‹ L'action française (volume 2)Chapitre 114 sur 180 · LES PAROLES DE BENASSIS AUX AMIS ASSEMBLÉS · texte numérisé non relu

LES PAROLES DE BENASSIS AUX AMIS ASSEMBLÉS

EN SA liAISON

(( ... À mon avis, un homme qui conçoit un (( système politique doit, s'il se sent la force u de l'appliquer, se taire, s'emparer du pou- « voir et agir. Ici, je m'adresse à des gens de t bien, habitués à mettre leurs lumières en

« commun pour chercher en toute chose le <( vrai. Mes pensées pourront vous paraître. « étranges, mais elles sont le fruit des ré- «c flexions que m'ont inspirées les catastrophes « de nos quarante dernières années.

« Le triomphe des idées avec lesquelles le lice béralisme moderne fait libéralement la guerre M au gouvernement prospère des Bourbons se- « rait la. perte de la France et des libéraux .eu%- « mêmes. Les chefs du Côtéganchele savent bien. « Pour eux, cette lutte est une simple question « de pouvoir. Si la bourgeoisie abattait les sua périorités sociales contre lesquelles sa vanité « regimbe, ce triomphe serait immédiatement a suivi d'un combat soutenu par la bourgeoisie « contre le peuple qui, plus tard, verrait en elle « une sorte de noblesse, mesquine il est vrai, a pais dont les fortunes et les privilèges lui se- (L raient d'autant plus odieux qu'il les sentirait a de plus près. Dans ce combat, la société, je i< ne dis pas la nation, périrait de nouveau; « parce que le triomphe, toujours momentané, (( de la masse, implique les plus grands désor- « dres.

c< Il suit de là qu'un gouvernement n'est jaa maisplus fortement organisé, conséquemment « plusparfait, que lorsqu'il est établi pour la « défense d'un privilège plus restreint. Ce que <t je nomme eti ce moment le privilètfB exprime « plus particulièrement le cercle social dans « lequel se renferment les évolutions du « pouvoir (1).

(1) Ces idées, en Térités, sont familières aux lecteurs de l'ÂctioQ comme celles qui suivent. Us pourronti en reli-

« Le triomphe (Je ia bourgeoisie sur le système « monarchique ayant pour résultat d'augmenter « aux yeux du peuple le nombre des priviligiés, « le triomphe du peuple sur la bourgeoisie « serait l'eiTet inévitable de ce changement. Si « cette perturbation arrive, elle aura pour « moyen le droit de suffrage étendu sans « mesure aux masses. Qui voter^ discute. Les « pouvoirs discutés n existent pas. Imaginez- vous « une société sans pouvoir? Non. Eh bien ! qui w dit pouvoir dit force. La force doit reposer sur des « choses jugées. Telles sont les raisons qui m'ont « conduit à penser que le principe de l'élection « est un des plus funestes à Texistence des « gouvernements modernes. Lesprolétaires me <c semblent les mineurs d'une nation, et doi- « vent toujours rester en tutelle. Aussi, selon « moi, le moiélection est près de causer autant « de dommages qu'en ont fait les mots con- « science ellibe?' té ^ mal compris, mal définis, et « jetés aux peuples comme des symboles de a révolte et des ordres de destruction. La tutelle « des masses, qui sont incapables de participer « au gouvernement, me parait donc une chose a juste, et nécessaireau soutien des sociétés (1).

sant telles pages de « l'Enquête sur la Monarchie », constater l'unité de la doctrine et que, de Balzac à Ch. Maurrap, il y a continuité, ce qui u'est pas pour déplaire à notre ami.

(1) En citant ce vers de Corneille : « Le pire des Etats, c'est l'Etat populHiro ». M.Jules Lemaître, en qui j'estime l'écrivain délicat et probe, adjurait ses auditeurs, dans un de ces mouvements oratoires qui fleurissent spontanément

« Si je réclame des lois rigoureuses pour con- « lenir la masse ignorante, je veux que le sysa tème social ait des réseaux faibles et complai- (( sants pour laisser surgir de la foule quiconque a a le vouloir et se sent les facultés de s'élever a vers les classes supérieurcb. Tout pouvoir tend « à sa conservation. Pour vivre, aujourd'hui u comme autrefois, les gouvernements doivent < s'assimiler les hommes forts en les prenant c( partout où ils se trouvent, afin de s'en faire « des défenseurs, et enlever aux masses les gens « d'énergie qui les soulèvent.

