‹ L'Action canadienne-française (volume 5)Chapitre 37 sur 175 · NOTRE DIRECTEUR À PARIS · texte numérisé non relu

NOTRE DIRECTEUR À PARIS

Nos lecteurs savent déjà que M. l'abbé Lionel Groulx séjourne à Paris depuis juillet dernier et qu'il y poursuit ses études d'histoire. Entre temps, notre Directeur s'emploie à faire connaître là-bas le Canada français, à nouer de nouveaux liens d'amitié entre intellectuels français et intellectuels de notre pays. Il a suscité la création d'un comité d'action française-canadienne; il a prononcé maintes conférences qui ne manqueront pas de nous valoir d'efficace sympathie.

La dernière en date est celle qu'il prononça le jeudi, 2 février 1922, au dîner mensuel de la Corporation des Publicistes chrétiens. M. René Bazin présidait; c'est lui qui présenta M. l'abbé Groulx à l'assistance. Notre Directeur y a remporté un très beau succès.

Nous lisons dans Y Action française de Paris, en date du 5 février 1922:

"M. l'abbé Lionel Groulx, professeur à l'Université de Montréal, a donné lecture d'un travail sur l'histoire des Canadiens français, qui a vivement impressionné l'auditoire. Méthodes de colonisation des rois de France, héroïsme des premiers colons, efforts surhumains des missionnaires, résistance à l'invasion anglaise, combats épiques de Montcalm et de Lévis, puis tenaces offensives de la race française pour reconquérir ses droits violés, état actuel de l'âme des Canadiens français, tout cela a été exposé avec une richesse de documents et une éloquence venue du coeur qui ont émerveillé les assistants."

La Croix, de Paris, 5 février 1922, écrit de son côté:

"M. l'abbé Groulx, professeur d'histoire à l'Université de Montréal, évoqua l'histoire du "Québec," de ce Canada

français qui, abandonné jadis par la mère patrie, lui a conservé à travers les plus douloureuses vicissitudes, les plus graves difficultés, une inaltérable tendresse. Cette tendresse il la lui a témoignée en gardant pur de toute souillure le dépôt de ses traditions, sa langue et sa foi. Susceptible parce qu'il a beaucoup souffert, il demande en retour aux Français d'apprendre à mieux connaître ce foyer puissant de vie française qui vit et prospère outre-Atlantique, de ne point traiter les Canadiens français comme des demi-sauvages ou comme des frères arriérés, ou encore comme des sujets de deuxième zone de l'Empire britannique, mais comme d'autres Français dignes de collaborer avec ceux de France à l'oeuvre d'expansion d'une commune civilisation. Les publicistes chrétiens ont applaudi comme elles le méritaient, longuement et avec enthousiasme, la hauteur de pensée, l'ardeur religieuse et patriotique, l'éloquence émouvante de M. l'abbé Groulx."

Un ami de là-bas nous écrit : "Ce fut, pour les auditeurs de M. Groulx, un émerveillement que la vitalité, que l'épopée de la Nouvelle-France. Quand le conférencier se fut assis dans la rumeur des applaudissements, plusieurs personnes présentes se disputèrent son texte afin de le faire publier. Le représentant de Y Action française de Paris l'emporta. La conférence de M. Groulx sera publiée sous la forme d'une brochure de propagande de Y Action française de Paris."

Nous sommes heureux du labeur accompli là-bas par notre directeur. Nous souhaitons qu'il contribue à redresser les préjugés, à resserrer les liens entre nous et nos cousins de là-bas, tous fils de la race française.

La Rédaction.

J'ai la tâche à la fois honorable et délicate d'apprécier le troisième tome du Cours d'histoire du Canada de M. le sénateur Thomas Chapais. Ce volume comprend sept conférences prononcées à l'Université Laval, et couvre une période de dix-huit années (1815 — 1833). L'ouvrage, par sa riche tenue typographique, fait honneur à la librairie Garneau qui l'édite, et, par son abondante documentation, à l'auteur dont les efforts pour porter la lumière sur une période tourmentée de notre histoire sont couronnés de succès.

Il est inutile de faire ici l'éloge de M. Chapais comme historien. J'ai eu l'occasion de noter moi-même l le style clair, la grande franchise et la parfaite sénérité du distingué professeur d'histoire à Laval. Ces mêmes qualités se retrouvent dans ce volume. Je me bornerai donc à y ajouter en marge quelques réflexions.

Quelle époque de notre histoire complexe et difficile que celle qui s'étend de 1815 à 1833! M. Chapais nous avertit qu'il entreprend de l'étudier avec calme, discernement, esprit de justice. Nous ne saurions trop le féliciter de ses bonnes intentions.

Les derniers bruits de la guerre de 1812 venaient à peine de s'éteindre à nos frontières, qu'au parlement canadien recommençait la lutte pour nos libertés politiques. Nous étions, peut-être, en droit d'espérer une victoire facile et dé-

1 Action française, mai 1920, page 225.

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finitive sur ce terrain, après l'éclatant service rendu à l'Angleterre par Salaberry. N'avions-nous pas de notre sang payé notre complète émancipation? Hélas! il n'en fut pas ainsi. Entrons à la chambre d'assemblée du Bas-Canada. Avec M. Chapais, nous assisterons à un tournoi passionnant qui aura son dénouement sur les champs de bataille de Saint-Charles et de Saint-Eustache.

