‹ L'action française (volume 2)Chapitre 173 sur 180 · ORQANI8ME ET DÉMOCRATIE · texte numérisé non relu

ORQANI8ME ET DÉMOCRATIE

Parie, !•' mai 1899.

Au marquis do la Tour du Pin Chambly de La Charco.

« M. le colonel YîUebois-Mareuil a beaucoup « parlé de démocratie, et cependant ce système « si savamment établi et coordonné n'a rien de «'démocratique. Car la démocratie, si les mots « 07it un sms^ n'est pas autre chose que l'inco- « hérence d'une foule inorganique. »

Je demande à mon ami M. Frédéric Amouretti dont je viens de citer les paroles d'après la Gazette d'avant-hier, la permission de les commenter. Cette grave critique adressée, en passant, à l'éminent orateur de la salle d'horticulture vaut en effet d'être soulignée et accentuée. Entre honnêtes gens qui discutent, non point par^esprit de chicane, mais pour essayer de trouver quelques vérités en commun, rien ne vaut la précision et l'exactitude. La querelle que nous faisons à M. de Villebois-Mareuil ne le vise d'ailleurs point seul. Elle atteint, avec lui, quelques autres de nos amis et de nos alliés éventuels. L'excellent directeur de la Quinzaifie notre confrère, M. George Fonsegrive, M. Charles Benoist, M. de Marcère, ré vent, eux aussi, d'organiser la démocratie. Ils rêvent de quarrer le cercle. C'est un rêve contradictoire. M. Amou-

retti a dit, hier, et fort bien dit. Je voudrais exposer les raisons de ce qu'il a dit.

1* Quest'Cè quun organe?

2° Qu'est-ce qu'une démocratie f

i^ Les théoriciens politiques nomment démocratie tout gouvernement [cratéo) confié à la matorité [démos] : soit dérivant des volontés du plus grand nombre, des volontés individuelles mises en addition. La démocratie idéale serait celle dont tous les actes législatifs ou administratifs exprimeraient loyalement mais exclusivement la somme de ces volontés qui, 'pour être additionnées, doivent être conçues comme égales entre elles, quelles que soient les différences de leur valeur. Essentiellement la démocratie se fonde sur le système de l'égale valeur politique des individus (1).

2^ Les biologistes admettent d'autre part que, dans un corps vivant, un organe est un élément différencié, c'est-à-dire créé ou devenu distinct des autres éléments par les dispositions et les destinations particulières qu'il a reçues. Le foie et le cerveau, le cœur et Testomac, appartiennent au même corps, sont faits des mêmes éléments fondamentaux, mais ont des qualités, des pouvoirs différents; ce sont des organes.

11 y a des vivants presque inorganisés : ce sont ces animaux dits inférieurs, dont tous les éléments cellulaires, identiques les uns aux autres par nature et par position,soumis au même

(1) On trouvera plus loin k l'article suivant, la mention et la discussion du terme démocratie pris dans le sens &'état social démocratique (note de 1902).

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régime, font aussi le même travail ; la décision du tout n*y est que le total de la décision des parties. Mais aussitôt que s'organisent ces vies inférieures, comme on Tobserve dans les colonies animales, le régime d'égalité se modifie si bien qu'il disparaît. Chaque élément ou chaque groupe d'éléments s'applique à quelque fonction particulière, plus ou moins utile, agréable, noble et active, et ces fonctions et éléments se subordonnent eux^-mêmes les uns aux autres : par suite de cette division du travail et par suite aussi de cet ordre qui en résulte, chaque fonction s'accomplit beaucoup plus vite et beaucoup mieux. Il y a donc progrès, mais, du même coup, commencement l'inégalité.

Au fur et à mesure qu'on s'élève dans l'échelle animale, ces inégalités deviennent plus nombreuses, plus profondes et, si l'on y lient, plus choquantes. Elles sont en raison directe de la perfection organique. Si Tégalité est la formule de la justice, les vertébrés supérieurs sont de purs monuments d'injustice Immanente, puisque des éléments de la même composition originelle y sont employés à des fonctions aussi cruellement inégales que le sont par exemple la fonction sensilive et celle de la digestion. Les éléments ayant acquis des qualités fort différentes, le pouvoir directeur de l'ensemble revient non point au plus grand nombre de ces éléments, mais à ceux qui se trouvent le mieux qualifiés pour voir et pour prévoir, aux organes de la sensibilité et du mouvement.

