‹ L'action française (volume 2)Chapitre 138 sur 180 · EN CE CIL RHODES · texte numérisé non relu

EN CE CIL RHODES

Si tous les financiers ne sont pas des brigands comme le prétend Voltaire, on peut pourtant leur reprocher en général une déplorable tendance au cosmopolitisme et à former dans la société moderne une « internationale d*en haut » qui ne le cède en rien, pour le scepticisme et les... erreurs, à (c Tinternationale d'en bas ». Ainsi, paraît-il, le veut Targenl. Cest l'originalité de Cecil Rhodes d'avoir été un fînancier patriote. Financier, il le prouva de façon à être en son temps inégalé, mais, patriote, il le fut dès l'abord et le resta dans fâge mûr, au loin et dans ses plus excentriques entreprises.

Profondément racine dans le sol natal, rien ne lui parut jamais supérieur à la patrie anglaise, à cette patrie dont les habitants, depuis tant de siècles enfermés dans leur île, ont appris et pratiquent infatigablement la culture nationale la plus intense, la plus cohérente et la plus féconde qui soit au monde. Tel un jardinier vigilant bêche et renouvelle sans cesse la terre végétale au pied d'un arbre immense et en éloigne les intrus avec des soins jaloux, l'Angleterre est le merveilleux jardinier de la race anglo-saxonne. Son traditionnalisme nous semble étroit, certains de ses fétichismes surannés? Mais pensezvous qu'elle s'interdise sans regret tout senti-

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mentalisme? Pour mieux élever ses enfants, elle s'est arraché le cœur et s'est sacrifiée à la gloire de sa race. Voilà comment, depuis des siècles, elle a pu donner au monde le prodigieux spectacle de son inlassable fécondité. Voilà comment elle a bâti l'empire. Cecil Rhodes est le produit type et génial de cette éducation sans cœur ni entrailles, mais qui façonne de rudes hommes.et d'infatigables patriotes.

Fils d'un clergyman du comté de Hertford, Cecil Rhodes naquit le 5 juillet 1853, le septième de onze enfants. 11 fut question pour lui aussi de l'état ecclésiastique : une bronchite contractée au collège en ramant et difficile à guérir, força sa famille à l'envoyer dans le Sud et décida ainsi de son avenir et de sa fortune. 11 partit en effet en juillet i870 pour le Natal où son frère Herbert habitait une plantation de coton.

Depuis trois ans déjà, date de la première découverte du diamant sur lesbords de l'Orange, régnait dans toute l'Afrique du Sud une singulière effervescence : il n'y était bruit que de découvertes et de fortunes fabuleuses. En 1874 , n'y tenant plus, les deux frères partirent pour les champs de diamant de Golesberg.

Si Ton pense que Cecil le plus jeune n'avait encore que 18 ans, on s'étonnera peut-être de la puissance et du bonheur avec lesquels les circonstances déterminèrent son avenir.

Les deux frères se mirent au travail sur

Tunique claim que la loi autorisait alors, avec plus d'énergie que de succès tout d*abord. La santé de Ceci! s'améliora : il décida de retourner en Angleterre pour prendre ses degrés à l'Université. Ici paraît déjà le sens pratique d*un esprit juste et peu sujet aux emballements. En effet, pendant plusieurs années jusqu'en 1881 0(1 il passa avec succès à Oxford ses examens de sortie, il donna six mois d'été à l'Angleterre et à ses études, et six mois d'hiver à l'Afrique du Sud et à ses affaires. Ses anciens maîtres ont gardé de lui le souvenir d'une nature ardente au travail, curieuse et sincère.

Quand, au sommet de sa réputation, il revint en 1899 à Oxford pour y être reçu docteur, son discours ne laissa pas que de faire une impression profonde. Il y dit qu'il avait été frappé jadis de la définition de la vertu dans l'Ethique d'Aristole appelée : « la plus haute activité de l'esprit, vivant pour le plus haut objet, dans une vie parfaite ». Que cela lui avait semblé le plus noble précepte à suivre et qu'il l'avait adopté, mais que depuis on lui avait fait voir qu'il avait malcomprisAristoteetque ce dernier n'avait pas parléde a \i\Tepour le plus haut objet», mais de régler sa vie « d'après le plus haut principe de justice ». S'il en était ainsi, peut-être qu'il avait pu manquer parfois à cette règle, mais que ses auditeurs voulussent bien se souvenir que dans un état de société rude et grossier comme celui de la plus grande partie de l'Afrique du Sud, certains droits ne sont pas clairement compris et définis h la manière de pays plus civilisés et que là-bas règne un peu cette vieille lutte pour

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l'existence où souvent la liberté pàtit et la justice est foulée aux pieds. II finit en disant qu'il continuerait jusqu'au bout à vivre pour ses vieux rêves de «faiseur d'empire» (i), guidé pourtant désormais par la sagesse que donnent à l'homme l'expérience et parfois... la douleur.

L'auditoire fut sans doute plus facile à con • vaincre que ne le sera l'histoire. Pourtant l'apologie ne manquait ni de force ni de grandeur, et marquait une véritable élévation d'esprit.