Des figures fières, énergiques, émergent au-dessus des combattants, en l'occurrence Français de la chambre populaire et Anglais des Conseils législatif et exécutif. C'esl Prévost (1811 — 1815) de douce et sympathique mémoire. Suisse d'origine, il partage notre mentalité. Son oeuvre de réparation fait honneur à son esprit large et à son bon coeur. C'est Sherbrooke (1816 — 1818), actif, intelligent, épousant nos légitimes griefs, excusant nos préjugés. Il faut lui savoir gré d'avoir compris cette chose si simple qu'il n'y a pas d'entente possible dans un pays quand la minorité veut gouverner au détriment de la majorité. C'est Dalhousie (182( 1830), Aylmer (1830 — 1835), deux hommes à la mentalité à peu près semblable, défenseurs acharnés des prérogatives royales contre ce qu'ils croyaient être les empiétements d( la chambre d'assemblée. A côté de ces personnages de premier plan, on voit apparaître dans les coulisses parlementaires canadiennes et britanniques la sinistre figure de Ryland, l'impopulaire juge en chef Sewell, l'inconsolable anglican, Lord Mountain dont le titre d'évêque de Québec est maintenant partagé officiellement avec l'ancien "Surintendanl de l'Eglise romaine au Canada."

En face de ces hommes, avec une tout autre mentalité et une religion différente, se dressent Papineau et Bourdages orateurs passionnés et véhéments, adversaires irréductibles de l'oligarchie anglaise et de la politique de compromis, donl certaines idées avancées laissent prévoir un dénoue-

ment tragique à la crise politique; Bédard, Viger, Nelson plus modérés main non moins sincères patriotes, au jugenent plus sûr et aux principes plus solides; Plessis et Panet, gloires de l'épiscopat canadien, admirateurs des institutions britanniques, loyaux sujets de la couronne anglaise mais prêts à voir tomber leur tête plutôt que de laisser un gouverneur ériger une seule paroisse et nommer un seul curé.

Que ront faire les bataillons que conduisent des chefs également fiers de leur race et de leur religion ? M. Chapais nous l'apprend. Pour la chambre d'assemblée, son rôle est de discuter les lois et de les voter. En grande majorité canadienne-française, elle tient compte des aspirations nationales et des préjugés de ses mandataires. Et les lois sont inspirées du plus grand désir de promouvoir le progrès intellectuel et matériel du Bas-Canada. Elles sont en très petit nombre. "Evidemment, remarque le distingué professeur, la manie de légiférer à outrance ne s'était pas encore emparée de nos législateurs. Quand, pendant de longues années, on a vu monter et se gonfler sans cesse le flot débordant et troublé des bills et des lois innombrables, on est médiocrement tenté de reprocher aux assemblées d'autrefois une production plus restreinte." Les questions des chemins, de la milice, de l'éducation, des douanes, des subsides, des juges, l'administration et la concession des terres publiques, occupent tour à tour et maintes fois nos législateurs. Ils firent de la bonne besogne; et en parcourant les recueils de nos lois canadiennes, il est facile de constater la sagesse de nos ancêtres. On comprend la fausseté de L'accusation lancée par certains historiens à la suite de gouverneurs malveillants: qu'ils ont perdu leur temps dans des luttes acrimonieuses et futiles.

Bien des bills votés, il est vrai, et des meilleurs, ne reçurent jamais la sanction royale et n'entrèrent pas dans nos

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statuts. Mais à qui la faute ? Nous sommes bien forcés d'admettre, à la suite de M. Chapais, que les Conseils législatif et exécutif jouèrent, sous la constitution de 1791, un rôle peu enviable. Si les Français de la chambre d'assemblée se sont montrés quelquefois susceptibles et irritables, les Anglais, en grande majorité dans les autres branches de la législature, firent souvent oeuvre de parti pris et de fanatisme.

D'ailleurs, les griefs sérieux des Canadiens formulés dans des requêtes à Londres, exposés devant l'électorat à l'époque des élections ou étalés dans les colonnes des journaux, sont là pour témoigner en favaur de l'esprit de justice et de la loyauté sincère de nos vieux parlementaires. Lisez dans M. Chapais la sixième conférence du présent ouvrage et vous verrez, qu'à moins d'abdiquer sa dignité d'homme libre et de trahir son mandat populaire, on ne pouvait que s'élever fortement contre le cumul des fonctions et l'excès des salaires, la mauvaise composition des Conseils, la mainmise sur les biens des Jésuites au profit de i'éducation protestante, ja dépense des deniers publics sans l'autorisation delà Chambre, la tenue des terres, le projet d'union des deux Canadas. Que dans l'ardeur de la lutte il y ait eu des manoeuvres risquées, des exigences intraitables de la part de nos députés, personne n'en sera surpris, On ne peut quand même trop admirer la large conception qu'ils se firent du régime constitutionnel et leur reprocher d'avoir voulu l'appliquer ici selon l'idée première de William Pitt, son auteur. "En divisant la province en deux, prétendait ce grand homme d'Etat, les causes actuelles des controverses disparaîtront, et, autant que les circonstances le permettent, les habitants de cette colonie auront tous les bienfaits de la constitution britannique. Dans le Bas-Canada, comme les résidents sont principalement des Canadiens, leur assemblée sera adaptée à leurs coutumes et à leurs idées particulières. Le Haut-

Canada étant presque uniquement peupié par des émigrants de la Grande-Bretagne ou de l'Amérique, la religion protestante sera la religion établie, et les habitants de la province auront la jouissance des lois de tenure anglaise." *

