CROCHETER
Une Française de mes amies, me dit qu'il faut traduire par le verbe crocheter l'action de faire de la dentelle au crochet. Or, j'ai consulté les dictionnaires Larousse et Guérin et n'y ai découvert qu'un seul genre de verbe crocheter et c'est crocheter. . . une serrure !
Qui croire ? Que dire ?
Vous m'obligeriez beaucoup en me donnant quelques informations à ce sujet. — Abonnée.
JOURNAUX, LIVRES ET REVUES
SILHOUETTES CANADIENNES {Mademoiselle Laure Conan)
C'est monsieur Paul Boiu"get qui a écrit dans les Essais de psychologie contemporaiyie: "Seul le fait de se passionner pour un ordre de connaissances (les sciences historiques) est un indice de préoccupations très particuUères, et, à travers les steppes démesurées des siècles morts, le soin que le chercheur a pris de planter sa tente à telle ou telle place, est un second indice où se révêle souvent le plus intime secret d'ime âme."
Il faut lire toute cette étude sur Renan pour comprendre la pensée du critique. Et elle veut dire, si je ne me trompe, que non seulement la pcrsonnahté de l'historien transparaît malgré lui dans l'impersonnahté de son œuvre, mais que les formes particulières de la sensibilité prédestinent au choix de tel ou tel sujet. Aucune forme du hasard ne conduit l'amateur du passé vers tel point de l'immense cimetière. Il y a des affinités électives entre cet ouvreur de tombes et les morts qu'il choisit de ressusciter.
Mademoiselle Laure Conan a écrit autrefois, dans sa première jeunesse, Angéline de Montbrun, petit roman d'analyse qui exalte la
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beauté des renoncements intimes, la grandeur des petites vies transfigurées par le sacrifice. Plus tard, elle est revenue avec un titre qui, à lui seul, évoque l'indissoluble lien de l'action et de la souffrance: A l'œuvre et à l'épreuve. Mais surtout elle a écrit L'Oublié, l'œuvre de sa maturité où se sont affirmés le plus parfaitement sa philosophie de la vie et son tempérament littéraire. L'Oublié pourrait être le titre général de toute cette œuvre féminine, et si, à cette œuvre, il me fallait donner une épigraphe, j'écrirais à la première page blanche cette sentence caractéristique encore du même écrivain: "Défricher, labourer, semer, c'est la noblesse de la main de l'homme. C'est presque aussi beau que de porter le drapeau." L'auteur de L'Oublié va si haut dans son admiration du geste des humbles, qu'à la question de l'ancien concours: "Quel est le plus grand fait de l'histoire du Canada?" Je me persuade qu'elle eût répondu comme IMadeleine: "Le geste de Louis Hébert jetant le blé en terre."
Le jour donc où Mademoiselle Laure Conan devait se mettre à faire de l'histoire, on pouvait être assuré qu'elle se ferait l'historien des humbles. Feuilletez ces Silhouettes canadiennes; regardez ces profils qu'elle fait passer devant vous: Louis Hébert, la Mère Saint-Joseph, Jeanne Mance, Marguerite Bourgeoj-s, Pierre Boucher, Jeanne Le Ber, PhiUppe Gaultier de Comporté, la Mère Catherine-Auréhe, Nos premières éducatrices.
. . . En toute cette galerie, aucun de ces noms consacrés qui appartiennent à la grande histoire; tous, sauf deux ou trois que des mains pieuses en ont tirés, se dérobent dans la grisaille historique où s'agitent confusément les héros anom-mes. Mademoiselle Conan entend autrement la justice ; elle va chercher les oubhés dans leur effacement, puis, avec art et piété, les ramène vers des cadres glorieux qui leur font des nimbes.
C'est par sa puissance d'évocation que vaut avant tout le talent de l'historien. La collection des documents, leur critique, leur classement ne sont là que des travaux de manœu\Te. Voudrais-je emprunter le langage de la scolastique que j'appellerais cet état des matériaux, la matière -première de Thistoire; la forme, le principe de vie et de beauté procède de l'esprit de l'historien. C'est lui, le créateiu-, lui qui de son souffle soulève la poussière des choses éteintes et ouvre les tombeaux pour dresser les morts dans leurs attitudes de vivants. Deux méthodes bien distinctes peuvent préparer ces résurrections ; les uns coUigent patiemment tous les vieux textes, toute la poussière historique, et, par la profusion des documents, par leur valeur évocatrice, réussissent à
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donner la suggestion du passé. Ces longs efforts de paperassiers rappellent les patientes reconstructions d'un Cuvier. Un autre procédé, plus sobre dans l'exécution, fait la part plus large au talent. Non moins minutieux dans l'investigation, l'historien se souvient que tout art suppose un choix et un ordre, et qu'une résurrection n'est pas un rassemblement de poussières infinies. Des grands morts il n'exhibe que les grands ossements, ceux qui, mieux qu'un squelette entier, évoquent la puissance et la grandeur des disparus. Son effort va plutôt à l'évocation de la vie, à l'ordonnance harmonieuse des enchaînements historiques, à la reprise sur un théâtre scrupuleusement reconstruit, des gestes, des paroles et des actions d'autrefois.
