COMMENT SE PERD UNE LANGUE
Assez souvent, depuis que le problème des langues se pose au Canada, on cite le cas de l'île de Jersey, autrefois terre normande, aujourd'hui possession de la Grande-Bretagne. Les uns la représentent comme le type du pays bilingue, les autres y trouvent au contraire un exemple de la déchéance où, tombe la langue française quand elle ne résiste pas aux eynpiétements de la langue anglaise.
Un de nos amis. Français de France, et en séjour depuis quelques années dans la principale des îles de la Manche, a bien voulu faire pour nous une étude complète de la situation. Le peu d'espace dont nous disposons ne nous permet pas de publier en entier ce travail remarquable. Nous en donnerons cependant l'essentiel, ne retranchant que quelques constatations secondaires ou quelques développements moins importants.
L' ardeur ne cache pas le déclin de la langue française. Avec la réserve que lui commandait "l'entente cordiale," il en indique les principales causes. C'est là surtout où, cette étude sera utile pour nous. Nous y retrouverons les mêmes agents de destruction qu'ici et à leurs œuvres nous les jugerons mieux.
Ceux qui des collines de la côte est de Jersey ont vu tout près d'eux se succéder les dunes, les falaises, les plages et, par les temps clairs, jusqu'aux clochers et aux maisons de la côte de France, ont peine à se croire en terre anglaise. Il semble que l'île et tout l'archipel, ^ qu'on voit facilement d'un seul coup d'œil, ne fasse qu'un avec le Cotentin tout proche.
Ce n'est pas que Jersey ait jamais été français: il a été, il est encore normand. Avant que la mer l'ait séparé du continent, ime route allait de Carteret sur la côte normande au château de Montorgueil. On n'avait qu'un pont à franchir. On peut lire encore dans les vieux manuscrits les ordres donnés pour la décoration du pont à l'occasion
1 Outre Jersey, l'archipel comprend les îles de Guernesey, Alderney, Sark, Hern, Jethon, un grand nombre d'ilôts et d'écueils. Jersey a 52,000 habitants, Guernesey 41,854, Alderney 2,561 ; les autres sont peu habitées.
d'une visite de l'évêque de Coutances. Dans la suite, Jersey releva longtemps du diocèse voisin tandis que ses seigneurs restaient vassaux des ducs de Normandie. Quand ceux-ci, devenus maîtres de l'Angleterre, perdirent leur domaine continental, l'archipel letir resta comme une relique du vieux duché. Georges V n'est ici qu'im suzerain et les îles ne font pas plus partie du royaimie d'Angleterre que le Canada ou l'Australie.
On comprend que dans ce petit Self-Dominion relativement éloigné du Mainland l'ancien parler franco-normand ait vécu des siècles. Il est aujoiu^d'hui très menacé. La langue anglaise gagne du terrain tous les jours. Je voudrais esquisser l'histoire de cette progression.
On trouve dans l'archipel des Normands qui forment le fond autochtone, puis des Anglais, des Irlandais, des Bretons, et des Français. ^ Les paysans parlent et parlaient plus encore autrefois un dialecte franco-normand qui rappelle les patois de nos provinces de l'Ouest. A côté de lui, bien entendu, le français de France avait sa place. C'est lui qu'on parlait et qu'on écrivait dans les classes plus hautes de la société.
Il se passe à Jersey ce qui se passe dans tous, les pays de langue française: certaines expressions plus ou moins correctes reviennent perpétuellement. Si l'on dit par exemple: "Je suis satisfait que la Poste est au port," cela veut dire: j'en suis assuré; non pas: j'en suis content. On vous parlera de "traverser à France" ou d'aller faire un vo3-age "es le Mainland ;" on annoncera que "la maUe est arrivée" et que "le Captain X... était en charge." On Ut souvent dans les journaux: "Jeudi la mort a pris place à St-HéUer de monsieur X. ." Au lieu de dire: essayer, on emploie le verbe auxihaire "éprouver de" ou "éprouver à." Si vous vous pressez trop de débarquer pendant l'inspection des passeports, un 'policeman vous dira correctement: "Espérez ime minute, monsieur." — RéguUèrement vous entendrez le Foreman crier: "Chaque • personne, son ticket en main" ou vous Urez sur ime pancarte quelques avis comme celui-ci: "Aucune personne commettant nuisance dans la propriété sera poursuivie." Quand un homme s'est pendu, le jury d'enquête conclut qu' "il a commis suicide." Presque partout d'ailleurs, dans ces fautes, on reconnaît l'influence de l'anglais. C'est en . eiïet cette langue, française dans sa forme littéraire ou dans sa forme normande, qui a lentement reculé devant l'anglais.
1 D'après le recensement de 1901 la population Je Jersey était aLosi répartie : natifs 38,189 ; anglais, 7,065; français, 6,011 ; autres étrangers, 275.
Les causes de ce mouvement sont multiples: les unes sont des circonstances historiques favorables à l'anglais, les autres se rattachent à la faiblesse du franco-normand.
