‹ L'Action canadienne-française (volume 5)Chapitre 54 sur 175 · CRITIQUE · texte numérisé non relu

CRITIQUE

"COUPS D'AILES

II est un fait qu'on ne doit pas perdre de vue, en lisant les " Coups d'ailes," c'est que leur auteur est né il y a tout juste vingt ans ("ce siècle avait deux ans!. . .") et que ses vers, les premiers qu'il publie, sont peut-être aussi les premiers qu'il écrit. Il aurait pu se contenter d'en donner lecture à quelques intimes qui, l'amitié aidant, n'auraient entendu que les beaux passages. Mais, sachant la vanité des réputations mondaines, il a préféré subir l'épreuve du public, le seul vrai juge; car, contrairement aux auditeurs de salon, il n'écoute que ce qui l'intéresse; il n'applaudit pas afin d'être applaudi à son tour, et n'est pas embarrassé par les convenances pour faire connaître son sentiment sincère.

Le public a rendu un arrêt favorable; il a lu et lit les "Coups d'ailes; et, si M. Jean Bruchesi a l'oreille fine, il aura pu, en se promenant, entendre porter sur son livre des jugements qui, bien que souvent naïfs et simplement exprimés, n'ont pas dû le flatter moins agréablement que les éloges de la presse.

Voilà de quoi satisfaire largement son amour-propre, et lui donner confiance en lui même; et pourtant ce n'est point là le gain le plus précieux qu'il puisse tirer de son acte courageux: ses qualités, on les connaît toujours, mais ses défauts! Il est heureusement des critiques qui, guidés par une admirable charité, viennent à votre secours et ne se font pas prier pour vous faire toucher du doigt vos défauts, qu'ils découvrent avec un infaillible instinct. Je conseille vivement à M. Bruchesi de profiter de leur dévouement: les critiques les plus sévères ne sont pas les moins utiles.

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L'on comprend que le public ait fait aux "Coups d'ailes" un sympathique accueil: ces vers l'ont touche, parce qu'ils sont sincères. Et cette qualité n'est point si commune qu'on pourrait le croire. Combien de jeunes poètes se font une sensibilité littéraire, aux douleurs factices et aux désespoirs de convention, ou au contraire affectent une précoce impassibilité, comme s'ils avaient déjà tout compris et tout éprouvé. M. Jean Bruchesi a cru qu'il nous intéresserait avec les vrais sentiments de sa jeunesse, et il a eu raison, car il s'est trouvé exprimer ainsi les sentiments de beaucoup d'âmes jeunes, qui lui en ont su gré. Il a donc chanté les joies d'une enfance et d'une jeunesse heureuses réchauffées par les affections de la famille, et éclairées par la foi religieuse et patriotique.

Famille, religion, patrie, vous voyez que M. Jean Bruchesi puise aux sources les meilleures, à toutes à la fois. N'allez point toutefois vous attendre à ce qu'il trouve, sur ces thèmes, des accents nouveaux et profonds; ce serait une exigence déraisonnable et vous seriez déçu. Mais si vous lui demandez de sentir vivement et de traduire simplement ce qu'on peut sentir à vingt ans, vous serez servi à souhait; lisez seulement : La main de ma mère, Vieux chapelet, Nos clochers, Les Croix. M. Jean Bruchesi a su exprimer, parfois avec bonheur, l'espoir ardent, l'attitude fiévreuse en face de la vie, quand on se sent l'âme forte et qu'on brûle d'entrer dans la mêlée, bien décidé à frapper dur pour la bonne cause (En relisant Vhistoire). Enfin, contrastant avec ces strophes enthousiastes, on trouve de ci de là quelques chansons mélancoliques, inspirées par la douce tristesse qui se dégage des vieilles choses, et dont la meilleure est sans doute : Orgue de Barbarie.

Cette analyse succincte des "Coups d'ailes" mon Ire assez les principales qualités du talent poétique de M. Jean

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Bruchesi. C'est , avec la sincérité, la noblesse et la variété de l'inspiration; ses vers font plaisir à lire, car ils sont sans artifice et laissent transparaître un coeur droit, une fine et riche sensibilité.

