‹ L'Action canadienne-française (volume 4)Chapitre 94 sur 123 · COMMENT SERVIR · texte numérisé non relu

COMMENT SERVIR

'[J Action française continuera, l'année prochaine, la érie de ses articles de tête sous même rubrique. Ce genre .'études paraît plaire et rendre service. Un de nos amis 'eut bien nous écrire : « Il n'y a que l'introspection, ;omme disent les philosophes, pour nous fah'e sortir de lotre inconscience, pour nous révéler le fond mystérieux de 'être, pour rectifier et ordonner nos vies. Ainsi en est-il de ^os larges et lumineuses enquêtes sur nos forces nationales m sur les états d'âme du passé. Elles nous révèlent à lous-mêmes avec un réalisme impitoyable qui commande, lui détermine de l'action ».

Pour procéder méthodiquement, V Action française débuta, l y a deux ans, par l'inventaire de nos ressources. Elle îonsacra à l'analyse de nos forces nationales, douze études )ù furent exposés, avec netteté, nos richesses et nos déficits.

étte année la revue a fait comparaître les précurseurs. Les lommes du passé sont venus dire leur effort, leur façon d'eniendre le devoir, d'utiliser les forces de leur temps. Pour aire suite à la direction des morts nous voudrions maintelant l'action des vivants. Douze collaborateurs viendront épondre à cette question : « Comment, à l'heure actuelle, doit-on servir la cause française ? »

Les douze collaborateurs représenteront, croyons-nous, 1 peu près toutes les catégories sociales. Fidèles à la pensée ie nos fondateurs, nous n'entendons point borner notre effort aux seules questions de langue, à la seule lutte contre angHcisation. Chacun de nous, à quelque profession, à quelque état qu'il appartienne, a sans doute des devoirs

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directs et précis à l'égard de la langue française. Et ces devoirs nous allons demander qu'on les accomplisse. Tous nous avons à fournir notre contribution de travail et d'énergie pour défendre et illustrer notre parler,cl'abord chez nous, sur nos lèvres et dans nos écrits, en lui gardant sa correction, l'intégrité de son verbe, la lo\'auté de son génie. Pour tous, l'heure presse d'une croisade qui restituera à ce même parler ses droits dans les administrations fédérales, dans les services d'utilité publique, qui le remettra à sa place dans le commerce anglais ou canadien-français, qui refera à nos villes, à nos villages une physionomie française. Les reculs trop réels que notie langue a subis par notre faute dans ces divers domaines, depuis cinquante ans, ont déplorablement trompé l'étranger superficiel sur la realité de nos états d'âme en même temps qu'ils ont inspiré à notre peuple le goût morbide des capitulations. Que l'on décide enfin de ne plus s'en tenir aux revendications de quelques petits groupes de patriotes courageux. ]\Iais que les corps publics, que les sociétés nationales, que les journaux, que tout le peuple 3' aille de sa collaboration si des demi-victoires ne doivent pas nous suffire.

Toutefois, ne nous faisons pas illusion. Une action française qui voudra être efficace devra être faite d'autre chose que ces revendications partielles, si nobles, si in-gentes soient-elles. La langue ne saurait survivre comme une force isolée, indépendante. Si elle soutient d'autres éléments et d'autres traditions, elle s'appuie elle-même sur un sj'stème de forces que nous ne pouvons négliger sans accepter la vanité de nos efforts. Quelcpies-unes de ces forces pourront être dénonunées inférieures, elles n'en gardent pas moins la valeur et la vocation d'indispensables fondements. Toujouis, quoi que l'on fasse, l'harmonie des fonctions sociales, la sage coordination de toutes les acti-

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vités seront requises pour maintenir l'équilibre et le progrès d'une communauté humaine. Et c'est ainsi que notre langue ne peut durer que si nos prêtres nous gardent nos croyances, premier soutien de notre nationalité, que si nos mères, nos éducateurs façonnent à nos enfants l'âme héréditaire, que si nos publicistes, nos politiques conservent au parler national son prestige officiel, que si nos écrivains, nos artistes, inspirent par un art supérieur l'orgueil de la pensée française. Mais de même pouvons-nous écrire, avec autant de vérité, que nulle survivance n'est possible si nos économistes, nos agriculteurs, nos financiers, nos commerçants, nos industriels, nos ouvriers, non seulement ne nous conquièrent l'indépendance économique, mais aussi ne construisent une production, une organisation du travail,un commerce de qualité et d'aspirations françaises, au service de nos traditions. Aucun effort, aucune activité n'a le droit de s'isoler dans la vie d'un peuple. Et c'est donc l'ensemble de tous les biens qui soutiennent la vie de notre race que doit avoir en vue et que doit vouloir coordonner une intelligente et vigoureuse action française. Et une telle action, cela va de soi, ne saurait être le monopole ni le devoir d'une petite minorité.