En cette occasion, Rhodes, « ce colosse de Rhodes », comme l'a appelé Chamberlain, se tenait debout au théâtre Sheldonian, en face du vice-chancelier et côte à côte avec lord Kitchener, récipiendaire du même degré, tous deux larges et robustes. L'enthousiasme était fou. « Ne dirait-on pas, s*écria quelqu'un, deux grandes colonnes de l'Empire I »

C'est à Kimberley de 1873 à 81, que Rhodes amassa ses premiers millions, base de cette immense fortune qu'il jugeait nécessaire à ses plans politiques. Il ne varia jamais de son immense dessein de faire de l'Afrique un empire anglais : ce fut l'œuvre de sa vie, mais comme il le disait plus tard au général Gordon : « A quoi sert d'avoir de grandes pensées, u si l'on n'a pas l'argent pour les exécuter? »

Ses amis prétendent, avec grande apparence de vérité, qu'il ne tint jamais à l'argent pour l'argent, puisque millionnaire plus de dix fois

(1) C'est, en effet, un yéritable « empire » que T Angleterre Ta posséder grâce à Cecil Rhodes, et qui s'étend du 9* au 36* degré de latitude sud, du cap des Aiguilles au Taoganyka.

(en livres sterling) d'après son propre dire, il dépense moins pour son plaisir que la plupart de ses employés.

Mais tout sembla lui réussir là-bas. Son vœu devint de suite un fétiche de succès. En 1878 déjà (il avait 25 ans), le D' Jameson déclare qu'il ne connaît pas d'homme d'affaires approchant Cecil Rhodes. Enoctobre 1880, il est nommé député pour le district de Barkly West, près Kimberley. Déjà se forme dans son esprit le fameux projet d'une fédération des Etats sud-africains, du Cap au Zambéze, exactement le même qu'avait déjà conçu son futur et mortel adversaire Paul KrOger : car sur ces Etats-Unis l'un voulait voir flotter le drapeau de l'union anglaise, l'Union Jack, et l'autre voulait les voir protégés parle « Vierkleur », les quatre couleurs du Transvaal et de l'Orange réunis.

Dans ce duel qui dura vingt ans, les deux adversaires furent dignes l'un de l'autre. Au patriotisme le plus ardent et le plus inlassable, ils joignaient tous les deux l'intelligence politique la plus souple et un étonnant sens de l'avenir. Chez le génial paysan boer et le financier anglais, pareille obstination, pareille foi en eux-mêmes et le môme curieux mélange de ruse et d'énergie (1).

Dès que Rhodes sent sa fortune personnelle faite, son activité politique commence et ne cessera plus. C'est à ce moment (à la fin de la

(1) Kriiger disait en 1885 en parlant de Rhodes : « Ce (( jeune homme me donnera de Tcnnui. Pourtant nous « verrons. Le cheval de sang court vite, mais c'est le « bœuf qui tire '»s plus fortes charges. »

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guerre Basuto) qu'il rencontre le général Gordon dans une commission d'indemités eu Basutoland. Tout de suite Gordon fut attiré vers cet autre homme, si différent de lui à tant d'égards, mais qui communiait avec lui dans un si intense patriotisme. Plus lard Gordon voulut emmener son ami en Egypte comme trésorier général. Rhodes sentait sa vie et sa destinée dans l'Afrique du Sud et refusa.

De 1881 à 1882 on peut définir son action en disant qu'il « sauva la route au nord ». C'est la bande de territoire située à l'ouest du Transvaal et dite Bechuanaland qui fit entre KrOger et Rhodes l'objet d'une subtile et acharnée contestation. C'était la route du commerce du Cap au Zambëze el pour les projets du « faiseur d'empire » une question de vie ou de mort* Mal soutenu par le gouvernement anglais qui craignait toute complication,' Rhodes arriva pourtant, à force de tranquille audace et de diplomatie, à résoudre en sa faveur ce problème vital. Les commandos boers occupaient le pays ; Rhodes alla les trouver tout seul et, enlrant|dans la tente de Delarey s'invita à déjeuner. Ce dernier, surpris, s'empressa pourtant à lui donner l'hospitalité, mais tout à coup, ne pouvant se retenir s'écrie : a le sang devra couler I » Rhodes raconte : € Je restai avec Delarey une semaine, devins le parrain de son petit-fils et à la fin nous fîmes un arrangement... » Rhodes a cela de bien anglais que, quelquelhaute position il ait atteint, agir seul et payer de sa personne lui parait toujours chose simple et naturelle.

Nous arrivons à une page de sa vie curieuse

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par la démoastralioa et comme rillastration qa*elle doone de son caractère: elle est à son hooneur: c'est une histoire d'affaires et on Irait de mœurs : c'est l'amalgamation de la c De beers » et de la « Kimberley Central Company ». Ces deux compagnies avaient en effeten i883pea àpeaabsorbé toutes les autres minesde diamant, menées qu'elles étaient par deux financiers supérienrs, la première par Rhodes, la seconde par Barnato. Cependant Barnato pensait qu*ane fusion entre ces deux groupes n'était pas indispensables etqu'un arrangement amiable suffirait pour régulariser la production du diamant et fixer les prix de vente. Voyant plus loin dans l'avenir, Khodes estimait au contraire que tôt ou tard lesdeux compagnies seraient amenées à fusionner pour constituer un grand monopole : il était résolu à y employer tous ses efforts. C'est que leurs mobiles dilTéraient grandement. Barnato n'était qu'un financier pur et simple et ne considérait que les intérêts matérielsSde son aflaire. Pour Rhodes, la possession des mines n'était qu'un moyen ; le but: la formation d'un gigantesque monopole dont l'immense fonds de réserve devait servir à l'expansion britannique vers le Zambèze. Il se mit alors à acheter atout prix les actions de la Compagnie française de diamant, la seule des filiales de la Kimberley que le groupe Barnato n'avait pu absorber. Ce fut une lutte de spéculation mémorable et les actions montèrent avec une rapidité folle.

