UN DISCOURS DE MGR L'ARCHEVEQUE DE SA IX T-BOXIFA CE
Mgr rarchevèque de Saint-Boniface assistant, il y a quelques semaines, à une séance donnée au profit de l'Association canadiennefrançaise d'Éducation du Manitoba, y a prononcé un discours plein de sens, dont la Liberté du 2" mai 1917 nous a apporté un résumé évidemment fidèle. Nous croyons devoir consigner ici ce résumé:
Chers jeunes gens,
Je n"ai pas fondé l'œuvre de l'Association d'Education. C'est l'oeuvre de vos pères et de vos frères; il convenait qu'il en fût ainsi.
J'y ai mon cœur, parce que c'est pour la défense du droit des parents contre les empiétements de l'État qui se fait maître d'école, que l'Association existe; à titre de citoyen je dois être désireux de promouvoir les droits de chacun, et comme évêque j'y suis doublement tenu.
Je suis heureux de voir la jeunesse montrer de l'intérêt à cette association; j'apprécie bien plus les actes que les paroles; ceux qui parlent sont nombreux, ceux qui agissent, bien plus rares. Vous avez voulu être du nombre des agi-ssants; so3"ez-en félicités.
Vous offrez à l'As-sociation d'Éducation le produit de cette séance; c'est faire acte doublement intelligent. C'est d'abord comprendre que les meilleures œuvres, même les œuvres patriotiques, ne se font pas sans qu'on y mette un peu d'argent; c'est comprendre en second lieu que la manie de nommer des organisations avec président, secrétaire et trésorier, en se gardant bien de pourvoir au trésor de l'association, si modeste qu'il puisse être, est le meilleur moj-en d'arriver à rien, et, par- ■ lessus le m.arché, de faire rire de soi.
158 l'action française
Vous êtes convaincus qu'un groupe national qui veut vivre doit pouvoir compter sur une légère contribution de temps et d'argent de chacun de ses membres au profit des intérêts du groupe.
Vous n'êtes pas de ceux qui disent pour calmer leur conscience: "Moi je me mêle de mes affaires. Cela, ce n'est pas mon affaire."
J'aimerais mieux plus de franchise. Ces paroles veulent dire: "Je ne veux travailler que pour mon intérêt personnel; donc, laissezmoi la paix."
Ce serait moins endormant pour la conscience, mais cela aurait le mérite d'être plus vrai. Il y atirait encore espoir de réveil; l'autre situation amène le sommeil léthargique, avant-coureur de la mort.
Vous poussez la délicatesse jusqu'à dire publiquement que je parais tenir assez fermement aux intérêts nationaux des miens. Je croirais déchoir, en n'y tenant pas, car ce serait être du nombre de ceux qui abdiquent. Un groupe national qui est chez lui, comme les Canadiensfrançais le sont dans toutes les provinces du Canada, et qui abdique, est déshonoré; je tiens à mon honneur plus qu'à tout, après le salut de mon âme.
Ce serait d'ailleurs le plus sûr moyen de perdre la considération de ceux qui nous entourent. Ils savent respecter ceux qui se tiennent debout, et s'efforcent de prendre leur place dans toutes les situations; ils marchent sur le dos de ceux qui se couchent, et cela sans aucun remords. Tenir jusqu'au bout est parfois pénible; nous devons être calmement, mais irrémédiablement décidés d'y dépenser ce que nous avons de force et d'influence.
Qu'on soit sans crainte. Cela ne nous portera jamais à user de mesquinerie envers les autres, quels qu'ils soient.
Non, il n'y aura pas de traîtres parmi vous; vous le dites, et je le crois sans peine. Pourtant, n'allez pas vous fier à vos forces naturelles pour assurer votre fidélité. Vous avez l'insigne honneur et le grand bonheur d'appartenir à l'Église catholique qui s'efforce de tenir haut et ferme le drapeau de l'enseignement chrétien, alors qu'un si grand nombre s'en vont à la dérive vers l'infidélité, et le paganisme pratique. Vous ne sauriez lui être constamment fidèles sans recourir aux moyens surnaturels de persévérance, pour vous armer d'abord contre la failjlesse de la chair, et monter ensuite plus haut.
. Un jeune homme qui n'est pas pur est une épave qui s'en va à la dérive. Aucun succès vraiment sérieux pour lui, à coup sûr. Il sacrifie son âme, il sacrifie le succès de sa vie, même ici-bas.
l'action française 159
Vous me dites de compter sur vous. J'y compte. Je tâcherai de vous être fidèle, c'est un devoir sacré pour moi. Allons ensemble aux luttes, quelles qu'elles soient, qu'il faudra livrer pour la conservation de notre foi et de notre langue dans cet Ouest canadien où nous ne sommes pas précisément traités en enfants gâtés. Si nous ne pouvons sauver tout ce qui fait l'objet de nos aspirations, ce dont nous ne désespérons pas, — nous sauverons au moins notre honneur. Ce serait déjà digne d'hommes de cœur. D'ailleurs, dans ce monde qui laisse tant à désirer, comptons que le dernier mot ne reste pas toujours à la force brutale.
Chers jeunes gens, je vous remercie et c'est du ])lus jirofond de mon cœur que je vous bénis.