BOUCHES MOLLES
On parle beaucoup de notre langue par le temps qui court. Elle est à la mode.
Les uns la travaillent con amore, pour l'épurer, l'écheniller, la désangliciser, nous la faire aimer, mieux écrire et mieux parler. D'autres lui consacrent leur ignorance et leurs préjugés pour la mieux haïr et nous l'arracher. Plusieurs trient ses mots, les passent au tamis, les vannent et livrent au vent les vocables parasites qui s'y collent et la défigurent. Plus d'un, continuant l'œuvre de l'école, reprise les accrocs faits à sa syntaxe, modernise ses formes vieillottes, la rhabille à neuf, ainsi qu'une dame dont on a couvert de poussière et déchiré le manteau le long des routes.
Qu'on me permette d'y aller, moi aussi, de mon humble salut à cette grande dame. Pour la servir, je cite comme un criminel, au tribunal de ses fidèles défenseurs: — les Pierre Homier, les Rivard, les Héroux, les Lorrain, les éducateurs et tous les pères et mères de famille, — le petit Canadien qui la maltraite.
Ce petit Canadien s'appelle Neuf-sur-Dix. Il est légion.
C'est l'enfant qui n'articule pas; à qui on n'a pas appris à articuler. C'est le demi-muet dont les mots sont des paquets de vo3'elles; dont la langue et les mâchoires sont restées au maillot, si on peut dire; qui continue de faire heu, heu, a-e-i-o-u, an-on-in-ou, et dont les parents, initiés, croient qu'il parle très bien parce qu'ils le de\'inent, comme la chèvre devine les chevrotements de ses biquets.
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Il ne s'agit pas, faut-il le dire, afin de forcer ces enfants à détailler leurs sons confus, de distinguer pour eux entre muettes, liquides, labiales, gutturales, et de leur donner un cours d'clocution. Évidemment non, puisque les leçons doivent commencer même dans les familles du peuple et s'adresser aux tout petits. Mais il n'est pas nécessaire d'avoir quinze ans ni le génie d'un Mounet-Sully pour découvrir, du moins en pratique, que les consonnes marquent le trait distinctif des mots. C'est sur elles que l'organe donne son coup de marteau. Et c'est ce coup de marteau qui fait que l'oreille ne s'y trompe pas.
Au surplus, un maître d'école intelligent s'apercevra vite, s'il ne le sait déjà, qu'un langage ainsi marqué à coups de consonnes doit être parlé à coups de volonté, et que ces coups répétés de volonté développent l'énergie et affermissent le caractère — chose peu superflue en éducation. "Entre la langue et le caractère d'un peuple, disait Leibnitz, il y a la même relation mystérieuse qu'entre la lune et la mer." Je n'ose pas imaginer ce que Leibnitz aurait pensé de la veulerie de notre peuple, s'il avait entendu l'articulation veule et les syllabes flasques et vaincues, sorties des bouches molles de nos jeunes gens.
Un enfant qui marque nettement la différence entre un p, un d, un b, un v, un 1 et un m, manifeste déjà de la fermeté, de la décision. Il prend parti. Ce n'est pas ceci, c'est cela qu'il veut dire ! Il impose sa volonté aux mots; il l'imposera bientôt aux choses, il l'imposera aux hommes. C'est un caractère. C'est lui qui veut mener, qui mène, qui mènera partout, tous ces êtres de gélatine, camarades informes dont la bouche s'ouvre pour ne laisser échapper que des bruits, qui parlent, interpellent leurs parents,
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répondent et crient avec des syllabes de jeune corneille affamée.
L'un de nos Pères irlandais me disait, l'autre jour, qu'il trouve la même mollesse chez ses élèves.
On dirait que la plupart de nos enfants, si vifs et si agiles pour tout le reste, ont la mâchoire, la langue, le gosier, les organes du langage ankylosés. Ils ressemblent aussi peu sur ce point aux petits Français, que le Parisian french des High schools ressemble à celui de Paris, et que nos hâbleurs de hustings ressemblent à Albert de IMun. Ils ont, serable-t-il; la langue empâtée — avec un paquet d'ouate dans la gorge.
Quand les élèves de l'admirable professeur qu'était notre vieux P. Grenier ne martelaient pas assez vaillamment leurs syllabes, il leur demandait, martelant lui-même ses mots comme sur une enclume: "Avez- vous du poil dans la bouche?" Et comme il était Canadien jusqu'aux ongles, il ajoutait quelquefois: "Contentez-vous d'en avoir aux pattes !"