Le premier, Barnato demanda à négocier. Une conférence eut lieu entre Barnato et W. Joël, représentant la Kimberley Company, et Rhodes

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et Beit représentant la De Beers. Ils restèrent enfermés de l'après-midi d'un jour jusqu'au lendemain matin. Le litige portait entièrement sur cette condition réclamée obstinément par Rhodes qu'un article du trust devait lui permettre d'employer le surplus des fonds du monopole'pour ses projets d'extension territoriale au Nord, ce dontBarnato ne pouvait comprendre la raison. A quatre heures du matin, il capitula pourtant disant: a Chacun de^nous a samarotte; <( vous, évidemment, vous êtes féru de l'idée de a fonder un empire dans le nord et je pçnse que « nous sommes obligés de vous fournir les a moyens de le faire. » Barnato, ancien clown et que les questions de sentiment ne touchaient guère, devint de ce jour un des lieutenants fifieèles et un admirateur passionné de Gecil Rhodes.

Etl'historieQjàquelque parti qu'ilappartienne, ne peut qu*admirer ce spectacle trop rare d'un acte purement financier qui a toute la valeur d'un beau geste patriotique.

Aussi, de 1887 à 89, voyons-nous la pénétration anglaise vers le Zambèze marcher à grands pas. Un traité est conclu avec Lobengula, roi du Matabeleland. Fort-Salisbury est fondé. Enfin le 29 octobre 1889 une charte impériale est accordée à la fameuse Compagnie anglaise sud-africaine, la Chartered.

Comme le temps passe, la figure de Rhodes semble grandir et s'augmenter sans cesse : partout le succès l'accompagne et partout pourtant son activité se tourne vers de nouveaux objets. Rien de ce qui touche l'empire ne le laisse indif*

férent : il rencontre Parnell à Londres. Les deux hommes s*agrippent et se plaisent. Rhodes rêvait une immense fédération de Tempire, dont toutes les parties politiquement autonomes enverraient à Londres une délégation au Parlement, proportionnée à leur contribution financière aux dépenses <i impériales ». L'Irlande deviendrait une colonie de Tempire au même titre que le Canada ou TAustralie. Il lui offrait dans ces conditions (que Parnell ne pouvait qu'accepter comme favorables pour son pays) une somme de dix mille livres pour la caisse du parti irlandais.

Deux ans plus tard un discours de Gladstone menaçant de se désintéresser de TÊgypte, « fardeau embarrassant », inquiète et révolte Cecii Rhodes. Il se met aussitôt en rapport avec le chef du parti libéral et dès qu'il a obtenu Tassurance que l'évacuation projetée n'aura pas lieu et qu'on renoncera à cette « politique de suicide», il contribue pour 5.000 livres aux dépenses du parti. Le fils du petit vicaire de fiishop Stratford veille sur l'empire.

Sa nomination de premier ministre dans la colonie du Cap en 1880 lui donna encore une force nouvelle et de nouveaux moyens d'action. Tout ne va pas sans difficultés dans le territoire de la Chartered. La malaria, la mouche tse-tse, le manque de routes, découragent les premiers colons, coûtent à la Compagnie des sommes énormes et à son fondateur d'incroyables efforts.

Pendant ce temps la sourde lutte avec Krtlger va son train. Celui-ci, dans son instinctive horreur des conquérants^ se fait littéralement arra-

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cher une à une toute concession nouvelle de mines ou de chemins de fer. El derrière toutes les entreprises on voit la main de Gecil Rhodes qui pousse à la pénétration des capitaux étrangers au Transvaal, discrète, active, infatigable. Il a de grands intérêts à Johannisburg dans les Consolidated Goldfîelds: son frère le colonel Ty représente.

Au Mashonaland et dans le pays qu'on commence déjà à appeler la « Rhodesia », il a envoyé comme commissaire spécial son ami d'enfance et on peut dire son âme damnée, le fameux docteur Jameson. Des troubles en effet menacent. Mécontents, les noirs Matabélésse révoltent vers la fin de Tannée 1892 :ils mettent la région à feu et à sang. Jameson, qui n'a que peu de ressources pour combattre l'insurrection, envoie à Rhodes un rapport détaillé. Il reçoit le télégramme laconique suivant : a Lisez Luc, XIV, 31. » Jameson se reporta au passage en question et lut : a Quel roi, allant faire la guerre a contre un autre roi, ne s'assied pas et ne se « consulte pour savoir s'il sera capable avec dix « mille guerriers de rencontrer celui qui marche « contre lui avec vingt mille ? » Jameson réfléchit et répondit : « AU right I Ai lu Luc, xiv, « 31. )) Rhodes ne pouvait guère alors compter que sur lui-même : les fonds de la Compagnie étaient très bas, et le ministère des colonies à Londres peu disposé à l'aider. Avec quelques centaines d'hommes Jameson fit des prodiges : les Matabélés furent battus, leur capitale Buluwayo prise, les colons rassurés.

Remerciant ses hommes, Rhodes leur dit :

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« Vous auriez cru qu après tout ce que nous « avons fait, TAnglelerre est contente? Au contt traire, on vous a appelés : maraudeurs, assasa sins, etc. C'est ainsi qu'on voudrait éloigner a les coloniaux de la mère-patrie. On n'y arri- 0 vera pas. » Cependant plus d'une fois sa colère n'épargna pas les ministres anglais, a ces gens de Dorvning Street malgré lesquels l'empire a été fondé ».

