A PROPOS DE LA LIBERTÉ TESTAMENTAIRE
«( ... défaire syslémaliquement l'œuvre meurtrière de la Révolution, »
Paul Bourobt [Outre-Mer],
M. Maurice Spronck a publié mardi soir, dans le J ournal des Débats y mx important article sur la
a liberté détester », à propos du volume écrit sur le même sujet par M. Henri Goulon, avocat à la Cour d'appel.
M . Maurice Spronck appartient,par son origine, à la communion protestante (i). Mais il est né Français. Il s'est senli Français le jour où le principe de la communauté française s'est trouvé en péril. Il a étédes premiers adhérents de laLigue de la Patrie française. Et, comme chez tous les esprits du caractère que je viens de signaler, Talfaire Dreyfus a été pour lui le point de départ d'une série deréûexions utiles sur les difficultés de notre statut civil et politique.
Oh I je ne donne pas M. Maurice Spronck comme un converti d'hier, ni comme un esprit retourné de fond en comble. D'une part, en effet, qui lirait attentivement son curieux opuscule de 4894, FAn 330 de la République, se pourrait convaincre que M. Maurice Spronck ne nourrissait pas des illusions très nombreuses sur le régime parlementaire et démocratique : il a très clairement discerné dans cet opuscule ce que serait une armée démocratico-nationale, désorganisée conformément aux principes de M. Clemenceau et de M. Jaurès. Son évolution d'aujourd'hui, si évolution il y a, étaitdonc préparée et annoncée depuis longtemps.
En tout cas, il y a évolution et non pas révolution. Je tiens M. Maurice Spronck pour la prudence même. Esprit circonspect, modéré,
te
(1) Erreur. M. Spronck a des protestants dans sa famille^ mais il a été baptisé catholiquement. C'est de lai que je tiens le fait (1902).
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examinateur, réfléchi, il vaut à lui seul, par sa lenteur et sa sagesse, deux ou trois tribunaux. Ce qui le marque et le distingue, c'est le jugement et aussi le scrupule qui préside à ce jugement. Dans une dizaine d'années, il se peut que M. Maurice Spronck se trouve à très peu de distance de nos principes et de nos programmes. Pour le moment, il en adopte une petite partie ; mais, cette partie qu'il adopte, on peut considérer qu'il Ta faite sienne et qu'il s'y maintiendra définitivement. Sur un point, en effet, le malheur de notre anarchie et^de notre ataxie politique et civile lui est apparu clairement : il s'agit de notre régime successoral, fondement (négatif) de notre famille française.
M. Maurice SproBck,républicain protestant (1), rédacteur au Journal des Débats^ se rallie sans réserres à la cause plaidée par M* Henri Coulon. Comme lui, comme nous, il réclame la liberté de tester et la suppression des articles du Code qui prescrivent le partage égal des biens de famille.
M. Spronck écarte d'abord, avec un grand dédain, Tobjection tirée des abus que pourrait entraîner la liberté de tester. Ces abus ne pourraient être, dans tous les cas, supérieurs à ceux qu'entraîne le partage forcé. Il serait sans douta fâcheux que les pères tombés dans l'imbécillité déshéritassent leurs enfants au profit de vieilles maîtresses. N'est-il pas fâcheux, aujourd'hui, que d'indignes enfants aient des droits posthumes sur les produits du travail paternel?
(1) Même remarque que dessus (1902).
Bien mieux, ajeute M. Spronck : les abus même de la liberté de tester auraient d'heureuses réactions sur le» mœurs publiques. Le type moderne du c fils à papa » tendrait à diminuer. Il y aurait moins de jeunes oisifs et moins de jeunes fêteurs; surtout il y aurait un moins grand nombre déjeunes demi-rentiers qui, pour arrondir leur budget, grèvent le budget de l'Etat ou cherchent un demi-travail, à demi rémunérateur, dans les professions libérales, artistiques, littéraires, etc. . . Cette race de demihommes, forcée de compter sur son labeur personnel, renaîtrait à Ténergie, à la vie complète.