Alors que venaient faire ici les conseils tels que créés par la même constitution : arrêter tout travail parlementaire, empêcher la province de se gouverner selon ses vues et ses idées, permettre à une faible, très faible minorité de gouverner une forte, très forte majorité. C'est là qu'est le noeud de l'imbroglio parlementaire du Bas-Canada. C'est sans doute "à ses vieillards malfaisants" dv,s Conseil? que pensait Gosford lorsqu'il parlait "d'une certaine classe d'Anglais à qui tous les hommes libéraux et indépendants ne peuvent qu'être hostiles et dont les actes et la conduite ont été caractérisés par un esprit de domination insupportable; ils ont toujours aspiré à posséder le pouvoir et le patronage à l'exclusion des habitants d'origine française. C'est à eux surtout qu'il faut attribuer les troubles et les animosités."

M. Chapais fait plus qu'esquisser les portraits des hommes influents de cette époque et nous mettre au courant des travaux de notre législature: il juge les hommes et les événements. Ses appréciations sont loyales jt motivées. On sent bien une tendance à trouver ie plus de largeur de vue possible chez les parlementaires britanniques, mais personne ne peut lui enlever le droit de croire encore au fairplay britannique. En tout cas, le culte des mères patries ne doit pas nous empêcher de désirer de plus amples informations sur cette période troublée de notre histoire. Et ceci m'amène à une seconde série de réflexions écrites en marge de ce Cours d'Histoire du Canada.

1 Chapais, Cours d'Histoire du Canada, tome 11, p. 20.

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M. Chapais nous sert une pénétrante étude psychologique sur nos hommes politique? et une riche histoire parlementaire de cette époque, mais rien de plus. Le lecteur a pu s'en convaincre dans l'exposé précédent. Notre situation matérielle, administrative et religieuse no se dessine qu'en autant qu'elle touche à la vie de la chambre d'assemblée. Nous n'avons même que de légers aperçus sur nos systèmes scolaire et judiciaire. Nous désirerions davantage; et avec d'autant plus de raison que P. Bédard dans son Histoire de cinquante ans nous avait donné un substantiel exposé de notre histoire politique de 1791 à 1841, travail bien fait déjà par Garneau lui-même.

Qui voudra nous dire notre développement économique à cette époque ? Il y a là matière à une très belle et très précieuse étude. On sait que sur ce terrain l'Anglais tenait le haut du pavé. Dès l'occupation définitive du Canada, tout le trafic et les industries passent en ses mains. Mais on sait également qu'il n'eut pas vis-à-vis de Londres ses franches coudées. L'Angleterre gardait la coLonie sous sa tutelle Et les fluctuations de ses lois restrictives ou libératrices retardèrent longtemps notre sort matériel et occasionnèrent même une forte émigration des nôtres vers d'autres terres.

Or, pendant que quelques-uns des nôtres cherchaient un peu de liberté au delà des frontières, on encerclait ceux qui restaient sur les rives de l'antique Nouvelle-France de townships et d'émigrés étrangers. J'ai sous les yeux une vieille carte de la période d'histoire qui nous occupe en ce moment, et je vois, pour me borner à la seule région de Montréal, tracé en lettres rouges le plan anglais de noyer l'élément français sous le flot de l'émigration anglo-saxonne. Les noms de nos comtés sont anglais: York, Effingham,

Leinster, Warwick, Surrey, Kent, Huntingdon. Anglais aussi les nouveaux townships: Chatham, Wentworth, Beresford, Kilkenny, Rawdon, Kildare, Brandon, Upton, Milton, Granby, Farnham, Standbridge, Hemingford, Hinehinbrook, Godmanchester. . .

Mais qu'importe les noms, me dira-t-on ? Les citoyens des comtés des Deux-Montagnes, de Terrebonne, de l'Assomption, de Berthier, de Ver chères, de Chambly et de Beauharnois n'en sont pas pour cela anglifiés. C'est vrai, mais les nouveaux cantons ouverts à la colonisation deviennent l'apanage exclusif des citoyens anglais. On espère ainsi étouffer les anciens colons sous l'élément nouveau, De 1792 à 1815 les gouverneurs ont concédé 2,203,709% acres de terre, la Couronne s'en est réservée près d'un demi million et autant le clergé protestant. 1 Or sur les 150 concessionnaires, dont quelques-uns reçurent jusqu'à 40,000 et 50,000 acres de terre, on. peut à peine relever les noms de dix des nôtres.

Même état de chose dans le reste de Padminitration du Bas-Canada. En 1834, sur onze juges, trois seulement étaient de notre nationalité. Sur 1600 actionnaires, 45 tout au plus d'origine française, et pourtant le Bas-Canada compte 600,000 habitants, dont 75,000 à peine d'origine anglaise. 2

En face de cette situation, nous sommes loin de trouver révolutionnaire cette apostrophe de Papineàu aux Anglais de la chambre d'assemblée, en 1835: "On nous dit: soyons livres! Oui, soyons-le. Mais vous voulez tout avoir, le pouvoir, les places, l'or. C'est cette injustice que nous ne

1 Bouchette's topography of Canada, appendix, p. LIV.

2 Abbé Groulx, Nos Utiles constitutionnelles, conférence: La responsabilité ministérielle, p. 6.

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pouvons souffrir. Nous demandons des institutions politiques qui conviennent à notre état de société."