« En offrant à TamUtimi publique des chemins à « à la fois ardus et faciles — ardus aux velléités « incomplètes ^faciles aux volontés réelles — un Etat « prévieni les révolutions que cause la gène du mou- € ventent ascendant des véritables supériorités vers tt leur niveau. Nos quarante années de tourmente « ont dû prouvera un homme de sens que les supério- « rites sont une conséquence de l'ordre social,

€ Le contrat social, parlant de cette base, tt sera donc un pacte perpétuel entre ceux qui

Bur le terreau des réunions publiques, do donner au Poète un solennel démenti en contribuant à édifier au gouvernement à la fois démocratique, honnête et fort. Il oubliait que le Peuple, incapable à jamais d'être autre chose que ce qu'il fut toujours, ne saurait en aucun temps hausser son ignorance jus^qu'à faire mentir le Génie. Cette force élémentaire qu'est la masse ne peut trouver en elle-même une Tolonté directrice capable de transformer en leur essence les conditrons de sa propre existence pas plus que les forces naturelles n'échappent aux lois qui les régissent encore, alors même que des cataclysmei impréTttt lemblent les avoir abolies»

« possèdent contre ceux qui ne possèdent pas, « D'après ce principe, les lois seront faites par « ceux auxquels elles profitent car ils doivent « avoir l'instinct de leur conversation et prévoir « leurs dangers. Ih sont plus intéressés à la trantt quiîliCé de la masse que ne Vest la masse elle-même, « Il faut aux peuples un bonheur tout fait. Le droit « d'élection ne doit être exercé que par les « hommes qui possèdent la fortune, le pouvoir i< ou, Tinlelligence et leurs mandataires ne peu- « vent avoir que des fonctions extrêmement « restreintes. Le législateur doit être supérieur « à son siècle. Or, si vous appelez la masse à « faire la loi, la masse peut-elle être supérieure « à elle-même?

a Non . Plus V assemblée représentera fiiîelement les <L opinions de la foule, moins elle aura l* entérite du « gouvernement j moins ses vues seront élevées, a moins précise, plus vacillante sera sa législation, tt La loi emporte un assujétissement àdes rè- « gles, toute règle est en opposition aux mœurs a naturelles, aux intérêts ^^0 V individu; la masse « portera-l-elle des lois contre elle-même. Non. « Qu'est-il arrivé depuis plus de quarante ans « que les collèges électoraux mettent la main u aux lois? Nous avons quarante mille lois. « Un peuple qui a quarante mille lais na a pas de loi. Cinq cents intelligences médiocres .i peuvent-elles avoir la force de s'élever à ces consi- « dérations. Non ! Tôt ou tard une assemblée tf tombe sous lesceplre d'un homme, et au lieu a d'avoir des dynasties de rois, vous avez les a changeantes et coûteuses dynasties des pre- (i miers ministres. Au bout de toute délibération

« se trouvent Mirabeau, Danton, Robespierre ou tt Napoléon.

a L'assemblée républicaine est impossible; « ceux qui la veulent sont des dupes toutes Faites « ou des tyrans futurs. Une assemblée délibé- <( rante qui discute les dangers d'une nation, € quand il faut la faire agir, ne vous semble- « t-elle donc pas ridicule?Que le peuple ait des a mandataires chargés d'accorder ou de refuser « les impôts, voilà qui est juste, et qui a existé a de tout temps. Mais, supposer que cinq cents « hommes, venus de tous les coins d'un empire, a feront une bonne loi, n'est-ce pas une mau- « vaise plaisanterie que les peuples expient tôt « ou tard ? Le pouvoir, la loi^doivejii donc être V œuvre « d^un seul, qui, par la force des choses^ est obligé « de soumettre incessamment ses actions à uneappro- « bation générale, 11 existe une véritable urgence . « de réduire les assemblées à la question de a rimpôtelàTenregistrement des lois,^ leur en « enlevant la confection directe,

a Dans la région supérieure tout s'agrandit, le « regard de l'homme d'Etat doit dominer le point de vue où il est placé. Là où pour produire beaucoup de bien dans un département, dans un arrondissement, dans un canton ou dans une commune, il n'était besoin que de « prévoir un résultat à dix ans d'échéance, il « faut, dès qu'il s'agit d'une nation, en presse sentir les destinées, les mesurer au cours d'un « siècle. Un grand ministre est une grande

