SCÈNES ET DOCTRINES DU NATIONALISIIE
lisme net, ce n'est rien autre que de savoir Texislence de ce point, de le chercher et, Payant atteint, de nous y tenir pour prendre de là ^ notre art, notre politique et toutes nos acti-
vités.
Maurice Barrés.
{State et fin.)
Pourquoi et toomment, aux termes de ses pérégrinations, M. de Montesquiou se trouvet-il transporté en pleine monarchie comme en un pays de rêye ? C'est ce qu'il aurait été bien embarrassé de nous dire.
{Journal des Débals.)
La volonté générale
« Mais une telle monarchie n'est même pas comme la monarchie parlementaire une sorte de compromis avec la démocratie I Une telle monarchie ne tient donc aucun compte de la souveraineté du peuple; elle ne laisse aucune place à une expression quelconque de la volonté générale 1 » Et voici une nouvelle objection capable de troubler quelques âmes de démocrates sincères.
Volonté du nombre ou volonté. générale.
Comptons les volontés particulières, additionnons, et là où sera la maJorité,là sera la volonté générale. Voilà ce que disent les démocrates.
Voilà le principe sur lequel repose tout gouver* nement démocratique.
La volonté générale, la volonté sociale, nous dit-on,est une somme de volontés individuelles. Pourquoi alors ne définirions-nous pas aussi la société de cette même manière simpliste? « La société est une somme d'individus. »
Je pense que si je donnais une telle définition on me ferait remarquer que la société est autre chose qu'une somme d'individus. Additionnez des individus, me dirait-on, faites-en un total, ce total ne vous donnera pas même Tébauche d'une société. Ce total ne formera un tout que sur le papier. Car,en réalité, des individus commencent à former un tout, une société, non lorsqu'ils se trouvent simplement réunis, mais alors seule* ment qu'entre eux commencent à s'établir une hiérarchie, un échange de services, une division du travail...
Je ferai remarquer de même : additionnez des volontés particulières, failes-en un total, rien ne dit que ce total vous donnera la volonté générale. Car de même que la société est autre chose qu'une somme, d'individus, ainsi la volonté sociale est autre chose qu'une somme de volontés individuelles.
a Nous manquons dans notre langue, dit « Gœlhe, d'un mot qui exprime pour l'idée de a peuple le même rapport qui existe entre ena fance et enfant. L'instituteur doit écouter l'en- « fance et non l'enfant. Le législateur et le « prince doivent écouter F(7ZM^ (le peuple absa trait) et non le Volk (le peuple concret). L'un <« exprime toujours la même chose, il est rai-
« sonnable, coDStant, fort et vrai; Tautre à
«( force de vouloir, ne sait jamais ce qu'il veut.
« C'est dans ce sens que la loi doit être et peut
<t être V expression générale de la volonté du peuple
« abstrait, volonté que n'exprime jamais la
c multitude, mais que les intelligents com-
« prennent, que les sages savent satisfaire et
« que les bons satisfont avec plaisir. »
Cette volonté du peuple abstrait, ou volonté générale, exprime, dit Goethe, toujours la môme chose. Quelle est cette même chose que toujours elle exprime ?
Je me souviens dans une pièce de M. deCurel, a la Nouvelle Idole », d'un personnage qui parlait ainsi : « J'allais souvent m'asseoir au bord d'un étang ordinairement couvert de superbes nénuphars blancs. Cette année, à cause de la fonte des neiges qui a été tardive, le niveau d'eau est resté longtemps très élevé et les nénuphars, dont la tige est relativement courte et qui ne poussent que sur les bas-fonds, ne parvenaient pas à percer. On voyait, sous une mince couche d'eau, des centaines de boutons à couture blanche, pareils à de petites têtes au bout de longs cous tendus, ohl mais tendus à se rompre I Tous les jours les tiges s'allongeaient mais s'efTilaient en même temps. Je voyais mes plantes à la limite de l'effort. Leur désir de vivre avait quelque chose d'héroïque. »
Comme ces nénuphars, tout dans le monde, depuis la plante jusqu'à l'homme, fait ce même effort vers la vie. a Le désir de vivre » voilà
cette même chose qu'exprime toujours la volonté générale.
Dans la plante, volontés particulières et volonté générale se confondent. Ou plutôt, il n'y a dans la plante que volonté générale. Elle n'e$t mue que par son désir de vivre.
