ENCORE L'ORGANISATION
DE LA DÉMOORATII
Je n'imaginais point révéler au public des vérités bien rares, quand j'établissais l'autre jour l'incompabilité du régime démocratique et de l'organisation. J'avais seulement conscience de rappeler des vérités incontestables, un peu oubliées, un peu négligées, s'il faut le dire, pas d'excellents esprits, mais qui portaient avec elles leur évidence. Voir ce que c'est qu'une démocratie, voir ce que c'est qu'une organisation^ c'est voir en même temps que les deux ne vont pas ensemble et que de pareils termes hurlent d'être accouplés. Je me berçais de Pespérance que l'erreur, ainsi signalée, serait désormais évitée, nos amis étant incapables de mentir soit à eux-mêmes, soit au public, de méconnaître une vérité évidente ou de la déguiser une fois connue et sentie.
Voilà ce que j'ai dît. Je le maintiens après l'avoir expliqué clairement. J'ajoute qu'il est bon que de telles remarques aient été faites dès le début de la campagne, par un nationaliste et par un royaliste; un adversaire y eût très certainement dénoncé autre chose qu'une imper-
fection de langage politique : nationalistes et royalistes (puisque des royalistes parlent aussi d'organiser la démocratie) ont ainsi le loisir de renoncer d'eux-mêmes, avec infiniment de facilité, à ces termes logomachiques. Une fois de plus Je les en adjure. Si je m'étais trompé et qu ils me fissent la preuve de ma méprise, j'irais à eux de très grand cœur. Le cas est un peu différent et il est même renversé : c'est à eux qu'il revient de se ranger de mon côté. Mais il n'y a pas la moindre honte à le faire.
Assurément je raisonne ici et je conclus comme si j'avais la certitude de n'avoir fait aucune erreur. Je dirai hardiment ; je Vai et je voudrais ne point l'avoir, et pouvoir brûler sur l'autel de la concorde quelques paragraphes sujets à la discussion. Mais les preuves que j'ai données sont une évidence trop élémentaire pour admettre le moindre doute. La démocrafie^ c'est Je (jouvemement du nombre; c€ gouvernement impliqm V égalité', or^ Vorganisation implique Vinég alité ; donc Vorganisation et la démocratie sont des termes qui se repoussent.
Personne ne conteste ce que j'ai dit sur le sens du terme a organisation ». Me serais-je trompé sur le sens de « démocratie »? Je trouve dans un o]^\x^cn\e,Aphorismes de politique sociale^ dont il m'est interdit de dévoiler l'auteur, mais qui fait et doit faire autorité parmi nous, les lignes suivantes : « Les démocraties, au con- « traire, où tous les citoyens ^vivent dans un état lé- « ^a/ rf't^^a/î/^,. sont facilement troublées par les « effets du contraste entre les égalités fictives et « les inégatités réelles... Etc. » La définition
^do^iée ^diT Vajxieur des Apfwrismês était vraie du temps d'Âristote. C'est celle d'Âristotemôme et aussi de Comte, de Renan et de Taine. C'est celledu sens commun,de rétymologie,de Tusage. Cest la seule. Je sais bien que les définitions de mots sont libres ! On peut dire au poulet : Je ie baptise carpe^ et appeler table un chapeau ou couvre-chef une chaussure : il n'en est pas moins vrai que le public doit être averti de ces mutations, ou s'il ne Test point, on le trompe ; mais s'il l'est, on a perdu son temps : car à quoi bon changer les conventions d'antique langage ^
Les nationalistes et, à plus forte raison, les royalistes, parce qu'ils sont des royalistes oo des nationalistes, doivent à mon sens employer la langue politique la plus pure, la plus franche, la plus traditionnelle. C'est un devoir d'honnêteté pour tous les partis ; pour le nôtre, qui est le parti national et auquel appartient la garde de tout l'antique héritage français, c'est une obligation liée même à notre existence. La qualité de monarchiste ne signifie pas seulement le dévouement à la personne et à la famille royale, ni même une certaine façon d'entendre l'expédition des affaires de l'Etat : elle enferme le sentiment de sauver, de restituer, de continuer le corps entier des caractères distinctifs de notre patrie.