Toujours grâce aux abus de la liberté de tester, le mariage aurait chance de retrouver son ancien honneur. 11 redeviendrait une association personnelle et non simplement une association financière. Fondé sur le travail de l'homme et l'administration de la femme, c'est-à-dire sur un capital susceptible de développements presque indéfinis, l'avenir conjugal ne serait plus réglé et mesuré par l'obsession d'un capital ou d'une rente fixe : conséquemment, la volonté des époux interviendrait moins fréquemment pour restreindre la population ; la diminution de la natalité perdrait ainsi un de ses facteurs principaux.
Voilà quels seraient les effets les plus abusifs de la liberté de tester. Mais venons maintenant à ses effets normaux. M. Maurice Spronck expose dans les termes suivants les malheurs publics auxquels remédierait cette liberté :
La dispersion forcée du bien héréditaire supprime pour une famille la possibilité de risquer
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toute espèce d'entreprise à longue échéange, commerciale, coloniale, industrielle ou agricole. L'œuvre serait disloquée dès la première génération, à moins que celle-ci ne consente librement à une indivision toujours précaire, put5gu'e//e dépendra delà volonté ou du caprice d*un seul. Et, en admettant que cette indivision persiste pendant deux générations entières, il ne faut certainement pas espérer la faire durer au delà.
En définitive, notre régime successoral tend à anéantir les énergies de la race et à corrompre son caractère moral; il nous a valu, pour une bonne part, rexpansion inquiétante et énervante du fonctionnarisme, et, pour une part moindre, mais cependant appréciable, Tefflorescence dangereuse des professions dites libérales; il a fait intervenir, d'une manière prépondérante, la question de la dot dans la question du mariage; il a été un encouragement aux unions stériles ou demi-stériles; il a presque détruit la continuité de l'effort familial autour d'une tradition professionnelle quelconque, qui, naguère^ se poursuivait parfois à travers des siècles.
M.Maurice Spronck écarte ici une objection nouvelle tirée de la puissance des mœurs et de riinpuissance des lois. 11 est certain que nos mœurs présentes sont contraires à la liberté de tester; maiscesont de mauvaises mœurs. Iln'est pas moins certain que les meilleures lois du monde ne nous changeraient pas du jour au lendemain ; mais au moins rendraient-elles lechangement possible, et cette volonté de vivre, qui est propre aux sociétés politiques ei éconmiques, comme à ces sociétés animales dont sont formés nos organismes, pousserait peu à peu les industriels, les agriculteurs et généralement tous
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les chefs de famille à userda moyen placé à leur disposition pour perpétuer leurs ouvrages.
Il y a des âmes de filles : j'ai entendu des publicistes, distingués à d'autres égards, se récrier à ridée de soutenir cette liberté,, non quMls la jugeassent mauvaise ou inutile, mais par crainte de l'opinion. « — Vous ne ferez jamais admettre cela en France, » Cette terreur de l'opinion est, dans notre métier, la plus basse des conseillères.
Nous avons en main une plume non point pour raconter aux gens ce qui leui* platt, mais pour leur dire ce qui est. Etce qui est, ici, est simple : ou ce pays-ci périra, ou il reconstituera ses institutions domestiques par la liberté de tester.
Le partage égal des successions fut décrété, nous le savons, dans une intention destructive. « Il fallait, dit Jules Simon, rendre impossible la persistance de toute famille aristocratique. » Il aurait dû seulement ajouter : Et de toute famille en général. Ces dernières paroles sont de M. Maurice Spronck. Il les justiûe de la sorte.
Dans une lettre datée de 1806 et adressée à Joseph Bonaparte, Napoléon ne dissimulait pas les raisons qui l'avait déterminé à « prêcher le Code civil et à l'établir ». Il voulait laisser se disséminer, en d'autres termes il voulait détruire rapidement « les familles qui ne lui seraient pas attachées » et ne maintenir, en revanche, grâce à des « fiefs », c'est-à-dire (^ràce à un principe radicalement opposé à notre législation, « qu'une centaine de celles qui se seraient élevées avec le Trône ».
En 1815, au Congrès de Vienne, comme lord Castiereagh regrettait de ne pouvoir davantage démembrer notre pays, il se consolait en songeant que,
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« après tout, les Français étaient suffisamment affaiblis par leur régime de succession ». Et l'on aurait tort de ne voir dans cette appréciation du diplomate britannique, qu'une boutade passagère; il obéissait à une tradition de la politique anglaise, méthodiquement appliquée à travei^s les siècles aux peuples vaincus.
