NATIONALISME, DÉTERMINISME
1. Pourquoi je publie ce livre. — Je n'avais jamais soupçonné qu'aucun travail de lettres me donnerait la répugnance que je dois surmonter pour rassembler les feuillets de ce livre. Je crains qu'on ne la constate, car je ne me suis pas décidé à récrire, à resserrer et à fondre ces pages improvisées chaque jour aux feux de Tévénement. Il vaut mieux que je coure
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à des travaux qui m'appellent, m'appellent et m'enivrent par avance. D'ailleurs elle est séchée dans tous les encriers de France, l'encre qui me servit à tracer quelques scènes principales de ce livre.
Avec quel enthousiasme, comme on chante la Marseillaise, non pour les paroles certes, mais pour la masse d'émotions qu'elle soulève dans notre subconscient, je détaillais sans me lasser le terrible psaume nationaliste I « Doublons et redoublons I disais-je. Dreyfus, Panama, Dreyfus ! Nous avons combattu deux fois. Nous avons lancé la francisque à deux tranchants. » Oui, comme nos pères de la légende, pour s'entraîner, entonnaient le bardit a Pharamond ! Pharamond! jd je répandais la double complainte : « Dreyfus et Panama. »
Chacun des articles que réunit ce volume fut l'expression spontanée et minutieusement exacte des mouvements de mon âme. J'ai vécu, et je ne voudrais point avoir vécu autrement. Mais tout de même j'aurais été infiniment plus calme, si j'avais distingué que ce tumulte se résoudrait dans une tactique parlementaire chélive et stérile. Je n'aurais pas cru utile de susciter tant de bons Français, si j'avais distingué qu'ils tourneraient en simples antiministériels.
Bons Français, je ne m'en dédis pas, mais bons à quoi?
Nous avons trouvé dans Rennes notre champ de bataille ; il n'y manquait que des soldats. Parlons net : des généraux. Parlons plus net : un général.
SCÈNES ET DOGTRIffES DU I«ATIONALISMB 131*
Assurément, je ne regrette point le rang où je m'étais placé, à Reuilly, comme à Rennes. C*était le premier, le plus exposé, mais d'où l'on voit les gestes avant que les obscurcisse la poussière qu'ils soulèvent, a Celle de mes vera tus que vous appelez ma vertu politique et a que j'aimerais mieux que vous eussiez appea léemon dévouement à ma patrie, doux nom a qui me charme toujours, ne m'a pas trop bien a récompensé, » écrivait Milton. Quant à moi, tout au contraire, j'ai été comblé de bénéfices. Outre que j'ai vu des histoires passionnantes, l'histoire et les passions dupasse me sont devenues plus intelligibles.
Dans son orgueil où je distingue mal si je vois un candidat à la paralysie générale ou bien un rude pédant infatué de sa culture supérieure (i), Nietsche a osé écrire que les hommes politiques sont des querelleurs à qui nous fournissons leurs arguments, des inférieurs que nous vêtons de nos livrées pour leur donner une raison d'être, des gladiateurs affamés de se battre et à qui nos doctrines, qu'ils déforment aussitôt, apportent tant bien que mal un prétexte.
Ce n'est pas juste (2). A mon avis, la grande
(i) Notons toutefois que le jeune Renan,, si nuancé et souple par la suite, eut de ces manières impolies dans V Avenir de la Science,
(2) Une note plus sage me semble donnée dans un autre paragraphe du même Nietzsche :
Apprbmdrb la solitude. — Oh ! pauvres hères, tous qui habitez les grandes villes de la politique mondiale, jeunes hommes très doués, martyrisés par la vanité, vous considérez que c*est. votre devoir do dire votre mot dans tous les événements (car il se passe toujours quelque
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objection contre les hommes politiques se réduit à ceci qu'on n'est point assuré que leurs affirmations soient loyales, c'est-à-dire qu'on doute toujours qu'elles soient l'expression complète de leurs méditations. Quant à nier qu'ils méditent, en yérité, ce serait excessif. Au reste, pour clore cet inutile débat, tenons-nous donc & la belle image, à la généreuse solution de Lamartine (1) :
Ainsi quand le navire aux épaisses murailles, Qui porte un peuple entier bercé dans ses entrailles, Sillonne au point du jour rocéan sans chemin, L'astronome chargé d'orienter la voile Monte au sommet des mâts où palpite la toile. Et, promenant ses yeux de la vague à l'étoile,
Se dit : « Nous serons là demain ! » Puis, quand il a tracé sa route sur la dune Et de ses compagnons présagé la fortune, Voyant dans sa pensée un rivage surgir, II descend sur le pont'où l'équipage roule. Met la main au cordage et lutte avec la houle.
Il faut se séparer, pour penser, de la foule Et s'y confondre pour agir,
chose I). Vous croyez que, lorsque tous avez fait ainsi de la poussière et du bruit, vous êtes le carrosse de l'histoire ! Vous écoutez toujours et vous attendez sans cesse le moment où tous pourrez jeter votre parole au public et vous perdez ainsi toute productivité véritable ! Quel que-soit votre désir des grandes œuvres, le profond silence de Tincubation ne vient pas jusqu'à vous ! L'événement du jour vous chasse devant lui comme de la paille légère, tandis que tous avez l'illusion de chasser Tévénement, — pauvres diables I — Lorsqu'on veut être un héros sur la scène, il ne faut pas songer k jouer le chœur; on ne doit même pas savoir comment on fait chorus. »
Mais que tout cela est donc brutal I
(1) Utopie^