« pensée écrite sur toutes les années du « siècle dont la splendeur et les prospérités « ont été préparées par lui. Nous voyons depuU c( quelque, temps trop ci'fiommes n'avoir que des « idées minisiérielUs au lieu (Savoir des idées natio- « fiales, pour ne pas admirer le véritable homme « d'Etat comme celui qui nous offre la plus a immense poésie humaine.

« Toujours voir au delà du moment et de- « vancer la destinée ; être au-dessus du pouvoir « et n'y rester que par le sentiment de Futilité « dont on est sans s'abuser sur ses forces; dé- « pouiller ses passions et toute ambition vul- € gaire pour demeurer maître de ses facultés, « pour prévoir, vouloir et agir sans cesse; se « faire juste et absolu, maintenir Tordre en <L grand, imposer silence à son cœur etn*écouter d que son intelligence; n'être ni défiant, ni « confiant, ni douteux, ni crédule, ni recon- (( naissant, ni ingrat, ni en arrière avec un « événement, ni surpris par une pensée; vivre « enjîn par le sentiment des masses et toujours les a dominer en étendant les ailes de son esprit, « le volume de sa voix, et la pénétration de son « regard, en voyant non pas les détails, mais « les conséquences de toute chose, n'est-ce pas « être un peu plus qu'un homme?

Il y eut un moment de silence, pendant lequel les convives s'entre-regardèrent. .

H. DE Balzac.

{Fin)

Deux chats-ligres attachés dans la cour de Thôtel piaulent comme des oiseaux au soleil levant. Je m'éveille à ce bruit et c'est à peu près ma dernière sensation d'exotisme. Celle-ci encore pourtant : le bateau ne doit pas être en rade avant deux heures et je veux faire une dernière promenade autour de Dakar ; à suivre des petits sentiers de chèvres ondulant au milieu d'éboulis de roches rousses au flanc de la falaise, je tombe juste en face d'un hangar dont les vagues viennent lécher le mur et qui sert d*abattoir : des bœufs à moitié dépecés sont suspendus par les pattes, des peaux sèches sont attachées à des potences, ou étendues sur des rochers, des cornes sont amoncelées çà et là, des vautours planent dans le ciel, de gros crabes se hàlent emportant dans leurs pinces des lambeaux de chair décomposée, une odeur de sang vous prend à la gorge, la mer mugit...

Vers irois heures, le Stamboul entre en rade. C'est un petit paquebot de la Compagnie Frayssinet qui ^ait le service de la Côte d'Afrique. Une barque nous emporte à bord. Les cabines

de première sont confortables et je les préfère à celles du Portugal^ où nous nous trouvions par trop entassés.

Mes compagnons de voyage sont peu nombreux, un planteur de Guinée, un fonctionnaire colonial et sa femme, un administrateur du Soudan, et des officiers subalternes : lieutenants, capitaines et docteurs. On est entre coloniaux et presque en famille. Tous les passagers ont la mine un peu tirée, le visage anémié des Africains. La cale est chargée de marchandises étranges et sur le pont il y a des singes dans des cages, et des volières pleines de bengalis étincelanls.

Vers six heures le bateau se met en marche. Les môles, les maisons de Dakar, le grand baobab où perchent les vautours, disparaissent; on dépasse Gorée, on longe la côte; longtemps on aperçoit les Mamelles, puis tout s'efface et la mer s*assombrit à la nuit tombante.

Appuyés sur le bastingage d'arrière, nous nous sentons tous envahis de la même mélancolie, cette détresse qu'on éprouve à quitter un être chéri et dont on a beaucoup souffert.