Faut-il s'étonner, qu'étant sans artifice, ces vers soient trop souvent sans art? Non, si l'on pense que le simple n'est souvent séparé du fade que par l'épaisseur d'un cheveu, et que, pour ne se laisser jamais entraîner à franchir la limite, il faut être bien maître de son talent. Or, qui le serait à vingt ans ?

Il faut aussi bien connaître son talent, pour ne pas le forcer. C'était un précepte des anciens, de ne rien tenter au delà de ses forces. M. Bruchesi ne l'a pas toujours respecté; on ne saurait lui en vouloir. Il nous a montré qu'étant doué d'un coeur vibrant, d'une âme à la fois fine et forte, il était capable de pitié comme d'enthousiasme, et pouvait réussir dans tous les genres de la poésie "intérieure." Je le crois moins bien doué pour la poésie "extérieure," celle qui exprime les couleurs, les sons et les parfums. Sa langue est pauvre; il ignore les mots expressifs et colorés, les mots qui font image. Aussi ses essais de paysages sontils très faibles; je pense à des pièces comme Midi "Le Soir", à des strophes comme:

Midi, la mer est tranquille, Couverte de diamants:

Il semble même que Vile S'y reflète par moments.

Plus belle que tout un monde, La dune est un ruban d'or, Qui se déroule sur Vonde Pour se perdre loin du bord.

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où des comparaisons connue -'couverte de diamants," "plus belle que tout un monde," "la dune est un ruban d'or," sont plaies, sans valeur descriptive ni pittoresque.

Ce n'est pas que M. Jean Bruchesi soit dénué d'imagination; mais pour que ses images "sortent," il faut qu'elles soient soutenues par un sentiment, par le sentiment religieux, par exemple, dans ces vers:

D'un geste qui ne finit pas De grands Christs solitaires Etendent, jour et nuit, leurs bras, Sur nos campagnes claires.

L'image évoquée est belle et émouvante (bien que la strophe soit un peu gâtée par la dernière épithète), parce qu'elle touche à un sentiment profond de l'auteur et que c'est ce sentiment de piété et d'amour qui domine ici.

Lisons au contraire la dernière strophe de Paspêias où M. J. Bruchesi s'essaie à décrire le mouvement des faucheurs d 'algues :

Quand le froid les saisit, les hommes se redressent Et Von peut voir, au lieu de leurs faux qu'ils abaissent,

De fins croissants d'argent plonger dans le flot bleu.

Ne pensez- vous pas que la comparaison finale, faite simplement pour le plaisir, ressemble à un affreux dessus de pendule, et qu'au lieu de couronner ce sonnet, d'ailleurs mauvais, elle l'écrase ?

Il se peut que je me trompe et je suis le premier à souhaiter que M. Jean Bruchesi devienne avec l'âge un poète des formes et des couleurs. Mais je ne me tromperai certainement pas en affirmant à M. Jean Bruchesi qu'il esl fréquemment victime de sa facilité. C'est elle qui est res-

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ponsable des "barques légères" des "campagnes claires" des "ailes d'ange, ou de gloire" qu'on rencontre trop souvent dans ses vers.

Mais faisons trêve aux reproches, et donnons-nous le plaisir de voir le beau côté des choses — Relisons "Vieux Chapelet."

C'est un vieux chapelet tout noir et tout usé.

C'est un bon compagnon, c'est un ami fidèle, Et lorsque sous les doigts s'égrènent un à un Les modestes avé, c'est comme si quelqu'un, Dans l'ombre, près de moi, faisait de la dentelle.

La bouche alors voudrait ne plus balbutier; Le coeur oublie un peu le poids de ses misères Et se remet à croire aux paroles sincères: Sur les vieux chapelets l'âme sait mieux prier !

Devant ces deux strophes et ce dernier vers, il n'y a qu'à s'incliner; on y sent passer l'âme d'un poète. Citerai-je encore"Croix du chemin"

Mais lorsque souffle le grand vent, Les croix résistent avec peine; Et par les froids d'hiver, souvent, Les croix grelottent dans la plaine.

