‹ L'Action canadienne-françaiseChapitre 91 sur 136 · L'AUTRE DANGER · texte numérisé non relu

L'AUTRE DANGER

Bilingues, les yeux et les oreilles quotidiennement envahis par V anglais, nous éprouvons à parler français des difficultés dont un Français n'a pas idée. Nous défendons notre langue contre l'envahissement de l'autre, mais notre défense est-elle toujours victorieuse'^. Pourquoi ne pas avouer que nous n'obtenons souvent qu'un demi-succès, et pourquoi ne pas avouer aussi que c'est parce que nous ne prenons que des demi-mesures ?

Depuis une cinquantaine d'années des écrivains canadiens se sont attribué la rude tâche de rendre à notre langue la belle pureté qu'on admire à sa source et qui s'est altérée même ailleurs qu'en notre province. Ils ont scruté notre vocabulaire où ils ont trouvé, pour ne rien dire de toutes les autres fautes en isme communes à tous les gens de langue française, deux groupes de fautes spécifiquement canadiennes, que Buies dénommait anglicismes et canadianismes; ceux-ci consistant dans l'emploi de mots usités seulement en notre pays ou bien ayant ici un sens qu'ils n'ont pas ou qu'ils n'ont plus en France; ceux-là naissant de l'usage de vocables anglais dont la similitude de l'orthographe nous trompe sur leur sens différent dans l'une ou l'autre langue. Si les premiers sont toujours condamnables, les seconds sont parfois recommandables, surtout lorsqu'il s'agit de termes désignant des choses qui n'ont pas de noms en français parce qu'elles n'existent pas en France, ou encore de mots imagés jaillis du petit peuple et passés dans l'usage, ce "tyran des langues," qui les rajeunit et les renouvelle.

Certes, il était nécessaire qu'on rectifiât notre vocabulaire, et ce sarclage ne sera jamais fini, car les mauvaises

l'action française 237

herbes, comme la barbe, repoussent toujours; mais il semble que l'étude de la grammaire se soit relâchée à mesure que s'activait la recherche de la petite bête. Or, ceci ne peut pas suppléer cela. Et si utile que soit la rectification du vocabulaire, il ne faudrait pas que la chasse au mot impropre nous passionnât au point de nous empêcher de voir la tournure incorrects. C'est là l'autre danger, et le plus grand: une langue meurt plutôt de la déjormation de sa structure que de la corruption de ses mots; et l'anglicisme, que nous pourchassons dans nos vocables, fausse notre syntaxe sans que nous nous en avisions.

En France, quand on en avait le loisir, on parlait beaucoup de la crise du français. Mais ce n'est pas dans le vocabidaire qu'elle sévissait: le boulevardier qui prend son whisky and soda ou le sportsman qui joue au football ne corrompt guère le lumineux génie de la langue française; ceux qui le mettent en péril, ce sont les éducateurs qui accordent aux candidats certaines tolérances syntaxiques qui en se répandant deviennent, selon l'usage, des abus.

La crise du français, au Canada comine en France, a son origine dans le relâchement général, dans le goût du moindre effort. Elle est plus aiguë au Canada parce que l'infiltration anglaise s'allie à la nonchalance pour attaquer notre langue non seulement dans son vocabulaire, mais encore — permettezmoi de le répéter — ce qui est plus grave, dans sa syntaxe. C'est pourquoi notre parler et notre écriture doivent être l'objet de la plus étroite et de la plus constante surveillance. Ne cesso7is pas de rectifier notre vocabulaire, c'est entendu; mais reconnaissons qu'autant vaudrait aligner les mots à la vacomme-je-te-pousse si, pour avoir corrigé les termes, on se croyait dispensé de corriger les phrases.

LÉON Lorrain.

A TRAVERS LA VIE COURANTE

Dans une J^ sors d'une pharmacie de Montréal, une des priniyhdïfyiClcic *^^P^^^^ ^^ ^^ métropole. Son propriétaire est un ardent patriote. Il a déjà plus d'une initiative à son crédit en faveur de la langue française. Et cependant son commerce — il l'avoue avec peine — loin de la favoriser lui est généralement nuisible.