Il faudrait encore, semble-t-il, dans une histoire complète de cette époque, un aperçu détaillé de notre situation éducative et religieuse. Heureusement ici que ce travail est fait, et de main de maître. Lisez dans la série des conférences Nos luttes constitutionnelles prononcées à Montréal par M. l'abbé Groulx, celle intitulée: La liberté scolaire. Vous trouverez, à la suite de cette lecture, le mot de lord Durham très juste: "Je suis fâché d'être obligé d'admettre que le gouvernement britannique, depuis qu'il possède la colonie, n'a rien fait ni rien tenté pour l'avancement général de l'éducation." Un publiciste canadien complétera la pensée du noble Lord, et écrira sans exagération: "Pendant plus de quatre-vingts ans, les Canadiens français furent systématiquement tenus, par le fait des autorités impériales, sous un régime plus vexatoire et plus injuste que celui que la Prusse a imposé aux Alsaciens et aux Polonais du duché de Posen."

A mon sens, le Cours de M. Chapais parle trop peu de ces questions capitales. Il n'écrit que l'histoire politique de cette époque. Et là encore il faudrait restreindre le titre. Nous trouvons dans ce volume la seule histoire parlementaire du Bas-Canada. Pas une page sur le Haut-Canada, si ce n'est incidemment au sujet de la question des douanes interprovinciales. Rien sur les provinces du Golfe. Suis-je bien alors en face d'un Cours d'Histoire du Canada ? Je suis forcé de répondre qu'à partir de 1791, M. Chapais nous donne une belle et riche histoire politique du Bas-Canada.

Pourtant quel intérêt il y aurait à être renseigné sur ce qui se passe à l'est et à l'ouest de Québec. Puis, n'y-a-t-il pas possibilité de mal juger les incessantes réclamations des Français du Bas-Canada en ne disant rien de celles, en tout

semblables, des Anglais du Haut-Canada et des provinces de l'Est. On a tant dit, à la suite de rapports calomnieux, que la lutte au Bas-Canada était avant tout une affaire de race et de religion. Quand le lecteur sait que des Anglais, bien authentiques, du Haut-Canada, de la Nouvelle-Ecosse, du Nouveau-Brunswick, ont lutté, eux aussi, énergiquement, contre une oligarchie toute-puissante et même que quelques-uns d'entre eux ont pris les armes pour défendre leurs idées avec l'énergie du désespoir, on comprend mieux que le fond de la question est plus qu'une affaire de race et de religion. Les revendications des Canadiens français apparaissent plus justes et j'ajoute même, plus opportunes.

Nos réclamations étaient justes. Les historiens — M. Chapais est de ceux-là — sont aujourd'hui d'accord pour l'admettre. Mais étaient-elles opportunes? A l'époque où nous bataillions pour certaines libertés politiques, pouvionsnous prétendre raisonnablement que l'Angleterre nous les accorderait? Est-ce que nous ne demandions pas plus que ne possédait l'Angleterre? Nos politiciens d'autrefois auraient-ils poursuivi des chimères ? Je renvoie les lecteurs aux pages 51, 52 et 53 du présent volume du distingué professeur à Laval; ces idées y sont exposées et soutenues. Je me permets d'inscrire en marge de ces pages quelques modesdestes réflexions.

Que voulait nous donner l'Angleterre par la constitution de 91 ? En partageant la province en deux sections, William Pitt désirait procurer aux Canadiens les bienfaits de la constitution britannique et les établir maîtres chez eux. l Or avec des Conseils à la merci des gouverneurs, qui approuvent, amendent ou rejettent les bils sans aucune responsabilité aux Chambres, nous ne jouissons nullement des

1 Chapais, Cours d'histoire du Canada, tome 1 1, p. 2 1 .

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avantages de la constitution de la Grande-Bretagne et nous ne possédions aucune autonomie politique. Et les nôtres, en réclamant liberté plus grande pour la chambre d'assemblée, bien loin de demander des choses non praticables, demandaient ce qu'on voulait leur donner en 1791.

Ajoutons, et ceci est capital dans cette discussion sur l'opportunité de nos réclamations, que sur les deux points qui faisaient le fond même de notre lutte parlementaire : la responsabilité de l'Exécutif aux Chambres et le vote des subsides, la question était, vers 1800, à peu près définitivement réglée à Londres. Là-bas, le vieil adage normand: "Il est de droit que celui qui paie la dépense soit appelé à la consentir," était passé en coutume et l'Exécutif ou Cabinet siégeait aux Communes et lui rendait compte de ses actes. C'est bien vrai que, sur ces graves problèmes, la lumière était loin d'être complète ; n'empêche, que si l'Angleterre avait accordé à notre Chambre la somme de liberté dont jouissaient les Communes de Londres sur ces deux points, elle l'aurait parfaitement contentée. Les ministres, en étendant loyalement dans la colonie les principes du parlementarisme britannique, auraient tué sur nos rives toutes dissentions et auraient acquis un droit immortel à la reconnaissance des Canadiens. La révolte de 1837 ne serait pas venue tacher de sang nos annales politiques.

Mais voilà! aux yeux des ministres britanniques, dit M. Chapais, le 'parlementarisme n'était pas un article d'exportation. Serait-il vrai alors que William Pitt nous a joué un vilain tour, en soutenant qu'il nous octroyait une constitution semblable à celle delà Grande-Bretagne, qu'il nous rendait maîtres chez nous ? Serions-nous en face d'une charte qui nous donne de belles libertés par certains de ses articles, rayées ensuite sournoisement par d'autres? Pour qui connaît la clause du traité de Paris, en 1763, qui nous promettait

et nous enlevait dans la même phrase notre liberté religieuse, ne serait pas surpris !