Nous arrivons à la page sombre de la vie de ce homme, qui n*effacera pas ses services, mais ternit singulièrement sa gloire : le raid Jameson. En 1895 le mécontentement des Uitlanders à Johannisburg, contre le gouvernement boer, était à son comble. On reprochait à ce cl^rniev ses mesures fiscales, administratives, qui, disait-on, tendaient à la ruine de l'industrie minière. Un « comité de réforme » se fonda à Johannisburg, composé d'hommes actifs et puissants et décidés à obtenir par tous les moyens satisfaction. Rhodes ne se contenta pas de les encourager en sous main et de leur faire parvenir par contrebande des armes et des munitions : il plaça à Pitsani sur la frontière du Transvaal le docteur Jameson avec 500 hommes et il pièces d'artillerie légère, destinés à appuyer au besoin le mouvement révolutionnaire sur le Rand. Ce qu'il ne pouvait prévoir, c'est que Jameson, prenant « le mors aux dents B, partirait sans attendre ses ordres. C'est le 29 décembre 1895 au matin qu'arriva à Groot Schur chez Rhodes, près du Cap, un télégramme du D*" Jameson ainsi conçu : « Partirai ce soir pour le Transvaal. » Malgré sa

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fermeté habituelle, Rhodes fut anéanti. Le coup était pour lui d'une gravité exceptionnelle. Jameson avait coupé derrière lui les ûls télégraphiques et brûlé ses vaisseaux. Pendant toute la journée Rhodes se promena à grands pas dans le hall de sa maison, incapable de rassembler ses esprits et ne pouvant dire d'autres paroles que : « Allons, sois calme, sois calme. » Il se rendait compte que ce coup de folie, d'envahir le territoire d'un peuple ami, sorte d'effraction à main armée, allait être pour lui la ruine de longs efforts. Le lendemain personne ne put le trouver chez lui, ni ses collègues du ministère affolés, ni le haut commissaire du gouvernement anxieux de décharger l'Angleterre de toute responsabilité en cette affaire. Il avait passé la journée à cheval, sur les pentes de la Table, à rêver et à chercher une solution pour sortir de cette impasse. Coup sur coup, arrivaient les nouvelles de Timpression produite par le raid à Pretoria, des ordres donnés par Krilger à Cronje, de la marche continue de Jameson malgré les messagers envoyés à sa poursuite, et enfin de sa défaite par les Boers le 2 janvier et de sa capitulation. L'acte avait soulevé dans le monde entier et même en Angleterre une réprobation unanime. Rhodes dut donner sa démission de Premier. Sa carrière politique semblait finie.

En effet, au mois de février, il comparaissait avec les autres membres du complot, à Londres, devant un comité d'enquête composé de parlementaires. Il se défendit avec la force et la logique qu'on pouvait attendre de lui et donna

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rimpression que le côté sentimental de la question lui avait échappé complètenient : qu'il admettait bien Tinopportunité de Tacte, qu'il ne semblait pas en apercevoir l'injustice. II fut désapprouvé publiquement et secrètement acquitté dans l'opinion de ses concitoyens. M. Labouchère qui tient en Angleterre le rôle de M. Yves Guyot en France, se montra grandement scandalisé et ce fut tout.

Comme il n'y a pas de rocher ni de digue capable d'arrêter un fleuve dans sa course, les caractères de la trempe de Cecil Rhodes ne rencontrent guère, sur leur route, d'obstacle qui résiste plus d'un instant au choc prodigieux et débordant de leur activité. Presque aussitôt une nouvelle insurrection des Matabélés donnait à ce besoin d'agir un autre aliment. Le 9 mai, à la bataille de Mavin, pour la première fois, il se trouvait réellement au feu : donnant l'exemple, il s'exposa avec résolution et quelque amour même de la parade, dirent les spectateurs. Cependant la campagne menaçait de s'éterniser et coûtait à la Compagnie des sommes énormes. Rhodes décida d'essayer de la diplomatie. Accompagné seulement de deux officiers, il alla trouver les noirs dans leur camp : stupéfaits de celte audace tranquille, les vieux chefs, les indunas, calmèrent leurs jeunes guerriers et prièrent l'étranger de parler. Après leur avoir dit qu'il leur apportait la paix, il ne craignit pas de leur reprocher en termes violents leurs massacres et le sang des femmes et des enfants répandu par leurs mains. L'interprète tremblait de traduire ses paroles. Quand

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il eut fini, les chefs, s'avançant vers Rhodes, jetèrent en signe de soumission leurs armes à ses pieds. Au momebt de partir, il se tourna avec un sourire de triomphe vers son compagnon Sauer : « Voilà de ces scènes, dit-il, qui « font qu'il vaut la peine de vivre (i). »

Mais il n'avait pas renoncé à la vie politique . En 1898, il résolut de se représenter aux électioi^g. pour le district de Berkly West. Il ne s'était" jamais avoué battu. Le succès lui donna raison, malgré la violence de la campagne menée contre lui. Curieusement, on a remarqué d'ailleurs que jamais les sympathies mêmes de la population hollandaise du Cap n'abandonnèrent toutes Cecil Rhodes, bien qu'il fût connu pour l'auteur responsable du raid Jameson et plus tard presque de la guerre contre les Boers. Tant qu'il avait été premier ministre au Cap, il avait toujours cherché à tenir la balance égale entre les deux races et s'était même employé sincèrement à les rapprocher et à les fondre. Les Afrikanders lui en ont su gré. Dans un discours à Vryburg, Cecil Rhodes criait à ses ennemis avec sa rude éloquence : « Pourquoi hurlez- « vous contre moi? Pourquoi soufflez-vous le « feu? Qu'y gagnerez-vous? Je vais vous le Cl dire : vous exciterez des haines de races. (( Mais ça ne vous nourrira pas, ça ne vous « donnera pas de la terre, ni la liberté à vous « ou à vos enfants. Qu'est-ce que ça fera? Ca « vous fera mourir de faim. »

(1) C'est à l'endroit de cette rencontre, appelé Matoppo, dans un cirque de montagnes et le site le plus pittoresquOi que Rhodes a demandé à être enterré.

