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LA FONTAINE ET LE FRANÇAIS

Un ami, relisant au bas du portrait de La Fontaine publié dans le dernier Almanach de la Langue française, la phrase fameuse:" . . .Quand même la connaissance de la langue anglaise me serait aussi familière que celle de la langue française, je n'en ferais pas moins mon premier discours dans la langue de mes compatriotes canadiens français, ne fût-ce que pour protester solennellement contre cette cruelle injustice de l'Acte d'Union qui tend à proscrire la langue maternelle d'une moitié de la population du Canada," nous écrivait: "Cela est fort beau, et je voudrais que tout le monde sût ces paroles par cœur, mais je serais curieux de connaître le cas que La Fontaine faisait de sa langue dans les relations ordinaires de la vie."

Nous avons transmis la question à M. Montarville Boucher de la Bruère, l'archiviste qui vient de revoir toute la correspondance de La Fontaine et qui a donné à la Revue Canadienne de si intéressants articles. M. Boucher de la Bruère a répohdu:

L'examen des manuscrits de Louis-Hippolj'te La Fontaine démontre

qu'U a toujours eu, à un très haut degré, cette fierté patriotique: le

respect de sa langue dans ses relations publiques aussi bien que privées.

Quelques précisions répondront amplement, croyons-nous, à la

question posée par V Action française.

Lors de l'insurrection de 1837 La Fontaine représentait le comté de Terrebonne à la législature du Bas-Canada. Au milieu de novembre lord Gosford décrétait l'arrestation mami militari des chefs canadiens, dont vingt-six étaient accusés du crime de haute trahison. La Fontaine, "appréciant tous les faits et toutes les circonstances", crut de son devoir d'intervenir auprès de Gosford pour l'engager à convoquer d'urgence la légi.slature. Pour lui c'était le seul moj-en efficace de maintenir la paix dans le pays, d'afïaiblir l'indignation intense soulevée chez le

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peuple par le décret d'arrestation de ses représentants. — Cette intervention, en date du 19 novembre, c'est-à-dire, antérieure à la fusillade inattendue de Saint-Denis (23 novembre), à celles de Saint-Charles (25 novembre) et de Saint-Eustache (14 décembre), prit la forme d'une lettre motivée à l'adresse du gouverneur. Elle est rédigée en langue française aussi bien que les autres documents écrits échangés entre LaFontaine et les autorités de l'époque sur le même sujet. ^

Aj'ant échoué dans son intervention auprès du gouverneur, La Fontaine tourna les yeux vers la métropole et prit la route de Londres. Il y arriva au milieu de janvier pour apprendre que lord Gosford avait été rappelé par dépêche et que la reine, afin de calmer les esprits et de ramener la confiance chez ses sujets d'outre-mer, avait décidé de nommer lord Durham gouverneur et commissaire-général avec des pouvoirs fort étendus. — Cela rendait la présence de La Fontaine à Londres d'une importance secondaire. 11 en profita pour se rendre à Paris, et c'est de là qu'il se mit à renseigner lord Durham sur l'état du pajs qu'il était chargé de pacifier et à corriger les fausses impressions. que le nouveau gouverneur aurait pu recevoir des derniers événements. Comme La Fontaine ne pouvait songer à faire tout cela directement, il dut se servir d'intermédiaires bien en cour, entre autres de Sir Edward ElHce, seigneur de Beauharnois, qui connaissait le Canada pour y avoir séjourné quelques années auparavant, et de Joseph Hume, député aux Communes anglaises, très sympathiques l'un et l'autre à la cause des Canadiens- Français. Les lettres de La Fontaine à Ellice et à Hume, retrouvées plus tard dans les papiers de Durham, sont de rédaction française. Elles constituent un exposé concis et exact des causes immédiates de la tourmente de 1837, une exphcation lumineuse de la conduite de l'Assemblée Législative durant la grande crise politique, et une revendication énergique des droits de nos compatriotes à participer au gouvernement

de leur propre pays.

Pendant son absence en Europe la nouvelle parvint à LaFontaine qu'un mandat d'arrestation avait été émis contre lui à Montréal. Il

^Les lettres et mémoires de La Fontaine, mentionnés ici et ceux qui le seront par la suite, ont été publiés pour la première fois dans la Revue Canadienne, hvraisons de janvier, février, avril, juin, novembre et décembre 1916.

décida de revenir sur le champ et n'attendit pas même d'être arrivé sur le sol canadien pour réclamer d'être arrêté pour le crime de haute trahison, s'il y avait lieu. Le 11 juin il écrivait de New- York à l'honorable Dominique Daly, le seul membre qu'il connût du nouvel exécutif, pour lui dire "que loin de fuir le cours ordinaire de la justice, il en réclamait, au contraire, et avec plaisir, l'application la plus étendue, quel qu'en puisse être le résultat", ajoutant (toujours en langue française): "Je ne répudie aucune' de mes actions ou opinions poHtiques, soit en Parlement ou ailleurs." La Fontaine rentra à Montréal, et il ne fut pas inquiété.

