LA JEUNESSE ET LES CARRIERES* ECONOMIQUES
Il y a vingt ans, la race périclitait anémiée par la politique et l'esprit de parti. On n'avait pas grand'chose à faire et pas grand'chose pour vivre, on s'arrangeait une petite vie qu'on cherchait à faire croire grande, on n'avait pas d'idées et l'on croyait avoir la tête meublée parce que l'idole était au pouvoir et qu'on s'imaginait l'être aussi, ou parce qu'il était dans l'opposition et l'on prenait des airs de martyrs ou de prophètes; le vrai est qu'on était politiquement comme un vieux hangar vide et moisi, disjoint et croulant, mais qui pouvait encore passer aux yeux de quelques-uns comme pouvant renfermer quelque trésor, parce qu'il était badigeonné de couleurs vives.
Ne pas crever de faim, avoir une "grosse" enterrement, tel était l'idéal. Aussi, dans le quartier, l'homme d'influence était-il celui qui avait une place à l'hôtel de ville, qui "restait" pas loin de l'église, qui "parlait" dans les élections et dont la femme montrait aux voisines le collier de commissaire-ordonnateur que son mari portait dans la procession Saint-Jean-Baptiste.
Nos jeunes gens instruits passaient tous dans le même moule, moule à deux trous, les uns sortant peints en rouge, les autres en bleu. Les pores étaient bouchés, rien n'entrait ni ne sortait. Les parents et les professeurs, pour la plupart , ne connaissaient pas d'autres carrières pour la jeunesse que
1 Allocution prononcée par M. Joseph Versailles, premier président de l'Association catholique de la jeunesse canadienne-française, fondateur de Montréal-Est, président de la maison Versailles- Vidricaire- Boulais (limitée), à ime séance publique de l'Association au Colley Sainte-Marie, à Montréal, le 9 décembre 1021.
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la médecine et le droit. Quand la dîme était payée, les curés recommandaient aux hommes de ne pas se saouler et de ne pas se battre aux élections, l'amende pour vitesse excessive des chevaux trotteurs avait été réduite de $20 à $5 et tout le monde était heureux. Jamais il n'y aurait de guerre par ici; on ne pensait pas aux taxes sur le revenu et pour une bonne raison : on n'avait pas de revenus et l'on ne travaillait pas à s'en créer. On ne faisait rien et on parlait; on n'avait pas d'idées autour desquelles se réunir et l'on était divisé. Si, par exception, un homme osait penser quelque chose, on le traitait de fou et on se moquait de lui. Si pour son malheur il lui arrivait de réussir, la jalousie groupait tout le monde contre lui. Arrivait-il à quelqu'un de s'élever, que la race tirait dessus. La jalousie régnait, l'étroitesse d'esprit racornissait mesquinement tous nos actes. Le respect humain arrêtait les élans, desséchait la générosité, affaiblissait la vérité, empêchait les hommes de "pousser". Les préjugés entretenaient l'obscurité et l'inutilité. Quarante pour cent de notre population quittait la province et le reste y vivotait misérablement. L'action était inconnue parce que la formation manquait. On en était venu à croire que le Canadien français était inférieur à l'Anglais dans les affaires, dans la direction de la vie économique de la nation, et l'on était résigné à ne jamais jeter les yeux de ce côté. La vérité est qu'on possédait les aptitudes, mais qu'on n'avait pas l'habitude de la force, du courage, de la persévérance. Comme on était médiocre dans les petites choses, on se sentait impuissant en face des grandes.