Ou encore "la Main de ma Mère" si ('mue et si doucement émouvante.

0 la douce main de ma m ère.

Toi qui me berçais chaque soir

Et qui guidais avec mystère

Mes premiers pas tout pleins d'espoir.

M. Jean Bruchesi a quelques uns des dons du poète: il en a l'enthousiasme, la sensibilité et parfois, quand il veut s'en donner la peine, les bonheurs d'expression. Qu'il cultive ces dons précieux; qu'il cherche à comprendre davantage, à sentir davantage, à s'émouvoir davantage, au contact de la Vie et de la Beauté et à ces conditions, il ne laissera jamais tarir en lui la source de l'inspiration. Surtout qu'il ait le respect de son art, qu'il se défie des épithètes banales, des rimes faciles, des images usées. Qu'il médite ces conseils de Verlaine :

Ce qu'il nous faut à nous, c'est V étude sans trêve, C'est l'effort inouï, le combat sans pareil, C'est la nuit, l'âpre nuit du travail, d'où se lève Lentement, lentement, l'Oeuvre, ainsi qu'un soleil !

et, peut-être, la voix pure, mais frêle encore et mal posée que nous venons d'entendre, nous donnera-t-elle des chants pleins et mélodieux, sans note fausse, et que nous pourrons admirer sans réserve.

Henri Dombrowski.

Professeur de littérature française à l'Université de Montréal.

Incendies. — Ils constituent une calamité pour notre province. Les statistiques, il est vrai, démontrent que, durant les années 1920 et 1921, le feu fit aux Etats-Unis et même en Europe plus de ravages qu'auparavant. Il'semble qu'il n'en fait nulle part autant que dans le Québec. Eglises, collèges, couvents, magasins, maisons particulières incendiés, la liste s'allonge chaque jour. La cause ? Mains incendiaires ? Négligence grossière ? Incurie ? Il faut redoubler d'efforts pour arrêter le fléau. Nos biens matériels ne sont pas considérables. Qu'on ne les laisse pas disparaître ainsi en fumée.

Rien n'aura manqué à la fête de Dollard pour l'instituer solidement, pas même l'étrange aventure qu'il ait fallu la justifier. Pour quelques-uns, l'entrée des héros dans la gloire serait l'entrée dans le silence et l'oubli. Une fois placés sur leur socle, ils n'auraient plus qu'à se taire, dans l'attente de la patine sous le soleil et la pluie. Pour quelques autres, excellents esprits que n'avaient pas troublés les pétards du Victoria day, cette nouvelle fête française est vraiment la malvenue. Ils ont peur que la grande ombre de Dollard n'éclipse le patron chrétien, Saint Jean-Baptiste.

Peur gratuite ! penseront un bon nombre, mal persuadés que le pire danger pour un peuple soit de se souvenir deux fois l'an de la patrie. Au risque de faire sourire les sages à barbe fleurie, nous l'écrivons ingénument: il y a ici bien autre chose. Il s'agit de l'idéal même de notre jeunesse et de l'usage que nous allons faire des moyens de le lui former, à la convenance de ses devoirs, à la mesure de son âme. Notre jeunesse, nous voyons vers quoi l'entraînent l'aul re civilisation, l'air du pays et du continent, les engouements de l'époque. Sufïira-t-il à des jeunes gens d'âme catholique et de race française de ne s'éprendre que pour l'idéal sportif, de n'admirer que les nababs anglicisés, les statues trop souvent vides de la politique? Essaierons-nous, au contraire, de leur faire un idéal qui soit de leur foi et de l'esprit de leur culture, où chaque chose, chaque valeur apparaisse à sou rang, un idéal qui les individualise, qui les marque, parmi les autres, du signe de leur naissance ? Le voudronsnous à l'heure surtout où, pour s'orienter dans les chemins nouveaux, la jeunesse a besoin de voir se lever devant elle

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une plus grande lumière? Si oui, arrière alors cette1 confiance par trop crédule qu'en une telle œuvre, l'on puisse l'aire l'économie d'un seul moyen de formation.