En 1763, un acte de la reine Anne, édicté en vue d'annihiler les catholiques irlandais, les obligeait au partage successoral, tandis que les protestants obtenaient la liberté de tester. De nos jours, & llle Maurice, il en est pour les anciens colons de race française comme pour les Irlandais du xviii* siècle; sous prétexte de leur conserver leur statut personnel, on les maintient soigneusement sous l'empire d'une législation qui les met en état d'infériorité constante vis-à-vis de leurs rivaux anglosaxons.
Bref, le législateur français a donné ici des a incilalions malsaines » au corps entier de son peuple. Napoléon P' s'est conduit envers nous comme TAngleterre envers ses voisins irlandais. Ce simple fait enveloppe mille arguments. M. Spronck estime qu'on ne saurait leur oppo^ ser que des « considérations de sentiment, derrière lesquelles se dissimulent mal de basses questions d'égoïsme d. Il conclut qu'il importe de reviser un certain nombre d'articles de notre Code, relatifs à l'héritage. Nous n'avons pas besoin de nous associer à sa conclusion. Il nous suflira d'en prendre acte.
Celle conclusion a sa valeurpropre. Mais elle vaut aussi comme signe des temps. Elle se rattache au vaste mouvement contre-révolutionnaire dont les royalistes sont les témoins, souaction FRANC. >- T. YI. 69
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vent ignoranls, et dont ils devraient être les directeurs et les coordinateurs. Depuis dix ans qu*en pleine Académie Renan a déclaré la hanqueroutê de la Révdlviion^ tout esprit ferme a travaillé de quelque manière à ruiner Tun ou Tautre des Grands Principes, sinon tous ces Grands Principes en même temps. Détruisant ainsi des causes de destruction, on rendait possible la reconstruction générale.
Comptons :
Critique du système successoral révolutionnaire. Liberté de tester. Reconstruction de la famille, (Paul Bourget, Henri Coglon, Spronck, toute Técole de la Paix sociale, etc.)
Critique de la centralisation municipale. Liberté locale. Reconstruction de \di commune, (Mistral, Barrés, Marcère, tous les groupes décentralisateurs du Nord, de TOuest, de l'Est ou du Midi, etc.)
Critique du département. Liberté régionale. Reconstruction de \d, province [i). (}jQs mêmes, Foncin, etc.)
Critique du libéralisme économique. Liberté syndicale. Reconstruction des ^voii^e^ professionnels ou corporations (2). (Tous les socialistes de toutes les nuances depuis M. Deschanel, jusqu'à M. Mirman...)
Critique du libéralisme politique. Liberté, ou indépendance, ou force nationale.Reconstruction
(1) Et de VaiTondis^fement (1902).
(2) Sous la protection de l'Etat.
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delà liberté gotevememeniale.C^onHlesdicia.iOTiBXix, tous les plébiscitaires, tous les autoritaires, tous les antiparlementaires, Lemaitre, Coppée, Quesnay, Drunciont, Guérin, Déroulède, Cavaignac, etc.)
Additionnez les cinq critiques : vous avez la critique de tout le système libéral, parlementaire (1) et républicain.
Additionnez les cinq libertés : vous avez les cinq libertés ou cinq pouvoirs naturels qui fondaient la constitution de Tancienne France.
Enfin, additionnez à Tinstitution héréditaire de Idifamille le statut permanent de la commune et de la province, l'institution professionnelle et le principe stable de lai^/m/^ politique : vous aves la formule de la Monarchie.
Et toutes ces thèses sont professées, soutenues, appuyées par des fractions considérables de Télite française, souvent même par des organisations puissantes. Il reste à les unir, à les grouper, à les ordonner. El ce n*est pas fait ! Et les royalistes ne songent pas encore à les faire !
Si les royalistes voulaient !
Si les royalistes savaient!
En quelques mois, ils deviendraient les directeurs incontestés de la conscience française et la Monarchie serait faite, tout au moins devant Topinion. Il ne resterait plus qu*à la réaliser, comme le postulat de Tesprit public tout entier.
(1) E^^alitairc, démocratique '1902,.
Paris, 10 mai 1899.