Les qualités fondamentales étaient pourtant là à l'état latent, puisqu'il a suffi de l'exemple de quelques hommes et de quelques jeunes gens pour donner conscience à la race dos ver! us qu'elle avait en puissance. Le courage s'est affirmé,
l'étude est en honneur, on n'a plus honte de faire le bien et l'on se réjouit parfois des succès d'autrui. Que dis-je ? on s'organise en comité de secours, on réunit des fonds pour les faire travailler au bénéfice et à l'honneur du nom français. On bâtissait le Monument National il y a 30 ans, on établit aujourd'hui l'Université de Montréal et on double l'importance de celle de Québec. On avait pris l'habitude de voir mourir l'une après l'autre toutes nos entreprises industrielles et commerciales, aujourd'hui on se groupe pour les soutenir et les fortifier. Tout ce qui sortait seulement le 24 juin, nous sert constamment. On était pompeux un jour par an et servile le reste de l'année. A tous les degrés de l'échelle sociale, nos hommes sont aujourd'hui réfléchis et tendent, sous une bonne direction, vers le progrès et la survivance de la race. L'on n'osait pas parler et Ton commence à savoir agir. Mais hâtons-nous. Car tout n'est pas de progresser, encore faut-il progresser en raison du mouvement général; autrement l'on est dépassé. Nous avions perdu beaucoup de chemin. La politique avait ruiné les volontés; il s'en est formé de nouvelles, servonsnous-en. On travaille à la formation depuis vingt ans: à l'action maintenant ! L'action politique, nous en avons assez. On a trop cru que faire les lois c'est tout. Donnezmoi des faits; le fait est plus fort que la loi. Qu'on ne s'occupe pas de voir son nom dans le journal, mais qu'on l'accroche à une œuvre. Qu'on se console de n'être jamais coulé dans le bronze, pourvu qu'on galvanise la race pour l'empêcher de se rouiller et de se perdre. Vous n'avez sans doute pas oublié ce chapitre de YAtlaiitide de Pierre Benoit où se trouve la description de la salle des souvenirs que conservait l'enchanteresse du désert. Dégoûtée de ses amants successifs, elle les faisait mourir, les recouvrait d'une couche de métal et Les plaçait dans des niches tout autour de
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la salle. Gloire inutile et regrettable qui rappelle aux politiciens le sort que la politique leur réserve.
L'action sociale se développe suffisamment. Le pays rst neuf, plein de ressources, et la population n'est pas nombreuse. Les syndicats catholiques, les semaines sociales et l'enseignement du petit catéchisme aux grandes personnes suffiront à protéger notre société, surtout si la possession d'une partie légitime de nos richesses nous donne le prestige et la force nécessaires au maintien de nos lois. L'action qu'il nous faut faire, c'est l'action économique. Emparons-nous de cette partie du monde où nous vivons, possédons-en tous les organes, tenons-en toutes les avenues, gardons tous les défilés, occupons toutes les hauteurs. Ne cherchons pas la fortune individuelle rapide par la spéculation; c'est un leurre; le travail régulier produit seul, à la longue. Cherchons les carrières productives et lucratives à la place des professions honorifiques.
Il y a vingt ans, nous n'osions rien; nous avions peur les uns des autres; nous n'avions confiance qu'aux étrangers, nous n'espérions rien des nôtres; ceux qui nous exploitaient comme on exploite un champ conquis, nous faisaient honneur; nous ne les aimions pas, mais ils nous en imposaient. Tout est en train de changer, tout change. Nous nous sommes découverts, nous nous emparons de nous-mêmes. Notre valeur nous surprend, nous réjouit; notre dignité nous étonne et nous ne savons pas encore nous servir de toute notre puissance. Nous éprouvons la joie d'un convalescent qui a cru que c'était fini et à qui les forces et la vie reviennent rapidement.
Et puis, suivant la prospérité matérielle, le mouvement artistique et littéraire se développe. Le sol, débarrassé des ronces qui l'appauvrissaient, enrichi par le travail,
produit le blé et produit les rieurs. L'esprit a vivifié la race, la race va maintenant orner l'esprit.
Mais je suis un défricheur et je veux vous entraîner à ouvrir de nouveaux champs, à semer plus de blé; je veux que vous mettiez au service de la race les institutions qui sont nécessaires à sa vie. Hâtons-nous, car nous sommes en retard.