Les faits semblent prouver que, malgré les mémorables dates de 1775 et 1812, malgré les lettres de Murray, de Carleton, de Prévost et de Sherbrooke qui disaient aux ministres des Colonies notre parfaite et sincère loyauté, le roi d'Angleterre, à cette époque, n'avait pas entière confiance en nous. Les Conseils du Canada, sous la constitution de 91, avaient pour but de mater la chambre d'assemblée en majorité française et aux idées prétendues révolutionnaires. Et on nous les laissait, tels que voulus et constitués par Londres.

Ailleurs, dans d'autres colonies anglaises, l'Angleterre a exporté son parlementarisme. Bien avant 1700, les Etats américains jouissaient d'une autonomie complète. 1 Aux alentours de 1835, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle- Ecosse voyaient les ministres britanniques redresser tous leurs griefs ... Et pourquoi pas les nôtres, puisqu'ils étaient à peu près identiques. Je m'arrête, laissant aux lecteurs le soin de tirer les conclusions qui se dégagent de ces faits.

Le distingué professeur d'histoire à Laval, dirais-je en terminant, a droit à la reconnaissance des Canadiens. Son cours, qui est loin de manquer de solidité et de justes aperçus, soulève tant de questions épineuses que la lumière finira par se faire complète, sur cette période de notre vie politique, religieuse, économique et sociale.

Emile DUBOIS, prêtre.

Séminaire de Ste-Thérèse, 10 mars 1922.

1 Decelles, Les Etats-Unis, ch. XV.

COUPS D'AILES1

Par Jean Bruchesi

En attendant une étude plus approfondie, nous tenons à signaler ici ce nouveau livre d'un jeune.

Plusieurs journaux en ont déjà parlé. Certains critiques ont dépassé les limites du dénigrement. Nous leur signalons un article de Hector Fabre, paru dans la Revue Canadienne, il y a un demi-siècle, qui les fera réfléchir. Evidemment, les Coups d'ailes de Jean Bruchesi- ne remueront pas toute la France comme les Méditations de Lamartine et n'éblouiront pas les artistes comme les Trophées de Hérédia. Les éditeurs n'ont pas prétendu offrir au public un chef -d1 œuvre parfait, (nous disons cette chose superflue parce que nous savons qu'il se trouvera quelqu'un pour les en accuser,) pas plus que les "jurys" de concours ne prétendent couronner des œuvres sans défauts. Il reste que ce recueil de vers de Jean Bruchesi est un livre jeune, gracieux et clair.

Cet étudiant en droit, — je parle de l'auteur, — n'est ni un rêveur, ni un dilettante, ni un décadent, il n'est même pas un catholique à la Barbey d'Aurevilly ou à la Léon Bl y, ni même à la manière compliquée et un peu sensuelle de la jeune école. Il l'est simplemen , sans fanfaronnade, mais avec conviction et émotion.

Sa famille, ses souvenirs d'enfance, l'amour, la foi, son pays et la France sont les sources d'inspiration de M. Bruchesi Nous ne signalerons aucune pièce, préférant laisser au lecteur le plaisir de faire son choix. Mais nous affirmons que le poète, quelles que soient les faiblesses, les insuffisances qu'on lui indiquera dans son œuvre, a bien fait de la mettre au jour, parce que l'ensemble en est agréable et sain.

Louis Deligny.

1 Bibliothèque <\} Action française, prix : 75 cents.

La presse canadienne a fait écho au congrès de la race irlandaise, tenu à Paris du 22 au 27 janvier, autant et davantage peut-être que la presse parisienne. Et il n'y a pas lieu de s'en étonner. L'étude et la discussion des problèmes nationaux suffisent à peu près à l'activité des journalistes français d'opinion. Au surplus, l'Irlande n'a jusqu'aujourd'hui et malgré les pirouettes scandaleusement égoïstes de M. Lloyd George pu se faire pardonner entièrement d'avoir boudé "notre illustre alliée, l'Angleterre", durant la guerre. Et c'est ce qui fait que...

Les journaux canadiens, dont Y information constitue l'essence et le mérite ( ?) n'avaient pas ces raisons de garder de la presse gauloise le silence prudent. Bien au contraire. L'analogie de certaines de nos questions politiques et nationales avec celles de l'Irlande, les raisons de solidarité (!) impériale, le besoin de satisfaire la clientèle irlando-américaine ou canadienne avide de renseignements sur les faits et gestes des congressistes, toutes ces raisons poussaient les éditeurs à donner une assez large place aux rumeurs rayonnant de l'Hôtel Continental. Et c'est ce qui fait encore que...

Malgré cela, et peut-être à cause de cela, il nous sera permis de tenter l'esquisse fidèle de l'importante réunion à laquelle une bonne fortune nous permit d'assister.