Écoutez bien causer nos enfants — et souvent de grands enfants, et souvent de vieux enfants — ou regardez-les jouer. Si vous n'êtes pas initiés à leurs enfilades de commandements, d'appels, de reproches, d'injures, vous n'y comprendrez rien. Non pas à cause de l'argot ou des anghcismes; mais parce que toutes ces assonances, criées souvent à tue-tête, sortent de ces bouches pâteuses en mots amputés de leurs consonnes, en gammes de couacs, en langage d'agneau bêlant après son lait.
Essayez d'épeler le verbe envoyer, dont un joueur de crosse se sert pour ordonner à un camarade de lui lancer la balle : aoueïe ! haoueïe ! enouiei ! Il n'a pas le courage de prononcer le v. Ce v-là le gêne; il passe mal à travers la ouate.
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Faites dire leurs noms ù des écoliers, le jour d'une ini trée des classes. Vous aurez droit de vous féliciter, si, i\i icy deux ou trois reprises pour chacun, vous arrivez à savoir comme ils se nomment. Ce n'est pas timidité ou de ce qu'ils parlent trop bas, non; mais ils ont, là, la bouche ouverte, avec l'air que ça donne, inhabitués à fermer et à ouvrir les lèvres pour séparer les syllabes et leur faire rendre leur son propre. Le maître demande:
— Veux-tu me dire ton nom, mon enfant ?
— Oueh.
Il y a dans oui un i qu'il n'a pas l'énergie de pincer pour le faire résonner.
— Eh bien, dis-le moi, ton nom.
L'enfant remue mollement l'organe ouvert, d'où sortent des voyelles sans physionomie.
— Comment ? reprend l'instituteur d'un ton encourageant; prononce ton nom comme il faut.
Nouveaux sons, comme de la bouche d'une poupée allemande, quand on lui pèse sur le ventre.
Avec ces voyelles collées les unes aux autres, le maître, au meilleur de sa connaissance, écrit des noms abracadabrants: Olio7i pour Napoléon, Oie pour La voie, et. . . n'importe quoi !. . . Greluche pour Laframboise.
Il en va de même pour d'anciens enfants. Plus d'un professeur s'époumonne, et des douzaines de nos orateurs s'égosillent et nous étourdissent pour arriver juste à n'être pas compris. Le jeu vraiment ne vaut pas la chandelle. Hier encore, j'assistais à un discours dans une. petite salle d'une acoustique étrange et merveilleuse. Il eût suffi d'un filet de voix, nette, ponctuée, volontaire et précise, avec des mots bien détaillés, pour y être, sans fatigue pour per-
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sonne, parfaitement entendu. L'orateur, au contraire, épuisé, s'épongeant, toute sa machine respiratoire en feu, tous ses tuyaux ouverts, réussit à nous laisser l'impression compatissante de ses sueurs, de ses gestes d'athlète et de sa puissance gutturale, avec le regret de tout ignorer de la cause si belle pour laquelle il s'était condamné à un pareil martyre.
Il m'est arrivé cent fois, pendant des missions, de prendre des noms pour la ligue du Sacré-Cœur. A l'avance, je demande à tous de parler distinctement. De braves paroissiens, solides, beaux timbres de baryton, s'approchent et se nomment à tour de rôle. Et comme d'ordinaire je n'y comprends rien: "Pardon, dis-je, vous. . . ? — Ils répètent, plus haut, plus fort. Souvent, à la troisième répétition, c'est un cri. Après le cri, ne voulant pas pousser plus haut — dans l'église, c'est toujours gênant — je recours au morcellement du nom; je procède par partie, afin d'arriver au tout.
— S'il vous plaît, monsieur, vous avez dit: Por. . . Porte . . . Porte . . . quoi ?
— Portelance !
— Ah ! fort bien, fort bien. Quel joli nom !
— Et vous, mon ami, vous vous appelez ? . . .
Je reçois par la tête trois ou quatre sons bruyants, égarés entre des anches.
— Vous dites : Lala . . . Lalaïante ? . . .
— Non, Lalayette !
— Oui, oui, bon, Lalayette, je comprends, merci.
— Non ! puisque je vous le dis, Lalancette !
— Très Bien, très bien, je vous demande pardon, Lalancette, c'est ça.