Pendant tout le moj'en âge, les îles restèrent en relations fréquentes avec les ports voisins de Normandie. La Réforme marqua une première étape dans la conquête de l'anglais. Des presbytériens, remplacés par les AngUcans sous Jacques 1er, prirent possession des églises paroissiales de Jersey et de Gucmesey. Les prédicants venaient d'Angleterre; ils commencèrent à apprendre aux franco-normands la langue du "Book of Common Prayer." D'autres missionnaires parurent au ISème siècle: les Weslej-ens. Leur .succès, rapide à Guernesej', fut laborieux à Jersey: dans les deux îles d'ailleurs il fut profond, si bien qu'aujourd'hui les Wesleyens possèdent ici la majorité des égUses "non conformists."
Après l'influence des prédicateurs de la Réforme, celle des troupes royales. Non seulement leur présence a conduit les gens du paj-s à apprendre l'anglais, mais nombre d'officiers ont choisi Jersey pour y prendre leur retraite et ont contribué pour leur part à l'immigration bourgeoise.
Beaucoup d'Anglais, en effet, anciens magistrats, anciens officiers, anciens commerçants ou simples touristes que le hasard des affaires ou d'une villégiature avait fait passer par Jersej-, sont venus s'y fixer définitivement au cours du siècle dernier. Ils ont constitué une sorte d'aristocratie locale qui s'est tantôt juxtaposée, tantôt mélangée à l'ancienne. Dans ce frottement, l'élément anglais n'a pas tardé à l'emporter et beaucoup de vieilles familles normandes se sont "anglaisées." A cette immigration bourgeoise se rattache le tourisme. C'est à cause des excursionnistes et des baigneurs que se sont ouverts hôtels et boutiques dans les quartiers commerçants.
Mais le meilleur auxiliaire de l'influence anglaise est, sans contredit, le commerce. Un temps, les Jersiais ont essaj-é de se suffire et ils ont goûté au 17ème et au ISème siècles des jours de sérieuse pauvreté. Après avoir tenté de faire de leur île un grand verger, après s'être adonnés non sans succès à l'industrie du tricot, les gens de cette île crurent im moment que leur avenir était dans la grande pêche. Mais ils ne tardèrent pas à comprendre, avec leur savoir-faire de Normands, que les relations avec l'Angleterre leur seraient plus profitaljles. Ils ne trouvaient pas dans leur sol de quoi suffire à toutes leurs commodités, mais ils pouvaient demander à l'Angleterre de la viande, du charbon, des
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céréales et lui vendre en échange des produits spéciaux que leur terre consentait à livrer avec une fécondité surprenante.
Si l'anglais a progressé, grâce aux prédicants, aux garnisons, à sa colonie anglaise, au tourisme et au commerce, son succès est bien un peu imputable aussi aux conditions très défavorables oii se trouvait le dialecte normand.
La langue n'a pas beaucoup de littérature; surtout on l'écrit très peu. Aussi est-elle mal fixée. Le Guernesiais possède un dictionnaire. Jersey attend le sien. La "Société Jersiaise" en prépare un depuis plusieurs années, mais le travail n'est pas petit: il faut dégager le vieil idiome de toute une gangue de gallicismes et d'anglicismes qui le faussent et le font varier sans cesse.
Ainsi corrompue, mal parlée, la langue des ancêtres qu'avait employée dans son enfance le grand poète Robert Wace fait honte aux garçons de ferme d'aujourd'hui. Parlez-leur en patois, ils vous répondront dans un anglais souvent sans élégance et même sans correction, mais ce sera de l'anglais et c'est beaucoup pour l'amour-propre.
Une dernière cause de faiblesse qui vaut aussi bien pour le français que pour le normand, c'est la diminution de ce dernier élément dans la population.
Les recensements de 1891, 1901, 1911 indiquent d'une façon générale une diminution de la population dans l'île. Or deux faits sont certains: il y a une certaine augmentation de population par immigration et surtout la mortalité est très faible. La diminution ne peut donc tenir qu'à ime nataUté très basse ou à une émigration. M. Vallaux, dans son ouvi'age si documenté et si intéressant sur les îles, donne les deux raisons comme vraies. Il ajoute que ce sont surtout les franconormands qui émigrent. Telle est, dans ses grandes Hgnes, l'histoire de l'avance anglaise dans les îles. Il reste à conclure en indiquant la situation actuelle du français.
A Jersey comme à Guernesey, la capitale est le principal foj'er de l'influence anglaise. Noms de rues, enseignes de magasins, horaires de trains ou de bateaux, réclames, tout est anglais: on pourrait se croire à Ramsgate ou à Hastrngs, si fréquemment n'apparaissaient, au-dessus des boutiques ou siu* les affiches, des noms un peu dépaysés devant leur 's possessif anglais et tels qu'on on trouve partout au vieux pays, outre- Manche: Voisin, Renouf, Grandin, Laurens, de Gruchy, Vincent, etc.
