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Le nationalisme et le mélinisme

Des collaborateurs énergiques avaient rejoint Drumont ou travaillaient parallèlement à son œuvre : Thiébaud, Mores, Jules Guérin, Paul Déroulède; celui-ci, moins instruit que ne Tétaient ses compagnons des causes de la désorganisation de la France, fidèle aux idées suisses, éternellement dupe de ces faiseuses d'anarchie, mais éloquent, actif, populaire et toujours enivré de son éternelle jeunesse.

Barrés, que nous avons vu parmi les théoriciens mais qui marqua de même chez les hommes d'action, avait déjà formulé lenationalisme,c'està-dire un antisémitisme généralisé. Le mot de nationalisme, réservé, dans le langage de la politique européenne, aux révoltes des Bohémiens contre les Allemands de Bohême ou des Alba-

nais contre les Turcs de TAlbanie, s'appliqua désormais aux mouvements de nos Français contre les étrangers maîtres de la France,, juifs ou non juifs. Nationalisme économique, disait Barrés, ou protection systématique du travail français. Nationalisme politique. Nationalisme intellectuel. Il se fondait, en même temps, autour de Rochefort et de Gabriel, l'ancien député de Nancy, un parti socialiste français, résolu à garder le souvenir de notre élément national jusque dans la lutte des classes.

Les événements servaient d'une manière indirecte cette cause nationaliste.

L'alliance russe, p^ut-être dérisoire au fond, nous imposait des sentiments de prévoyance et des calculs sur l'avenir qu'une démocratie, naturellement gaspilleuse, aurait dû exclure au nom de son principe générateur. Le ministère antiphysique et radical de M. Léon Bourgeois ayant alarmé ce juste esprit de prudence par ses innovations financières, une protestation des conseils généraux le fit reculer. Le pays applaudit à la formation d'un cabinet d'affaires présidé par M. Méline.

Rien déplus intéressant que ce ministère Méline. M. Méline fit en 1896 une tentative qu'il ne recommencera plus et dont la pensée seule épouvante aujourd'hui sa timidité. Pour la première fois, modération ne signifia point docilité aux volontés secrètes du vieux parti républicain. M. Méline essaya de gouverner en dehors de son Souverain. On ajoute parfois que M. Méline gouverna avec les ralliés. Ce n'est pas tout à fait exact. Il essaya de gouverner avec l'agricullare.

Originaire de la sacristie des Droits de l'Homme, M. Jules Méline, s'étant mis à Tétude des questions agricoles, avait dû convenir que ce sujet ne dépendait point de la volonté des majorités ignorantes ni des maximes de droit transcendantal ; il fut contraint d'apercevoir de profonds intérêts., permanents, généraux, etsentit qu'il fallait les connaitre pour gouverner. Ces intérêts d'une nombreuse catégorie de Français (18 ou 19 millions sur 38) firent tant d'impression sur son intelligence qu'il lui arriva quelquefois de ne penser qu'à eux. Bien pis, il entrevit par delà l'intérêt total de l'agriculture, l'intérêt total de la France. Etrange vision pour un républicain I Peut-être, à son insu, fut-il conduit à concevoir que Tobligalion directe du politique était de servir ces intérêts nationaux plus que de les soumettre à des vues religieuses ou aux intérêts de 672.000 personnes étrangères ou isolées dans la nation. Certes, il ne quittapoint son vieux fourniment d'idées suisses, mais il en fut un peu distrait.

Loyal républicain, et républicain scrupuleux, et républicain loyaliste, et républicain timoré, cet innocent M. Méline n*en déplaçait pas moins les bases du régime. £n fait, il essayait de se passer des quatre Etats confédérés. Tout en leur faisant parfois de gros sacrifices, il ne se nommail plus leur lieutenant, ni leur syndic. Une correction à peine sensible, un tempérament très léger semblaient donc apportés à la situation. Cette apparence pure créa dans le pays un assez beau chœur d'illusions. Mais ces illusions agissaient. On se crut délivré, et on le fut,

dès lors, dans une certaine mesure. Les Français se flattèrent de devenir maîtres chez eux. On ne refusait plus absolument leurs fils à rentrée des fonctions publiques. Les fils des quatre Etats paraissaient même avoir perdu leur entrée de faveur. Du moins étaient-ils invités à se plier au droit commun.