Et le ligueur Lalancette me lance deux yeux qui me crient encore plus haut que ses anches: êtes-vous sourd?
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Il n'en revient pas de voir qu'un "homme instruit comme ça" ait eu tant de mal à apprendre un nom que lui, ignorant,, sait par cœur d'un bout à l'autre, et depuis longtemps !
Qui n'a senti, en lisant les patientes leçons de nos grammairiens, l'envie de les supplier: De grâce, déliez donc d'abord la bouche des Canadiens ! Otez à leur lèvres cette mollesse de linge mouillé. Introduisez-leur, s'il vous plaît, un petit courant d'énergie dans les organes de la parole; — ça servira peut-être à leur en introduire ailleurs. Faitesles articuler ce qu'ils disent, même leurs phrases métisses, croisées d'anglais ! Votre travail, digne de tant d'éloges, ô sarcleurs de la "Vie courante", de tous les "Corrigeonsnous", de tous les "Parlons mieux", de tous les "Bulletins", consiste à corriger ceux qui parlent mal notre langue. Eh bien ! je vous présente des Canadiens-français qui ne la parlent pas. Il me semble que c'est radical. Car ce n'est pas parler notre langue que de se la coller au palais, d'engluer la moitié de ses syllabes dans une bouche de mollusque, et d'y faire passer l'autre moitié comme un balbutiement à travers un trou.
Une langue molle ! sans consonnes ! C'est un marteaud'étoupe, une épée de flanelle. C'est un corps sans nerfs et sans os. Il n'y a pas plus de ressemblance entre ce langage désarticulé, ces voyelles prises en gelée, et le vrai français distinctement parlé, qu'il n'y en a entre un poulet désossé et un coq gaulois, un beau Chantecler saluant de ses notes claironnantes le lever de l'aurore.
Et donc, apprenons aux enfants, aux éducateurs, surtout aux très puissantes éducatrices que sont les mères de famille, à faire vibrer sur les lèvres canadiennes les fermes syllabes françaises. Cela presse autant que tout
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le reste. C'est un sujet qui crie: au secours ! Dussionsnous pendant un jour donner. un peu de répit à l'anglicisme — l'ennemi ! — et laisser nos marchands "settler" leurs comptes, nos avocats "filer" leurs protêts, nos dîneurs murmurer à l'oreille de leur voisin: "Je vous remercierai pour le beurre", nos mondaines s'acheter un beau "set de salon", deux ou trois "sets de boutons", un "set de vaisselle", afin de recevoir "correct", ma chère, un "set d'amis très Smart".
Guerre aux bouches molles !
Louis Lalande, S.J.
NOS ENQUETES
L'intérêt suscité par l'article de M. J.-N. Cabana, Pour 7ious et chez nous, nous incite à prendre l'initiative d'une plus complète enquête sur le sujet que traitait notre distingué collaborateur.
Nous essaierons donc, en étudiant certains bilans et les statistiques officielles, de montrer quel emploi bienfaisant, du point de vue général de la race, les Canadiens-français peuvent faire de leurs épargnes et quelles pertes ils subissent du fait de leur négligence.
Pour cela, nous aurons besoin du concours de nos amis et nous les prions de nous communiquer les pièces qu'ils détiennent et qui pourraient éclairer ce sujet; le bilan de certaines sociétés de secours mutuel, par exemple.
A TRAVERS LA VIE COURANTE
Les calendriers vont faire bientôt leur appa- LeS CGlendïieTS rition. chaque maison, riche ou pauvre, aura le sien, et dans plusieurs maisons chaque chambre. Il variera suivant l'occupant. L'homme d'affaires et l'humble ménagère se contenteront d'un calendrier-réclame où quelque compagnie commerciale étalera son nom en gros caractères, tandis qu'aux jeunes, à qui la vie sourit encore, il faudra une gravure artistique, cvocatrice de beauté et de poésie.
Mais quels que soient le sujet et la couleur du calendrier, un trait commun doit marquer tous ceux qui pénétreront dans nos foyers. Ce trait c'est la physionomie française, cet ensemble de détails, d'inscriptions surtout — hommages du donateur, noms des jours et des mois, etc — qui donnent au plus simple calendrier une allure, une langue, une âme s'accordant à nos traditions.
