‹ L'action française (volume 2)Chapitre 152 sur 180 · INTELLECTUEL · texte numérisé non relu

INTELLECTUEL

Infatué de naissance et perverti par V adulation des intellectuels, il seplai' sait à travailler à la devanture de son intelligence, den^ière la vitre.,. Fut-il jamais à sa place dans l'armée?

Maurice Barrés.

{Scènes et doctrines du NatiO'nalisme, — Picquart.)

Le suffisant

Peut-être la principale cause de Tégarement dit ce intellectuel » est-elle une incompatibilité trop sensible entre certaines situations et certains caractères. Qu'on observe le cas de ces trois malheureux, Picquart, Charbonnel, Gohier. La fatuité molle, la banale mièvrerie du premier pouvaient-elles s'accommoder de la rude apparence guerrière? Comment la discipline ecclésiastique etlaloid'humilité,sanscompter d'autres rigueurs, n'auraient-elles pas gêné l'effervescence ridicule et la tumultueuse vanité du second? Quant à Gohier, qui donc aurait douté qu'avec son inclination pour l'excentricité, son goût de stupéfier la galerie par les cabrioles paradoxales, il dût un jour s'exaspérer de sen rôle piteux de a colleur » et de pédagogue?

Dans un monde où pour chacun la hâte est grande de s'assurer une place, et la bonne, il n'est pas étonnant qut les déconvenues, les désenchantements soient nombreux et non plus

exlraordinaîre que tant de dépit an jour prenne corps pour s'affirmer violemment si d'aventure une crise politique en offre Toccasion.

Il y a dans notre histoire littéraire un personnage qui, selon nous, est le type de Ta intellectuel », au sens nouveau du mot, c'est-à-dire du dévoyé rancunier et tapageur; et cette illustration c'est le bourgeois Paul-Louis Courier.

Il avait eu cette chance, petit roturier, de recevoir Tépée sous la Convention. A celte époque, et jusqu'en plein Empire, dans l'élan merveilleux de tout un peuple recouvrant l'exubérante et naïve jeunesse de Tàge épique, de toutes parts la volonté do vaincre multiplie les génies, métamorphose les cohues de conscrits en légions ardentes promptes à subir l'impulsion des chefs et toujours assurées du succès. Quelle rivalité dans cette résistance, puis dans cette prise de possession de l'univers I Un teinturier, un simple soldat, un fils de marchand devin, celui d'un maçon deviennent, et presque sans acheminement, Lannes, Victor, Masséna, Augereau.

Se figure-t-on cette coïncidence,pour un jeune plébéien formé aux Ecoles d'officiers, d'entrer dans la carrière à la faveur de tels événements! Encore faut-il qu'il ait au moins quelque semblant de ce que nous nommons, d'un terme peu élégant, mais très expressif, la «rânerie.

Paul-Louis Courier avait presque tous ces avantages. Destiné dès l'enfance à l'arme du génie, il était élève à Chàlons, quand eut lieu la pathétique défense de l'Argonne. Le brevet de sous-lieutenant lui échut quand grondait encore

la première coalition. Or en seize ans de guerres, et de ces guerres dont une seule journée faisait à beaucoup franchir plusieurs grades, il ne put,utiiisant de belles relations, devenir plus que commandant. Faute de mieux,ilposa pour l'antique et méprisa les honneurs. Son admiration pour les héros de V Iliade et pour les généraux célébrés par Plutarque ne suscita qu'un traducteur estimé, un pédant magister de lettres; l'acuité de son jugement, Pextrème délicatesse de son esprit, lui valurent de composer les pamphlets le plus subtilement perfides. D'intrépidité, par contre, assez dépourvu, ii en eut ce qu'il fallait pour mépriser convenances et devoirs, considérations d*élat, d'amitié, de famille, combattre par la médisance et forcer à coups de plume les portes de Sainte-Pélagie.

Le méchant écrit, le dénigrement, voilà par quoi se manifeste l'activité de ce froid amuseur. Ce qu'il raille et bafoue de préférence, c'est la Grande Armée, les foules moissonneuses de gloire, où, trop indolent glaneur, il s^égara si longtemps malgré la honte et le grotesque de son jeu. Au reste il ne négligeait aucune occasion d'attester son peu de goût pour la vie des camps, le « vil métier », comme il la désigne en sa correspondance.

C'est chez lui un besoin de s'excuser. Devant des savants et des docteurs il serait eunuque plus volontiers que guerrier. Sa grande peur est d'être confondu avec les héros (nous verrons que c'eût été difficile). Il écrit à des Ackerblad, des Chlewaski, des Clavier et autres érudils pour qui la seule ambition raisonnable est de

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savoir retourner proprement on texte, disserter sor une inscription^ édi6er nn dictionnaire, composer qnelqne œnTre à l'imitation des Grecs. Ceux-là ne prisent guère les « donneurs de batailles ». Aussi sa coquetterie s'ingénie-t-elle à renier la société où il est contraint de viyre, à la caricaturer, Yoire à la représenter comme une multitude infâme. S*il y demeure, ce n*est pas qu'il songe à vieillir

Dans les honneors obscors de qoelqae légion.