On nous croira si nous disons que dès son premier aspect cette modeste assemblée d'une centaine d'hommes et de femmes ne manquait pas d'un cachet de tragique grandeur. Cette centaine de personnes en effet représentait l'Irlande, non pas seulement l'Etat libre — d'hier, et

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dans quelle mesure ? — et le Sinn Fein ou même l'île entière, mais la plus grande Irlande répandue à travers le monde, l'Irlande sanglante, déchiquetée et lancée en lambeaux aux quatre vents des hémisphères. Pour une semaine, ces lambeaux, à l'appel du corps mutilé, s'étaient rassemblés de quatorze pays divers, depuis la Nouvelle-Zélande, l'Australie et Y Afrique-Méridionale, jusqu'aux républiques du Sud et aux Etats-Unis du Nord américains. x

Ici se dessinait la figure énigmatique et subtile du chef, Eamonn de Valera; tout auprès, de deuil enveloppée, la silhouette cornélienne de Miss MacSweeney, les traits fins, élégants et martialement énergiques de la comtesse Markievicz; puis, au hasard des groupes, les MacNeill, les O'Cealleigh, les Hyde, les Art. O'Brien, les O'Callaghan, de Cork, et les Lawrence O'Neill, de Dublin, etc., personnages connus et respectés d'un bout à l'autre du monde civilisé, grâce à l'audace fière, à l'intelligence et à la ténacité dont ils ont donné suffisamment la preuve; et enfin, c'est la foule anonyme des Cleary, des O'Reilly, des O'Sheehan, des Hughes, des O'Brennan, que sais-je encore? Et qu'est-il besoin de noms ? les types y sont tellement caractéristiques : figures vermeilles et grassouillettes à la Redmond, binettes hâves et agressives à la Dillon, mentons glabres d'Amérique ou barbiches revêches du Donegal. Quelques-uns de ces congressistes à l'air si pacifique ont joué très gros jeu, il n'y a pas si longtemps, dans la partie qu'ils avaient engagée contre l'Empire sous les yeux duquel une pudeur puritaine défend au soleil de se coucher. Les lambris dorés de la Salle des fêtes, où se tiennent les délibérations, contrastent ironiquement avec les murs gris et humides des prisons d'Angleterre ou d'Ecosse. Les belles déesses et les amours qui reluquent du haut des plafonds n'ont pas vu si souvent

Un seul délégué, Miss Hughes, représentait officiellement le Canada

à la fois tant d'êtres humains jadis exposés à perdre la tête, au sens propre du mot.

Et pourquoi sont venus ces hommes et ces femmes? Sans doute "pour resserrer les liens spirituels et intellectuels entre F Irlande et les divers pays où vivent des citoyens de race irlandaise", l mais surtout dans le but d'élaborer et de mettre à point des "projets de nature constructive". "Ces projets sont de deux sortes", dira dans son discours d'inauguration le professeur MacNeill, de l'Université de Dublin, président de la première séance du congrès. "La première peut être exprimée d'une façon générale dans les termes d'un vœu des volontaires de 1918 : saisir et conserver les droits et les privilèges communs au peuple entier de V Irlande. La seconde est de réaliser pour les exilés de race irlandaise, dans tous les pays, V occasion de partager pleinement tout ce qu'il y a de plus distinctif et de plus précieux dans la culture et la civilisation irlandaise." 2

On conviendra que ce programme ne manquait ni d'ampleur ni d'appâts pour les instincts profonds et sacrés de la race. Au moment où le pays des ancêtres vient de se libérer au moins partiellement des mains qui le tenaillaient au cou depuis sept siècles, le rappel vers le passé devait résonner dans l'âme nationale comme la voix d'une mère au cœur d'un fils bien né. Au surplus les rapporteurs devaient rendre saillants les éléments essentiels de ce programme et démontrer qu'il s'adressait autant aux intelligences qu'aux cœurs encore saignants.

Le congrès, expliquent-ils, envisagera premièrement les problèmes spirituels qui s'imposent impérieusement à l'Irlande d'abord et, dans une mesure que détermineront les lieux et les circonstances, aux citoyens de descendance

1 T.-H. Kelly, de New- York, sec-lion, du Congrès.

8 Traduction officielle du gaélique fournie par le Congrès.

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irlandaise de l'étranger. En second lieu, seront abordées les questions de relèvement et de développement économiques de la patrie. L'homme ne se nourrit pas seulement de pain, c'est entendu; mais encore faut-il qu'il en ait un peu. De même un peuple, fût-il irlandais, ne saurait se consacrer longtemps à la métaphysique, s'il crève de faim.

La vulgarisation de l'histoire et de la langue irlandaises, la culture de l'art national en général, particulièrement des arts divins de la poésie, de la musique et de la danse, sont étudiées par les spiritualistes du congrès. L'histoire en premier lieu, et pour cause; car, s'exclamera le professeur MacNeill, c'est à l'ignorance pratique de son histoire que notre peuple a dû les principales de ses déchéances : la perte de la langue et, pour plusieurs, de la religion et du véritable caractère ethnique. Il adjure donc ses compatriotes, à travers les quelques dizaines qui l'écoutent, de se retourner vers le passé, "afin de connaître les origines de la nation et leur être fidèles". Cette histoire n'est pas faite comme elle devrait l'être. Un peuple étranger, un jour, a envahi le territoire, et, pour s'emparer des âmes après les terres, a essayé d'ennuager ou de ternir le passé. Mais les documents existent qui peuvent épuiser l'effort de plusieurs générations d'hommes : documents d'héroïsme, de générosité chrétienne, de sainteté; documents qui démontrent que l'histoire de l'Irlande est une partie de l'histoire de l'humanité, que ce qui existe de civilisation dans les pays de langue anglaise vient de l'Ile d'Eméraude. En passant, le professeur défie les peuples strictement anglo-saxons de montrer en quoi ils ont contribué au progrès spirituel des humains. On reste rêveur après ce défi.

La langue !

