PARTIE DOCUMENTAIRE
A monsieur F. Strowski
profeseur à la Sorbonne
Monsieur,
Vous avez le désir sincère d'unir la France et le Canada par des liens d'une franche amitié. Les quelques conférences que vous avez données sur la mission Fayolle le prouvent éloquemment.
Toutefois, me permettrez- vous de vous le dire, vous avez sur un point particulier de leur histoire, une façon de penser qui non seulement nuit à votre projet, mais qui, j'en ai peur, le compromet très gravement.
Les Canadiens entendront toujours péniblement sur les lèvres d'un Français un blâme comme celui que vous leur jetiez l'autre jour à propos de leur conduite durant la guerre, blâme qui met hélas des armes trop commodes entre les mains de leurs pires ennemis.
Ne croyez- vous pas qu'il serait opportun de consulter sur un sujet si délicat ceux qui chez eux sont les vrais représentants de la pensée française, ceux-là mêmes qui leur ont toujours montré dans les desseins de l'impérialisme britannique la pire menace contre l'Ancienne et la Nouvelle-France .
C'est une simple remarque que très respectueusement je soumets à votre examen. Je me garderais bien de la faire si d'avance je ne vous savais tout dévoué au succès de la cause qui tous deux nous tient tant à cœur.
Veuillez agréer, monsieur, mes sentiments de haute considération.
Edouard Lafortune, ptre
Note de, la rédaction — Cette lettre fut adressée à M. Strowski à la suite d'une conférence que le professeur avait faite à l'amphithéâtre Richelieu en Sorbonne, sur la mission Fayolle au Canada. M. Strowski s'était écrié par deux fois, à propos de l'attitude des Canadiens relativement à la conscription et à leur prétention de servir d'abord chez eux la cause française : "Eh bien ! ils avaient tort, ils avaient tort".
Paris Vlème, 9 rue Jean-Bar t , 7 mars 1922. Monsieur Vincent d'ïndy Paris,
Monsieur,
Je viens de lire dans les Tablettes de la Schola Cantorum, (janvier 1922, j). 42), une courte relation de votre récent voyage au Canada où le Québec est décrit par l'un de vos collaborateurs, comme un pays "en grande majorité peuplé de Français... parlant encore une sorte de -patois normand du XVIIIème siècle".
Je suis persuadé que votre collaborateur a singulièrement déformé quelqu'une de vos observations de voyage et je regrette de vous dire que cette réflexion sur le parler du Canada français produira chez nous l'impression la plus pénible. Nos frères de France savent-ils qu'en écrivant de ces choses, ils fournissent des arguments à nos pires ennemis en Amérique, à ceux qui invoquent la mauvaise qualité de notre langage pour prendre le droit de le supprimer ?
Nous sommes les premiers, monsieur, à reconnaître les imperfections d'une langue que nous avons défendue et conservée au prix do quelques difficultés et par notre seul effort. Nous croyons toutefois que cette langue mérite beaucoup mieux que le qualificatif de patois.
C'est d'ailleurs un fait dûment constaté par l'histoire, par les relations des voyageurs de cette époque, que les patois de France étaient disparus au Canada, par suite du mélange des colons, dès le commencement du XVIIIème siècle. La Potherie écrivait vers 1700 : "On parle ici parfaitement bien, sans mauvais accent. Quoiqu'il y ait un mélange de personnes de presque toutes les provinces de France, on ne saurait distinguer le parler d'aucune dans les Canadiennes". "Nulle part on ne parle plus purement notre langue", écrit Charlevoix. Un autre voyageur, l'inspecteur militaire français, Franquet, affirme des femmes de Montréal, "qu'elles parlent un français épuré, n'ont pas le moindre accent". Et Montcalm laisse tomber dans son journal cette petite phrase : "J'ai observé que les paysans Canadiens parlent très bien français".
Vous en conviendrez avec moi, monsieur : si les patois étaient déjï disparus au XVIIIème siècle, par quel miracle auraient-ils pu renaître, alors que l'immigration française avait cessé presque entièrement chej nous? M. René Bazin, quia séjourné quelque temps au Canada, écrivait récemment dans la Revue des Deux-Mondes, (1er octobre 1921, ]>. 544) ; "Nos cousins de là-bas, - ceux de la campagne surtout, — par