L'auteur des Silhouettes canadiennes appartient plutôt à cette dernière école. Son art est fait d'atticisme, de sobriété et de discrétion. Elle n'a pas voulu, en dessinant ces figures de notre histoire, multiplier les traits réahstes, compter toutes les rides et tous les cils; elle n'a copié que les traits saillants, ceux qui révèlent le grand air de la race. Elle s'arrête aux paroles de choix qui rendent le son de toute l'âme, aux attitudes qui caractérisent une existence. Voyez, par exemple, comme sa petite étude sur Jeanne Le Ber nous dispense abondamment de tel gros bouquin déjà oublié et trop chargé d'éléments parasites. Et cependant quelle impression de vie nous renvoie la succession des Silhouettes canadiennes !
Cette impression serait-elle augmentée par l'art de la romancière ici peut-être trop peu séparé du talent de l'historien? Mademoiselle Conan apphque aux choses de l'histoire ses investigations et ses intuitions psychologiques. Là où s'arrête le document, elle se plaît à pousser plus outre pour deviner et compléter; la reproduction des gestes ou des mouvements ne lui suffit pas; elle veut pénétrer la vie intérieure des disparus; il lui plaît de chercher dans les cerveaux glacés et dans les cœurs éteints les mystères de l'âme, le jeu des pensées et des émotions. Elle intervient elle-même de sa personnalité; elle mêle ses émotions à celles de ses personnages. Et voilà comment nous sentons quelquefois la page vibrer d'un lyrisme désavoué peut-être par la grande histoire mais supporté assez bien par la simple biographie.
Mademoiselle Laure Conan a dédié son nouveau livre: Aux Écoliers canadiens-français de l'Ontario. Sachons-lui gré de ne s'être pas méprise sur l'opportunité de ses leçons d'histoire. Elle s'est vu décerner un jour, par un de ses critiques, le beau nom de professeur d'énergie. Et ce titre lui fut accordé non pas seulement pour les hautes exhortations morales de son œuvre noblement pure et parfaitement distinguée,
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mais parce que cette femme-écrivain rappelle incessamment à notre légèreté la fécondité souveraine des petits artisans, la valeur constructive des efforts ignorés. Soyons-en sûrs, une autre poussée que celle de son tempérament littéraire l'a déterminée à l'évocation de tous ces humbles de l'histoire canadienne. Elle est convaincue, et elle n'est pas éloignée de l'affirmer à chaque page de son nouveau volume, que ces hommes et ces femmes comptent parmi les plus actifs ou\Tiers du passé: "Monsieur, il n'y a rien sur terre de plus grand que le travail obscur, que le travail ingrat..." dit à Champlain le Père Jamay. Pendant que d'autres traçaient les grandes lignes de l'édifice et donnaient l'impulsion de haut, ceux-là, par petits à-coup patients, par des reprises héroïques, ont construit la patrie.
Le livre s'ouvre par un chapitre qu'il faudrait peut-être intituler: La tentation de Champlain; composition quelque peu fantaisiste oîi vient s'exprimer le doute du fondateur en l'utilité de son sacrifice, en la durée de son œuvre. "C'est un conflit toujours renaissant d'intérêts personnels. . . un amas de petitesses écrase l'œuvre de ma vie. . . C'est aux rêves accomplis qu'il faut moiu-ir," a laissé tomber de ses lèvres le père de la Xouvelle-France. Oui, voilà bien le doute- angoissant et les difficultés de la tâche surhumaine. Mais tout de suite. Mademoiselle Conan fait défiler la série de ses chapitres oîi l'on apprend par quels petits ou\Tiers, lentement, jour par jour, s'est édifiée la Nouvelle- France. Cette disposition du volume, n'en doutons pas, répond à un dessein. L'auteur a voulu nous dire la toute-puissance des petits dévouements qui s'additionnent et se multiplient, surtout, si, à leur effort, s'ajoute la collaboration divine. Quelle leçon plus opportune pour ces petits écoliers de l'Ontario qui, de leur faiblesse et de leurs prières, défendent contre la force barbare le patrimoine de la culture française ! Quel réconfort pour nous tous, qui, dans la crise affreuse où le doute de Champlain nous assaille, implorons la collaboration de Dieu et n'avons plus d'espoir qu'aux petites actions constructives !
Lionel Groulx, ptre.