Seulement on s'établit en des endroits où il a tout à souhait,' c un pays admirable, l'antique, la nature, les tombeaux, les ruines, la Grande Grèce, que de choses ! > Ce motif le détermine à garderie harnais. Et Zeus, qui n'ignore rien, sait bien ce qu'il en coi!;te à cet artilleur d'aimer les belles-lettres. Pour pouvoir se promener de ville en ville, à la recherche de manuscrits, il lui faut se mêler à la tourbe des régiments. Hais par la pensée, par les préoccupations comme il est loin de tous ces gens « sans morale, sans femmes, corrompant celles, des autres », experts uniquement dans l'art de massacrer I

Quelle divergence entre ces assertions et le jugement d'un Armand Carrel I Ce dernier aussi avait été de l'armée d'abord, et son souci .constant fut de la défendre, parce qu'une démission ne l'avait pas séparé tout à fait de son passé. Ecoutez Carrel vanter la supériorité de l'homme de guerre. « Regardez aux œuvres des poètes, a des savants, des orateurs les plus célèbres.

a Même les plus belles ne vous diront jamais de « quelle trempe fut leur àme. Regardez au con- *t traire aux actions des généraux et des « liommes d'Ëtat» toujours vous y lirez leur « caractère autant que leur esprit, parce qu'on « combatavec son âme tout entière. »

Selon Courier qui plane aux sommets sereins de la Lumière et de la Vérité, les conquérants ^ont d'essence plutôt inférieure, dénués de toute clairvoyance, n'ayant pour mérite que « d'avoir a joint leurs noms aux événements qu'amenait « le cours des choses ». Leur art est le seul qui n'exige aucun apprentissage, et le premier venu, à la tète d'une armée, possède tous les moyens de remporter les plus éclatants succès. Le Hasard seul en est responsable. Il ne s'agit que d'avoir des troupes et d'être né sous de bons astres. Qu'on ne lui parle pas d'Alexandre; il dut sa (loire au siècle dans lequel il parut, c Bon soldat, bon capitaine! mais ces vertus sont communes 1 :» Il fait plus de cas de César, non que la soumission des Gaules l'émerveille, mais VimperatoTQsi doublé d'un éminent linguiste ; par ses remarques sur rAnalogie,ce^aZannarrf estcomme un notable de la grammaire, un confrère à qui notre mandarin envoie de loin un petit salut bienveillant.

On conçoit qu'avec des vues telles il n'ait pu se sentir beaucoup d'inclination pour l'histoire ; il y rencontre bien trop de « traîneurs de sabre » ; les conflits de l'humanité, leurs péripéties et,par conséquent,les actions des chefs de peuples sont ce qui tient la plus grande place en ce genre d'études. Détails négligeables que tout cela, dé-

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clare Courier; « cet enchainement de sottises et d'atrocités ne mérite guère l'attention d'un homme sensé ». El Plutarque par exemple dont la beauté de style lui plaît fort, s'est à son avis déshonoré par le fait qu'il s'arrêta sérieusement à pareilles méditations.

Nous ne ferions pas à Courier l'injure de supposer que, ce disant, il est sincère; cette boutade est une trouvaille de bel-esprit fort affecté, fort prétentieux. Mais la préciosité ne la lui suggère pas seule ; il a un bon motif de bouder, l'amour-propre humilié, le froissement de vanité qui a chez lui peu à peu dégénéré en une haine d'autant plus mauvaise qu'elle doit se dissimuler davantage.

Tout bourgeois français, à la venue d'un rejeton mâle, s'abandonne à ce rêve d'ambition : S'il allait tenir de moi et que, doué d'esprit, il pût être poussé vers Polytechnique I Cette gloire pour mon nom I Peu de gens, en effet, dans le commun, contestent que l'Ecole soit la serre unique, où s'épanouisse toute notre floraison de grands hommes. Aux yeux de beaucoup, c'est même se montreren quelque sorte un Pascal en puissance que d'y pouvoir être admis. En 1791, notre couveuse d'illustrations n'était pas encore fondée; mais un autre prytanée existait déjà, celui de Châlons, où se formaient les officiers de l'artillerie et du génie, et dont les professeurs étaient les plus célèbres d'entre les savants. Le père Courier, qui ne manquait pas d'un certain orgueil prud'hommesque, s'était aperçu des dispositions peu ordinaires de Paul-Louis pour l'élude de l'antiquité, et de la langue grecque

en particulier. Il jugea que le meilleur moyen d'exploiter ces facultés littéraires était de les appliquer aux discussions mathématiques. Son fils, si expert à traduire les finesses de Tatticisme, s'adonnerait à Ghàl^ns à la science des travaux stratégiques.