Nous avons quelques coopératives qui fonctionnent bien et qui ont été un encouragement à l'agriculteur à produire des beurres et des fromages de meilleure qualité, à pousser l'élevage des bestiaux. L'abatage de ces animaux nous coûte encore des millions chaque année parce que nous sommes obligés de le faire faire par d'autres. Les grains de la province de Québec, produits en très grande quantité, nous coûtent, pour être transformés en farine, des sommes considérables, parce que nous n'avons pas de meuneries à nous. Nous sommes les trois-quarts de la population et à peine fabriquons-nous un sixième des bières. Les industries textiles, commencées par les nôtres il y a 40 ans, sont maintenant toutes entre des mains étrangères. La maîtrise de la chaussure a failli nous échapper. Le vêtement et le chapeau ne sont pas fabriqués par nous en rapport de ce que nous en consommons. Le bâtiment n'est entre nos mains dans une proportion considérable qu'en apparence : outre que le gros bâtiment nous échappe, la construction de nos maisons d'habitation rapporte à l'étranger tous les bénéfices que nous sommes obligés de lui payer sur la fabrication des clous, des serrures, des vitres, des plâtres, du ciment, des articles de plomberie et d'une grande partie du bois. Le chauffage et le luminaire nous coûtent bien cher et nous rapportent peu. Il en est de même des téléphones et des transports, tramways, chemins de fer et voies de navigation. Les théâtres nous prennent beaucoup
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d'argent et ne nous rapportent rien. Le commerce de gros, si nous en exceptons l'épicerie et un peu les nouveautés, nous échappe. Il est en train d'en être de même du commerce de détail, puisque dans les villes les "chaînes" de magasins et les magasins à rayons accaparent le gros du commerce et que leurs propriétaires, sauf exceptions, ne sont pas des nôtres. Dans les campagnes c'est bien pis encore; presque tout s'y achète sur catalogues de maisons étrangères à notre race et même à notre province. Les étrangers ne font d'ailleurs avec nous que les affaires qu'ils ne peuvent faire entre eux. Nous faisons avec les étrangers le gros de nos affaires. Ils gardent tous leurs profits entre eux et nous leur portons une grande partie des nôtres. Nous nous appauvrissons de tout ce que nous leur portons sans compensation. Hâtons-nous de nous suffire. Inutile de songer à la coopération et à l'échange de compliments, au moins pour la plupart des commerces : l'expérience est faite, rien à espérer.
Le mouvement de l'argent se fait en grande partie en dehors de nos mains. C'est que d'abord nous avons peu d'argent et qu'ensuite les organes de circulation, comme les banques, les compagnies de fidéi-commis, les compagnies de prêt hypothécaire, les compagnies d'assurance, sont presque toutes aux étrangers. On m'a déjà répondu : "Eh bien, ce n'est pas de notre faute, si c'est comme çà." Je ne crois pas que ce soit une réponse acceptable pour des gens de cœur. Nous avons le sol, nous avons le nombre, le sol possède des richesses, le nombre peut les en tirer et les ouvrer. Je crois que la vraie réponse se trouve dans l'organisation économique. Jusqu'à présent, possédant le sol et le nombre, nous avons extrait la richesse et l'avons façonnée, non pas à notre propre compte, à notre bénéfice, mais pour le compte et au bénéfice de ceux à qui nous
avions loué notre sol et prêté nos bras, moyennant une bouchée de pain qu'on nous jetait à la fin de la semaine.
Je pourrais citer des statistiques à l'infini, qui établiraient clairement que, pour nous être trop longtemps désintéressés de nos propres affaires, nous sommes, au moment où nous nous décidons enfin à agir, dans une position bien inférieure à celle de nos concurrents. Je ne prendrai qu'un genre d'affaires en particulier : l' assurance-vie.
Le nombre de ceux qui assurent leur vie est maintenant très grand chez nous, nous représentons une grande proportion des primes-annuelles- vie, et nous n'avons, je crois, qu'une seule compagnie d'assurance canadienne-française, quand il en existe je ne sais combien d'anglaises et d'américaines. Après 17 années d'affaires, notre compagnie a des assurances en force au montant de $9,600,000. Une autre compagnie de Montréal, à laquelle je la compare, qui a commencé ses opérations en 1872, avait, 18 ans après, (en 1890), des assurances en vigueur au montant de $16,700,- 000. Notre compagnie, de 1909 à 1920, a vu passer le chiffre de ses assurances de $4,000,000 à $9,600,000, soit moins de 150% d'augmentation en onze ans. L'autre compagnie, de 1910 à 1920, a vu passer le chiffre de ses assurances de $143,000,000 à $486,000,000, soit environ 350% d'augmentation en dix ans.
Il va sans dire que la compagnie canadienne-française n'a rien ou à peu près rien reçu de la population non-française, et qu'au contraire nous avons porté à l'autre compagnie une quantité d'argent considérable.
La grosse compagnie a fait des placements pour une somme de $67,000,000. : aux gouvernements, aux municipalités, aux compagnies de transport, de téléphone, de télégraphe, et aussi à des compagnies industrielles. Certains gouvernements et municipalités étrangères, et quel-
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ques compagnies d'entreprises publiques d'autres pays, ont bénéficié de ces capitaux. Les compagnies industrielles me semblent toutes des compagnies canadiennes. Certaines municipalités canadiennes-françaises qui offraient les meilleures garanties ont aussi reçu leur part; mais aucune compagnie industrielle canadienne-française n'a obtenu de fonds de cette source.