(Quel divin apologue vivant que la nature !) Quelques mauvais pédants d'Université ont

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fort exagéré les analogies entre la vie des animaux etla vie des Etats. Us ont pris des images pour des réalités et fondé sur des mots et sur des figures de mots une scolastique puérile dont tous les esprits réfléchis sentent un grand dégoût. Ainsi me garderai-je de ressembler à ces pédants en essayant de tirer de ce qui précède le moindre avantage pour ou contre le système de Tégalité politique.

Ayant défini un organe et une démocratie, je dirai d'abord simplement :

— Vous qui parlez de donner ou de rendre des organes à notre peuple, voilà ce que c*est qu*un organe. Ne parlez plus d'organe, ne faites plus en sociologie cet emprunt d'une métaphore à la biologie ou convenez qu'un organe est un élément de différenciation, c'est-à-dire d'inégalisation : car l'organisation développe la qualité et din)inue l'importance propre du nombre. Convenez- vous de cette vérité? En ce cas, ne nous parlez plus d'organiser une démecratie, c'est-à-dire de tempérer un gouvernement d'égalité par l'inégalité ou usez du mot propre et tombez d'accord avec nous qu'organiser une démocratie^ cela révient à la détruire.

Je ne laisserai point à nos amis et adversaires le refuge de modifier leur vocabulaire en renonçant à ce mot d'organisation. Ce n'est pas à ce mot qu'ils doivent renoncer, mais à ceux de démocratie et à! égalité s'ils veulent exprimer avec vérité leurs pensées et tenir à la nation française le langage de la probité et de la raison. Organisées ou non, les institutions politiques que préconisent ces messieurs sont en effet pro-

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fondement contraires au système de Tégalité des individus dans la souveraineté du nombre.

Ce qu'ils veulent très précisément corriger,ce sont les décisions du nombre, — et par les décisions de la qualité, autrement dit des intérêts et des compétences. Ce qu'ils veulent ajouter aux volontés individuelles et mobiles (1) du plus grand nombre une fois compté (et les gouvernements les plus aristocratiques en tiennent compte) ce sont les volontés durables des communes, des provinces, des syndicats et des autres groupes professionnels et moraux, conçus comme distincts des personnes qui les composent. Sous le régime actuel,c'est une maxime courante que un homme en vaut un autre. Dans le régime que définissent et que préparent MM. de Villebois- Mareuil,Fonsegrive, de Marcère,Charles Benoist, chaque homme est envisagé au moins sous une demi-douzaine d'aspects.

l^'Sa qualité d'homme;

2* Sa qualité de citoyen;

3*^ Sa fonction domestique;

4*" Sa qualité de propriétaire ou de prolétaire;

S** Sa fonction locale ;

6'' Sa fonction professionnelle et morale.

Un homme, un citoyen qui ajoute donc à cette double qualité celle de chef de famille, de propriétaire foncier, de membre actif et résidant d'une communauté urbaine ou rurale, enfm de chef d'industrie se trouve posséder une valeur politique, constatée par vos lois constitutionnelles, six fois supérieure à celle d'un céliba-

(1) Ou inertes (1902).

taire sans intérêts fonciers, sans résidence constante ni occupation fixe : plus cette homme et ce citoyen accroilra, par le développement de sa famille et de ses aclivités diverses, son influence réelle, plus la ConstiluUon élaborée par MM. de Villebois-Mareuil, Fonsegrive, etc., lui concédera de pouvoirs. Dans ce système, comme dans la réalité un seul homme en vaudra 10.000. Ce système est profondément inégaliiaire : il consacre les inégalités naturelles, loin de tendre à les niveler. A la foule confuse, il superpose une élite, ou plutôt une longue suite d*élites coordonnées, par qui toute foule est conduite. Bien qu'ils ne se soient pas expliqués nettement sur l'organisation de la famille, qui fonde l'aristocratie héréditaire, la plus nécessaire de toutes^ ces prétendus démocrates, sont aristo* crates dans l'âme.

Eh bien, qu'ils osent donc le dire, puisque telle est la vérité. Il n'est pas de la dignité des royalistes et des nationalistes d'aller mentir en public ni de se mentir à soi-même ! Feront-ils observer qu'ils sont les amis passionnés du peuple ?Je les assure que tel est également mon cas. Et je spécifierai que je me sens d'autant meilleur ami du peuple que j'éprouve plus d'aversion pour ce système absurde, régressif et barbare de ladéinocratie : c'est encore le peuple qui en souffre le plus.

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Paris, le 4 mai 1899.

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