En 1898, il fut à Tunanimité renommé directeur de la Chartered, dont il avait dû s*éloigner après le raid. C'est le moment où il travailla le plus utilement à avancer son vieux projet de son chemin de fer at tout rouge » du Cap au Caire. En vrai Anglais, il attribuait au rail une vertu colonisatrice incomparable. Dès 1897, il avait réussi à pousser la ligne de Kimberley jusqu'à Buluwayo. Les travaux sont commencés vers les Victoria Falls. Le télégraphe à Tavantgarde atteint Abercorn sur le Tanganyika. Son gouvernement ne lui est d'aucune aide fmancière : Chamberlain le gène plus qu'il ne le seconde. Pourtant l'argent afflue toujours aux mains de cet homme qui aime a à manier les millions et à forger les empires ».

De retour à Londres en 1899, la reine Victoria le reçoit et le félicite. On le voit à Berlin traiter de puissance à puissance avec l'empereur d'Allemagne. Rudyard Kipling déclare que <c Rho- « des est le plus grand homme actuellement ce vivant». En même temps comme il est bien de sa race, il n'échappe pas à la commune erreur et qualifie de ridicule l'idée que le Transvaal pourrait génerjamais l'action de la Grande- Bretagne. Il en parle comme d'une quantité négligeable. D'ailleurs la guerre ne lui parait même pas probable.

C'est que plus qu'homme au monde, Cecil Rhodes a toujours ignoré les raisons « que U a raison ne connaît pas ». Il ne croit qu'aux luttes économiques : il ne pouvait ni comprendre ni prévoir, dans cette Afrique du Sud qu'il connaissait pourtant si bien, l'ample et

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terrible drame qu'y allumerait une guerre de races.

Son dernier discours avant la guerre fut prononcé dans la petite ville de Mowbray et reflète à merveille les idées qui le hantent : « Le peuple a d' Angleterre, dit- il, a découvert que le cornet merce suit le pavillon et est devenu tout « entier impérialiste. 11 compte garder chaque « pouce de territoire à lui, et peut-être en « acquérir encore. Quand j'ai commencé cette « politique d'annexion, je me souviens qu'on o me demandait de m'arrèter à Kimberley, puis « au pays de Khama. Je me rappelle le chef de d cabinet de lord Salisbury m*impIorant de « m'arrôter au Zambèze. Maintenant ils ne « veulent plus s'arrêter nulle part. lisontdécouc vert que le monde n'est pas tout à fait assez a grand pour le commerce anglais et pour le « drapeau anglais ! »

L'avenir dira si ces fières paroles seront un rêve ou une réalité : en tout cas, tout ce qu'homme vivant pouvait faire pour les accomplir, Cecil Rhodes l'a fait.

Faut-il l'avouer, puisque le voilà mort, je pense que ce fut un grand homme. Quand j'étais dans l'Afrique du Sud, j'ai entendu dans des camps opposés employer exactement la même épithète pour KrQger et Cecil Rhodes. On les appelait chacun : « an unprincipled man », Un homme sans scrupules. Autant qu'il me souvienne, la même critique fut adressée à presque

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tous les grands hommes d'Ëtat, à Richelieu, à Gromwell, à Bismarck. Qu'en reste-t-il? Rien.

L'histoire a deux manières de porter ses jugements. Si un personnage historique (un de ceux qui ont tenté de grands desseins) ne réussit pas, si, après des vicissitudes diverses et l'emploi des moyens habituels, la fortune le trahit et qu'il finisse mal^ alors l'histoire est très sévère : les faits lui donnent tort, l'appareil complaisant de tous les sentimentalismes arrive à la rescousse. Il est condamné à grand fracas. Mais s'il réussit, si le dernier coup de dés est le bon, alors foin des scrupules moraux : le succès justifie tout et toute la menue critique des moyens douteux disparait dans l'admiration du but atteint.

Or Gecil Rhodes a indubitablement réussi : il été tout le temps de sa vie (de cette vie pleine à éclater) l'enfant chéri de la fortune. On Tappelaità Londres ci le grand prêtre de l'optimisme ».

11 a été un homme heureux. Et 41 a été aussi un homme de son temps. Il a eu les qualités et les défauts du siècle des chemins de fer et de l'électricité. Il a cru à la science et comme il avait, lui, réussi, il a cru à l'éducation (i). Et dans les cent écoles que ses millions vont créer sur sa dernière volonté, on enseignera sans doute le merveilleux exemple de Cecil Rhodes, comme une preuve que tous les espoirs sont permis à l'activité et à la jeunesse. El la vie de cet homme,

(1) Cecil Rhodes croyait fermement aux « races supérieures » et au partage du monde par « quatre ou cinq d'entre eUes. » (Pierre Lbroy-Bauubu.)

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toute de faits et de réalités, servira à forger des chimères et des rêves. Mais que ces chimères seront fortes, que ces rêves seront utiles I... Car les résultats fabuleux d'une vie si courte prêchent à tous, mieux que toutes les leçons, la nécessité de l'action, reflicacité de Faction, la joie de l'action et le succès final dans l'action.