Dulcissimas veritales speculari,
Daktb
(Lettre à Can Grande).
La semaine dernière, j'ai adressé ici quelques observations respectueuses, mais très vives, à quelques-uns de nos amis sur le fâcheux emploi public qu'il leur est arrivé de faire du terme de a démocratie ». Le premier de mes articles « Organisme et démocratie » était dédié au marquis de la Tour du Pin Chambly de laCharce. Dans le second, j'empruntais à l'auteur des Aphorismes de politique sociale d'importantes définitions de la Démocratie : € Les démocraties, au contraire, où tous les citoyens vivent dans un état légal d'égalité sont facilement troublées par les effets du contraste entre les égalités fictives et les inégalités réelles... » (page 12). Et plus loin (page 22) : « La démocratie, ou état démocratique, est l'état naturel des sociétés simples où la diversité des conditions est peu marquée ; ou bien enfin Vétat arbitraire de celles oii les fonctions sociales so?it réputées sans rapport avec ks fonctions politiques. Elle estalnsi tantôt dans la nature des choses, tantôt au rebours de celles-ci^ tantôt une vérité, tantôt un contresens. » Il m'est permis de publier que l'auteur de ces maximes si justes, frappées si fortement, n'était
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autre que Téminent théoricien de la Monarchie représentative, à qui j'avais dédié mon premier article.
Le marquis de la Tour du Pin Chambly de laCharce avait donc, outre tous ses titres généraux à Vattention du public et des publicistes royalistes, un droit particuler à intervenir dans notre débat et même à y exercer les fonctions d'arbitre au cas où un tel débat se fût prolongé. Mais le débat ayant pris fin, Téminent philosophe se contente d'en constater et d'en expliquer la portée dans la lettre suivante qu'il me fait l'honneur de m'adresser :
(( Cher monsieur,
a A la suite de la conférence fournie par mes « amis le 27 avril, vous m'avez mis en demeure, (( par la suscription d'une série d'articles, de « m*expliquer sur un point de leur programme u qui vise la démocratie,
a Je n'ai besoin pour le faire, en ce qui est de « la démocratie pure, qu'à me reconnaître dans « l'écrit anonyme que vous m'avez fait l'hon- « neur de citer. Je ne m'en dédis pas. Quant au o terme d' « organiser la démocratie » et à la « mesure dans laquelle V organisation profession- « nelle des classes poj)uIaire8, qu'on désigne ainsi <c plus ou moins exactement, doit entrer dans le « concept de la monarchie moderne, je m'en (c tiens à l'autorité de M. le comte de Chambord, 0 à celle de Le Play, aux déclarations faites au a congrès royaliste de Reims, au langage même <i de M. de Lamarzelle dans le discours qui a « fait naître ce débat.
1038 l'actiopt française
(t Ce serait tout, si vous n'y aviez heureusea ment ajouté une exhortation d'une grande « portée : celle de faire apparaître dans le Droit m national la synthèse de toutes les idées libéra- « trices, comme dans le rétablmemenl des institt tvtions nationales la résultante des forces émanc( cipatrices, sans pour cela chercher à en accaa parer ou à en faire dévier aucune. Car c*est % leur vertu même qui les fait naturellement « concourir au rétablissement de ce qui est a dans Tordre providentiel, la grandeur morale « de la patrie.
d De Maistre Ta mieux dit; vous aussi : nos « amis Tout compris et je suis dans cette pen- « sée
« Votre dévoué serviteur, « La Tour du Pin Crahrly. »
La grande autorité de Monsieur le comte de Chambord, de Le Play et des congressistes de Reims suffit assurément à expliquer Terreur de vocabulaire dans laquelle sont tombés nos meilleurs amis et M. de Lamarzelle lui-même en un passage de son éloquent discours du 27 avril. Mais ce sont justement les très grandes autorités qui inaugurent, font recevoir et rendent même quelquefois incurables les traditions pernicieuses. Si Louis XIV eût publié ses mauvais vers, toute la langue poétique de son règne en aurait peut-être senti quelque contre-coup : Thonnète Despréaux se trouva fort à point pour éloigner son maître de la mauvaise voie. Il n'y a point de majesté qui tienne devant les certitudes de la raison comme devant les règles du
goût (1). Il est de la magistrature des écrivains indépendants d'éclairer leur public : nous comptons la remplir auprès du public royaliste, bien résolu, du reste, à convenir de nos erreurs quand elles nous seraient démontrées.