Pourtant il faut savoir s'arracher à cette Afrique épuisante!

C'est notre grand sujet de discussion, tout du long de la traversée, d'établir dans quelle mesure le Soudan peut aider à la formation de jeunes officiers et quand il importe de l'abandonner.

Un vieux capitaine, qui est un héros, et qui a pris Timbo à peu près à lui tout seul, hausse régulièrement les épaules en écoutant mes

théories. Il prétend que quand on a goûté à la viedelabrousse, on n'ensauraitaccepler d'autre, et que cela tranche la question. C'est un point de vue. L'expérience ne le justiiie pas toujours et je lui reproche d'être un peu personnel.

Comprenons que ce serait une folie sans nom de jeter les forces françaises les plus actives en Afrique ou en Asie, si nous devions par là nous trouver fatalement dégarnis sur le continent et mis dans l'incapacité de résister à nos voisiné. A rencontre de beaucoup de mes amis, je pense que nos entreprises coloniales peuvent être un commencement de préparation à une guerre continentale, et que s'il n'en va pas ainsi, c'est faute d'ordre, de compréhension et de prévoyance dans le gouvernement. Les expéditions d'Afrique et d'Asie devaient nous donner de bons sous-olficiers et d'excellents officiers subalternes. Elles devaient entretenir en nous l'esprit militaire qui s'assoupit durant des années de paix prolongée.

L'Afrique, voyez-vous, c'est essentiellement une école d'héroïsme. Je me défends vivement de tomber dans le préjugé qui régnait vers d870 dans un corps d'officiers jusque-là « aussi heureux que braves », qui, affichant leur mépris pour la science militaire, faisaient reposer l'espoir du succès uniquement sur leur héroïsme et celui de leurs troupes. Je ne crois pas du tout qu'un héros, qui se serait fait lui-même, dans quelque coin du Soudan, fût de t aille à se mesurer à un de Moltke. D'autres qualités sont requises pour un commandement d'armée même pour un simple officier supérieur, que les

vertus conférées par un séjour dans les brousses du Niger. L'erreur de nos pères a été de croire que les guerres d'Afrique pouvaient être une école de généraux.

Le rôle dévolu à l'officier exige de lui qu'il soit c un homme complet ». Son intelligence et son caractère doivent être également développés S'il ne peut se contenter d'être « un sabreur », nous n'admettons pas qu'il soit uniquement si un intellectuel ». Le plus distingué de nos éducateurs militaires insiste auprès des jeunes officiers adonnés aux travaux de l'intelligence pour qu'ils ne « perdent pas de vue l'importante prépondérance des qualités morales », et qu'ils « se tiennent en garde contre les entraînements de l'imagination qui tendraient à fausser la valeur relative des facteurs du succès àla guerre».

Le caractère, voilà l'essentiel pour un chef ! Eh bien, je ne sais rien pour forger une âme comme un passage de dix-huit mois sous les tropiques. Ces rives du Sénégal que j'ai vues fer- 'tiles seulement en dunes et en brousses desséchées, ces sables où le seul chameau reste sans désespérer, sont d'une intensité de dureté susceptible d'éveiller la volonté la mieux assoupie. Ces déserts sans fin dont la contemplation associe fatalement l'idée de mort et celle de solitude, savent à eux seuls tenir en haleine l'énergie la plusparesseuse.Sous ces ciels implacables aucun secours n'est à attendre que des forces propres de l'âme. Il faut vouloir ou mourir !

C'est de quoi faire un soldat! « Si l'on objecte, disait le colonel de Villebois-Mareuil, que les campagnes de nos troupes coloniales les placent

bien plus en face de la maladie que devant les balles, nous répondrons que Tabnégation militaire se fortifie de Tendurance à l'épreuve bien plus que de la nature du risque. Et n'eût-il affronté ni le feu de l'ennemi, ni Tangoisse de la maladie, l'officier qui aura passé deux ans devant l'horizon muet d'un poste du Soudan aura dépensé en caractère plus que son camarade des environs de Paris en toute une carrière. »

