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La seconde affaire Dreyfus

Ces réflexions sur le péril de l'antisémitisme n'étaient pas propres à un noyau de puissants et de dirigeants, mais couraient dans les rangs les plus obscurs des quatre nations. Ce petit tailleur juif à son établi, ce pasteur perdu dans un lointain repli des Cévennes, ce politicien dans la loge de son chef-lieu, ce professeur dans sa salle de conférences y étaient amenés du concours naturel de leurs situations et de leurs réflexions.

— Ah ! sï/ pouvait être innocent !

Les plus perspicaces, ceux qui faisaient métier de penser y avaient songé dès le lendemain de la première condamnation.

— Messieurs, dit ce jour-là, du haut de la chaire, un professeur, dans un grand lycée de Paris, hier la justice franfaisê a condamné un innocent.

L'innocent ayant été jugé à huis clos, comment cet universitaire pouvait-il s'exprimer avec tant d'assurance?

Il parlait son désir, son intérêt, sa peur.

— Dreyfus devait être innocent. — 21 Vest. — // le sera.

Plus la nécessité de cette innocence était ressentie, plus cette gamme de l'utile |au possible, au probable, au certain était parcourue promptement. La famille Dreyfus aidait les suggestions en affirmant, avec la ténacité de la race, celle innocence comme un fait.

Le public a cru très longtemps que les premières intrigues officielles en faveur de Dreyfus eurent lieu à la mi-juillet de 1897, date d'une d'une démarche du sénateur Scheurer-Kestncr auprès du gouvernement. Il fallut bientôt les reporter au printemps de Tannée précédente, époque à laquelle M. Scheurer-Kestner s'était déjà rendu auprès du général Billot, ministre de la Guerre, ce pendant que M. le colonel Picquart procédait aux machinations du « petit bleu » et que le ministre des Colonies, Thonorable M. Lebon, observait dans le voisinage de ses bureaux des mouvements si singuliers qu'ils lui parurent tendre à l'évasion du traître (i). Démarches po-

(1) M. Lebon, né protestant, a eu plus de mérite qu'aucun de nous à servir la cause française. Son témoignage est donc précieux. M. Lebon a déclaré au Conseil de Guerre de Rennes qu'il eut, en 1896, rimpression « que,

litiques, escamotages militaires, intrigues d*adminisirateurs, que de concordances précises I

Mais plus anciennement encore, l'année précédente, le 2 juillet 1895. M. le colonel Picquart, nouveau chef des renseignements, recevait du quai d'Orsay une certaine pièce désobligeante pour Dreyfus la pièce dite CGC, et il la faisait

« autour do service de la déportation, il y avait une or- <( ganisation de délation, d'interceptions ». « Le conces- « sionnaire d'un certain service public intéressant l'ad- '< ministration pénitentiaire de la justice », M. Lebon a refusé de dire le nom, lui parut surtout très suspect. « Cet homme était donc chargé d'un service public. Il M était en rapport intime avec radministraiion pénitence tiaire de la Guyane. Au point de vue de son passé, au « point de Tue de ses relations actuelles, il ne présentait « aucune garantie de sécurité. Comme passé, c'était un (( ancicQ officier démissionnaire dans des conditions '• telles que la dernière note qui figurait à son dossier « militaire était qu'il était bien regrettable qu'on eût ac- « cepté sa démission et qu'on aurait dû le faire sortir (( par la mauvaise porte. »

« Depuis dix ans que sa démission avait été acceptée, il « avait vécu d'expédients jusqu'au moment où il s'était a rendu adjudicataire du service dont je parle.

M II n'avait point les ressouices nécessaires pour exéu cuter ce service, et il avait cherché un commanditaire. « Où ? En Allemagne ? Si bien que, de l'ensemble des » renseignements que j'avais k ce moment, à la suite de « certains rapports de police qui m'ont été faits, j'avais (( eu l'impression très nette que, soit par son origine, soit « par les intentions qu'il manifestait, cet homme étudiait « la possibilité de faire évader le prisonnier qui était t conliê à la garde de l'administration pénitentiaire. » (Conseil de Guerre do Rennes, séance du 16 avril 1899.) Il est trop clair que si Dreyfus avait pu diriger lui-même la campagne de ses défenseurs, le tir de ces braves gens aurait été mieux dirigé. Les secrets militaires antérieuromeot surpris l'essent mis en éjtat d'exercer de cruelles pressions aux dépens de ses anciens chefs.

disparaître. Ce colonel Picquart était entré en charge, la veille, le 1^' juillet...