Nous n'avons fait aucune erreur dans le cas présent : après les preuves intrinsèques multipliées ici même, la lettre du marquis de la Tour du Pin nous en apporte la confirmation éclatante.
Voudra-t-on me permettre d'ajouter un seul mot? Eh bien, j'ajouterai qu'il eût été sans doute de notre intérêt personnel de nous tromper en aussi bonne compagnie, au lieu de crier à l'erreur, comme nous l'avons fait, sur cet article de la démocratie. Car les mots ont une vertu. L'emploi du vocabulaire démocratique par d'aussi honnêtes gens que les royalistes et les nationalistes aurait pour effet nécessaire de consolider dansquelque mesure ce fatal régime de la démocratie et de retarder dans la mesure correspondante l'avènement de l'Elite k la direction du peuple français. Mais k qui vont les bénéfices de la démocratie? A qui profite t-elle? A qui le régime futur, soumis aux lois de la Physique politique et aux intérêts collectifs de la nation, apportera-t-il une diminution, une gêne?
(1) Quant à l'autorité de Le Play, nous avons déjà expliqué ici même comme Téminent philosophe fut amené à parler de Démocratie pour rendre Ja conversation plus facile entre lui et TEmpereur Napoléon III. Cette concession dangereuse fut payée par la suite, et la discussion d'aujourd'hui montre bien que nous n'avons pas fini de la solder (1902).
1040 L*AGTTON FRANÇAISE
A nous, — aux écrivains.
Dans un milieu inorganique, dans un Etat sans constitution, les écrivains sont les rois et les princes véritables. Là 0(1 il n'y a pas de maître, ils sont les maîtres, puisqu'ils disposent du pouvoir d'agiter l'opinion, qui est la maîtresse de tout. Ceux d'entre nous, en particulier, que la puissance de l'argent n'a point asservis ont, en démocratie, le rang, Tinfluence et la puissance des souverains. Ils seraient donc à peu près les seuls entre nos Français contemporains qui perdraient quelque chose à l'organisation de l'élite française, lors même qu'ils y trouveraient des places de choix.
Je dois à la vérité d'ajouter que, pour peu qu'ils soient philosophes et qu'ils se conforment au type supérieur de leur profession, les écrivains ont pour le rang, pour l'influence et pour la puissance à peu près le même dédain que les honnêtes gens pour les tentations de l'or. Leur vrai plaisir n'est pas de dominer, mais de connaître. Leur raison, c'est d'avoir raison, eussentils raison contre les intérêts de leur personne ou de leur profession. Plier les vérités politiques qu'ils aperçoivent à des convenances privées leur paraîtrait un trafic simoniaque d'objets sacrés : bien pis, une sorle d'ennui. Ils n'ont, par conséquent, aucun mérite à dire les choses telles qu'ils les voient. Mais, néanmoin&, il leur sera bien loisible de réclamer quelque confiance, quand ils parlent ainsi, le plus consciemment du monde, contre leur cœur, contre leurs goûts et contre leurs commodités.
16 mai 1899.
P08T-80RIPTUM
Le lecteur curieux d*un surcroît d'explications à cet égard fera bien de se rapporter aux deux volumes d'Outre-Mer écrits par M. Paul Bourget au retour de son voyage d'enquête en Amérique : personne n'a mieux expliqué comment les Américains, déjà constitués en nne oligarchie économique très forte, couronnée par de véritables principats, tendent de toutes parts à faire craquer les coDventions démocratiques qui sont inscrites dans leurs statuts civils et politiques. Dès qu'une civilisation se complique, s'enrichit et se développe, le formulaire démocratique devient une pure fiction, et les peuples sensés et couragoux en conviennent publiquement, de crainte qu'un mensonge proclamé en tète des lois ne cause des maux infînis.
Charles Maurras.