La langue irlandaise, c'est le gaélique. Le Dr Douglas Hyde, vieux Celte aux moustaches mérovingiennes et fon-

dateur de la Ligue gaélique, nous l'apprend "par raison démonstrative", ainsi que dit Molière. Combien y avait-il là d'Irlandais qui comprissent les syllabes exotiques et gutturales de l'antique idiome? une douzaine au plus. C'est néanmoins dans la langue des aïeux et avec la flamme brûlante propre au génie celtique qu'il préconise le retour au parler d'autrefois. Le spectacle est empoignant autant que pittoresque. Rappelons ici pour notre propre édification que, le premier jour du congrès, la langue française fut à l'honneur; qu'on salua en cette langue — -la nôtre — les soldats de Fontenay et de MacMahon, que tous les actes officiels furent lus, prononcés et publiés en français d'abord, en gaélique ensuite, et enfin en... anglais if it be necessary. Hélas ! l'anglais était encore... nécessaire, et pendant quatre jours il régna sans conteste.

Mais, pour l'Irlande, l'anglais est une langue étrangère, selon le Dr Hyde très applaudi par ses compatriotes ; et c'est pourquoi les deux-tiers des Irlandais ne peuvent avoir accès aux trésors de leur histoire. Il appartient au congrès de retrouver abondantes les syllabes de Gaël et de les remettre sur les lèvres de ses fils. Touchante et pratique pensée qui évoque le souvenir de Mistral donnant au monde en langue d'oc Mireille et les Iles d'or.

La poésie est encore une des formes abandonnées ou inexploitées de la richesse nationale, selon le poète Yeats. La mer, les lacs justement célèbres de Killarney, les monts, le shamrock, les nuages gris et la mélancolie qu'ils portent, les légendes féeriques du paysan, l'atavisme et l'hérédité accrochent naturellement des harpes aux doigts des enfants d'Erin. "Elle renaît, dit M. Yeats, la poésie d'Irlande, et déjà, malgré les vocables étrangers, elle illustre le théâtre contemporain dans la personne de notre grand Syng... A nous de profiter de l'ère nouvelle que nous ouvre la liberté".

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A l'Irlande de profiter sinon de la liberté nouvelle — qu'il trouve illusoire — du moins de l'enthousiasme créé ces dernières années pour les choses du pays, ajoute De Valera, pour enseigner à ses enfants la musique et la danse du pays, si éloignés du tango nègre et du fox-trot animal, pour populariser le hurling et la paume, entre autres amusements nationaux.

Quant aux autres arts... Mais ne soyons pas excessifs, pour la première fois que nous tentons la patience des lecteurs de l'Action française.

Il va sans dire que l'assemblée était de cœur avec les rapporteurs. Aussi accueille-t-elle avec une ardeur de néophyte le nouvel évangile qu'ils annoncent, au grand dam des restes mortels de John Bull, pour la terre désormais ensoleillée d'Irlande.

Il est admis de même par tous les congressistes que l'étude de l'histoire et des arts nationaux est nécessaire aux Irlandais des pays étrangers, s'ils veulent profiter les premiers des richesses inexploitées et inépuisables de la mèrepatrie et en faire bénéficier leurs pays d'adoption. On n'ose considérer comme très possible à l'étranger l'étude du gaélique, encore qu'on fasse des vœux pour que se conserve cette langue chez les descendants des exilés. On se rallie toutefois à la résolution de De Valera: "que les diverses ramifications de la Ligue internationale irlandaise, qui vient d'être créée — et au fond de laquelle un enthousiaste a souscrit séance tenante quatre mille livres sterling prennent les mesures utiles pour atteindre de plus près l'idéal rêvé". L'exécutif de la Ligue assurera la publication d'un organe officiel en irlandais et en anglais, d'un dictionnaire biographique des grands hommes, d'un manuel populaire de l'histoire nationale; il s'occupera de la fondation de chaires irlandaises dans les universités des princi-

paux centres irlandais du monde, de bourses dans les écoles supérieures de la mère-patrie pour les étudiants de descendance irlandaise, etc. Par quoi, à notre avis, les délégués prouvent qu'ils n'ont pas traversé la mer pour broder plus ou moins éloquemment sur des projets chimériques, mais afin d'obtenir des résultats concrets et en quelque

sorte tangibles.

La seconde partie du congrès, nous l'avons déjà dit, devait être consacrée à l'étude des questions économiques, en vue de libérer le pays des pouvoirs étrangers. Les théoriciens irlandais tiennent en effet qu'une des pires servitudes et des plus malfaisantes, c'est la servitude financière.

Le Vil Métal a tant de moyens occultes d'arriver à ses fins; tant de bonnes poires se laissent si facilement fasciner et guider par les reflets de l'or, qu'il est extrêmement dangereux pour un pays de laisser le domaine de la richesse en des mains étrangères. Tôt ou tard Rotschild ou Sassoon imposera son traité de Versailles ou sa conférence de Gênes. Cette doctrine se rencontre, si nous ne faisons erreur, avec celle de Y Action française prêchant à notre peuple l'indépendance économique avant... Vautre... et pour Vautre, ajouterons-nous. Doctrine au reste si logique, si conforme au simple bon sens et en quelque sorte à l'instinct populaire qu'on se demande comment il se peut qu'on doive répéter à temps et à contre-temps : "Pensons aux nôtres d'abord, dans nos affaires. Business begin at home11 !