La décision paternelle a du bon, si elle doit mettre de Tordre parmi les hésitations d'un jeune homme que Tindifférence à tout menace de retarder dangereusement. Mais si ses prédilections déjà sont accusées, si son organisation réclame tel ou tel régime, la contrainte d'une destinée tout autre lui peut être préjudiciable. A qui, sans nul doute possible, a besoin d*une nourriture littéraire, imposer exclusivement la pâture scientifique, c'est préparer une existence fastidieuse, quelquefois pis.

Le futur imitateur d'Amyot se morfondit trop longtemps à débrouiller les théorèmes. Toutes les propositions d'EucIide, il les eût données pour une tirade d'Isocrate. Son estime n*allait guère qu'à l'érudit capable de dévoiler dans leur exactitude et leur pureté, les formes des beaux modèles classiques. Peutêtre, disait-il, n'acquiert-on pas par là la renommée, mais on a l'avantage dépasser doucement la vie^ Encere peut-on se créer, sinon une gloireMclatante comme celle des capitaines, du moins une réputation parmi les connaisseurs, la minorité d'élite. Aussi rien ne le froissera plus tard comme le jugement de l'Académie, qui pouvant l'accueillir, lui a sachant du grec autant qu^homme de France », lui préférera Gail,

un homme suspect de ne pas posséder à fond ridiomede Démosthène.

Cette langue, son plaisir, presque unique, est d'en observer la perfection. Il n'y manque jamais, en quelque lieu que l'amène le hasard. En Italie, s»n ardeur plus aisément satisfaite et toujours alimentée devient une véritable passion. Il est allé à Rome,àNaples, à Florence. Qu'y a-t-il vu ? Des bibliothèques, des bibliothèques, des bibliothèques, des Xénophon, desPlutarque, desLongus. A Bologne il copie des inscriptions et à Fano, à Sinigaglia, fait des trouvailles épigraphiques dont il gratifie l'ami Chlewaski. En Calabre même la vie de guérillas ne le tient pas sevré complètement de ces jouissances. Depuis Ghâlons il s'est muni d'une Iliade^ dont la lecture le distrait partout, au point de le faire tomber en des embuscades.

Il ne faut pas l'oublier, s'il commit quelques satires, ce ne fut que par occasion. Sans doute il finit par y prendre goût, ainsi qu'au bruit des querelles. Jamais, pourtant, il ne prisa ce genre autant que la philologie. « Dieu me garde d'être jamais entrepreneur de littérature, proteste-t-il. Si j'étais riche, je ferais imprimer les textes grecs. »

C'était là tout Paul-Louis Courier, si les circonstances ne l'avaient entraîné dans la polémique : un' homme de cabinet, s'amusant aux patientes annotations, à l'examen des variantes, à la manipulation des parchemins. Né cinquante ans plus tard et libre de sa vie, il eût composé quelque thèse sur un Ërosien, un Oropus, sévi contre les solécismes, joué le rôle de l'examina-

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teul* quinteux. Entre temps, il est vrai, son désir de paraître et cette aigreur de Jacobin qui toujours ranima contre les belles supériorités l'eussent poussé probablement aux vilenies de la politique. Clamant en faveur de l'Idée, de la Justice, de la Solidarité, des Immortels Principes, il eût transformé sa chaire d'helléniste en une tribune d'Universitaire à tapage, découvrant dans l'interprétation des Grecs quantité d'allusions à des faits contemporains, inventant au besoin les occasions de se camper en une pose héroïque contre le Capital, le Sabre et le Goupillon.

Le souci des attitudes était chez lui prédominant. Il a beau soupirer qu'il souhaite l'approbation de fort peu de gens et même s'en pourrait passer, le respect humain n'est pas, on s'en aperçoit trop, le moindre de ses défauts. Volontiers il dit ses propres succès, vante ses ouvrages. « Tout le monde est content du style, confesset-il modestement, en parlant de sa Ldtre à Mes^ sieurs de V Académie, M. Daunou dont le suffrage n'est pas peu de chose m'en a fait mille compliments; Villemain, VioUet-le-Duc, il n'y a qu'une voix... » Mais son Simple Discours et surtout la mise en accusation qui en résulta lui donnèrent comme une popularité. Il voulait en paraître accablé, n'y parvenait guère. « On me cherche, écrit-il vaincu, on veut me voir. C'est de l'admiration, de Tenthousiasme, etc. » Il entrevoit la dépulation comme possible, hélas I et fait des vœux pour que ses partisans aient le dessous. Est-ce que chacun maintenant ne vient pas l'importuner! Jusqu'à Viollet-le-Duc qui veut avoir

ses notes sur Boileau ! Il va être « obligé de leur donner quelque chose qui Itn fera perdre un temps infiniment précieux » . Enfin, le comble : un libraire réclame son portrait pour le faire lithographier. Quelle servitude que la gloire I

Pas un instant il ne se perd de vue et nul n'est plus auteur au sens où Tentendait Pascal. Il n'est pas jusqu'à ses moindres billets, ces <r misères », ces « chiffons », comme il les appelle avec un dédain simulé, qui ne soient travaillés au point de sentir le pédantisme (1). Tout bourré des classiques, il ne peut résister au besoin d'étaler sa richesse empruntée. Son exubérance même a je ne sais quoi de calculé, d'arrangé, de froid : « Ah 1 minaude-t-il à quelque dame, l'antique I la nature 1 voilà ce qui me charme, moi, mes deux passions de tout temps.» Autre part, il se souciera de définir s'il vit en stoïcien ou suivant les prescriptions d'Epicure ; il fera une épître, une dissertation philologique sur Isocrate ou sur Plutarque.