Est-ce tout? Nullement. Un témoignage du môme M . Lebon nous apprend quedes a démarches nombreuses » « privées ou publiques » furent faites auprès des deux ministères dont il a fait partie depuis la condamnation de Dreyfus. Or, le premier de ces ministères dura de la fin janvier à la fin octobre 189o. Onadonc ledroit d'en conclure que les manœuvres militaires de M. Picquart étaient appuyées en civil.

Des révélations postérieures ont établi que, dans les derniers jours de février 1895, environ sept semaines après la dégradation de Dreyfus, et comme M. Félix Faure venait d'être -nommé président delà République, le premier ambassadeur du parti de Tlnnocence franchit le seuil de l'Elysée.

J'hésite à écrire le nom de cet ambassadeur.

Mes lecteurs, mes amis, mes ennemis euxmêmes,la collection de la Oazeits de France et du Soleil me sont témoins que ma première analyse de la condition des Monod a précédé de plusieurs mois la reprise publique de TafTaire Dreyfus. Quand, en novembre 1897, l'Etat Dreyfus montra parmi ses premiers défenseurs M. Gabriel Monod, vérifiant ainsi mes pronostics avec une exactitude dont j'ai frémi, je craignis un moment d'avoir trop raison, et je me demandai ingénument si mes articles de Tété précédent n'avaient pas été cause de l'adhésion de M. Monod au parti du traître. N'avais-je point aigri, vexé, poussé à bout quelque honnête cœur de naïf? Et ne l'avais-je, par ma faute, retourné

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contre notre France ? La suite me fit rire de ces alarmes, dignes hélas! d'un cœur français. Une lettre publique de M.Gabriel Monod (5 nov. 1897) m'enseigna qu'il trempait depuis longtemps dans la reprise de TAffaire : bien qu'il ne se soit vanté, le 28 août 1898, au Journal des Débats^ de ne s'en être mêlé qu'avec une « extrême réserve », je n'ai cessé de rencontrer sa main, la main des siens, dans les moindres détails de ce long supplice imposé à là patrie. Mais, impartial analyste, je me suis défié de cette impression, je l'ai donc éloignée de moi quand j'ai entrepris de cons* truire ce chapitre. Justement parce que l'Affaire devait être, dans mon système, nécessairement le chef-d'œuvre d'une famille de protestants étrangers établis en France depuis un siècle, j'ai repoussé le souvenir des Monod et de la conquête monodienne, comme si le système eût été erroné ; j'ai méthodiquement oublié le plan de mon œuvre. Or, contenu dans l'objet que je vous décris,' dans les scènes que je vous conte, voici que, de lui-même, ce plan est revenu s'imposer du dehors, fait d'histoire, fait de nature, aux dernières résistances de mon esprit.

Nous avons mesuré quel intérêt avait l'Elat Monod, qui est la pure quintessence du vieux parti républicain, à travailler pour la revision du procès Dreyfus. Nous savons de plus qu'il y travailla énergiquement en effet. Ce qui est moins connu, ce qui résulte des aveux mêmes des délinquants, c'est que l'Etat Monod fut le premier de tous les non-juifs à répondre à

rappel de Joseph ReÎDach, de Bernard Lazare et de Matkieu Dreyfus. U ambassadeur qui fit auprès de Félix Faure la première démarche en faveur du traître Dreyfus appartenait, par alliance, à l'Etat Monod.

Il s'appelait Gibert, était docteur en médecine et exerçait au Havre, où il avait beaucoup connu le nouveau Président. On Tavait fait venir du Havre tout exprès pour user de son ascendant et ouvrir le mouvement qui se déclarait par une sorte de démarche symbolique. C'était un très saint homme que le D' Gibert, mais outre que les éiudes de l'occultisme avaient légèrement dérangé son cerveau, il était « en matière religieuse passionaé jusqu'à « l'exaltation ]>, m'écrit un honorable habitant du Havre qui l'a fréquenté. Le docteur appartenait à (( une secte protestante si peu nombreuse qu'il « ne trouvait qu'à Paris de pasteur de son u opinion ». Mais ce protestant si particulier n'était même pas né en France, ni de parents français : le D' Gibert, commensal de l'Elysée, était suisse.