Dans Tbomme, il n'en est pas de même.
L'homme a une volonté générale et des volontés particulières qui peuvent ne pas concorder. L'homme veut vivre et en même temps il peut vouloir des choses en contradiction avec cette volonté de vivre. Je prends un exemple. Un individu s'adonne à la morphine. Ainsi, il s'en va rapidement vers la tombe. Pourtant il n'a aucune idée de suicide, mais sa volonté particulière de satisfaire un certain besoin de sensation l'emporte en ce moment et malgré lui sur sa volonté générale. Je dis malgré lui, car quand même sa volonté de vivre cherche à triompher; mais elle se trouve avoir besoin pour cela d'une aide extérieure. .
Qu'on lui donne cette aide. Qu'un médecin mette auprès de ce malade des gardie;is chargés de le surveiller étroitement pour lui supprimer toute morphine, et ceci en ne tenant aucun compte de ses volontés, des ordres qu'il pourra donner, de ses colères même parfois furieuses. Dirons-nous que le médecin désobéit à ce malade en rudoyant ainsi ses volontés? Il désobéit, il est vrai, à ses volontés particulières, mais il obéit à sa volonté générale, au désir qu'il a de vivre. Et si le malade ne s*en rend pas compte pour Id présent, il sera le premier à le reconnaître une fois guéri.
754 l'action françaisk
Que de même lout un peuple soit emporté par une sorte de folie égalitaire. Voici une volonté particulière antisociale. Pourtant ce peuple n'a pas la volonté de se détruire, il ne veut pas ruiner la société, car malgré tout il a gardé sa volonté générale, son désir de vivre. Aussi que vous vous opposiez à ses volontés égalitaires,môme en allant jusqu'à les violenter, que vous redonniez ainsi la santé S. ce peuple malade, et vous aurez ainsi obéi à la volonté générale de ce peuple. Car ce que voulait cette volonté générale c'est la vie, et en vous opposant aux volontés égalitaires de ce peuple, c'est la vie que vous lui avez rendu.
« D'autres chefs d'Etat — (autres que Napo- « léon), — dit Taine dans une de ses plus « belles pages, ont aussi passé leur vie à « violenter les hommes; mais c était en vue d*une « œuvre viable et pour un intérêt national. Ce qu'ils « appelaient le bien public n'était pas un « fantôme de leur cerveau,un poème chimérique, « fabriqué en eux par le tour de leur imagina- « tion, par leurs passions personnelles, parleur « ambition et leur orgueil propres. En dehors « d'eux et de leur rêve, il y avait pour eux une c chose réelle, solide et d'importance supé- « rieure, à savoir VEtat^ le corps social, le vaste or^ a ganisme qui dure indéfiniment par la série continus « des générations solidaires. Quand ils saignaient c( la génération présente, c'était au profit des <c générations futures, pour les préserver de la « guerre civile ou de la domination étrangère, a: Le plus souvent ils agissaient en bons chirura giens, sinon par vertu, du moins par senti-
« ment dynastique et par tradition de famille ; a ayant exercé de père en fils, ils avaient acquis tt la conscience professionnelle ;^0Mr ohjet pre- « mier et dernier^ ils se proposaient le salut et € la santé de leur patient. C*est pourquoi ils ne a prodiguaient pas les opérations démesurées, <c sanglantes et trop risquées : rarement ils se a laissaient induire en tentation par Tenvie « d'étaler leur savoir-faire, par le besoin d'éton- « ner et d'éblouir le public, par la nouveauté, le « tranchant, TefRcacité de leurs bistouris et de « leurs scies. Ils se sentaienichargés d'une vie plus « longue et plus grande que leur propre vie] ils reff gardaient au delà d'euT^-mêmes, aussi loin « que leur vue pouvait porter, et ils pourc voyaient à ce que TËtat, après eux, pût se « passer d'eux, subsister intact, demeurer indétt pendant, robuste et (respecté, à travers les « vicissitudes du conflit européen et les jchan- « ces indéterminées de l'histoire future. Voilà « ce que, sous l'ancien régime, on nommait la <( raison d'Etat, »
Raison d'Etat, bien public, intérêt de la société ou volonté générale autant de synonymes. La volonté générale étant, en effet, la volonté de vivre, ne peut vouloir que ce qui donne la vie, que ce qui est de l'intérêt de la société.