La plupart des employés ne parlent bien que l'anglais. On arrive pourtant le plus souvent à s'exprimer en français avec l'un ou l'autre
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d'entre eux. Sur quatre-vingt-cinq sociétés ou établissements de bienfaisance, de littérature, ou de sports, je compte soixante-six titres et dénominations anglaises. Toutes les compagnies d'assurances et toutes les banques représentées à Jersey sont anglaises. Toutes les compagnies de navigation le sont aussi. Une seule compagnie française faisait autrefois le service entre Gorey et Carteret. Le service a été supprimé pendant la guerre. Le service principal (Jersey à Saint-Malo et Granville) a toujours été assuré par le "South-Western Railway." Les efforts tentes il y a quelques années pour établir des relations commerciales plus fréquentes entre Granville et Jersey n'ont pu aboutir. L'immense majorité des vapeurs qui accostent les quais de Saint-Hélier est anglaise. Sur quarante-quatre médecins, l'île n'en a que trois ou quatre d'origine française. Sur vingt-deux pharmaciens la proportion de noms français et surtout jersiais est plus juste et j'en compte de dix à douze. Les contrats de commerce se font dans l'une ou l'autre langue: en fait l'anglais est presque seul employé.
Il existe à Jersey douze paroisses. Chacune d'elles possède une éghse, la Parish Church. Les douze églises paroissiales appartiennent à l'EgHse d'Angleterre; en dehors d'elles, treize églises angUcanes et une cinquantaine de "non-conformists," chapelles, ou simples salles de réunion se partagent la population.
Les cathoUques ont trois églises principales: à Saint-Hélier, à Saint- Pierre et à Saint-Martin, et cinq chapelles de secours: à Granville, Gorey, Saint- Aubin, Saint- Jean et Saint-Omer. Avant la guerre elles étaient desservies par douze Pères Oblats. Là comme aillem-s des vides se sont faits, momentanément comblés par le redoublement de zèle de ceux qui sont restés. La question de la langue n'est pas sans importance au point de vue religieux: l'oubli de la langue maternelle entraîne vite nos pauvres Bretons vers les temples et par le fait à la perte de la foi. La liste des éghscs catholiques serait incomplète si nous ne nommions pas la chapelle irlandaise où les cathohques de langue anglaise peuvent remplir leurs devoirs religieux.
La presse de Jersey comprend deux journaux anglais quotidiens: le Morning News et VEvening Post, deux hebdomadaires illustrés anglais: le Jersey Weekly Post et V Illustraled Weekly. La direction du Morning News fait paraître un journal français bihebdomadaire, La Chronique de Jersey. lien eyisie un second: la, Nouvelle Chronique de Jersey. lies deux journaux n'ont que des abonnés, environ 4000. Quelques mots sur la Chronique de Jersey sont indispensables dans une étude sur le
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français des îles. Le journal a quatre pages. Il est composé à peu près ainsi: en première page, des extraits de journaux français et un roman d'un de nos auteurs contemporains les plus connus. C'est ainsi que dernièrement la Chronique a publié Pécheurs d'Islande. La seconde page donne un résumé des communiqués parus les jours précédents. Une partie de la troisième page est occupée par les nouvelles locales, grandes ou petites. Le reste et la quatrième toute entière est pris par les annonces commerciales de nature à intéresser les agriculteurs: les noms, généalogies et prix des taureaux à vendre y tiennent une large place. Chaque semaine une des colonnes de la seconde page contient un article en patois sur quelque événement local récent. Une fois sur deux, c'est un article français qui occupe cette place. Le français du joiu-nal est varié. Il est fortement teinté d'anglicismes dans plusieurs de ses articles.
La question la plus grave pour l'avenir du français est celle des écoles. La législation jersiaise a subi sur ce point une évolution récente. D'un mot: Jersey est passé du régime des écoles libres, non obligatoires, payantes et subventionnées, à celui des "écoles publiques élémentaires" gratuites et appartenant à l'État.
Dans le régime des subventions, le français était considéré comme un enseignement à part. Il recevait une subvention particulière. Une heure de français par jour était obhgatoire. Il a jadis existé des écoles presque entièrement françaises. L'obligation imposée aux maîtres d'être sujets britanniques les a empêchées de durer. La loi de 1912 a prévu la possibilité d'avoir des m.aîtres français, si cela était absolument nécessaire pour l'enseignement du français (art. 14).
Le français reste la langue officielle de Jersey. C'est le français qu'on parle encore à la cour. On ne parle plus guère que l'anglais aux États*: un député seulement reste attaché à l'usage de naguère; la plupart des persoimages influents de l'île parlent couramment les deux langues, mais se sentent plus à leur aise avec l'anglais.
Avouons, pour conclure, que si le français n'a pas tenu à Jersey, cela est dû en partie à un manque de wai vouloir chez ceux dont il était la langue. Il y a bien eu quelques résistances vers 1898, quand on a introduit l'anglais aux États, mais rien de ce "cran" que vous avez là-bas. Plusieurs même ont apporté une certaine coquetterie, une sorte de snobisme à adopter la langue et les mœurs d'outre-Manche.