Dans les fortins du Sahel, du Niger, ou du Tchad, rofficier prend conscience de sa mission. Là-bas, on sent le poids de la vie et ce que valent les existences dont on reçoit la charge. Le voisinage de la mort confère une sorte de dignité bien faite pour relever aux yeux d'un chef le sentiment de sa valeur professionnelle. « Le feu sacré » s'allume vite en lui sous l'emprise de la grande loi de toutes les destinées militaires: l'action 1

Dans ce pays dépourvu de tout,un lieutenant, un capitaine doivent tirer leurs ressources d'euxmêmes. Ils doivent tout voir,tout observer, faire tous les métiers, remplir toutes les fonctions, assumer toutes les responsabilités : où trouver une meilleure école pour leur former le sens pratique, le coup d'oeil et le jugement ? leur communiquer cet espritde décision et cette confiance en soi-même quisontles qualités primordiales de l'homme de guerre ? La vie de la brousse, précaire, incertaine, avec toujours quelque ennemi qui vous guette, avec une nou-. velle lui te à livrer chaque jour, et qui ne vous laisse pas le temps de l'hésitation pour adopter les dispositions les plus propres aux circons-

taQces,connaissez-vous rien de mieux pour éduquer les réflexes ? Autour du Niger Théroïsme devient une habitude, une manière d'être I

Un capitaine d'une trentaine d'années qui revient du Soudan avec tous ses membres et toutes ses facultés, c'est, je vous assure, un bel échantillon de l'espèce humaine. Il possède un caractère éprouvé, et toutes les qualités que vous pouvez exiger d'un officier subalterne. S'il a conservé le goût des choses intellectuelles, s'il sait développer ce sens philosophique et cette connaissance des hommes qu'ont dû lui apporter ses voyages, s'il peut acquérir par son travail et ses méditations une science raisonnée de la guerre, s'initier àla doctrine de nos adversaires européens, il me semble appelé à fajre un chef hors de pair.

Le temps serait donc venu pour lui de s'arracher à l'envoûtement du pays noir où il ne saurait plus que s'épuiser. Il est de toute nécessité, pour achever sa culture et pour se rendre digne des grades supérieurs qui lui seront conférés, qu'il s'adonne à des travaux intellectuels, et par exemple qu'il enlreà l'Ecole supérieure de guerre.

Mais on ne triomphe pas sans peine des sortilèges africains. Ce serait à l'Etat de disputer à l'ivresse de la brousse ces individus dont il a tant besoin. Il n'en fait rien et tous les règlements vont à rencontre de ce que nous regardons comme la vérité.

Le Soudan étant une fournaise où tremper le caractère des troupes, il fallait faciliter le passage du plus grand nombre possible de jeunes

hommes enthousiastes et vigoureux sous ce feu salutaire et la trempe donnée, les rappeler en France achever leur éducation, et les employer sur le continent. On fit de tout temps lecontraire. Jadis, le ministre de la Marine ayant dans son départementladministration des colonies, ilélait assez raisonnable qu'il eût le commandement des troupes coloniales. Il s'agissait d'ailleurs,en ces époques déjà reculées beaucoup plus de la défense des comptoirs situés sur les côtes que de pénélration et de conquêtes territoriales. Cependant quand l'accroissement de notre domaine colonial nous eut obligé de créer un ministère spécial, on laissa les troupes des colonies sous la direction du ministre de la Marine. Ainsi les officiers qui entraient dans Tinfanterie de marine à la sortie des écoles y accomplissaient toute leur carrière. C'était « l'isolement de la hiérarchie dans sa spécialité». Ces natures excellentes et vraiment militaires, puisqu'elles préféraient à toutes sortes d'avantages et au bien-être les champs de bataille d'oulre-mer et leurs risques, se trouvaient perdues pour l'armée continentale, sans grand profil pour les colonies ; car l'occupation des territoires soudanais et même leur conquête exigent un nombre très restreint d'officiers supérieurs et généraux. ' Le régime des permutations n'offrait qu'un palliatif bien anodin à cette mauvaise organisalion. Pour rentrer dans l'armée de terre, l'officier colonial doit souvent perdre des années d'ancienneté et puis ce sont, avec les bureaux, voire avec le colonel de chaque régiment, des ennuis, des désagréments qu'on regarde à af-

fronler : si bien que le commandement des troupes coloniales, qui aurait dû être l'école de caractère de tous nos jeunes officiers, reste Tapanage de quelques-uns, qui, après s'y être haussé rame, y dépérissent et s*y amoindrissent trop vite sous les influences pernicieuses du climat, si déprimantes dès qu'elles ne nous sont plus l'occasion d'éveiller notre énergie.