Ses délices sont hautaines, ses préoccupations non communes. Il estime évidemment quMl est

(1) Il fat dès l'enfance affecté d'un maniérisme morbide. Une épitre qu'il envoyait à son père le 28 avril 1787, toit à quatorze ans, contient cette phrase véritablement burlesque, si l'on tient compte de l'âge où elle fut composée : « Je ressemble aux amoureux pleins de chaleur qui ne peuvent se consoler que dans les bras de leur maitresse. » Rien n'égale ce pathos, si ce n'est la déclaration de tendresse filiale que vers le même temps il fignolait : « Je n ai jamais regretté dans mes moments de tristesse que le sourire de mes parents, pour me servir des expressions d'un poète. » Mais nous verrons un exemple plus curieux de sa bizarre précocité.

une inappréciable rareté, laseuletéte pensante des troupes françaises. De là cette fatuité sans discrétion, dont il ad^ailleurs conscience. « L'étude rend orgueilleux, celui qui étudie s'imagine bientôt en savoir plus qu'un autre, prétend à des succès, méprise ses égaux, manque à ses supérieurs. »

Courier fît tout pour prouver sa science : ce fut l'homme le moins sociable et le soldat le plus indiscipliné.

Le capon

Dans les camps, la vie d'isolement est impossible; les rapports continuels y nécessitent même la complaisance. Mais cette solidarité qui d*abord est d'obligation, se transforme tout naturellement, grâce à la communauté d'aventures, en la fraternité la plus durable.

Le tempérament de Courier, sa nature peu expansive sont hostiles à ces éclosions de sympathies. U a une phobie, Fhorreur des liaisons. Au cours de sa carrière il ne s'embarrasse d'aucune amitié sérieuse. Sans doute son séjour h Châlons lui a fait connaître nombre de jeunes gens qui, plus tard, prenant en pitié la lenteur de sa montée, l'avantagent de leur recommandation, atténuent la sévérité de rigueurs encourues. Mais, à proprement parler, ce sont là des camarades plutôt que des intimes. Pour lui le pire supplice est de se trouver contraint à vivre côte à oôteavec un de ses pairs. Cela lui arrive parfois et toujours finit sinon par de franches querelles, du moins par une impatience de

la séparation qu'il dissimule à peine. A Thionville, le lieutenant qui partage sa chambre lui devient insupportable. Il n*est pas de mal qu'il n'en dise, lui attribuant toute Tintraitabilité dont il est seul capable. Le butor, le mouchardy Toilà les épithètes dont il désigne ses compagnons.

Pourtant le ton ordinaire de ses lettres semblerait dénoter un caractère [aimable, facile aux concessions, enclin même aux affections ardentes. Et précisément ces manifestations, à y regarder d'un peu près, il en exagère le ton jusqu'à Tinvraisemblance. Ses correspondants sont bien éloignés, ce qui permet à son imagination de faire quelques folies. Mais que la nécessité se présente de les accueillir, cette chaleur tout artificielle ne subsiste pas. Vivre en ours est tout à fait conforme à ses goûts.

Et ce n'est pas cela qu'on pourrait en conscience lui reprocher. Il faut concevoir à quelle misère morale le réduit l'incessante coercition de la consigne. Cet homme ne rêve que de se retirer dans le silence, de s'y calfeutrer avec ses bouquins, et la fatalité le pousse de poursuites en embuscades et d'assauts en marches de nuit. Sans compter que les entr'actes ne le dédommagent guère. Il est obligé de se reposer dans le désœuvrement, parmi déjeunes fous, amou- »eux d'aventures et de risques, ne souhaitant que vacarme de mêlées,plaies et bosses à recevoir et rendre, gloire à conquérir qu'il apprécie fort peu. Dans son désarroi perpétuel, .il s'enferme en pensée dans sa solitude et s'y complaît. Mais les sonneries d'alerte ou seulement des éclats de

rire trop bruyants le dérangent. A la longue, tout naturellement, son excitabilité s'accroît, il devient un sincère hypocondriaque et sa misanthropie le tourmente comme une manie douloureuse. Si bien qu'en sa maturité, s'adressant à sa jeune femme, il Tennuiera de celte ritournelle, expression très autoritaire de son idée fixe : « Quand nous serons riches, dans nos bois, il faudra nous y tenir et n'avoir de liaisons, d'amis, de connaissances qu'à Paris. »