Dasle numéro premier d'une Revue nouvelle : Im Annales de la Jeunesse laïqve; avant quelques extraits d'une pièce où M. Georges Ancey semble mettre tous ses soins k prouver qu'on peut être pâteux, déclamatoire, mélodramatique à la Eugène Sue et considérablement filandreux dans les démonstrations en cinq actes que le prêtre est nécessairement une crapule; avant quelques articles de politique et de sociologie qui contiennent tous les éléments dont se composent les pâtées intellectuelles de certains canards quotidiens affamés et peu difficiles ; avant deux lettres où, dos à dos, le président Manau et le colonel Picquart livrent, celui-là le fond de son âme et celui-ci à peu près rien ; avant un monument, triptyque de style lourd et funèbre, élevé sur deux colonnes à la mémoire de son époux par Mme Paul Bert, — M. Anatole France, pour lequel j'ai une admiration àlaquelle il pose seul des bornes, offre aux méditations de la Jeunesse laïque : des « Notes sur les Trublions », avec ce sous-titre : Que le Nationalisme est le Parti de la Otierre. Je déclare que les majuscules même ne m'appartiennent pas. Celte page est plutôt légère. Quatre-vingts lignes d'une écriture frêle enveloppent [quelques faciles images, et des vérités superficielles, insuffisantes à masquer l'absence de tout raisonnement et de toutes preuves. Tout mince compagnon que je suis, je
tiens à m'inscrire en faux contre ces propositions à coulisses qui sont l'article de M. Anatole France, tout le reste étant guitare :
c Le Nationalisme est le parti de toutes les (( brutalités et de toutes les violences. G*est le (c parti de la guerre civile... Cest le parti de « la guerre étrangère... Les Trublions (lisez: « les Nationalistes) haïssent des abstractions... c Ils se Ogurent les nations étrangères et les « races infidèles sous Taspect de grandes « femmes disgracieuses comme les statues de la « place de la Concorde... Un peuple doit se « défendre quand on l'attaque... La France a « non seulement ses biens, son sol heureux, 4 mais encore son génie, sa pensée à défendre... « Mais qui la menace ? les Trublions sont « comme ces petits chiens qui aboient aux chea vaux débonnaires et aux cyclistes rapides... j>
Après quoi, par l'organe de Jean Marteau, personnage qui a dû se cogner le crâne contre lui-même et s'y faire quelque fêlure, monsieur A. France reconnaît modestement qu'il a raison, qu'il n'y a plus de « Trublions » parce qu'ils sont déconfits, mais que a le cléricalisme, qui les suscita, demeure ». Ensuite, il signe — ce qui prouve son courage — et c'est la seule preuve que l'on trouve dans cette page ou les affirmations s'engendrent avec l'assurance paisible des tubes d'une phénoménale lorgnette.
A lire cela, on a quelque tristesse, et l'on s'étonne qu'un esprit tel dispense du même geste assuré des brevets de sottises et des articles de foi puisés au rayon des dernières pacotilles.
Le cléricalisme n'a pas suscité le nationalisme.
Le nationalisme est le fils direct de Tinternationalisme, le petit-fils de Thumanitarisme, un fils qui ne veut pas que le grand-père gâteux et le père dément dilapident plus longtemps ses héritages et fasse de sa demeure une sorte de maison publique que les voisins accourus raseront après ravoir vidée des caves au grenier. Tout mouvement contient en puissance le mouvement contraire qui se produit à Tinstant précis où le premier arrive à fin de course. A notre humanitarisme, le monde a répondu en frappant de commissions diverses la lettre de change endossée en rouge que TAIlemagne tira sur nous il y a trente ans. A notre inlernationalisme nos voisins répondent en se cotisant pour nous envoyer trois cent mille étrangers qui font du vacarme comme trois millions; qui prennent avec des charges moindres une bonne part de nos salaires annuels, de nos bénéfices et de nos fortunes; qui viennent, se remplissent, s'arrondissent et s'en vont, tandis que d'autres arrivent prendre leur place toute chaude; trois cent mille étrangers qui nous haïssent un peu, nous méprisent beaucoup, se fichent abondamment de nous et qui épandent sur notre sol où les hommes ont le Irac d'épouser et de se perpétuer, un fumier de prostitutions où germe de la graine de meurtres.
La conscience, obscure peut-être encore, des désastres que provoqueraient Thumanitarisme et Finternationalisme, c'est lo nationalisme.