Le colonel de Villebois-Mareuil avait très bien saisi ce point, et il publia sur ce sujet de beaux articles au Correspondant en 1890. Il demandait la fusion complète des deux troupes. Il exposait un projet ingénieux dotant chacun de nos corps d'armée d'un régiment colonial qui « se recruterait exclusivement en cadres et en personnel dans son corps d'armée et y reverserait par simple échange ses hommes et ses officiers fatigués ». Il ajoutait : « Il n'apparaît pas que cette combinaison doive faire tort en quoi que ce soit à nos effectifs actuels de mobilisation et se prête moins aisément aux besoins de la première heure. Elle procure, en outre, le bénéfice d'une troupe d'élite, soit pour être formée en divisions spéciales comme réserve d'armée, soit pour être maintenue par régiment en réserve de corps d'armée. L'on imagine aisément que, dans nos rangs déjeune formation de pareilles réserves d'anciens soldats peuvent devenir l'instrument décisif de la victoire. »

Rattacher les troupes coloniales au ministère de la guerre devrait être le point de départ de la fusion des deux armées. Le gouvernement attendit jusqu'à l'an dernier pour faire voter et exécutercelte loi. Mais l'admirable, c'est que la

nouvelle législation a été conçue dans un esprit absolument contraire à celui de la réforme proposée par Villebois-Mareuil, et pour établir Tautonomie de l'armée coloniale !

Autrefois, il existait encore un biais pour faire passer par les colonies les officiers qui supportaient impatiemment les loisirs d'une garnison. Le ministre de la guerre les mettait hors cadres et on les attachait aux états-majors du Soudan, de Madagascar ou de Tlndo-Chine. Le Parlement a spécifié par un vote très net qu'il n'en devait plus aller ainsi, et que les postes coloniaux devaient être réservés aux seuls officiers de l'armée coloniale.

On ne peut imaginer un gaspillage de forces plus systématiquement entrepris!

Nous avons mille raisons d'affirmer avec M. Maurice Barrés que « la plus importante question française, c'est la question d'AUace-Lorraine ». Elle est si importante que toutes les autres doivent converger en elle. Mais notez que, pour la résoudre les armes à la main, ce n'était peut-être pas un trop mauvais détour que passer par le Tonkin, Madagascar et le Soudan. Il aurait suffi d'avoir un gouvernement qui sût organiser et prévoir pour tirer de ces champs d'action une grande force militaire.

C'est, du moins, à cette conclusion que m'a conduit mon voyage au Sénégal, et les mois que j'y ai vécus au milieu de soldats. Plus d'un officier m'approuvait tandis que nous agitions ces questions, par les soirées limpides, sur le pont du Stamboul

.mUKA

Un matin, nous nous éveillâmes en vue des Canaries. Notre bateau devait faire escale à Las Palmas. La côte nous présentait la courbe la plus voluptueuse qu'on puisse rêver, et le soleil levant la parait des couleurs les plus chaudes. A mesure que nous approchions, nous distinguions la ville qui s*étage au versant de la montagne, entre des touffes de palmiers. Les deux tours de la cathédrale se découpent dans Tair léger et bien au-dessus d'elles, on entrevoit le sommet bleuté du pic entouré de nuages. Sur la plage face à TAfrique, les sables se sont amoncelés et forment un morne doré tout étincelant de lumière. Des quantités de barques de pêches font des taches bariolées sur la mer calme.

Nous débarquâmes. Dans les rues d'aspect espagnol, mais où tous les magasins portent des enseignes anglaises et sont tenus par des Anglais,xourent de petits tramways et des tapissières à deux roues, enlevés par des mules rapides. On voit des fleurs partout et il y a des petits ravins plantés de bananiers et d'orangers. De minces filets d'eau s'égouttent en cascades dans la verdure. On les franchit sur des ponts en dos d'âne tout à fait pittoresques. La température est douce. Nous eûmes la sensation d'aborder en quelque paradis...