Sans comparer le docteur Gibert, honnête homme, à Cornélius Herz et à Jacques de Reinach, il n'est pas interdit d'admirer avec quelle facilité les premiers étrangers venus ont accès auprès des plus hauts personnages de l'Etat. « Par son mariage », le D' Gibert « appartenait « à ces protestants d'Alsace qui ont la singu- « Hère prétention d'être Allemand et Français, a en bonnes relations avec les gouvernants des a deux pays dans le but de propager partout « l'hégémonie allemande protestante et, sous

« son couverl, leur suprématie commerciale. » Je transcris les informations de mon correspondant, lellesque les donnala6^ff2^//«^i^/*flw/;«(i) que personne n'a contredite et que tous les journaux de l'époque ont corroborée. Mais voici le point capital : « Il a marié une de ses filles « à un jeune pasteur de Condé-sur-Noireau (( qui a eu un rapide avancement, appartenant « à lafamil/e Monod^ ce qui explique bien des « choses », ajoute mon correspondant.

Allié des Monod, il était Tami des Dreyfus, ayant plusieurs fois rencontré M. Raphaël Dreyfus, père du traître, chez un de ses amis de Mulhouse. L'Etat Monod, TEtat Dreyfus croisaient ainsi leurs premiers liens naturels dans l'âme de ce bon citoven de la Suisse, familier de nos gouvernants.

Il importe donc d'épingler le nom du D*^ Gibert, comme une perle d'un mélancolique orient, dans les débuts obscurs de la seconde affaire Dreyfus.

Le 21 février 1895 I Mathieu Dreyfus, Bernard Lazare attendaient dans quelque fiacre ou quelque café ; leur envoyé prêchait, sous les lambris officiels, le premier évangile de Justice et de Vérité, ce pendant que le plus diligent des Monod, Gabriel Monod, qui était sans doute allé quérir son allié au Havre, établissait à la façon d'une navette, les contacts nécessaires entre les membres de ce complot nouveau-né. Mit-il le pied à l'Elysée ? Arriva-t-il au moment ou à la fin de fentretien ? On le raconte, on

<1) 7 ami 1899.

prélend même qu'il assista au tout : mais, làdessus, je n'ose croire ni les rapports qui en sont faits, ni les apparencesqui les confirment. Gibert et Gabriel Monod accourus ensemble chez Faure en faveur de Dreyfus, sept semaines après la parade du Ghamp-de*Mars, ce serait peutêtre trop beau! Rarement chose humaine eut le privilège d'atteindre ce sommet de la perfection : il sufiQrait d'un coup de pouce ou de ciseau pour donner ou laisser donner à cette visite historique une beauté définitive et supérieure à la vie. Nous n'y toucherons point. Les séductions du goût ne mordront pas sur notre chasteté d'historien.

Le D** Gibert s'en fut seul chez le président Faure. Il y resta deux heures, assure-t-il dans une lettre (1), « pourobtenirquoi ? — lagrûce? « pas du tout, — mais la prolongationdu séjour « du malheureux » (Dreyfus) a à Saint-Marlin- « de-Ré, prolongation qui aurait permis tout de suite « (le faire la lumière ». Ainsi ce Monod, qui avait la bonté de ne point exiger la grâce et la libération, demandait du moins la revision immédiate. Le président qui eut la faiblesse de l'écouter montra pourtant dans la résistance un peu de courage, et la démarche du pauvre habitant du Havre fut vaine. Mais d'autres la refirent. On ne cessa de harceler, de tous côtés, les pouvoirs publics, civils ou militaires ; et la troisième année de la captivité de Dreyfus, 1897, ne put s'écouler sans que les passions religieuses, la voix du sang, l'or juif et les intérêts

(1) Cette lettre a été publiée plus tard dans le Siècle.

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syndiqués du Vieux Parti Républicain fissent leur éclat naturel : le sénateur Scheurer-Kestner permit aux journaux d'annoncer qu'il sollicitait pour Dreyfus,

Leurs notes parurent au milieu de l'automne après la rentrée. Très correctement, M. Méline avait envoyé le sénateur à son garde des Sceaux, M. Darlan. Celui-ci demanda à M. Scheurer de déposer une demande en revision, sur laquelle il se réservait de statuer. Aux termes de la loi, le garde des Sceaux est en effet constitué le premier juge, et jugepleinier, des instances en revision qui sont toujours faites entre ses mains. Il dépend de lui seul de les introduire en cour de cassation. C'«st bien à lui que M. Scheurer devait s'adresser.