La démocratie a de singuliers défauts. C'est pourtant Toriginalité louable des temps modernes d'avoir permis à un homme comme Cecil Rhodes de surgir, de se développer, de se grandir si vite et si haut, conquérant sans armée, aidé il est vrai par les progrès de la science, mais maintenu d'autre part par les progrès des mœurs dans des moyens presque pacifiques et des procédés quasi légaux, triomphant pourtant à lui seul de tous les obstacles, tout ôela finalement pour le plus grand profit et avantage de son pays.

J. DU Breuil de Saint-Germain.

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Les trois compagnons dUnfortune.

Lorsque nous étudions les causes de la décadence intellectuelle et morale de notre pay8,nous sommes toujours obligés de revenir à la cause première de tout le mal, à la centralisation.

Dans un précédent article nous avons montré combien cette centralisation était funeste en faisant de Paris le foyer de toutes les intrigues, foyer de corruption d'autant plus grand que les étrangers et surtout les juifs y régnaient en maîtres; elle nestpas moins funeste en provoquant jusque dans les plus petits hameaux les discussions les plus futiles sur de vaines étiq«sttiks politiques et des formules creuses. Il n'est pas rare devoir cette épidémie s'étendre àVinstituteur de la commune, au curé du village, au médecin de campagne ; au lieu de se quereller sur des mots ces trois grands électeurs feraient bien mieux de se réunirquelquefois et de causer de leurs communes infortunes, ils sont tous les trois victimes de la centralisation.

On pourrait croire que Tinstituteur est heureux: il habite de beaux palais, il estbien mieux payé qu'autrefois ; dans un article du Rappel du 11 mars 1898, M. de Lanessan, aujourd'hui ministre de la Marine, nous avise de ne pas trop nous faire illusion sur son bonheur.

a II y a dans le personnel d*institateurs, ditiljUne force électorale d'autant plus grande que, dans beaucoup de petites localités, l'instituteur est,ayec le curé,Ie seul homme instruit etcapa* ble d'exercer une action intellectuelle. Faut-il s'étonner que les députés aient voulu en faire les agents de leurs intérêts électoraux.

Les instituteurs sont nommés, révoqués et déplacés parles préfets qui, eux-mêmes agents politiques,sont, par suite de coutumes vicieusesda notre parlementarisme, placés sous l'influence plus ou moins directe des députés. Aussi voit-on dans certaines parties de la France, quand les préfets sont faibles et les députés influents, les pauvres instituteurs valser d'un bout à l'autre des départements, traînant après eux dans ces migrations forcées et ruineuses leurs femmes, leurs enfants et leur maigre mobilier tout simplement parce qu'ils n'ont pas été assez ardents lors d'une élection,ou parce qu'ils entretiennent des relations suspectes avec les adversaires du député de l'arrondissement.

Le gouvernement impérial avait une politique très nette, très définie, imposée à tous ses candidats et à tous les fonctionnaires : il s'agissait avant tout d'appuyer l'empereur et de faire son éloge. L'instituteur savait à quoi s'en tenir; il n'avait de choix qu'entre l'obéissance au mot d'ordre de la préfecture ou la révocation. Sous le régime républicain, il en va tout autrement, surtout lorsque les ministres changent tous les six mois et avec un système parlementaire qui met les ininisitres àla discrétion des députés.

Commençons, conclut M. de Lanessan, par

placer les instituteurs sous la seule autorité des recteurs qui sont leurs chefs naturels, et si ce moyen ne suffît pas, nous en chercherons d'au-> très.

C'est par là en effet qu'il faut coiDmëncer,mais il faut encore délivrer les recteurs de l'arbitraire de ceux qui ont fait de la politique une carrière Il faut supprimer la Chambre et le Sénat des Parlementeurs et les remplacer par des assemblées régionales,uniquement composées d'agriculteurs,d'industriels et de commerçants qui délégueront des hommes spéciaux auprès de chaque ministre du pouvoir central. Instituteurs et recteurs ne seront plus alors fonctionnaires d'un Etat centralisé,despote franc-maçonnique et juif; ils seront les fonctionnaires d'une petite patrie placés sous le contrôle d'hommes compétents et intéressés à la prospériié de leur rér gion respective.

Si les maîtres d'école sont à cette heure et grâce à la centralisation les jouets des politiciens, on peut dire que les pauvres curés de village en sont les souffre-douleurs. Les politiciens sont assez ignorants ou ils ont assez de mauvaise foi pour croire ou faire supposer que les curés sont libres, le gouvernement des curés c'est la tarte à la crème ; dans les réunions publiques cet avocat qui se pose en pourfendeur de Tobscurantisme clérical, cet autre qui se déclare le défenseur des libertés religieuses ont vite fait de se débarrasser de leurs concurrents sérieux. Us font appel aux passions populaires et au second tour de scrutin ils restent seuls

«B présence. La politique de diversion a réussi, ie tour est joué.

Les membres du clergé ne sont pas libres et Kjuand les écrivains qui les attaquent sont de bonne foi et instruits ils le reconnaissent.

« Un prêtre aussi éclairé que pieux, rapporte Proudhon, me disait un jour : a Pourquoi nous persécutez- vous? Nous sommes environnés d'un <:ercle de défiance ; nous ne pouvons exprimer une pensée politique sans être aussitôt accusés ile cabales et dHntrigues ; le souvenir de notre ancienne puissance nous rend suspects à toutes les opinions et nous confine dans nos céré- •monies. »

« 11 faut, lui dis-je, revenir aux antiques traditions ; il faut continuer l'œuvre de ta première •Eglise et mourir, s'il est nécessaire, une seconde fois pour la Charité et la Justice.

a Plut à Dieu me répondit-il, qu'il ne fallut <|ue nos vies pour donner au monde l'ordre et le Topos; mais ne voyez-vous pas que nous ne recueillerions que haine et ridicule. Prolétaires, nous vous avons enfanté jadis à la liberté ; marchez maintenant dans votre force et quand vous aurez vaincu, souvenez- vous de vos pères spirituels. »

« Il eut pu ajouter, dit encore Proudhon, que les hauts dignitaires ecclésiastiques unis aux hommes du pouvoir ne permettraient pas au bas clergé de suivre ses instincts généreux et politiques. » .