Conclusion : Pourquoi n'avons-nous pas au moins une couple de grandes compagnies d'assurance-vie ?
Pourquoi des jeunes gens de talent et de cœur ne travailleraient-ils pas au développement rapide de celle que nous avons déjà?
J'espère que le mépris que l'on entretient encore en certains milieux pour les hommes d'argent n'empêchera pas les quelques jeunes gens nécessaires au développement de Y assurance-vie chez nous de surgir et d'imposer leurs services au profit de la race.
L'argent et l'attention qui seraient consacrés par les nôtres à Fassurance-vie seraient bien mieux placés que le capital que nous perdons à spéculer, depuis quarante ans. La paresse et la crainte de s'occuper de choses matérielles ont conduit, depuis un quart de siècle, les Canadiens français instruits et qui faisaient quelque argent, à aller perdre secrètement des sommes qui les auraient enrichis s'ils les avaient mises en commun pour développer notre industrie et notre commerce.
On ne doit pas se lancer sans examen ; mais il faut donner à nos hommes de talent et de courage au moins la même attention que l'on accorde si volontiers au premier étranger venu; surtout, n'allons pas demander aux nôtres plus que les autres ne peuvent nous offrir !...
Mais notre mentalité change. Nous voyons maintenant, dans ceux des nôtres qui ne suivent pas les sentiers
battus, autre chose que de méprisables bourgeois en train de s'engraisser et incapables de comprendre les choses de l'esprit. Nous avons cessé de croire que le monde matériel n'est pas du domaine des gens cultivés. Autrefois, on croyait avoir tout fait quand on avait traité d'accapareurs ceux qui s'emparaient de nos richesses, l'on maudit encore les politiciens qui cèdent nos ressources; on était contre tout, et on ne faisait rien. Cependant, l'eau de nos chutes coulait toujours inutilement, et chaque été l'incendie nous consume une certaine étendue de forêt ; le marché est à notre portée; le capital se trouve chez nous. L'étranger, plus audacieux et plus travailleur, réussissait. Il avait, il est vrai, un avantage sur les nôtres qui auraient eu du goût pour les grandes affaires : il jouissait de la confiance et de l'admiration de ceux dont il venait exploiter les richesses à son profit; et, croyez-moi bien, messieurs, à l'heure qu'il est, comme toujours, l'étranger vaut mieux que nous seulement dans la mesure de la différence qui existe entre la confiance que nous lui faisons et celle que nous accordons aux nôtres .
Encore à l'heure qu'il est, nous ne plaçons de confiance dans les nôtres que par bribes, et surtout avec un tas de réticences, de précautions, de lenteurs qui ne donnent pas au talent la chance de se développer et à l'entreprise ses chances de produire.
Ne protestez pas : je sais que vous allez me dire que c'est changé depuis quelques années. Oui, le langage a changé; je dirais même que les esprits sont maintenant tournés du bon côté : mais les cœurs sont encore chancelants, les volontés hésitantes. Soyons pleinement conséquents avec nous-mêmes, et conformons nos actes à nos idées.
Etendus où nous sommes, sachant ce que nous savons, la première chose à faire est de nous décider à exploite]-
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nos ressources de nos mains, pour notre propre compte. A ceci encore, on m'a fait une réponse que je n'aimais pas : "Oui c'est bien facile à dire, tout çà, mais sans argent, et quand on connaît pas çà, c'est difficile à faire."
Voyons d'abord la question argent. Je crois qu'elle est facile à régler. Les individus n'en ont pas beaucoup, mais en mettant en commun ce que chacun possède, on peut arriver à créer un fonds suffisant pour seconder les premiers talents qui seront prêts à se faire valoir, car je viens immédiatement à la deuxième partie de la réponse : "Quand on connaît pas çà", c'est-à-dire la question compétence.
Cette deuxième partie est bien plus difficile à résoudre que la première. La première, je la connais, et je m'en charge, la deuxième c'est vous autres qui devez la résoudre. Et il faut que ceux d'entre vous qui se sentent des dispositions s'arment de courage et s'avancent dans la carrière. Le nombre en est petit et le champ est vaste; toutes les avenues leur sont ouvertes. Il leur faudra étudier soigneusement l'affaire qu'ils choisiront, intrinsèquement d'abord et puis en fonction des mêmes entreprises dans ce pays et aux Etats-Unis. Il leur faudra s'assurer que la production n'excédera pas la demande et que les conditions de temps et de lieu sont observées. Si ensuite ils ont du courage et de la persévérance je leur garantis le succès, ils auront droit d'être sacrés chevaliers par la race. Car ils seront ceux qui l'auront tirée des mains de ses rivaux et qui la défenderont contre tout venant.