Mais Scheurer-Kestner était vice-président du Sénat ; saqualité de protestant et de franc-maçon, ses alliances avec la noblesse républicaine des Ferry et des Floquet, faisaient de lui un grand personnage dansTEtat. Lesministres se croyaient en devoir de ne jamais citer son nom à la tribune sans le traiter « d'excellent ami». Il devait donc se flatter d'imposer sans peine son désir et sa volonté à un simple garde des Sceaux.

— C'est le gouvernement qui doit faire la revision, répétait-il à tout venant.

Il lit donc à M. Darlan « une visite personnelle » sans se douter qu'elle ne pouvait avoir aucune <e valeur, ni aucune conséquence juridique ». Suivant une relation officieuse parue dans la RèpuUique française (1) du 11 juillet 1899

(1) Journal de ,M. Méline.

et qu'on n'a jamais contredite,Scheurer-Kestner. a dès les premières paroles », déclara à M.Darlan « qa'il ne venait pas pour le saisir d'une « demande de re vision et lui remettre son dosa sier, mais uniquement pour discuter avec lui « le jugement du conseil de guerre de 1894; à 3 quoiThonorable M. Darlan répondit très jus- »< tementqu'dn matière de rpvision^il n'ètaiiplus un a homme polifû/ue, mais un juge ^ el qu'il se refucc sait à discuter officieusement une affaire qu'il « pourrait être appelé, le lendemain à juger a s'il en était saisi régulièrement »

Rien de plus correct, ni de plus juste. C'est une chose grave que de toucher à un arrêt de justice. Sans croire, comme nous en accusent les ignorants ou les intéressés, à rinfaillibilité des juridictions civiles ou militaires, nous admettons que la chose jugée pré vaille au moins contre la fantaisie des personnes ou les intérêts des partis, tt S'il sufll&ait d'aller trouver le garde « des Sceaux et de lui dire en conversation « qu'on croit avoir découvert la preuve d'une « erreur judiciaire pour remettre en question a les milliers de jugements correctionnels et « criminels rendus tous les jours par |lcs tribu- « naux civils ou militaires, l'autorité de la chose « jugée ne serait plus qu'une fiction (1). » Cette autorité doit être tenue à l'abri des personnages influents, des compagnies puissantes et des partis prépondérants : sans quoi l'on entrera fatalement dans l'ère de ces revisions sans fin qui, suivant la forte parole de Joseph de Maistre,

(1) République Française du 11 juUlet 1899.

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thieu Dreyfus écrivit au ministre pour dénoncer le commandant Ësterhazy (1).

Mais raffaire changeait de face, dès lors ; les meneurs changeaient de tactique. On ne demandait plus la révision au nom d'un fait nouveau déjà connu et défini ; on essayait de découvrir, de créer, de faire apparattre un fait qui la rendit possible (2). En avouant ainsi qu'on ne possédait rien de ce que réclamait l'interprète de la loi, on quittait la seule voie pratiquable ici, la voie directe et la voie discrète, la voie qu'autorisaient, d'un commun accord, les prescriptions légales et les conditions du salut public.

A la vérité, la dénonciation du commandant Ësterhazy était bien en fait autorisée par la loi. Mais, en se faisant au grand Jour, cette action légale lésait plus que la loi : les institutions qui sont mères des lois et le salut public qui est la première des lois. En sortant du secret où sont nécessairement confinées les affaires de police internationale et en saisissant de cette affaire d'Etat le tribunal public de l'impressionnable et tumultueuse opinion, les Dreyfus s'engageaient dans un système d'anarchie. Cette anarchie ne déplut pas aux chefs des quatre Etats Confédérés. Les légitimes souverains de la République en usaient comme d'un instrument

(1) « Au moment où j'allais me conformer it son avis», l'ayis (lu ministère Méline, « une dénonciation formelle fut adressée au ministère de la Guerre par le frère du condamné, w Discours de Scheurer-Kestner au Sénat, le 1 décembre 1897.