Ajouterons-nous que ce labeur, nous voudrions qu'on l'acceptât avec toutes ses relations morales, ce qui veut dire avec la pleine conscience de notre situation en ce pays et de notre rôle à l'égard des autres groupes français d'Amérique ?

Foyer et point d'appui de la race française sur ce continent,nous ne pouvons ignorer les obligations de cette paternité spirituelle. Notre grand devoir est d'accumuler assez de puissance, assez de vigueur matérielle et morale pour qu'au loin nos frères dispersés ne regardent jamais du côté de la province de Québec qu'avec confiance. Aux groupes lointains, plus abandonnés, plus tentés contre la fierté de

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leurs origines, nous devons avoir l'ambition de démontrer, avec une victorieuse évidence, que, loin d'entraver aucun progrès, nos hérédités françaises peuvent devenir le moyen de toutes les supériorités. Ne faisons pas plus vaines qu'elles ne le sont ces préoccupations idéalistes. Elles peuvent avoir la valeur d'un stimulant et il faut à toutes les œuvres de l'homme des vues qui les dépassent. Quand nous aurons mis ce souci de charité patriotique au fond de toutes nos activités, nous aurons le goût et la volonté de passer à une assistance plus pratique et nos frères apprendront enfin que sur nos lèvres la fraternité française n'est pas un vain mot. Après avoir eu tant de zèle pour toutes les œuvres de l'étranger nous finirons peut-être par en avoir pour les œuvres de chez nous. Nous éviterons que de l'Ontario, de l'Ouest, de l'Acadie et des États-Unis, l'on ne nous jette à la figure ces reproches d'oubli et d'abandon que si généreusement nous avons nous-mêmes adressés à la France. Peut-être aussi, quand des délégués de nos groupes éloignés viendront nous demander assistance ou simplement nous entretenir des luttes et des sacrifices que, dans leur isolement et leur pauvreté, ils soutiennent pour leur durée française, auront-ils chance de rencontrer dans notre monde qu'ils croient dirigeant, un peu moins de ces airs distraits ou ennuyés ou de ces sourires sceptiques et déprimants qui leur font dire parfois : « Ces gens-là ne se souviennent plus; ils ont perdu tout sens national ».

Nous n'hésitons pas à l'écrire, ce souci d'action et de charité française importe infiniment plus que beaucoup d'autres préoccupations vers lesquelles on essaie, depuis quelque temps, d'attirer nos esprits. Que l'on ne vienne pas nous dire que vouloir concentrer ainsi le labeur vers les œuvres nationales c'est nous isoler en ce pays, c'est faire preuve d'exclusivisme de race, c'est fermer les yeux

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aux plus évidentes contingences. Bien au contraire, une action française clairvoyante professera toujours que la politique des frontières fermées ne saurait être celle d'un patriotisme intelligent ni même simplement habile. Les Canadiens français, où qu'ils se trouvent, doivent d'abord regarder autour d'eux et plus loin qu'eux-mêmes, pour se rappeler sans cesse leur état de minorité. Ils doivent se souvenir que, par le seul fait de leur cohabitation avec une majorité puissante, opposée à leur race par sa constitution mentale, aucun des éléments de leur nationalité, ni leur foi, ni leur langue, ni lem-s lois, ni leurs traditions ne se trouvent en sécurité. Un sentiment très net de cette situation devra même leur révéler avec quelle hâte, quelle vigueur, leurs forces de résistance doivent être niobilisées et quel relief il importe de maintenir sans cesse aux caractères psychologiques de la race. Pour les mêmes motifs ils seront amenés à observer, plus qu'ils ne l'ont fait jusqu'ici, le mouvement des idées dans les provinces anglaises. Une vue plus largement ouverte nous am-ait, dans le passé, marqué notre place, à côté de nos rivaux, dans des domaines trop lestement abandonnés, d'un geste qui n'a pas même le mérite du désintéressement. Que de fois également, une observation plus vigilante des idées et des projets que remuait l'autre race, nous am-ait valu de nous trouver moins désorganisés devant quelques-unes de ses attaques, moins hésitants sur le choix de nos armes, de nos tactiques de défense.