Je n'attribue aucune intention mauvaise à ceux que j'appelle nos rivaux. Ils semblent, pour la plupart, de braves gens qui s'emparent de tout ce que nous leur laissons prendre chez nous. Modernes Vandales, ils ont répandu à travers le monde un système d'accaparement scientifique
qui ne manque pas d'élégance aux yeux du public ni d'un certain charme pour les victimes elles-mêmes. Prenons garde, toutefois, car le charme cessera aussitôt qu'il aura cessé d'être utile. L'expérience en a été faite bien des fois. Tant que nous posséderons encore quelque chose, nous jouirons d'une considération intéressée, tant que nous posséderons des richesses matérielles notre religion aura droit de cité, nous aurons notre mot à dire dans la politique et notre langue et nos lois seront tolérées. Mais, soyez-en bien avertis, quand nous ne serons plus que des cultivateurs, des avocats, des médecins ou des ouvriers, nous serons noyés, anéantis au point de vue national, ou bien, si nous offrons encore de la résistance, nous serons parqués et traités en parias. Les lois défendues par les seuls législateurs sont des lois perdues, car les législateurs subiront bien vite l'influence du capital. Dans une époque mercantile comme la nôtre, la religion elle-même a besoin que ses fidèles ne se recrutent pas seulement dans les classes pauvres. Que dire de l'influence politique de gens qui ne posséderaient plus rien?
Résumons-nous et disons : l'appauvrissement économique nous mènerait à la perte de nos droits civils et religieux. Ajoutons seulement que dans cette ère de progrès il nous faut tenir notre rang. Pour nous y maintenir il va falloir augmenter notre capacité de travail, apprendre à résister à l'adversité, à vaincre les obstacles et à gagner la bataille.
Je parle à des jeunes gens bien formés qui sont préparés à entendre la vérité, qui sont décidés à n'importe quel sacrifice pour atteindre le but qu'ils se seront fixé. Et le but, que chacun le fixe haut. Qu'on ne craigne point de le voir lointain, qu'on aime, avec Emerson, à "accrocher son char à une étoile". Il ne faut pas craindre d'aspirer au sublime.
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Ayez la hardiesse des grandes envolées, tâchez de nous donner quelques hommes, dont les cerveaux puissants et les volontés inflexibles sachent conserver à la race son sang, sa chair et ses os. Je voudrais que clans vingt ans on puisse voir dans le ciel de la patrie la trace de l'Association, comme le gage de la survivance de la race française.
En 1903, dans cette même salle, quelques jeunes gens se réunissaient autour d'une idée : la race canadiennefrançaise devait prendre le rang que la Providence et le dévouement de ses pères lui avaient assigné. Ces jeunes gens crurent que, si leur race n'avait pas l'importance et l'influence qu'elle aurait dû avoir, c'était dû à la faiblesse de la formation de sa classe dirigeante. Et ces jeunes gens d'eux-mêmes décidèrent de se soumettre à une discipline qui tremperait leur caractère. Ils fondèrent l'A.C.J.C, ils couvrirent la Province de ses cercles d'études, ils se rirent ouvrir grand des portes entrebâillées, des cœurs récalcitrants, ranimèrent des foyers éteints et des âmes attiédies, réveillèrent des volontés endormies, dégelèrent des glaçons et figèrent des sourires, imposèrent des idées en s'imposant de les vivre; ils travaillèrent pendant dix-neuf ans à de petites choses, formèrent quelques hommes et obtinrent des résultats : le respect humain est mort, l'esprit de parti subordonné à l'opinion; la vieillesse sceptique est étonnée, l'âge mûr narquois hésite et la jeunesse s'avance ! Espoir de la race, montez vers l'idéal, montez plus haut que nous, la route est meilleure et vous savez mieux marcher. Choisissez vos avenues et montez vers les hauteurs. Nous avons ouvert une partie du chemin, prenez maintenant les devants, nous pourrons encore vous suivre !
A ceux qui vous demanderont qui passe, répondez :
des idées ! Et si l'on veut savoir ce qu'est rA.C.J.C, dites :
la brise qui souffle ! T Tr
Joseph Versailles.
Le Comité de propagande de Paris