Le Congrès irlandais, là-dessus, aurait pu nous donner une leçon d'autant plus profitable qu'elle serait venue de l'étranger. Malheureusement la très grande partie dos délibérations sur le sujet furent secrètes; et si par hasard un profane put en être le témoin et l'auditeur, il dut protnettre de ne pas communiquer à la presse ce qu'il avait vu

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et entendu. Il peut noter toutefois que la comtesse Markievicz et Mlle MacSweeney, pour ne parler que des orateurs du beau sexe, ne tiennent guère à la domination des capitalistes de la Grande-Bretagne. Le moyen de se libérer ? Le boycott, ni plus, ni moins, clament ces voix féminimes exaspérées. Moyen négatif et insuffisant rétorquent les réalistes qui songent plutôt à la création immédiate de ligues de bateaux indépendantes du capital anglo-saxon entre les ports d'Irlande et ceux des Etats-Unis, de la France et même de l'Allemagne.

N'allons pas plus loin, pour ne pas manquer au pledge.

Et nous ? car il faut en venir à cette question, si nous voulons tirer du congrès irlandais une leçon ou un exemple. Les situations ne sont pas exactement les mêmes : elles se ressemblent néanmoins sous de certains aspects. Comme les Irlandais, nous faisons partie de la grande agglomération britannique, et comme eux pourtant nous voulons suivre la voie que nous ont tracée la nature et le génie de notre race. A cette fin, il importe d'inculquer à l'âme nationale la fierté légitime de ses origines, de lui infuser les habitudes d'intransigeance et de ténacité sans lesquelles les plus ronflants discours et les plus radieuses résolutions ne sont que déclamations platoniques. Les révolutions et les sursauts patriotiques de l'Irlande, au cours des derniers siècles, prouvent que ce pays possédait les grandes vertus qui font vivre. Et pourtant, enserrés par l'élément anglo-saxon, ses huit millions d'hommes d'il y a un demi-siècle, réduits aujourd'hui à quatre millions, faillirent abdiquer : ignorance de l'histoire, perte de la langue, abandon des arts originaux. Il fallut que des idéalistes se missent à la tâche et activassent à tout prix, même au prix de leur vie, la flamme qui allait

s'éteindre misérablement au sommet du flambeau. Dévouement héroïque qui a étonné le monde, lutte couronnée d'une victoire, dont le congrès prouve qu'on ne veut pas en laisser perdre les fruits.

Et nous ?... Nous sommes à peine trois millions. Eparpillés sur tout un continent, nous manquons de la force que donnent la cohésion et les coudes qui se touchent; baignés d'anglo-saxonisme à l'ouest et à l'est, la vague de l'américanisme déferle de plus en plus sur nous du côté sud. Comme les Irlandais sans doute, nous avons une histoire — ■ écrin de perles ignorées; comme eux nous avons nos gloires, à l'héritage desquelles nous ne pouvons renoncer sans trahison; mais, à la différence des Irlandais, jamais nous n'avons été un peuple libre. Nous manquons en conséquence de la force nerveuse qui se conserve au plus intime des peuples jadis indépendants, plus tard asservis par une puissance brutale : force mystérieuse qui mieux que toute autre a tiré la Pologne du tombeau et l'Irlande des fers.

Il faut donc demander à notre fierté, à notre ténacité, à notre intelligence nos moyens de survivance. Il faut donc à cette fin et à tout prix garder intacte et pure de tout alliage l'âme française, la rajeunir en la replaçant souvent en face de son berceau de douleurs et de gloires, la fortifier par l'addition à sa nourriture ordinaire de quelques aliments sains et virils importés du vieux pays — le ciel n'est plus haut et la France, plus loin — ; l'exalter en lui enseignant que nulle ambition n'est trop vaste pour le génie latin, dût-il fleurir sous les glaces du Nord; la convaincre que la Providence ne nous a pas placés sur le sol d'Amérique à seule fin d'y scier éternellement des madriers pour M. Booth ou d'y tracer des routes moelleuses aux Irlando- Anglais, mais pour y être les sentinelles vigilantes du spi-

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ritualisme français, les hérauts du catholicisme et de l'apostolat désintéressés.

Il faut donc considérer comme réglée à jamais la question du français au Canada, parler partout et toujours cette langue qui de nos chaînes nous délivrera, la parler le plus correctement possible, afin de nous honorer en honorant notre idiome.

Il faut en un mot ne pas nous contenter de déclarer que nous voulons vivre, mais tout simplement jouir dans toute sa plénitude du bien incomparable de la vie, convainquant de la sorte ceux qui nous entourent et qui sont susceptibles d'intelligence que nous sommes autre chose que "les porteurs des coins du poêle d'un glorieux passé." l

Voilà le programme. Une élite, chez nous, la réalise dans sa vie quotidienne. Les Irlandais en congrès ont cherché les moyens de pénétrer tous leurs compatriotes de pensées analogues : à quand le congrès pratique de la race française d'Amérique ? à quand les assises "faisant l'union dans la race", laissant de côté le clinquant et piquant droit à la besogne : création de chaires d'enseignement, fondations de bourses d'études destinées à des espoirs non politiques, encouragement efficace à notre art en enfance, enseignement à notre peuple d'un catéchisme économique libérateur des pattes anglo-judéo-américaines ?

Si pareille fortune arrivait à notre race, nous pourrions comme les Irlandais de 1922 proclamer avec fierté que "le monde ne peut soupçonner la grandeur future que les destins cl 'En-Haut nous tiennent en réserve."

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