Lui-même m'a conduit tristement devant son comptoir et le long de ses tablettes. La plupart des produits pharmaceutiques viennent de l'Ontario ou des États-Unis. De larges pancartes les accompagnent ordinairement. Elles sont destinées à faire connaître leurs quaUtés aux acheteurs. Il faut les exposer dans le magasin. Celui-ci en est vite rempU. Et c'est ainsi que dans des pharmacies du quartier le plus français de Montréal, on se croirait — si le patron n'était là avec sa figure avenante et son parler de France — en plein milieu anglais.

IfliluCHCC En outre, sur les différents articles, le nom, les prof}pfncfû priétés, le mode d'emploi sont presque toujours indiqués uniquement en anglais. Que vous achetiez un thermomètre, des bandes de pansement, un morceau de savon, des pastilles contre le rhume ou la névralgie, une poudre dentifrice, vous introduisez à votre foyer un ennemi de la langue française. Et si l'objet demeure longtemps dans votre chambre, si la boîte ou la bouteille — leur contenu épuisé — ne sont pas jetés au rancart mais utilisés, c'est un agent constant d'anglicisation installé en permanence au sein de votre famille.

Une tCfldClfîCê Autre chose encore. Est-ce l'ambiance qui agit ? WûîhfUTfUSê ^^ contact quotidien avec des annonces et des produits anglais influe-t-il sur la mentalité des pharmaciens? On le dirait parfois. Car si celui dont je viens de visiter l'établissement reste fidèle à sa langue, plusieurs semblent au contraire l'abandonner. Ils anghcisent leur raison sociale; ils emploient du papier à prescription dont l'en-tête est anglais; ils se font faire des enseignes et des annonces où le français n'a qu'une très petite part, quand il n'en est pas totalement exclu; ils se servent de préférence du terme anglais pour désigner tel et tel produit au nom cependant bien français.

l'action française 239

Je ne voudrais pas généraliser et faire porter à toute une profession, qui a déjà donné officiellement des marques tangibles de son patriotisme, les fautes de quelques-uns. Il me paraît nécessaire cependant de signaler cette tendance afin qu'on se mette en garde contre elle et que son développement soit entravé.

DétnClTChe Quant à ce qui ne dépend pas directement des pharflécCSSQÏïC maciens, les produits par exemple qu'ils reçoivent, qu'y a-t-il à faire? Rien?... Certainement non. Il y a toujours quelque chose à faire dans ces cas, même lorsqu'ils paraissent difficiles, voire désespérés. Ceux-là seuls le sont qu'on abandonne. Et c'est précisément cet abandon qui les rend tels.

Que quelques pharmaciens aient protesté jusqu'ici sans grand succès, cela prouve simplement que leurs protestations auraient dû être appuyées, pour réussir, par l'ensemble de leurs collègues canadiens-français. Le jour où un grand nombre se décideront à demander à leurs foiu"nisseurs des étiquettes bilingues et leiu" démontreront qu'il y va de leurs propres inférêts, ils les obtiendront. Pourquoi, par exemple, l'Association pharmaceutique de la Province de Québec ,ne rédigerait-elle pas un mémoire officiel où elle exposerait courtoisement mais fermement les raisons de cette demande ? Adressé aux principaux fabricants de produits pharmaceutiques, il leur ouvrirait les yeux et produirait, nous en sommes persuadé, le résultat désiré. Aussi cet acte nous semble-t-il actuellement très opportun. Souhaitons qu'il se trouve un membre ou un officier de l'Association pour le proposer à ses collègues,

Kfl FtQIÎCC et l-'n fait m'a frappé en visitant quelques pharma- QU CoflGHCl ^^^^' Tel produit, fabriqué par des maisons de Paris et de Lj'on, et portant là des étiquettes françaises, nous est envoyé ici avec des étiquettes uniquement anglaises. Il en est ainsi d'autres produits, manufacturés ceux-là aux États-Unis, mais que j'ai remarqués en France couverts d'étiquettes françaises. Pourquoi cette différence? Parce qu'on oubhe évidemment nos origines, ou encore parce qu'on croit, à cause de notre manière d'agir, que nous les avons oubhées nous-mêmes.

Redisons-le donc pour la centième fois: Respectons nous-mêmes notre langue, en tout et partout, dans les petits détails comme dans les grandes questions, et les autres la respecteront aussi.

Pierre Homier.

UÎLE DE JERSEY

Page 1