage. Qu'il porte avec lui la conviction. Et que M. Hawkes soit remercié de l'avoir exprimé. Sa largeur de vue dans l'analyse de notre politique et son courage à dénoncer ses vices, sa générosité à prêcher l'entente et sa clairvoyance à signaler ses moyens de succès, placent M. Hawkes au rang des Canadiens soucieux de la dignité de leur pays et de sa grandeur.
Harmony in diversity, imity in diversity, English- French marriage and national ma/?/îooc?,recommandent tour à tour MM. Moore, Morley et Hawkes. Ces mots d'ordre sont chargés du même sens. La Confédération peut aider à la formation d'une nation puissante au Xord de l'Amérique. On n'y parviendra point en s'écartant de l'esprit qui dicta le pacte de 1867. Il a uni deux peuples, le français et l'anglais. Respectons cette convention en entier. ]Mais, dit-on, la minorité disparaîtra tôt ou tard. Il se peut. Est-ce une raison d'a<?célérer ce mouvement de fusion ? ^OI. ^Nloore, ^Nlorlej' et Hawkes, qui ne désirent nullement cette homogénéité, montrent leur sagesse en laissant aux événements leur cours. Il ne faut point violenter les lois
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de l'histoire. Les Canadiens français constituent une race; leur valeur n'est point chose négligeable. Ces trois Anglo- Canadiens A^eulent donc pour notre peuple le droit reconnu de se développer dans le sens de ses traditions, de conserver sa langue aussi bien que sa religion. Que le Canada continue donc de tirer de la variété des éléments qui le composent son originalité et sa force.
A la lecture de ces trois livres, les Canadiens anglais réformeront leurs jugements; les éclaireurs, qui dans le Québec, l'Ontario ou le jManitoba, dirigent la résistance, redoubleront d'efforts; les autres, que leurs besognes détournaient des hauts problèmes et qui voyaient, dans la lutte contre les persécuteurs du français, futilité et tapage inutile, voudront reprendre le temps perdu. Comment ne pas comprendre, en écoutant ces trois Anglo-Canadiens, que ces attaques redoublées de la majorité visent la disparition de notre race? La lecture de ces trois livres amène à leurs auteurs un merci et aux Canadiens français un appel à la lutte.
Antonio Perrault.