En attendant, comme il s'acquittait de froisser, fâcher et surtout décrier quiconque l'approchait ! C'était, disait-il, se montrer a mauvais courtisan » et, partant, faire acte de farouche honnête homme. Les grammairiens même n'étaient 'guère épargnés. Cependant il prenait un peu plus de ménagements à leur égard, ne leur refusait pas les éloges, pour en être gratifié en retour. En arrière du pauvre savant, c'étaient des critiques, des railleries multipliées. Un certain Coraï a fait une traduction d'Isocrate et lui en a donné un exemplaire. L'autre le remercie de ces « trois admirables volumes » c'est a une chose entièrement selon ses idées. Voilà justement, ajoute-t-il ce que j'attendais de vous et de vous seul ». Quelques jours après, son appréciation est toute différente. Il est vrai qu'il la donne à un autre confrère, Ackerblad, qui sans doute, en sera tout réjoui . « Entre nous c'est peu de chose... il esta mille lieues de ce qu'on appelle le goût. »

Il est bon de ne pas omettre d'ailleurs que Courier, d'une versatilité extraordinaire, en venait à honnir ce que, par caprice, il avait pu

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aimer. C'est ainsi qu*ayant, après de nombreuses sollicitations, obtenu de faire sous les ordres de Reynier la campagne contre le roi de Naples, il se brouille avec son général qui lui reproche une bévue assez grave, et n*a plus dès lors qu'une hâte, partir pour l'armée d'Allemagne. Il remue tout le monde, use de toutes les influences possibles et finalement va être envoyé de Taulre côté des Alpes, quand soudain il se ravise, préfère- Vérone, se fait désigner pour cette garnison et s'en plaint avant d*y être arrivé.

Sa vie tout entière fut une suite de tels revirements, un mécontentement sans fin.

On s'imagine ce que valaient ordres, interdictions, discipline pour un tempérament aussi léger, aussi rebelle à toute contrainte. En sa carrière de soldat, il ne se distingua que par son oubli du devoir et sa constance dansTinsoumission. Surtout qu'on ne lui attribue pas ce manque de souplesse, cette révolte spontanée, passagère d'un être fier qu'irrite le joug. Ce n'était chez lui que le sans-gêne du mauvais troupier réfractaire à toute prescription, montrant le parti pris de négliger les commandements, de passer outre aux défenses.

Tel il se révélait dès son séjour à l'école de Châlons. Que de fois rentra-t-il après la fermeture des portes, sous prétexte qu'il se trouvait bien à la bibliothèque de la ville ou qu'ayant entrepris une étude, il n'avait pas cru devoir l'interrompre !

Cette disposition à n'agir qu'à sa guise continuemcnt s'accentua. En juin 1795, arrivant en qualité de capitaine au camp devant Mayence, il

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y apprend la mort de son père. Aussitôt, et sans même solliciter un congé, il laisse là sa compagnie pour retourner à Luynes. Nommé chef d'escadron le 27 octobre 1803, il est invité à rejoindre sur-le-champ le 1" régiment d'artillerie à Plaisance ; mais il s'amuse en route et ne parvient en cette place qu'au mois de mars de Tannée suivante.

Le plus plaisant, c'est l'air indigné dont invariablement il accueille des reproches et des punitions si mérités; on veut le persécuter, c'est entendu ; il a des ennemis qui bassement cherchent à le perdre. Encore s'il se contentait de murmurer à l'écart. Mais dans ce piètre officier il y a, quoi qu'il dise, le pamphlétaire en germe. 11 lui plaît de déclamer, de lancer des protestations bruyantes, d'étaler, à défaut de vrai courage, la véhémence d'une âme brouillonne et puérilement agitée. S'il ne peut sans troubles intérieurs s'aventurer en une bataille, intrépidement au contraire il blesse ses supérieurs des libelles les plus insolents. C'est l'insubordination banale, la vaillance à la portée de toute forte tète.

A la fin de septembre 1807, il avait reçu l'ordre de quitter Naples et d'aller retrouver à Vérone son régiment. Occupé comme toujours à des recherches savantes, il jugea pouvoir reculer son départ. 11 le remettait de jour en jour et ne se décida qu'au bout d'un an à reffecluer, non pas d'ailleurs pour se rendre tout de suite à Vérone. Il s'établit à Résina, près de Portici, afin d'y achever dans la solitude une traduction de Xénophon. Il fit en cet endroit un séjour de

deux mois, revint encore à Naples, enfin vonlutbien obéir. Parexemple les autorités s'étaient courroucées. On le demandait depuis cinq mois ; il était permis de le croire déserteur. Jusqu'à ce qu'on en eût la certitude, le ministre de la guerre lui réservait des arrêts et la retenue d*une partie de ses appointements. Quand on lui communiqua cette décision, il en ressentit une violente colère et parla de tout bouleverser. En attendant, il répondit au ministre et d'une façon toute cavalière.