Est-il de Vintérêt de la société que le gouvernement soit indépendant de la volonté du nombre? seul donc le gouvernement qui sera indépendant de la volonté du nombre sera V expression de la volonté générale. Et vous aurez beau faire : éclairer le suffrage universel, le moraliser, l'éduquer, inventer les modes et combinaisons de suffrages
les plus ingénieux... (quels projets a-t-on encore ?) vous ne pourrez faire que tout autre gouvernement ne soit autre chose que l'expression pure et simple de volontés particulières.
Conclusion
J'ai donné les raisons essentielles qui me faisaient monarchiste.
Peut-être me reprochera-t-on d'être trop resté dans la théorie et d'avoir laissé ainsi de côté la question importante et la plus intéressante, qui était de montrer ce que pourrait être, ce que serait actuellement la Monarchie, quelle serait son œuvre de réorganisation. Ceci a été si parfaitement exposé par Maurras dans « l'Enquête sur la Monarchie », qu*il n'y avait pas à y revenir.
Aussi ce que j'ai voulu c'est ne m'attachcr qu'à un certain nombre de questions d'ordre général par lesquelles il me semblait qu'on se piaf t souvent à obscurcir les esprits pour les éloigner ainsi de la Monarchie.
Mais les préjugés démocratiques sont nombreux et peut-être en aurai-je omis quelque important. Il est un moyen de réparer la chose.
A ceux qui dès qu'on leur parle politique se perdent aussitôt dans quelque nuée métaphysique sous prétexte de recherche de la « vé-
rité », je conseillerai de réfléchir à cet aphorisme de Bonald : « tout ce qui est utile à la conservation de la société est nécessaire ; tout ce qui est nécessaire est une vérité. »
Après y avoir réfléchi, peut-être voudront-ils bien laisser toute méthaphysique de c6té et rechercher simplement si, oui ou non, la Monarchie esl nécessaire j sans autre commentaire.
Il en est déjà, il est vrai, auxquels les fortes leçons de choâes enfermées dans les derniers événements ont rendu le goût des nécessités. Seulement beaucoup parmi eux montrent quelque paresse d*esprit. Ils reconnaissent bien qu'il y a quelque chose à changer; mais par quoi remplacer? Par n'importe qui, n'importe quoi, répondent-ils. Et cette réponse marque qu'ils laissent encore bien du désarroi dans leur pensée.
Peut-être d'ailleurs ne s'abstiennent-ils de mieux préciser celte pensée que parce qu'ils sentent vaguement qu'ils ne le pourraient faire, sans se rallier à la monarchie, ce dont ils sont encore empêchés par je ne sais quel reste de préjugé.
D'autres sont plus aflirmatifs, et s'écrient : c'est un homme qu'il faudrait! Et ils regardent autour d'eux s'ils ne vont pas voir venir cet homme sauveur.
Ceux-là oublient qu'il faut envisager qu'il y a avant tout pour les sociétés des principes de vie et des principes de mort. Leur souhait seraitil exaucé, l'homme-sauveur viendrait-il, que s'il n'était le représentant des principes de vie, — des principes traditionnels, monarchiques, —
les historiens de l'ayenir pourraient certainement un jour écrire de lui ce que M.Albert Vandal écrivaitrécemment,à propos de la politique extérieure de Napoléon III : Cet homme (appelezle dictateur, empereur, président plébiscité, ou comme vous voudrez) subit la fatalité de ses oriffines^el notre politique retomba dans Tomière révolutionnaire.
C'est de cette ornière révolutionnaire qu'il nous faut sortir. £t nous n'en pourrons sortir qu'en rejetant résolument tous les faux dogmes de la Révolution. Mais, à ceci, il y a un sérieux obstacle : c'est que,comme dit Joseph de Maistre, a l'esprit révolutionnaire s'habille souvent en esprit philosophique, et sous ce masque il est très séduisant ».
C'est pourquoi il est si important — et c'est là la pensée principale qui m'a guidé à traversées pages, — de lui retirer ce masque, et montrer que lorsque l'esprit révolutionnaire s'habille en esprit philosophique il prend un vêtement auquel il n'a aucun droit ; pour ainsi amener les esprits — je prends la forte expression de Bourget, — « à ranger définitivement la démocratie, cette forme inférieure des sociétés, à son rang de régression mentale s.
Léon de Hontesquiou.