Etre de chez soi avant d'être d'un peu partout ; vouloir vivre dans sa maison et de ses champs, avec et pour les siens, d'abord ; vider la huche
et le baril pour ses fils, pour ses frères, pour ses parents, pour ses amis, pour ses voisins — et pour rhôte étranger qui se met à sa place et que Ton accueille s'il n'arrive pas la menace à la bouche et le couteau au poing; défendre sa vie propre, réserver son foyer, gérer soi-même ses biens, revendiquer son dû, consentir aux disciplines nécessaires, préserver les façons de voir, de penser et d'agir, toutes les façons d'être qui sont notre marque, le signe par lequel nous affirmons une ôme collective ; ne pas permettre que le premier goujat venu, d'ici ou d'ailleurs, crache sur nos amours et sur nos respects ; être nous, par nous et pour nous, d'abord — c'est le nationalisme. S'il y a du cléricalisme là dedans, va pour le cléricalisme.
Un nationaliste pensant — il y en a beaucoup, et M. Anatole France qui parait en douter le sait fort bien — n'a rien du petit chien qui aboie aux chevaux débonnaires et aux cyclistes rapides. lesquels représentent en l'espèce, je suppose, des voisins rués vers des avenirs ineffables. Encore que le petit chien serait peut-être excusable de japper au souvenir d'un pédalard antérieur qui lui broya la patte ou d'un pur sang dont les sabots dédaigneux lui mâchèrent les reins, ces jappements ne seraient jamais que des manifestations de mauvaise humeur et l'indice d'un fichu caractère. Mais, où le petit chien prend quelque valeur, c^est lorsqu'il aboie pour dénoncer au maître endormi dans son logis mal clos les ennemis qu'il flaire. Et n'est-ce pas un peu, si peu que le voudra M. Anatole France, le cas du petit chien nationaliste.
lOitt l'action française
Le nationaliste — il ne s'agit pas de moi, je YOiis l'affirme — pense, raisonne et parle. Il se permet même de dire, en fort bons termes, de fort bonnes choses. Ses raisonnements onl quelque force. Il est philosophe, sociologue, politique, écrivain, homme de talent, et même académicien, ce qui ne prouve d'ailleurs rien du tout, en aucun cas. Il ne détient ni le monopole de la sottise, ni le record de la mauvaise foi. On pourrait citer tels chefs des partis adverses, tels membres des états-majors internationalistes, tels volontaires des guérillas anarchistes, tels pioupious socialistes qui beuglent, bafouillent, tonitruent et vomissent avec une ardeur sans seconde, et qui sont de gros chiens infiniment plus dangereux, quoique d'une au* tre couleur que le chien nationaliste. M. Anatole France, qui a quelque lecture, et qui garde un vieux fonds de mépris pour les hommes, a le devoir d'en réserver une ample part à ses amis. Cela ne le ruinera pas, et je suis persuadé qu'il a dû, souvent déjà, leur faire cette aumône.
Qu'un peuple ne soit ni « aimable ni haïssable en masse », qu'il renferme « tous les contraires », qu'une race soit « faite d'hommes bien différents les uns des autres », ce sont là des demi-vérités, très discutables, peu foudroyantes, et que l'on peut admettre sans fatigue.
Les nationalistes, ceux dont je parle, ne se figurent pas les races et les nations sous l'aspect de « femmes roides et massives, coiffées de murailles ». Ils les savent vivantes et agissantes. Ils savent leurs besoins, leurs forces, les directions de ces forces, et quels antagonismes inévi-
tables s'imposeront pour satisfaire à des besoins précis. Ils savent que ces races se préservent, s^accroissent, ramassent leurs vigueurs, vont vers des buts qu'elles se sont fixés et que, demain, de se trouver face à face, pied contre pied, sur un point quelconque du globe, la lutte peut s'engager entre deux peuples, dont Tun aura dit à l'autre : -le veux! — et c'est pourquoi ceux qui savent cela sont nationalistes.
Qui menace la France? Personne. Par-ci, parlà, une pichenette amicale, un léger soufflet familier, un coup de pied sympathique, des badinages entre amis. On ne menace pas la France. A quoi bon ? Elle ne gêne personne. Elle tient peu déplace. Son ombre est si petite sous le soleil. La menacer!