L'Action française, telle que nous l'entendons, voudra même essayer de comprendre ceux qui, en ce moment, nourrissent la noble illusion de former un esprit canadien. Les Canadiens français ont le droit d'exiger que pour cette fois on précise la formule, mais ils ne sam-aient s'abstraire de cette plus grande communauté à laquelle les lient la

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géographie, la politique et l'histoire. Parce que ce pays est à eux plus qu'à tout autre, parce que plus que tout autre ils ont le sens du passé, le culte des vieilles traditions politiques, on veut, présumons-nous, que plus que tous les autres ils donnent leur effort pour maintenir l'autonomie de leur pays, pour le délivrer de tous les impérialismes, pour faire triompher la personnalité nationale. A personne des nôtres, nous en sommes sûrs, il ne vient à l'esprit de prétendre former une « mentalité » canadienne par une sorte de réduction de l'esprit et des aspirations des races ramenées à un type plus uniforme. Nul n'a le droit de l'ignorer : ce pays est à base de provincialisme. C'est le principe qu'ont fait triompher, il y a cinquante ans, les pères de la Confédération et ce principe leur fut imposé par une politique essentiellement réaliste. Prenons garde de toucher à cet ordre de choses. Nos pères n'ont point accepté en 1867 d'autres devoirs, d'autres sacrifices que ceux que leur imposait le fédéralisme. Et les fédérations politiques n'échappent point à la nature des autres sociétés : aucune n'existe d'abord pour elle-même mais bien plutôt pour le bénéfice des parties. Surtout ne laissons pas dire que de pareilles théories rétrécissent singulièrement nos pensées et nos horizons. N'est-ce pas toujours en restant nousmêmes que dans le passé nous avons le mieux sei'vi notre pays? A l'heure actuelle vous semble-t-il que l'on comprenne autrement, même parmi ceux de la majorité, l'utilité de notre groupe? Goldwin Smith nous désignait un jour très aimablement comme <( un débris antédiluvien de la vieille société française avec sa torpeur et sa bigoterie, sans valeur aucune pour la civilisation moderne : » ^ Mais depuis lors, nous le savons, l'histoire a marché. Et

^ Cité^par Seely, L'Expansion de l'Angleterre, p. 02.

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aujourd'hui, ce n'est pas, que je sache, comme CaaadieDS tout court, mais bien comme Canadiens français, avec tout le fond de nos qualités ethniques, avec l'intégi-ité de nos institutions, que nous paraissons aux yeux des compatriotes de Goldwin Smith, et que nous sommes en réalité, une force conservatrice, le meilleur élément de civilisation. Ne soj^ons pas les seuls à l'oublier. C'est uniquement par les vertus qui nous viennent de notre foi catholique et de notre vieille formation française, que, devant l'anarchie des idées et l'écroulement universel nous représentons la stabilité de la famille, le respect de la justice et de la propriété, le culte de l'autorité.

Non, ce n'est pas en dépouillant notre élément de sa richesse foncière que nous enrichirons notre pays. Bien plutôt est-ce dans la mesure où nous allons nous développer dans le sens de nos qualités historiques, que nous atteindrons à l'esprit le plus largement canadien. Et non point seulement parce qu'ainsi le veut notre atavisme ancien, pai-ce que nous tenons de notre passé l'habitude de regarder très au loin, jusqu'à ces régions où les gestes des aïeux fixaient jadis les frontières de la patrie, mais encore parce que l'âme catholique et française fut toujours à base de sain humanitarisme, à fond de sympathie universelle, parce qu'avec ses sentiments idéalistes elle comprend mieux que toute autre, le respect du droit et de la justice, la vraie fraternité humaine. Xotre passé est là pour attester que nous avons gardé beaucoup de cet héritage. N'avonsnous pas été les seuls à comprendre et à respecter, dans leur intégi'ité, la lettre et l'esprit du pacte de 1867 "? Qui a consenti plus de sacrifices que nous pour le maintien de la communauté canadienne, et quelquefois les sacrifices les plus excessifs et les plus impolitiques? Au fond de nos

luttes de ces derniers temps, nous avons cherché, sans doute, la reconnaissance des droits de notre race, le respect de la liberté de nos • frères. Mais en même temps nos vrais chefs ont-ils cessé de nous montrer, au bout de ces luttes, l'intéi'êt plus général de notre pays, qui, plus que de canaux, d'élévateurs et de chemins de fer, a besoin des notions du droit et de la justice, du maintien de toutes ses forces morales ?

En voilà assez, croyons-nous, pom' nous justifier d'orienter l'action française vers des œuvres françaises. Là est l'avenir parce que là est la vérité. Continuer les lignes traditionnelles de son histoire, développer sa part d'originalité, défendre son patrimoine moral, sauver son âme, ce fut toujours le premier devoir d'une race.

Lionel Gkoulx, ptre.

NOTRE CONCOURS

Nous touchons à la fin de notre concours d'abonnement. L'approche des Fêtes fournit aux concurrents une magnifique occasion de donner un dernier effort. Nous espérons qu'ils n'y manqueront pas.

On trouvera dans la dernière partie de cette livraison les conditions et le programme du concours.

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