Nul ne voudrait que restât inemployée la valeur éducative de l'histoire. L'attitude des esprits dénaturés à qui la seule évocation des ancêtres donne l'agacement hystérique, ne fait encore envie, Dieu merci, qu'à eux-mêmes. Mais si l'on prétend garder l'histoire, sera-ce pour écarter la bienfaisance d'un des noms les plus grands, l'un des faits merveilleux où elle se synthétise, selon la noble ordonnance de l'esprit chrétien ? Personne, non plus, nous aimons à le croire, ne voudra contester la valeur de cet enseignement, non pas abstrait, non pas fugitif comme une leçon d'école, mais qui aboutit à ressusciter, puis à maintenir plusieurs jours, sous le regard spirituel de jeunes âmes, le héros et sa vertu contagieuse. Il est inutile de nier l'expérience. Il est des noms qui plus que d'autres ont une puissance suggestive. De quoi est faite cette puissance ? Ceux qui ont le goût de ces recherches spéculatives peuvent se livrer à celle-ci tout à leur aise. Quand un amour où domine l'enthousiasme pieux s'en va vers un héros comme Dollard, ils se demanderont, par exemple, si la fascination n'est pas faite du charme de la jeunesse, charme d'une beauté qui s'immole dans le robuste épanouissement de la vie, charme mélancolique dont s'enveloppe tout destin prématurément brisé. Ils chercheront encore si la puissance d'attirer comme un aimant n'appartient pas en propre à ceux qui ont incarné une heure plus pleine, plus représentative de l'existence d'un peuple. Quand la minute plus grave avait haussé toutes les âmes, quelques-unes d'une plus riche humanité ont dépassé toutes les autres. En elles, les vertus qui font l'orgueil d'une race, où elle se plaît à retrouver la plus noble émanation de soi-même, avaient éclaté

comme une fleur merveilleuse. Ces noms, ces âmes, dira-ton, sont promises à l'enthousiasme des foules. Et le patriotisme qui ne saurait se passer d'une sorte de liturgie, dresse des statues et crée des fêtes pour les grands noms de son martyrologe.

Ainsi Ton voudra raisonner sans trop manquer à la vérité. Nous ne voulons pas, après tant de fois, redire ici, en quelle mesure le glorieux immolé du Long-Sault incarne Fun des beaux moments, sinon le plus beau de la vie de la Nouvelle-France; en quelle mesure aussi, il symbolise la chevalerie française panachée de jeunesse, d'enthousiasme, mais surtout réglée, exhaussée par la foi. Nous préférons souligner une autre évidence: le nom de Dollar d, le souvenir de Dollard ont passionné notre jeunesse. Qu'on se rappelle l'universalité où spontanément, l'année dernière, atteignit la célébration. D'un bout à l'autre de l'Amérique française ce fut un courant ininterrompu, un élan unanime. Vainement pour expliquer ce phénomène parlerait-on de propagande ou de mots d'ordre. Il ne faut point chercher dans l'artificiel ce qui déborde tout artifice. Ces spontanéités, ces larges mouvements d'ensemble ne trouvent leur raison complète que dans une sorte d'atmosphère déjà diffuse à travers toutes les âmes, dans une harmonie préétablie entre le sentiment intérieur et les manifestations sensibles où il se rencontre et s'exalte. Nous regardons alors du côté de la jeunesse et nous découvrons qu'un sens plus aigu du passé la tient et la possède. Aujourd'hui plus qu'autrefois ses maîtres lui inculquent un patriotisme fondé sur les bases essentielles : la connaissance de la patrie et le culte des ancêtres. Ceux qui ont sondé les couches nouvelles, qui ont regardé venir depuis vingt ans la génération montante, qui ont écouté quelques-uns de ses mots, observé quelques-uns de ses gestes, ceux-là ne me désavoueront