Nous avons déjà insisté sur ce point. Nous y revenons encore. De remarquables progrès ont été faits. Le grand nombre, croyons-nous, des calendriers offerts par les marchands ou hommes d'affaires canadiens-français à leurs clients sont maintenant ou français ou bihngues. Or, qu'il fut loin d'en être ainsi, à une époque relativement récente, personne ne l'ignore. Ce n'est pas encore toutefois le triomphe complet. Et c'est pourquoi tout homme qui veut contribuer à l'obtenir doit, non seulement ne pas offrir à un client ou à un ami un calendrier aux inscriptions anglaises, mais aussi, s'il en recevait un lui-même, le renvoyer ou du moins ne pas s'en servir.
Le fïGTlÇClis Ce geste est nécessaire. Il se rattache, dans
pf If' cnfyiWieïCC ^^^^ <ics cas, à la campagne qui s'impose de remettre en relief la valeiu- commerciale du français, de ne pas permettre qu'on l'exalte coname langue diplomatique et qu'on l'écarté comme langue d'affaires. De cet ostracisme injuste n'avons-uous pas, presque tous les jours, des exemples ? La Tribune de Sherbrooke et le Journal de Waterloo signalaient encore récemment un cas typique. Dans des centres en majorité canadiens-français on tient des expositions où la langue française est complètement négligée, où les visiteurs étrangers sont portés à croire qu'ils se trouvent dans un
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milieu purement anglais, où l'impression se crée, chez nos propres compatriotes, que leur langue ne compte plus quand il s'agit d'affaires. Et de là pour ceux-ci à l'abandonner afin de réussir, de faire leur chemin dans le monde, il n'y a qu'un pas. Qu'on lise, si on veut s'en convaincre, les noms anglais — que puljlient presque chaque jour les journaux — dos nouvelles sociétés industrielles ou commerciales formées par des Canadiens-français.
Or .c'est là contre, contre cet ostracisme et contre ce préjugé, qu'il faut se rebeller, qu'il faut protester sans relâche. Nous vivons dans un pays bilingue oij, quelle que soit l'importance de la langue anglaise, la langue française ne saurait être quantité négligeable.
Lci leçon Les événements d'ailleurs sont en train de reviser,
des foitS ^^^ ^^ sujet, bien des procès sommaires. Si l'on eût dit, par exemple, il y a un an, à de jeimes sténographes canadiennes que leur connaissance du français leur vaudrait d'être choisies pour occuper une position de confiance aux États-Unis et y gagner de hauts salaires, plus d'une incrédule n'amait-elle pas souri? Et cependant tel est bien le fait qui s'est produit récemment.
Il est bon qu'im acte de cette nature n'ait paS passé inaperçu. Il fera tomber d'ineptes préjugés et il amènera peut-être quelques commissions scolaires anglaises, désireuses d'assurer à lem-s élèves un avenir lucratif, à imiter celle de Westmount qui vient d'établir dans ses écoles un enseignement sérieux du français.
Lq, note Avons-nous besoin d'ajouter que les événements
t)OniifLCClle ^^oi^sacrent aussi de plus en plus la valeur diplomatique de la langue française ? C'est en français que le Souverain Pontife \T[ent d'envoj^er sa note sur la paix non seulement à la France, mais encore à toutes les nations, à l'.^Uemagne, à l'Angleterre, à l'Autriche, à la Turquie, à la Russie. Que les Prussiens de l'Allemagne s'en soient quelque peu offusqués, il fallait s'y attendre; mais Benoît XV connaissait trop les usages de la diplomatie pour se laisser arrêter par ces protestations prévues.
Le iitflbïe de Plût au ciel que nos gouvernants eussent
la Confédération ^^ "^^'^^ ^^^'^ '^^ ^^""'^ ^^ ^^ ^^ j^*'*^^ '
Ils auraient dédaigné, eux aussi, les cris des Prussiens. . . de l'Ontario et nous auraient donné, à l'occasion du cinquantième anniversaire de la Confédération, un timbre bilingue. Ils
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se sont bien gard(?s de le faire. Tant pis pour eux ! La langue française qu'ils s'acharnent à blesser n'en mourra pas. Ils auront passé depuis longtemps, eux et leur postérité, que ses claires syllabes retentiront encore, jeunes et vengeresses, redisant aux générations les traitements infâmes que ces petits tyrans lui firent subir. Leurs injustices n'auront contribué qu'à nous y attacher davantage, qu'à l'immortaliser sur les lè\Tes canadiennes.
Pierre IIomier.