Entre ces caractères, n'oublions pas la langue, et dans la langue, le département du langage politique, tel que l'ont organisé les admirables polémistes philosophes et théologiens du XVI* siècle et du xvii*. Le mot République a un sens raisonnable : même après le
iOâS l'action française
rétablissement de la Monarchie, il pourra être conservé dans ce sens primitif, qui désignait rétendue des affaires communes. Le mot Empire sera gardé de même, et dans le même sens, signifiant Tensembie des territoires métropolitains et coloniaux soumis au roi de France. En reyanche, Démocratie doit être rayé, banni etoublié, comme pur synonyme de dégénérescence, expression de la désorganisation et de Témiettement, épave linguistique de ce que le régime de la République eut jadis de plus funeste. C'est la démocratie qui est l'élément anarchique de la République ; c'est la démocratie qui est l'élément pernicieux du socialisme.
On me dit :
— Prenez garde, la démocratie est un fait. Il y a un état social démocratique. Les individus, désunis et émancipés, forment par leur addition une force dont il faut bien que l'observateur tienne compte : le nombre a le pouvoir de faire sentir ses volontés. — Quand la remarque serait juste, il ne cesserait pas d'être vrai que vouloir organiser ce nombre c'est encore vouloir en détruire le pouvoir propre (1 j, et les mots d'orgarU- Bation de la démocratie ne seraientpoint purgés d'équivoques fâcheuses. Mais ceci est trop clair. Laissons donc ce sujet de l'organisation : quand même il serait vrai que les pouvoirs du nombre vont croissant, il faudrait encore se garder de proclamer ces pouvoirs-là comme des droits et d'ériger des faits déplorables en théories. Constatez la démocratie, si elle existe tant que cela
(1) Voir la déraonstration à l'article précédent (191)2).
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et si les progrès soat irrésistibles autant qu'il TOUS semble^ mais ne raccroissez point en la pronantàtausprepos] n'augmentez pas Vidée' qu'elle se forme d'elle-même en la mésalliant à des concepts qui la passent infiniment»
Allons plus loin encore. La démocratie est-* elle un fait? El un fait si puissant? El un fait si croissant? Ceux qui n'ont pas peur des idées me feront le plaisir de constater qu'il n'en est rien. L'idée démocratique perd de sa popularité. Le fait démocratique lui-même se restreint. Car il doit se restreindre. Une démocratie dans notre état économique et politique, c'est un non-sens tout pur. La présente civilisation est trop compliquée, la division du tra^ vail y est poussée trop loin pour que l'égalité Individuelle soit autre chose ' qu'une fiction de légistes parlementaires. Notre état social tend à la différenciation profonde, à l'inégalité infinie. VBMiexiT des Âphorismes que j'ai cité plus haut écrit avec la grande précision qui lui est habituelle : « La démocratie est Vétat naturel des a sociétés simples où la diversité des conditions est a peut marquée] ou bien encore [l'état « arbitraire <ie celles où les Tonc* « tlons sociales sont réputées sans c( rapport a-vee les fbnctions poli- « tiques. Elle est ainsi tantôt dans la nature <i dês choses^ tantôt au rebours de « celle-ci, iantët une vérité^ tantôt un contre^ « sens. » Un état arbitraire où les fonctions sociales sont réputées sans rapport avec la fonction politique, voilà bien notre état. Il n'y a présente-
meiit d'égalité que âaas la lettre de la loi I : rinégalité réelleeroît saas cesse, et des répiii>lîeaÎDS, des dre^fosiens comoie M. Ernest L^ ▼isse ont bien été obligés de le constater. La seule boorj^eoisie est de nos joors scindée en quatre on cinq castes presqne sans commonication. Les socialistes qni ont des jeox pour Toir parient de la goerre des classes. O y a donc des classes, et anses tranchées pour qnll soit question de les mettre en état de guerre ? Constater ces classes, ces rangs, ces inégalités de conditions et les t^nir dans Tordre de la justice, dans la régie du bien public, voilà le rôle d'un gouTemement sûr et fort, d'un pouroir 9rganUaieur^ d'une Monarchie.
Justement, l'autre soir, M. de Lamarzelle, citant un article de M. Le Cour Grandmaison dans \KRetuêàe9 Deux Mandes^ nous a fait sentir en termes précis et lifs que tel était au fond le désir du rrai peuple, du ban peuple, je veux dire de l'élite des trayailleurs :
Mon président et excellent ami M. Le Cour Grandmaison a fait Thistoire de cette grèvedans la Bévue de* Deux Mondes. Dans cette article des plus intéressants et des mieux documentés, il nous montre la grèTe générale lancée, entreprise parles meneurs socialistes. Ils entraînent bien facilement et tri$ vite les ouvriers inorganisés ou mal organisés ; ceux-là, les suivent docilement. Mais tout à coop, on Toit se lerer les chefs élus de ces vieilles associations ouvrières qui, malgré les lois répressives, existent et prospèrent
{{) Ce qu'on appelle état social démocmtiqiie est nno rêverie ;Sil conviendrait de dire «état légal, état constitn-» Uonnel démocratiqae > (1902).