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point : il semble que noire jeunesse ait quelque clair instinct que de grandes choses, l'avenir de sa race et de son pays se jouera sur sa tête. Sous l'empire, sans doute, de cette prescience, elle a le dégoût du verbalisme, des clichés opiacés avec lesquels se gargarisa jusqu'à l'anesthésie une autre génération. Elle s'éprend, au contraire, des choses concrètes, des devoirs précis, positifs. Et si elle fête Dollard avec un tel entrain, c'est qu'il figure pour elle le héros de son élection. L'histoire de demain pourra projeter des clartés nouvelles sur le berceau de Ville-Marie, sur le fait d'armes du Long-Sault; toujours il restera que les chevaliers de 1G60 ont tout sacrifié à la défense de la civilisation chrétienne et à l'avenir de la Nouvelle-France. Et le sacrifice, ils l'ont accepté librement, pour des raisons lumineuses sans doute, mais sans l'impératif rigoureux d'un devoir, sans rien qui leur imposât ce point sublime dans la générosité. Pour tout dire, les morts puissants qu'elle célèbre remettent sous les yeux de notre jeunesse un héroïsme d'essence très capiteuse mais aussi bien française, une image très suggestive et très pure où elle aime à se mirer et à s'entraîner. Pourquoi donc empêcherions-nous ce qui lui est si bienfaisant et peut-être si nécessaire ?

Ce n'est pas là prétendre qu'une simple célébration puisse dispenser des autres moyens de formation morale et nationale. C'est y voir seulement un moyen d'une incontestable valeur et, pour cela même, s'interdire de le rejeter. Ce n'est pas à dire, non plus, que le culte de Dollard puisse suppléer le culte des saints, ni que le 24 mai doive conduire à la suppression du 24 juin. Par quelle logique paradoxale ce qui ne peut qu'enrichir notre patriotisme aboutirait-il à le déformer? Par quelle rare merveille, le culte d'un héros qui ne s'éleva si haut que pour avoir appuyé sa force sur les fondements surnaturels, renverserait-il, dans l'esprit

des enfants, Tordre des valeurs morales ? Comment donc le peuple à qui se sera dévoilée plus parfaitement la noblesse de son histoire, voudrait-il ne pas se tourner avec plus de piété vers les puissances qui ont fait cette noblesse et la soutiennent? Non, que Ton réserve ses craintes pour des périls moins douteux. Si les fêtes devaient toujours se nuire l'une à l'autre, il y a longtemps que l'Église aurait dû raccourcir la liste des siennes. Pas plus que le culte de Jeanne d'Arc avant la canonisation de la vierge guerrière, ne faisait tort aux saints de la France, le culte de Dollard ne pourra ruiner la dévotion au protecteur céleste de la patrie. Il arrivera même, si ce n'est déjà fait, ce que n'ont pas prévu les bonnes âmes timorées d'aujourd'hui: la Saint- Jean-Baptiste profitera du 24 mai comme d'une vigile féconde. Bénéficiant des émotions qui l'auront précédée, de la substance plus ferme que la première fête aura fait entrer dans la notion de notre patriotisme, la célébration nationale perdra de plus en plus le caractère factice, par trop oratoire dont les fervents actuels du 24 juin feraient mieux de s'inquiéter.

Nous allons .donc continuer de fêter Dollard; nous allons même essayer de maintenir à la fête les fo: mes originales qu'elle prend peu à peu. Nos amis d'Ottawa à qui nous serons redevables de tant d'idées généreuses, ont inauguré l'an passé une émouvante manifestation. Eux qui plus spontanément que personne avaient adhéré à la célébration du héros tombé près des marches ontariennos, ont (mi cette pensée magnifique de faire sonner, à l'heure de midi, par tous les clochers de la capitale, le glas des morts du Long-Sault. "Idée sublime !" nous disait une vénérable femme do lettres dont l'œuvre reflète plus (pie toute autre le sens de notre histoire.

