SABRAN
Là-bas, dans cette circonscription où se dépaysent toutes nos habitudes, sur ce terrain laissé en friche et travaillé seulement de cultures à fleur de sol, abandonné ou exploité dans ses coins les plus riches, on ne s y trompa pas cependant. Le nouveau venu, accueilli sans mauvaise humeur, au sioiple énoncé du patronage qu'il invoquait, séduisit à son tour par des qualitésqui n'étaient pas sans rappeler celles de Mosée, nuancées par Tâge cependant. Il y avait entre ces deux ofnciers,qui se succédaient au poste, bien des points de contact qu'ils tenaient de la race, du tempérament et de la profession : même franchise d'allure, même clarté du regard, même brutalité et même grâce tout à la fois dans le geste. Entre eux, il y avait toutefois cette nuance inévitable de caractère qui pourrait assez aisément témoigner de ce phénomène que la nature ne coule pas deux individualités dans le même moule, et se traduire par cette comparaison appropriée que, de Tun à l'autre, celui-ci avait plutôt la fougue raisonnée d'un vieux capitaine et celui-là la raison fougueuse d'un jeune commandant.
Sabran prit ainsi possession de ce sol avec toute son autorité naturelle, cette yîne^se qu'il tient de son hérédité provençale, ce charme où se condensent sans apparat tant de siècles d'urbanité et de cour, qui valent bien, quoi qu'on en dise. Ce type admirable d'une vieille aristocratie témoigna en faveur des hérédités justifiées, merveilleux exemple de sève toujours renouvelée remontée sans lassitude du tronc aux rameaux les plus lointains. Ce corps puissant, découplé
en force et en grâce, nerveux et souple, était fait pour plaire à des êtres de force physique, comme ceux du Combat. Toute sa valeur intellectuelle prenait à leurs yeux plus de prix de cette stature harmonieuse, de Tagrément et de la séduction de sa personnalité physique. Les sympathies d'idées n'ont bien souvent pas de genèse plus profonde parmi le populaire.
Il se trouvait cependant qu'un énervement secouait cette partie de Paris, lors de sa venue. Les enseignements de Mores avaient synthétisé tout le mécontentement, épars dans le quartier des Abattoirs. Les rancunes, que Ton avait laissées de côté, par impuissance ou surtout par inertie, depuis de longues années, dans ces diverses corporations de la boucherie, prenaient corps, animées au gré de cette parole qui avait attisé ces cendres, attiédies déjà mais chaudes encore. Ces ouvriers ou ces patrons, sans notion d'économie politique, en étaient venus expérimentalement à percevoir la cause de ces médiocres profits ou de ces ruines même, qui s'ouvraient si souvent d'un seul coup, sur leur marché. Là, comme ailleurs, plus même qu'en bien d'autres endroits, ces marchands s'étaient senti à la merci du commerce juif; et c'est autour de cette situation, à certains égards locale, que se forma cette opposition, que caractérisèrent un Mores d'abord, puis un Sabran.
Le dernier eut seul le temps de lui donner une forme. Parmi ces gens du Tiers, il se créa un loyalisme monarchique, d'une nuance bien française. Une logique, qui est innée parmi nous,
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avait conduit ces esprits de bonne tradition, malgré les sophismes enseignés, à chercher les causes premières d'un semblable étal de choses ; et d'un antisémitisme économique au goût d'une monarchie, forme la plus appropriée peut-être à une sage réglementation du métier, il étaient venus sans secousse, tout au plus inclinés par ces maîtres que leur avait jeté le hasard. L'œuvre d'un Sabran, qui manque de couronnement sans doute, mais qui n'en fui pas moins fructueuse, n'offre pas d'autre cadre où la restituer.
Ses réunions, dans ce milieu, furent parfaitement appropriés à l'auditoire. L'instrument, sous ses doigts, rendit dès le premier maniement le son le plus propice à troubler ces natures un peu frustres. Par la suite, il ne fît qu'assouplir son jeu et traduire avec plus d'art les mêmes notes, entremêlant aux thèmes originaux les variations que lui inspiraient les circonstances. Mais, dès le premier soir où il vint exposer son programme, au sein de ces groupements, il les conquit sans retour. Cet orateur, qui répugnait au vocabulaire si banal des campagnes électorales, qui présentait en un style de haut relief, chargé de couleurs, voyantes parfois — de leur excessif mélange — des idées un peu complexes pour ces cerveaux,dressait, sans souci des corrections philologiques, des phrases admirablement propices à traduire leurs sensations violentes, qui utilisait la technologie de son ancienne carrière à ce nouveau deyssein, pénétra bientôt jusqu'à la familiarité de celte classe d'électeurs, — ce qui est bien le
dernier abandon cependant de ces natures. Dans Tintervalle de deu!c tables de marbre, en l'un de ces petits cafés qui jalonnent les rues de la Villette, plus qu'ailleurs s*il est possible, dressé sur cet auditoire aussi attentif que volontiers sceptique, avec aussi peu de malaise que s'il eût été parmi ses pairs, il recommença chaque soir à leur expliquer qui il était, ce qu'il voulait, pourquoi il avait rais à leur disposition toute celte tradition qu'il représentait, tout cet avenir qu'il incarnait. Sans ces bassesses, capitulations avec soi-même, qui sont monnaie courante en temps de candidature, il parla avec eux de la monarchie, courant son histoire pour faire surgir sur l'horizon de leurs imaginations vives et enfantines, quelques fantômes de ses splendeurs, ne dissimulant, au reste, ni les fautes,ni les tyrannies bienfaisantes du régime ; mêlant à ce passé tout le présent,réconomie sociale à la politique ; eOleurant avec cet art inné des manieurs de foules, les sujets les plus divers sans les déflorer ; écumant les thèmes de leur aridité ; exposant avec fi nesse,sans même l'apparence, le programme du nationalisme complet et pur, souriant toujours, gardant en lui toute l'allure des Pontevès-Sabran du xviir siècle et de ce terroir où ils poussèrent, et même un peu de ce Mirabeau, son parent, qu'il juge en tout mépris. Puis, ramassant son sujet comme on rassemble l'escadron éparpillé pour une dernière charge, il leur rappela sans cesse les raisons de sa venue,ses états de service commesoldat et comme citoyen. Il fleurit d'un brin d'impertinence, très légère, cette mise en valeur si