Il est bien sûr que si les évèques concordataires ont pour mission de faire perdre au clergé <t les instincts généreux », l'esprit catholique

politique sans craindre que cela leur porte préjudice : uniquement les lettrés et les légistes, ou pour mieux dire les journalistes et les avocats, c'est-à-dire précisément ceux qui, ainsi que Tont dit Le Play, Proudhon, Auguste Comte, Fourrier et tant d'autres penseurs, sont le moins qualifiés pour être des hommes de gouvernement. On sait comment Bonaparte les traitait à l'occasion ; eux seuls cependant, dans le système du grand homme, sont autorisés aie remplacer. Chacun y trouve son compte : les avocats et les journalistes conservent la direction des esprits, et le plus grand mystificateur de tous les siècles se fait regretter.

Si. le médecin de campagne n'est pas lié à l'Etat centralisé despote, comme l'instituteur et le curé, comme son confrère de la ville, de la grande ville surtout, il mène une rude existence. Quiconque a une demi-instruction fuit la terre pour occuper un de ces nombreux emplois que la centralisation a créés et devenir un plat valet du pouvoir ; l'agriculture est mépriséei c'est le fonctionnaire, c'est le parasite qui jouit de la considération générale ; il ne reste plus dans les campagnes de familles aisées pour honorer le médecin; est-il étonnant dès lors que, sollicité parla misère plus encore que par l'ambition, il se lance dans la politique pour briguer un mandat de député ou de sénateur, et surtout pour avoir les vingt-cinq francs par jour; s'il n'est pas réélu, il se fera donner une charge quelconque et il deviendra lui aussi un parasite, un microbe social.

A dire vrai, si la situation du médecin de

campagne est précaire, il n'a qu'à s'en prendre à lui-même; d*insiinrt, les classes populaires suivent ses inspirations et les suivront toujours quoi qu'il arrive : depuis que le monde est monde le privilège de guider le prolétariai a été attaché à Vart de guéi'ir.

Disons le mot, si le médecin de campagne n'est pas heureux, il le doit à son ignorance du pôle qu'il doit jouer dans notre état social ; que de maux cette ignorance na-t-eîle pas causé depuis cent ans à notre pags? Voilà cent ans que la lutte est ouverte entre le droit divin du passé et les « droits de l'homme »; le médecin prend volontiers parti pour les a: droits de l'homme «contre le droit divin, que va-t-il faire dans celte ga* 1ère!

Il faut laisser de côté des conceptions philosophiques abstraites qui se soutiendront éter^ nellement par leur antagonisme même, au détriment de la paix et du bien-être des travailleurs, tant que les principes bien définis d'une biologie sociale n'y auront pas donné ordre.

Ce sont ces principes qu'il s'agit enfin d'éta* blir.

« Dans une Société, fait observer Auguste Comte, il faut un pouvoir spirituel qui conseille et un pouvoir temporel qui agissse.

Dans l'ancienne Société le pouvoir spirituel était exercé par les théologiens et le pouvoir temporel par les chefs militaires.

Au XIX* siècle (i) le pouvoir spirituel est exercé par les journalistes et le pouvoir temporel par les avocats.

(1) Et encore au commencement du xx* siècle.

Dans la Société de demain le poaToir spîritael flera exercé par les savants et le pouvoir temporel par les industriels. >

Auguste Comte pensait que la régénération sociale devait commencer par les villes ; par ce terme de savants il entend désigner les biologistes, il n'ose donner ce nom aux médecins, et e*eêt à peins, dit-il, si Vart médical commence à sortir de sa routine initiale.

Les médecins des villes seront les derniers à reconnaître l'importance de leur r61e social ; ils craindraient, en paraissant faire de la politique, de compromettre leur situation aux yeux d'un public de commerçants et d'industriels qui se félicitent de ne pas en faire non plus.

Si Ton attendait le salut de la France des médecins et des industriels des villes, on pourrait Tattendre longtemps.

Il faut modifier la formule d'Auguste Comte et dire :

A l'heure présente le pouvoir spirituel doit être exercé par les médecins de campagne et le pouvoir temporel par les agriculteurs.

Cette future régénération de la Société Française par le médecin de campagne n^avait pas échappé à Balzac. Il faut lire le chapitre qu'il lui consacre dans son œuvre immortelle de la Comédie humaine ; il lui reconnaît une influence considérable sur l'esprit du paysan, il la compare à celle du curé : u Le paysan, dit-il, écoute plus volontiers l'homme qui lui prescrit une ordonnance pour lui sauver le corps que le prêtre qui discourt sur le salut de l'àme. »

II récoutera encore aussi bien quand il lui

parlera de ses intérêts; à coup sûr, s'il y a dans la contrée quelqu'un qui désire le bien général, c'est certainement le médecin ; de trop lourds impôts pèsent sur Tagriculture, il y a trop de fonctionnaires à faire vivre ; assurément, il yen aurait moins si le pays était divisé en un petit nombre de régions et si dans chacune d^elles les dépenses étaient contrôlées par tous ceux qui contribuent au développement de la foi tune publique, par des industriels, des commerçants et surtout par des agriculteurs; jamais dans les journaux ni dans les Chambres on n'agite cette question ; on la néglige même en temps d'élection, des gens habiles, debeaux parleurs, venus de la vi]le,^nt vite fait dévier les débals sur des questions toujours passionnantes parce qu'elles sont personnelles, de conscience et de religion.