Tous voudront souhaiter que l'idée se propage. Tout

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au plus, si nos amis d'Ottawa nous le permettent, y ferionsnous une légère modification. Les cloches de la capitale ont sonné à l'heure de midi. Pourquoi ne pas fixer la sonnerie à l'heure de l'angelus, la veille au soir ? Tombant sur nos villes et nos villages à la fin du jour, le risque serait moins grand pour elle, ce nous semble, de se perdre dans le bruit, dans le brouhaha des distractions. Puis quelle vigile plus solennelle que celle-là à la grande journée ! Nous formons donc le vœu ardent que l'appel des clochers de la capitale soit alors entendu de tous les clochers français d'Amérique. L'unanimité de nos clochers, ces grandes voix des paroisses canadiennes, la rose de Dollard épinglée le même jour à toutes les poitrines avouons-le, ce serait tout de même, dans notre famille française, une affirmation d'unité. Où serait le mal, au surplus, si nos fêtes venaient ajouter à notre vie un élément de grandeur, voire une note de touchant pittoresque?

Pour les mêmes motifs Ton voudra continuer dans les collèges, les couvents et les écoles, l'heureuse floraison littéraire que la fête a provoquée. Il importe surtout d'y maintenir le même esprit, celui qui nous a frappé, Tannée dernière, dans les nombreux essais que nous avons tenus dans nos mains : nous voulons dire, le souci d'échapper aux amplifications vides, enflées, trop sonores, la volont é de dire des choses claires, à la mesure exacte des aspirations, emportant avec elles de l'action pratique. Il nous fut reproché parfois d'avoir découvert un peu tardivement le héros, puis de n'avoir su tirer jusqu'ici, de son souvenir, aucune ombre de chef-d'œuvre. Reproche bien prématuré et bien sévère ! La gloire de Jeanne d'Arc n'est pas si ancienne en son propre pays. Et n'a-t-il pas fallu quelques siècles, au riche terroir de France, avant que le souvenir de l'héroïne y eût fait jaillir des œuvres dignes d'elle? Qui ne sait la vieille vérité ? Il faut laisser le temps à la subs-

tance de Fart de s'amasser, de se pétrir, avant que remodelée par l'esprit d'un grand artiste, elle se réalise dans les formes sensibles. L'art, comme la nature, a-t-on coutume de dire, procède par lentes et multiples ébauches. Comptez au pied du grand arbre, les germes éteints, les pousses avortées et mortes qui ont annoncé, puis soutenu la croissance du géant. Jacques Brassier écrivait ici même, au mois de juin dernier, en présence des premiers essais de poème, de récit qu'avaient inspirés les premières fêtes : "Une littérature Dollard est en train de se créer, tout comme s'est créée une littérature Jeanne d'Arc. Oh ! sans doute, le chef-d'œuvre n'est pas encore né. Mais tous ces essais de musique et de poésie nous présagent pour bientôt, nous semble-t-il, le grand artiste qui nous harmonisera la cantate de Dollard et le grand poète dont les beaux vers chanteront dans toutes les mémoires".

La consigne est donc d'attendre en travaillant et notre confiance est de compter les œuvres déjà belles qui vont rester. La fête est d'hier et cependant elle nous a donné de fort belles pages de M. Thomas Chapais, le monument, les bustes de Laliberté, une toile de Delfosse et le récit de Joyberte Soulanges qui vient de se voir attribuer un "prix d'action intellectuelle".

Le chef-d'œuvre le plus beau, une main diligente n'a pas attendu si longtemps pour commencer à le sculpter quelque part ailleurs. Celui qui écrit ces lignes a pu assister à quelques fêtes de Dollard en nos maisons d'enseignement primaire. Il se rappelle les mots qui furent prononcés devant lui, l'accent particulier dont ils vibraient sur les lèvres des tout jeunes. Ceux qui ont connu d'autres temps sont heureux de s'en apercevoir : grâce à l'admirable esprit de nos communautés religieuses, grâce au dévouement éclairé de tous ceux qui enseignent, aujourd'hui, dans nos plus petites écoles ,1'on sculpte de l'espoir.

Lionel Grotjlx, pire

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