Pourquoi? Elle est là, dans son coin, bien sage, à regarder ses enfants qui jouent à la dispute et qui se cassent fraternellement bras etjambes.Eliechanle des chansons larmoyantes, et elle rit parfois quand un de ses fils, à droite ou à gauche, tombe pour ne plus se relever. Elle regarde ses petits bateaux qui vont mal sur l'eau, ses petits soldats que l'on décolle, ses petits hommes d'Etat qu'elle dévisse. Elle se promène, boit, mange, dort, s'attife, met des sourires menteurs à ses lèvres qui frissonnent comme des lèvres debébé pleurnicheur, et quand sonbras se lève, ce n'est pas pour un geste de défense, c'est pour ce geste peureux des femmes molles, accoutumées aux taloches et qui les sentent venir. Menacer la France? C'est bien inutile, vraiment : on lui ordonne, et elle se couche. Les nationalistes lui voudraient une attitude moins
affaissée et qu'elle se reprit à vivre. Us y font tous leurs efforts, et ces efforts ne seront pas vains. Tout vouloir de vivre est efficace, et le nationalisme n*est rien autre chose qu'un vouloir de vivre.
Gela n'implique pas le désir de tuer, et n'érige pas en dogme ce que M. Anatole France dénomme « les brutalités et les violences ». Le nationaliste ne fait pas du sang impur sa boisson habituelle et ne se pourléche pas à l'idée de fracasser des crânes ou d'ouvrir des ventres. L'espoir d'un hachis d'Allemand ou d'une pâtée d'Anglais n'est pas du tout, oh! mais, pas du tout son rêve premier et dernier. Et dire que son plus vif désir est de massacrer, sur les marches de l'Institut, M. Anatole France lui-même et ses amis, c'est se permettre une plaisanterie un peu bien ferle et prendre ses lecteurs accoutumés pour de définitifs crétins.
Le Nationalisme, ou lifife, comme on voudra, n'est pas plus le parti de la guerre civile que de la guerre étrangère. Il estime qu'un homme auquel on a pris un morceau de lui par une opération dénommée combat, lutte, bataille ou guerre, selon les cas, a le droit de rie pas précisément porter dans son cœur celui-là qui l'a diminué et d'essayer de reprendre ce qui lui manque. J'entendrais bien avec une seule oreille, je verrais bien avec un seul œil, et j'écrirais bien avec une seule main. Mais si un homme m'avait coupé une oreille, sorti un œil, amputé une main et que je sache où retrouver ce morceau de moi, en le supposant demeuré vivace, je m'estimerais le dernier des jeanfoutre si je ne tentais pas, à tous risques, de le
A PROPOS DE NATTONALISMK |049
lui reprendre aussitôt mes forces revenues.
Ici et là, oui, il convient d'accepter le principe des brutalités et des violences nécessaires. Le vouloir, à Tinstant où il contient les énergies nécessaires pour séaliser, passe du raisonnement à l'acte et, sans haine individuelle préalable, va vers son but en balayant la route. Tous les mots sont vains qui enguirlandent de leurs mensonges celte vérité que l'homme et le monde prouvent depuis toujours. Au commencement de tous nos raisonnements il y a un sentiment et à la fin un acte. Deux droits qui s'affirment égaux et qui ne peuvent coexister en appellent à la force. L'humanitarisme, Tinternationalisme et la République Bont sortis, dates pacitiques par excellence I de 1789, de 1830, de 1848, de 1871.
S'il faut qu'une France neuve, pour s'en aller vers ses avenirs, passe par ce même chemin au tournant de quelque côte que J'ignore, et si elle ne peut passer ailleurs, pourquoi pas?... les uns et les autres nous devons envisager cette hypothèse et nous préparer à tous les combats, ici et là — à ceux que nous avons le droit d'espérer comme à ceux que nous avons le devoir de ne pas éviter, — aux combats des idées et à ceux qui les clôturent pour en préparer d'autres.
Ces réQexions dernières que je soumets au clair esprit persifleur de M. Anatole France susciteront peut-être des ironies ou des indignations. Je regrette de n'avoir pu les exprimer avec la perfection et la grâce du maître écrivain qui les a provoquées — et ne regrette rien que cela.
Théodore Chézb.