Un an après, sur le refus qu'on lui opposait à un souhait de congé, il déclara n'y plus pouvoir tenir. Des fugues d'un trimestre ou deux n'étaient pas, selon lui, des vacances suffisantes. L'empêcher de négliger son commandement pour courir le monde à son gré, exiger pour le rétribuer comme officier qu'il s'occupât un peu de ses canons, de ses hommes et non pas exclusivement de flâneries dans le domaine antique, tout cela constituait sans doute une injustice, et la plus absurde. Il estima qu'en abandonnant le a vil métier », il se vengerait d'une manière assez éclatante; il démissionna.

Un peu plus tard, les triomphes de Napoléon et de l'armée d'Allemagne l'incommodèrent en sa retraite. Même sur les médiocres l'uniforme laisse son empreinte : Courier rêvait de jouer un rôle auprès de l'Empereur, malgré qu*il n'eût plus, quant à lui, ni fonctions, ni grades bien définis. Dans ce but il employa ses relations, entre autres le général de Lariboisière qui l'attacha à sa personne. Il n'avait pas encore pu manifester son courage, il se promit d*étre in-

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trépide. Malheureusement, c'était un pur intellectuel, et son imagination Tillusionnait. Le plus importun des malaises le paralysa dès les premiers coups de canon, le contraignant à se tenir à Tabri d'un arbre et très éloigné de Taffaire. Demi-mort sans une éraflure, on Texpédia de Wagram sur Vienne parmi les invalides (1). Son nom ne figurait plus sur les contrôles et sa fuite non plus que sa présence ne parut être remarquée. Il n'en conçut pas moins un profond dépit; son peu de goût pour le militarisme devint une aversion sincère contre les conquérants.

Et, comble du burlesque, lui, si médiocre lieutenant que jamais la moindre tentative ne réussit sous ses ordres, incapable non seulement de mener à bon terme un transport de munitions, mais même de défendre sa chemise contre l'insolente rapacité des Calabrais, c'est lui qui, hautainement, s'érige en critique de stratégie. Il dissimule sa confusion sous un ton méprisant, une suffisance déjuge, répétant qu'il est allé à Wagram pour y apprécier ce que valait l'extraordinaire réputation de Bonaparte, ce « grand Napoléon, dieu tutélaire des races antiques et nouvelles ». La Revue Encyclopédique^ ignorante de soo ignominieuse attitude, admet ses conclusions et semble y attribuer une importance.

(1) Cette équipée honteuse a été contée par Armand Carrel, son panégyriste. Mme Courier, à qui ce récit faisait peine, vint demander à Carrel de le supprimer ou du moins de le modifier. Mais la galanterie même ne fat pas plus forte chez Caprol que son souci de l'exactitudeé Il maintint son dire et son jugement.

Nous découvrons en effel, dans le numéra de ;

mai 1825, une biographie de Courier où nous ;

cueillons ce passage : « Ce fui alors , et après |

avoir vu par ses propres yeiix le système delà tac- \

tique adopté par V homme qui passa pour le premier j

capitaine de son temps que M. Courier nous confirma |

ce qu'il avait avancé plusieurs f ois ^ que ce héros n^ était qu'un chef d'invasions qui avait su persuader à 500.000 hommes de marcher sur un seul point comme \

s'ils n eussent été qu'un seul. »

Gomme ce monsieur très civilisé se distinguait bien de ces barbares I La bravoure était trop commune parmi le vulgus; il ne s'abaissait pas jusqu'à en faire preuve. Parfois même il trouvait bon de se disculper devant le monde savant, de peur que son titre d'oflicier n'induisit les confrères à le confondre avec les a héros » .

« Reynier a tâché de se faire tuer, écrit-il à un de ses amis, et il court encore comme un fou partout où il y a des coups à attraper. Je l'approuverais s'il ne m'emmenait. » C'est une manière comme une autre de se faife valoir. Il met son honneur à n'être pas naïf, à ne pas s'emporter; il se doit à Thumanité, à la linguistique. C'est cette pensée qui toujours le guide lui faisant prendre la route la plus sûre.

Si bien qu'un jour, le ministre lui demandant nn état de ses services, il eut la joie de lui pouvoir faire cet aveu : De ces seize années d'expéditions et de guerres (depuis 1793) « je n'ai ni blessure ni action d'éclat à citer ».

« 11 était le moins Gaulois possible n, a dit de lui Sainte-Beuve, qui a pu ajouter : « ce n'était pas un très grand caractère ». Ët'pourle démon-

trer, que de traits à choisir dans une Tie si remplie d'irrégularités! A Toulouse, ce stoïque, moralisant si rudement contre la dépravaliou de la noblesse et de l'armée, se fait par distraction maître de danse et s'amuse à détourner quelques-unes de ses élèves. Un jour des parents le recherchant pour le châtier, sa prestesse le sauve des complications, et Toulouse dès lors ne le revoit plus.