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depuis de longues années, et qui représentent vraiment, eox, des intérêts professionnels. Ceux-là arrêtent le mouvement.Ilsdisentà leurs camarades: halte-là ! on vous trompe ! Nous connaissons cela, nous autres; ne suivez pas ces gens, ils n'appartiennent pas au monde du travail, ils veulent faire leurs affaires et non les vôtres ! Et les camarades les écoutent! et nous assistons à ce spectacle singulier et nouveau de voir les politiciens, fussent-ils membres de la Chambre des députés et du Conseil municipal, jetés à la porte des réunions ouvrières.
Voilà, pris sur le fait, un phénomène d'organisation en même temps que d'aristocratie. Cette élite, cette aristocratie signalée dans le monde ouvrier, nous en [retrouverions les analogues dans tous les mondes. Aujourd'hui tout ce qui ne veut pas mourir, tout ce qui est sain, vivant, s'organise, c'est-à-dire se subordonne conformément à des inégalités naturelles. Il faut que ce mouvement aristocratique prenne conscience de soi. Il faut donc que les royalistes s'emploient à l'appeler par son vrai nom, son nom naturel, traditionnel, rationnel. L^uniformité révolutionnaire se dissout. L'idée du pHvilège et de la qualité reprend sa forme dans les esprits. On commence d'apercevoir que toute liberté particulière est un privilège (1) et que, dans le plexus infini des fonctions politiques, il fautune grande diversité de libertés. La liberté communale est un privilège. La liberté provinciale est un privilège. C'est par un privilège que les
(1) M. Emile Faguet a eu, depuisje courage de reprendre cette formule qui avait été donnée précédemment par Pustel de Coulanges et Auguste Comte (1902).
pécheurs côtiers, dans leurs prud'homie séculaire, jugent eux-mêmes des affaires de leur métier. Privilège, la liberté syndicale. Privilège, la liberté testamentaire qui doit être accordée aux chefsde famille. Encore un coup, toute liberté véritable, toute liberté réelle, et donc dé> finie, exclut Tidée d'égalité; elle exclut donc cette démocratie qui sort de Tégalité.
Ladémocratie n'est point un fait, elle n'est pas non plus un droit. C'est simplement une idée fausse, qui n'a d'être que dans l'esprit de nos constitutions et qui, comme toute idée fausse, entraîne seulement dans la réalité quelques conséquences économiques, politiques et morales qui ont été et sont encore fort désastreuses. Je n'ai pas le loisir de les dérouler ici. Mais, puisque j*ai dit que tout ce qui vivait tendait de nos jours à l'organisation aristocratique j'ajouterai que tout ce qui tend à la mort est de nos jours démocratique. L'affaire Dreyfus, les campagnes contre l'armée et contre la patrie sont les épiphénomènes de la peste démocratique : la démocratie les soutient, les suscite, les développe ; sans elle, ils ne seraient point ou ne présenteraient pas la même gravité. Comme ces maladies profondes, qui aggravent les moindres accidents, la démocratie donne à nos moindres disputes, à nos plus simples dissentiments son pouvoir venimeux et presque mortel. La dépopulation, le fonctionnariat, le prolétariat intellectuel, la diminution des initiatives, la crue de l'envie populaire, autant de cas, autant de faces du tnorbw democraUcuê^ comme disait énergiquementSumner Maine.
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Un écrivain républicain, qui n*est pas exclusivement un écrivain politique, M. Edmond Deschaumes, dans son livre de la Banqueroute deVAmour (Paris, Stock), analysé ici en 1896, a écrit à l'avance la conclusion de tout cela : « La dé- « mocratie, c'est la mort. » La démocratie, c'est le mal. Il n'y a pas de plus certaine vérité. Il n'y a pas non plus de vérité plus attendue : l'opinion publique en a faim et soif. Elle ira au premier groupe d'écrivains et d'orateurs courageux qui oseront la lui proférer. Soyons ce groupe puisque nous devons Tétre; et puisque nous répondonjs à tant de vœux et de désirs universels, n'allons pas parler d'un nationalisme démocratique ou d'une monarchie démocratique. Ces habiletés manqueraient, certes, d'habileté ! En faisant une monarchie populaire une monarchie nationale, n'oublionspas d'écraser la démocratie : elle est l'Infâme.
Paris, 6 mai 1899.