Dans un hôtel espagnol» nous mangeâmes des fruits exquis et bûmes du vin sucré de Téné^

riffe. Une voiture nous emporta au milieu de coteaux plantés de vignes, de nopals et de lauriers-roses. Elle nous arrêta au milieu de champs de fleurs embaumées, devant l'Océan dont les nappes de lapis s'étendaient à l'infini...

Nous rentrâmes en ville par des ruelles étroites où les balcons se touchent presque. Derrière des portes enlre-bftillées, on aperçoit des patios entourés de cloîtres. Des nuées de petits mendiants, aux pieds nus, nous suivent en criant : « Vive la France ! »

En remontant à bord, nous trouvâmes le pont envahi par une foule de marchands aux figures olivâtres qui nous proposaient des cigares, des dentelles et aussi des petits serins jaunes et des perruches vertes. On embarqua une cargaison d'oranges et de régimes de bananes. Puis bien vite nous reprîmes notre course vers l'Europe et il semblait que nous venions de rêver ces heures d'enchantement dans un des plus beaux coins du monde.

Deux jours après, nous nous présentions devant le détroit de Gibraltar. La côte africaine d'abord se détacha dentelée de monticules grisâtres dans le brouillard. Une colline plus élevée apparut surmontée d'un phare et du drapeau marocain. Nous suivîmes la rive formée par une haute falaise d'un gris verdâlre et des rochers d'un blanc lumineux sous un rayon de soleil. Bientôt nous découvrîmes l'Espagne : une dune de sablejaune et une petite ville ramassée dans Tan frac tuo si té de la montagne Avec nos lorgnettes, nous distinguions des voiliers, un port, une colonne de pierres claires et les maisons,

mais les nuages s'abaissèrent; coururent au ras de la mer, et quand le paquebot passa devant Gibraltar, nous ne pûmes voir que le sommet d'un rocher abrupt perçant et dominant la brume. Sur la terre d'Afrique, au contraire, le soleil éclairait la blanche Geuta, assise dans son cirque de montagnes et couronnée de tours...

D'Oran, je n*ai guère aimé que la vue grandiose de rimmense rade de Mers-el-Kébir. Le Stamboul s'arrêta une après-midi dans le port. Nous montâmes en voiture pout parcourir la ville. Vous pourriez la prendre pour un quartier de Marseille. Plus rien d'exotique n'y subsiste que la mosquée, qui est fort belle et où nous goûtâmes une fraîcheur délectable, et le marabout de Sidi-el-Bachir autour duquel s'ébattent quelques arabes et des négrillons sordides. Nous retrouvâmes sans joie les hautes maisons, les boutiques et les cafés à l'instar des boulevards parisiens. Mais en nous éloignant nous vîmes le soleil se coucher derrière la grande statue qui domine la rade, toutes les falaises s'illuminer de tons fauves, tandis que la mer paraissait toute rose, et je me souviendrai toujours de ce spectacle féerique. Le Stamboul doubla les Baléares. Le lendemain, comme nous sortions de table, le commandant nous montra le Ganigou dont la neige apparaissait comme un flot de soie chatoyante à travers des nuages...

La dernière journée, une fièvre nous étreignit. Ce furent des heures d'impatience ! Enfîn, comme le jour tombait, on vit s'allumer le phare de Planier, et peu à peu tous les feux de la côte et du port de Marseille. La nuit était très noire, le

ACTION VRANÇ. — T. VI. 53

Stamboul s'avançait lentement. On entendit les Tagues clapoter contre le môle. Le paquebot s'arrêta, reçut la visite de la santé, puis reprit très doucement sa marche à travers un dédale de bassins. On voyait confusément la masse sombre des docks, des mâtures se proHlaient légères dans un coin de ciel plus clair, on frôlait les coques massives de bateaux et des gens dans des barques nous interpellaient pour que nous les chargions de nos bagages. Le Stambotd se mit à quai et nous débarquâmes vers neuf heures sur la terre de France.

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