(2) Ce jour-là, l'alîaire Ësterhazy était née, et l'affaire « de la revision dut être ajournée ». Même discours.

légitime. L'Administration, leur ancienne esclave, ayant refusé d'obéir, ils devaient recourir à la Révolution, leur ancien propulseur.

Non contents de renverser le droit et la politique, l6S quatre Etats Confédérés portèrent la révolution jusque dans les lois organiques de l'esprit humain. M. Anatole France en fit la remarque lorsque M. Léon Parsons, de VAurorêj lui demanda son opinion sur l'affaire Dreyfus.

— Je n'en ai pas, répondit-il. On ne m'en arien dit. On ne m'a fait connaître aucuns pièce. Je ne doute même pas, car dans le doute, U y a un com^ mencement de certitude. Je ne puis pas vous dire si Dreyfus a été condamné injustement puisque je vous le répète, on ne m' a pas communiqué son dossier (1).

Ainsi devait répondre aux faiseurs de révolution un esprit classique et ami de l'ordre français. 11 eût dû parler de la sorte pendant tout le cours de l'agitation révisionniste. Passé depuis au premier rang du parti dreyfusien, M. Anatole France n'a jamais fourni d'explication plus forte ni même aussi forte de sa nouvelle pensée. On ne peut pas juger une cause sans la connaître. Ce n'était pas la faire connaître que publier, comme on fit, par une suite d'indiscrétions graduées, quelques éléments du dossier. Il les fallait tous, au complet, ou nul d'entre eux n'avait de sens. L'affaire ayant été jugée en secret, un seul point en était parfaitement connu et c'en était le seul dont les particuliers, comme disait plus tard M, Jules Lemaître (2)

(1) Aurore du 23 noTembre 1897.

(2) Premier discours à la ligue delà Patrie Française, 19 janvier 1899.

pussent être certains: la condamnation. Ce que les bons esprits pouvaient apprendre de ces débats inconnus devait être composé et distribué par rapport à cette condamnation connue. Si ces derniers éléments, devenus publics, ne leur paraissaient rendre compte de la condamnation, ils devaient en supposer d'autres. Si même certains éléments, que d'ailleurs personne n'a vus, car on n'a jamais fait « la preuve de l'innocence », paraissaient contredire la culpabilité, le public devait supposer et intercaler d'autres éléments inconnus qui fussent suffisants à tout concilier. N'y en eût-il qu'un d'inédit, ce dernier élément, en affectant les autres, pouvait les changer du tout au tout quand à la valeur et au sens. Logiquement, moralement, physiquement, impossible d'avoir une opinion personnelle: nous ne savions pas, nous ne pouvions pas savoir et nous ne devions pas savoir.

Abstiens-toijdisait la raison. Ou plutôt : Tout ce que tu peux faire est un acts de confianœ implicite. Qu'est-ce en effet quune défiajice invérifiable ? Le désir d'un contrôle que jamais tu n'exerceras^. Les quatre Etals confédérés, s'ils n'étaient pas assez civilisés pour comprendre un pareil langage, furent habiles de n'en tenir aucun compte. Plus la curiosité parut folle, plus la moitié du monde eôtrage de savoir. A propos d'une erreur possible, on se rua à des milliers d'erreurs réelles, et, contre un mal au moins douteux, furent faits mille maux certains.

Au démon de la curiosité s'étaient joints l'attrait magique et le charme trouble que l'imagination des lettrés aussi bien que celle du

peuple évoque à la pensée de toute erreur judiciaire. Le dogme dreyfusieo, fondé sur les idées de la Justice et de la Vérité mystique, s*incarna dans la tragique et fausse figure d'un Juste mis aux fers dans une île de l'Océan. Il en naquit bientôt ces dévotions, ces amulettes et toutes ces formules de culte extérieur, que les sensibilités violentes ne refusent jamais à leur idée fixe. On fit des scapulaires avec le drap de la tunique de M. Picquart. Un lecteur du Siècle écrivit à son journal : « Vous savez peut-être qu'en Rus- « sie, pendant la semaine de Pâques, on s'aborde (( par laphrase suivante: «Christ est ressuscité! d « Que diriez- vous de remplacer : Bonjour^ com- « ment allez'vomi par les mots : DreufiiseMinno- « cent? L'ancienne France eût mieux gardé son équilibre si elle avait été soumise à la même épreuve ; cent ans de romantisme, c'est-à-dire de littérature étrangère, orientale ou germanique, ne s'étaient pas bornés à nous dissocier: le théâtre et le feuilleton romantique nous avaient précisément familiarisés avec la noble image du forçat innocent, du condamné irréprochable et de la fille immaculée, toutes blanches victimes de l'ordre social ; la mystification des quatre Etats tombait dans un brave guéret. Certes l'or juif y dut couler. Des millions, trente-septmillions, parait-il, ont été distribués. Nous savons positivement que M. Cornély n'est pas unavocat gratuit (1) et nous savons, parles révélations deïAurore^qneM, Guyotprésentades notes d'apothicaire ; maisles patriotes simplistes