Qui ne connaît son aventure de la Tache d'Encre? Cette maladresse fut- elle ou non préméditée? La question reste obscure, quoique pour la plupart les apparences soient bien accablantes; toutefois nous n'exploiterons pas ce doute. Courier sut mieux encore témoigner son indélicatesse. Après le jugement nécessité par la plainte des Florentins, comme il se disposait à faire paraître un mémoire sur lincident, il s'en vit signifier la défense €ous peine d'être emprisonné, lui et son libraire. Il s'adresse alors à un pauvre imprimeur qui, n'entendant pas le français, se laisse persuader que la préfecture elle-même entreprend cette publication. Quand le nigaud, s'étant ravisé, se mit à arrêter le tirage, il était un peu tard, l'astucieux client s'était emparé d'une centaine d'exemplaires qu'il répandit aussitôt. Par bonheur, le gouvernement omit d'exécuter sa menace ; ce ne fut pourtant pas grâce à Courier si le brave homme finit ses jours en liberté.

Est-il après cela bien inutile de rappeler certains autres procédés dont l'admirable satirique n'eût pas manqué de souligner la bassesse, s'il eût pu les imputer & des camarades? Alors que

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danB ses lettres il prend partoat prétexte à railler, bafoaer Napoléon, que d*aatre part il mnltiplie les invectives contre la platitude et la flatterie, n'étale*t-ilpas le zèledu courtisan le plus empressé, dès qu'il correspond avec quelque personnage en faveur? Par T intermédiaire d'un monsignor Marini, pour qui les occasions sont fréquentes d'approcher du Diêu tuté^ laire^ il veut faire parvenir ses hommages à ce dernier et le louer de ce qu' c il fait profession d'aimer et protéger les belles-lettres n. Il a soin de donner au général Dulauloy l'assurance de son dévouement parfait au service et lui vante « le génie de TEmperetir, grâce auquel on vaincra partout, quelques fautes qu'on puisse faire ». De telles faiblesses assez naturelles chez des adulateurs attitrés ne sont guère excusables quand elles se rencontrent chez un censeur aussi farouche de toute flagornerie.

£t pourtant que d'efforts pour se donner l'apparence d'un incorruptible I Ayant gagné peu d'honneurs sous les aigles impériales, il fut, après 1815, estimé comme un^i/r, un modèle d'abnégation. Même il parvint à faire croire qu'il s'était asservi à la discipline par amour seul du pays, n'ayant couru à la frontière que pour la défense du territoire. Et, comme en cabinet, sinon dans la guerre, il ne manquait pas d'audace, il se prétait une attitude de réaction sous la tyrannie de Robespierre, malgré qu'en 1793 il se fût trouvé simple élève-officier à Ghàlons.

Plus tard sa tactique changea ; la démocratie grandissant, il se rangea nettement de ce côté contre le Restauration. Dès lors ce fut/un épa-

Douissement de son civisme. « Lorsque, en 1815, prononçait-il, je rompis le silence de la France opprimée. . . , mon domicile était à Luynes, dans le pays malheureux dont j*osai prendre la défense. » Il fînit par obtenir ce qu*il désirait, un martyre peu coûteux, quelques semaines de séjour à Sainte-Pélagie. En 1821, c'était le plus beau sort, le plus digne d^envie, et Déranger confessa qu'il n'échangerait pas cette incarcération-là contre vingt mille écus.

Chez ce qu'on appelle le bourgeois, la peur des coups et la modération dans le péril s'allient très bien à la manie d'afficher une certaine témérité. Toutefois on choisit son champ, et l'on sait de reste qu'il y a moins de danger, surtout chez nous, à blâmer un ministère et s'attaquer aux puissants qu'à se jeter dans la mêlée et participer aux assauts. Or, Paul-Louis Courier est bourgeois ; il Test au degré le plus éminent. Ne pouvant le dissimuler, il veut s'en faire un mérite. Combien de fois s'est-il plu à proclamer sa roture! « Je n'étais pas destiné, ricane-t-il, à décrasser ma famille, qui en aurait pourtant besoin, soit dit entre nous. » La banalité ne l'effraye pas, non plus que l'usage de la calomnie, s'il s'agit de vilipender ce qui s'élève au-dessus du commun par la valeur ou la sainteté. Il ramasse les sornettes contre les couvents, le clergé, surtout contre la noblesse qu'il représente comme le loyer de la corruption et dont les titres ne sont dus, selon lui, qu'à la prostitution des femmes.