Un préfet de M. Méline, noté par M. Anatole France, déclarait vers 1896 qu'on aiguillait « la « République sur une certaine distinction d'es- « prit et de manières ». « De plus, une ten- « dance générale à Tautorité et à la stabilité € s'affirme », ajoutait-il. Les mots de (tradition et d'ordre reparaissaient aussi dans jle langage officiel. Il y eut vers 1897, un honnête homme de député qui vint proposer à la Chambre de réduire le nombre de bourses de l'enseignement secondaire et supérieur. La proposition ne déplaisait pas. On sentait vivement la nécessité de concentrer nos ressources, celle d'épargner au pays cette crue du prolétariat intellectuel qui, déclassant nos jeunes hommes, les détermine à l'anarchie. Beaucoup de députés inclinaient vers cette réforme. Il fallut pour la faire rejeter toute l'éloquence parlementaire et la manœuvre électorale de M. Maurice Rouvier. Mais la question était posée. C'était un grand point.

Comme toujours, quelques grands Juifs et quelques huguenots en place se résignaient ou même sMnclinaientsous le vent, prêts d'ailleurs à se redresser. D'autres protestaient bruyamment. Des soldats de métier occupaient les bureaux de TEtat-Major général et plusieurs de

ces messieurs allaient à confesse : M. Arthur Ranc tendait le poing à « la jésuilière ». D'ardentes propagandes étaient faites en faveur de la. décentralisation, c'est-à-dire de nos réalités françaises les plus profondes: M. Reinach y signalait de « dangereux réveils du passé ».

On avait bien le droit de trouver toutes ces améliorations fort modiques. Elles devaient paraître énormes tant au clergé des maximes contre nature, un Ranc ou un Brisson, qu'à leurs bénéfîciers : l'Etat juif et l'Etat Monod. Le Vieux Parti dont les meilleurs routiers s'étaient brûlés au Panama et n'avaient été retirés qu'à grand effort des griffes de la justice, commençait à sentir d'extraordinaires alarmes, On ne comprendra rien à la reprise de l'affaire Dreyfus si l'on ne compte pas cette modeste tentative de République conservatrice et traditionnelle,vaguement teintée d'aristocratie et même de nationalisme, qu'osèrent, en 1896 et 1897, M. Jules Méline et M. Félix Faure.

Les Ranc, les Brisson, les Reinach en percevaient bien le rapport direct avec l'antisémitisme, qui seul l'avait rendue possible, ayant seul fourni aux Français épars un centre net et consistant. Nos passionnés disaient : A bas les juifs, et nos réfléchis : La France aux Français. Dans la désorganisation absolue de la France, ce double mot d'ordre, très simple, correspondant à des sensations vives, était éminemment capable, mais seul capable de grouper nos hommes épars. A chacun des progrès du nationalisme et du mélinisme, l'antisémitisme ap-

paraissait plus nettement comme l'ennemi véritable du Vieux Parti Républicain. Celui-ci sentait qu'il avait à l'abattre avant tout.

Ceux qui osent écrire que l'antisémitisme a causé la condamnation de Dreyfus ne font que retourner une vérité capitale; s'il est vrai que Dreyfus a été condamné, quoique jui/^ en 1894, la revision de son procès n'a été entreprise qu'afin de pouvoir imputer à l'antisémitisme la perte d'un innocent. On voulait infliger à l'antisémitisme un cuisant stigmate moral. L'antisémitisme une fois déconsidéré et vaincu, le vieux parti républicain se flattait de reprendre ses anciens avantages dans la politique, dans l'opinion et dans les mœurs : agriculteurs et ralliés, modérés et nationalistes redevenaient à sa merci.

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