(1) Il est inscrit pour 2.000 francs au rapport Vallé où sont claitflés les^écumeurs du Paoama.

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qui se représentent le mouvement dreyfusien comme une pure affaire d^argent oublient trop que les Juifis n'achètent pas ce qu'ils peuvent avoir pour rien. Quantité de Français auraient payé, ils ont même payé pour servir une cause qu'ils jugeaient noble et sainte.

Gela est surtout vrai du monde des Leroy-Baulieu, des Violet, des Dufeuille, des Frédéric Passy. On croyait tout à fait éteinte cette pâle postérité des Simon et des Cousin, maîtres incomparables au bel art de ne rien penser. Elle ressuscita. De la Ligue contre V athéisme^ du Comité de défense et de progrès social^ les vieux ingénus du libéralisme tendirent une main tremblante aux vieux incorrigibles du radicalisme de 1848. Quelques-uns hésitèrent, et leur hésitation nous fut un spectacle émouvant. Tandis que nos jeunes conservateurs, ainsi qu'en témoigne la crise du journal h Soîdly se déclaraient nationalistes et antisémites, la Vieillesse de ce parti fusionnaitavec le Sénalde la Révolution. Les idées suisses reparurent en maîtresses dans ces cerveaux ossifiés et l'on vit même des intelligences en plein exercice interrompre leur développement le plus naturel et se confesser impuissantes à surmonter de fortes habitudes d'enfance.

Un premier exemple de cette régression déplorable avait éjé donné par M. Anatole France. M. Emile Pouvillon nous en fournit un autre. M'ayant décrit un jour, dans une lettre familière, l'arrêt mortel qui vint saisir sa pensée en pleine « synthèse >*, M. Pouvillon m'autorise à publier ses confidences.

Les voici dans la beauté de leur naturel :

« Cher ami, disait-il en réponse à l'envoi d'un « opuscule, votre petit livre (1) est venu me trou- <c ver dans un mauvais moment.

a Un accident imprévu venait d'emporter en « quelques jouts la bonne synthèse nationaliste <i acquise récemment, laborieusement édifiée et sur « laquelle je comptais pour abriter mes vieux jours!

a Vous jugez de mon désarroi. C'est {'affaire, « la terrible affaire qui a causé ce ravage avec « tant d'autres I Mon vieux fonds de libéralisme, a d'humanitaireriesi'esi révolté tout à coup ;je n'ai tt plus été le maître de mes pensées (^) . Voies n'ima- « ginerezpas^ vous d! une autre génération, ce que « c'est d'être né libéral, d'avoir été élevé par un père « et une mère libéraux .

« Cela/ait une espèce de religion d'enfance, un « état d'âme qui persiste sous les états d'esprit cona tradictoires, acquis par la réflexion et l'expérience.

« ... Une violente poussée de sentiment a tout « emporté, m'a dépossédé du moi avec qui j'étais « habitué à vivre depuis vingt ans. Et a c'est Tautre qui est le maître. 3Ie voilà revenu, « après combien de détours, à mon âme de 1860, « au temps où je manifestais pour la Pologne et « pour la Libre^ Pensée.

« N'est-ce pas étrange ? La réflexion reviendra « peut-être, me remettra dans maligne... » {A suivre.) Charles Maurras.

(1) C'étaient Trois idées poliliqueSy Chateaubriand., Michelet, Sainte-Beuve où j'ai tenté de détraire quelquesunes des idées maîtresses du dreyfusianisme, en même temps que d'y opposer l'essentiel de l'ordre classique.

(2) M. Gabriel Se ail les a de même témoigné par écrit au procès Zola, qu'il n'avait pas pu s'empêcher de penser. L'aveu du manque de méthode est grave sous la plume de ce professeur de philosophie.

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