Mais la poltronnerie, la haine des supériori-

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tés ne sont pas les seules caractéristiques du bourgeois. Il faut,pour le compléter, la tendance utilitaire; et là nous avons tout notre Courier. En 1787, à quatorze ans, venant de voir le parc de Sceaux, ses jets d*eau, ses statues, ses arbres magnifîques, il déclarait que ce superflu ne le séduisait pas et que « s'il y avait du froment ou des pommiers, cela ne serait pas si beau, mais cela vaudrait mieux ». Pour un petit garçon, c'était assurément très fort... et très vilain. Trente-quatre ans plus tard, il répétait la même dhose, quand, protestant contre les souscriptions pour l'acquisition de Chambord, il s'écriait que ces douze mille arpents de bonne terre devraient être plutôt partagés entre les gens capables de les labourer. De telles vulgarités évoquent naturellement la charge si plaisante de Musset dans Dupont et Durand :

Du reste on ne verra ^ mon cher^ dans les campagnes, Ni forêts, ni clochers, ni vallons, ni montagnes. Chansons que tout cela ! nous les supprimerons, Nous les démolirons, comblerons, brûlerons. Ce ne seront partout que houilles et bitumes, Trottoirs, masures, champs plantés de bons légumes. Carottes, fèves, pois.,.

... Les hommes stupéfaits Ne vetront qu'une mer de choux et de navets...

Or conçoit avec quelle aisance l'ex-capitaine, à peine échappé du régiment, se transforma en un brave rural ou plutôt découvrit le manant perdu sous son uniforme. Manant tout spirituel certes, mais qui adoptait des rustauds la superstition du Pratique et du Bon Sens. Pour mériter son surnom de « bonhomme Paul », il

oublie Daphnie et Chloé^ renie ses prétendues amours d'antan, émet cette trivialité répugnante :« Nous aimons mieux après la danse une omelette au lard dans le cabaret voisin que le murmure des eaux et l'émail des prairies. » Toutes ses préoccupations dès lors sont celles d'un contribuable, d'un bûcheron, d'un vigneron, d'un maréchal des logis retraité. Il prêche l'économie, Tordre, le travail, le zèle dans l'agriculture ; il veut être réputé pour ses nombreux et gros fagots de Larçai, ses merveilleux sainfoins de la Ghavonnière. Il fait des vœux pour la Bande Noire, s'adonne éperdument à la chicane prône l'excellence du Suffrage Universel.

« L'homme s'efface sous le soldat », écrit de Vigny. Et ^voilà bien la crise que ne connut jamais Courier. L'abnégation ne lui était pas coutumière ; il déclare même très volontiers que son but unique est la satisfaction de ses aises. Le principe vaut ce qu'il vaut ; il est certain qu'il ne saurait conduire à l'héroïsme. D'ailleurs il peut être suffisant pour un pédant de lettres et Courier avait le droit de s'en contenter. Qui sait même si la conscience de sa situation bizarre sous son déguisement de guerrier, jointe au dépit que lui causaient ses désavantages physiques, n'accrut pas en lui l'aigreur et la misanthropie? Il faut songer que nous sommes en présence d'un personnage extrêmement ombrageux, d'autant plus susceptible qu'il est doué d'une aptitude plus grande à trouver les ridi^ cules»

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Si éloigDé par sa vocation du métier où Tavait engagé rentètement de son père et totalement étranger par suite à ses devoirs, il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour s'iiabituer aux mœurs d^une autre existence, a J ai souvenir d'avoir été soldat », pouvait-il dire peu de semaines après Wagram, a mais cela est si loin de moi que je le puis ranger parmi les choses disparues ».

Que n'avait-il dépouillé la « livrée », dès qu'il s'aperçut de son embarras à la porter! Outre qu'il se fAt ménagé plus de quiétude, il y gagnait en dignité, son aigreur ne s'étant pas exacerbée au point où nous la voyons et ne lui ayant pas inspiré contre le militarisme ces violences qui permettent aux pires Français aujourd'hui de le nommer leur précurseur !

Jusqu'à nous, Courier s'est continué par trois petits-fils, Anatole France, Louis Havet, Georges Picquart, un rafïiné conteur, un pion odieux, un figurant. Le premier hérita de lui tout son esprit et beaucoup de sa prudence. Chez le second, la prédilection pour les délicatesses antiques a dégénéré très grotesquement en une manie, la passion de la morphologie et des dissections prosodiques; mais intégralement s'est transmise en celui-ci la superbe du magisfer putidus^ la tendance à pontifier, à publier son opinion comme infaillible en toute matière. Avec M. Picquart nous est restitué quelque chose du Courier militaire; peut-être la reproduction est-elle un peu plus décorative, mais sous l'enveloppe plus séduisante, physiquemement parlant, que de ressemblances ! même affectation

de dédain pour la casle et lescapiarades, même dLÏÏiniié pour Ven-dehors^ la Chevalerie caquetante de l'Intellect et de Tldée, même folie de la persécution et promptitude aux criailleries.

Le malheureux Paul-Louis leur avait laissé son testament moral dans une lettre datée du 22 mars 1809, c'est-à-dire, la chose est au moins intéressante, avant de déboucler définitivement son ceinturon. C'est la traduction d'une maxime latine trop connue, aphorisme cher aux cosmopolites et que les prédicateurs de l'Anarchie nous ressassent impitoyablement : « La patrie est où l'on est bien. »

Robert Launay.

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