Il en est cependant de celles-ci comme des autres,le positivisme médical arrive à les résoudre, mais il faut d'abord que la décentralisation soit faite : que de petites patries existent et que dans chacune d'elles la liberté d'association soit portée à un étal de développement complet.

Il y a deux sortes de morale, la morale corporative et la morale individuelle, la morale corporative est fondée sur la réserve que doivent garder les membres d'une même profession mis en présence les uns des autres; il y a là déjà un travail de moralisation qui s'opère par l'action d'un cours social organisé; c'est une morale incomplète mais elle prépare à la morale indi viduelle, la morale individuelle, celle dont on parle communément ne peut être fondée que sur une religion ,sur une croyance à une vie future où

chacun sera récompensé selon ses œuvres.

La morale individuelle considérée comme indépendante de toute morale corporative n'est pas sans danger ; elle est capable certes de développer chez quelques esprits d*élite une vie toute de dévouement et de sacrifices à des intérêts généraux, mais elle peut aussi engager des esprits faibles à se complaire dans une vie de béatitude et d*atlente qui leur fera négliger tous leurs devoirs sociaux dans ce bas monde, ce qui évidemment doit être condamné par la religion ; elle manquerait alors le but qu'elle voulait atteindre.

La morale individuelle doit éire lestée parla morale corporative; il faut que ces deux morales se complètent, s'aident et se règlent Tune parTautre.

— Qu'il faille une religion pour servir de fondement à la morale individuelle, le positivisme médical ne saurait le contester.

— La justice donne une base à la morale, et « la religion existe, dit Proudhon pour donner une base à la justice i>.

« Je vous demanderai toujours, dit Voltaire, si, quand vous avez prêté votre argent à quelqu'un de votre société, vous voudriez, que ni votre débiteur, ni votre procureur, ni votre notaire ne crussent en Dieu. »

c Les lois, dit encore Voltaire, ne peuvent rien contre les crimes secrets. »

Le positivisme médical ne saurait reconnaître comme religion que le catholicisme bien compris dans ses principes comme dans ses applications.

QUESTIONS DE MÉDECmE SOCIALE 893

Toule religion a nécessairement ses dogmes, c'est-à-dire des croyances qu'il faut accepter sans discussion; rinfaillibilité dogmatique du pape coupe court dans un tel ordre d'idées à, des débats aussi nuisibles qu'inutiles.

Le catholicisme n'est pas opposé à la morale corporative, il prêche l'association depuis des siècles. Si le clergé catholique ne la prêche pas en France, cela tient à ce qu'il serait obligé de parler de la décentralisation politique, condition PREMIÈRE de la liberté d'association; il ne peut lefaire,étantasserviàun Etat centralisé despote ; il ne peut parler que de la morale individuelle ; son enseignement, est sans portée, c'est ce que voulait Bonaparte.

La morale doit être indépendaiiic de la politiqm^ c'est l'essence même de l'esprit catholique ; il est nécessaire que celui qui la prêehe soit indépendant lui aussi et qu'il joigne l'exemple à la parole. Ce sentiment naturel que ne semblent plus comprendre dans notre pays les classes dirigeantes, est vivement ressenti par les masses populaires. Il y a encore du bon sens, en France, un merveilleux bon sens que Ton ne rencontre à un tel degré dans aucun autre pays, et c'est dans le peuple qu'il faut le trouver.

Fait curieux, le jour où se fera en France la séparation des Eglises et de l'Etat, ce sera la mort du protestantisme.

Tel était l'avis d'Auguste Comte qui désirait cette séparation il y a déjà cinquante ans et il est aujourd'hui l'avis de M. l'avocat 1*' Ministre Waldeck-Rousseau qui la repousse.

« Chose frappante, disait M. Waldeck-Rous-

seau le 17 décembre dernier à la Chambre des députés^ la liberté des cultes par la séparation des Eglises et de l'Etat après le décret de ven« tôse an 111, qu'a-t-elle produit en réalité : le triomphede l'ancienne Eglise, maîtresse absolue, et à ses pieds dans la poussière les restes mutilés du protestantisme, trop heureux de végéter sans aucune influence véritable sur les destinées et l'esprit de la France. »

M. Waldeck-Housseau tient à sauvegarder l'influence protestante; avec elle c'est la discussion sans fin; c'est le triomphe de l'individualisme, de Tavocasserie et de la politique de diversion si favorable aux Juifs; c'est le triomphe aussi du césarisme, on sait quelle admiration professe M. Waldeck-Rousseau pour Bonaparte. (1)

Césarisme, judaïsme parlementarisme, protestantisme, tout cela forme un bloc, comme dirait mon confrère M. Clemenceau.

Il faut réduire ce bloc en poussière.

Les catholiques ont deux devoirs à remplir.

Le premier est de réserver toutes leurs ressources pour subventionner,quand la décentralisation aura été faite, un clergé indépendant et tout particulièrement le clergé plébéien et si patriote des campagnes.

tt Les catholiques, dit l'auteur anonyme d'un

(l) <f On ne supposera pas, disait- il dans son discours sur la liberté d'association,que cet homme de gouYernement, car on ne contestera pas ce titre au l*»" Consul, eût jugé nécessaire d'étendre sa main mise sur les évéques et curés de paroisse^et qu'il Tait écartée de tous les ordres monastiques et autres congrégations. »

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