Lord Durham était arrivé à Québec le 29 mai. Depuis sept mois des centaines de patriotes languissaient dans les prisons, privés du droit de voir leurs familles, leurs amis, de leur écrire, et même de communiquer avec leurs avocats, attendant patiemment que l'on décidât de leur sort. La Fontaine tenta de briser cette consigne sévère; il y réussit. Il avait déjà recommandé ime amnistie générale qui fut accordée ultérieurement. Et ce n'est pas dans la langue de Shakespeare que La Fontaine communiqua avec Durham et ses nombreux secrétaires pour plaider victorieusement la cause de ses concitoyens malheureux.

Au commencement de novembre Sir John Colborne succédait à Durham (qui retournait à Londres), au moment même où Robert Nelson tentait un nouveau soulèvement dans le sud du district de Montréal. A la première nouvelle de cette tentative, les principaux citoyens de la ville de Montréal furent indistinctement arrêtés et logés en prison. On voulait terroriser ceux qui auraient pu sympathiser avec la nouvelle insurrection. La Fontaine était tout désigné pour être l'une des premières victimes des autorités ombrageuses d'alors. De fait, son nom apparaît en tête de la liste des personnes mentionnées dans le premier mandat d'incarcération lancé et exécuté le 4 novemijre 1838. La Fontaine, voulant savoir pourquoi on l'a interné, écrit une première lettre au procureur général Ogden qui ne répond pas, puis, dans une seconde lettre, superbe de courage et de dignité, somme personnellement Colborne de lui dire comment il se fait que "sous son gouvernement si vanté, lui et la plupart de ses compagnons de geôle, ont été emprisonnés comme des animaux errants dans les rues, résultat de la carte blanche donnée au premier venu d'arrêter qui bon lui semblait." "La

force physique m'a traîné dans vos prisons, ajoute-t-il; mais que peutelle, d'une manière durable, contre la force morale de l'innocence, en présence de ce tribunal qui fait tôt ou tard une égale justice et des gouverneurs et des gouvernés ?" La réponse de Colborne à cet appel ému de l'innocent qui se sait injustement persécuté et fort de son droit, fut d'imposer à La Fontaine l'humiliante nécessité d'avoir à subir un interrogatoire de la part de quatre de ses confrères de langue anglaise au barreau de Montréal, commissaires choisis par le gouverneur pour examiner la nature des charges portées contre les détenus poUtiques. — Les lettres à Ogden et à Colborne, le précis de la conversation avec les délégués du gouverneur et la réponse de La Fontaine à leur prétention de vouloir l'interroger, tout cela est encore de rédaction française.

Moins de quatre ans plus tard, (le 13 septembre 1842), le prisonnier de Colborne était appelé à la tête de l'administration de l'Ontario et du Québec, c'est-à-dire, à la gouverne des Canadas-Unis. Ce jour-là, — jour anniversaire de la bataille des plaines d'Abraham — un Canadien- Français obtenait l'octroi définitif des libertés britanniques qui devaient s'étendre plus tard à toutes les autres colonies anglaises aujourd'hui dites autonomes, le pays saluait pour la première fois l'avènement d'un exécutif responsable au peuple, et enfin le gouverneur (sir Charles Bagot) se renfermait dans son rôle de vice-roi constitutionnel. — Ce même jour La Fontaine prenait la parole en Chambre et, comme il s'expliquait en français, un des députés du Haut-Canada le pria de s'exprimer en anglais, ce qui lui valut la fière réponse que l'on sait. Dans l'esprit de ses auteurs, l'Union impliquait nettement la suppression de la langue et de l'influence française dans le gouvernement du Canada. Mais La Fontaine, dans cette terre mouvementée, — où l'on aurait voulu faire germer un grain empoisonné — , sut jeter par son courage, sa ténacité et sa vaillance, une semence d'une fécondité bienfaisante. Bientôt Londres reconnaissait notre droit à parler la langue française dans le parlement de notre pays.

Le changement d'administration en 1842 nécessita plusieurs entrevues préliminaires entre La Fontaine et Bagot. Toutes les réponses de La Fontaine aux invitations du gouverneur sont rédigées en français, alors que les invitations elles-mêmes sont en anglais.

Il ne faudrait pas conclure de tout ceci que La Fontaine ne savait pas ou n'utiUsait pas la langue anglaise dans sa correspondance. Nous

avons sous les 3^eux plusieurs de ses lettres à son collègue et collaborateur si justement estimé, Robert Baldwin. Elles prouvent que La Fontaine écrivait bien l'anglais, mais il ne se servait de cette langue que pour ceux qui ne comprenaient pas la langue française.

Rappelons, pour terminer, un fait moins bien connu et qui jette un jour intéressant sur les relations personnelles de La Fontaine et de Baldwin.

Baldwin, dans une de ses lettres à La Fontaine, lui posait cette question: "Which is considered your best collège in Loiver-Canadaf I must either send Wilcocks to France or try Mm, for one winter at least in one of your collèges beiow. I must nol expose Mm to the misérable embarrassment that I labour under myself from a want of French."

La réponse de La Fontaine, nous ne la connaissons pas, mais elle dut être suffisamment éloquente puisque, en 1844 et en 1845, Baldwin avait ses deux fils au lieu d'un seul au petit Séminaire de Québec, et ses deux filles au couvent des Dames Ursulines de la même ville.

MONTARVILLE BoUCHER DE LA BhUERE

TRIBUNE DE NOS LECTEURS

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