‹ L'action française (volume 2)Chapitre 176 sur 180 · D'APRÈS VON DEH GOLTZ · texte numérisé non relu

D'APRÈS VON DEH GOLTZ

11 faul se garder de prédire 1 avenir des Etats surdos analogies historiques. G*est un exercice de rhétorique absolument dépourvu de critique et de sérieux. Les combinaisons que nous préseule la vie des peuples ne demeurent jamais complètement identiques et de ce qu'une époque nous parait beaucoup ressembler & telle uutre, nous ne sommes nullement autorisés à induire qu'elle se terminera dans une même apothéose ou dans une même catastrophe.

Pourtant je me refuse à considérer Thistoire comme un vain catalogue de faits accomplis et il faut avouer qu elle resterait un passe-temps bien futile si elle ne possédait le pouvoir de im)us éclairer sur nous-mêmes et sur les intérêts de notre pays, si elle n'étaitcapable denousdonner des leçons de politique, de nous aider à prévoir et à éviter des fautesoù tombèrent nos ancêtres. L'histoire est l'expérience des nations. Avec un peu de méthode nous y découvrons un enseignement solide et d'utiles indications de conduite. Nous y apprenons le déterminisme des phénomènes sociaux et si nous savons nous défendre de prendre nos préférences pour des réalités, nous pouvons y trouver les premiers éléments d'une saine physique politique. « Vous

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verrez dans l'hisloire universelle, disait Bossuet au Dauphin, renchainement des affaires humaines, et par là vous connaîtrez avec combien de réflexion et de prévoyance elles doivent être gouvernées. »

Je ne sais guère, dans la période moderne, d*annales plus fécondes en révélations excellentes que celles de la Prusse vers 1806. On y distingue comment au milieu d'une prospérité apparente s'écroule un Etat, comment un peuple se ressaisit dans le malheur et se relève à force d'énergie patriotique. Maurice Barrés, dans la première conférence qu'il fît à la Patrie française, nous invita à appliquer notre attention sur l'œuvre de reconstitution nationale entreprise par la reine Louise et ses sujets pendant les dures années qui suivirent léna. Je crois que nouspouvons tirerun égal profit d'une méditation attentive des erreurs qui préparèrent cette défaite. J.es Prussiens d'alors cultivaient avec tendresse quelques-uns des vices intellectuels où nous nous complaisons et s'abandonnaient volontiers à ces dérèglements politiques 0(1 se laissent aller les Français de nos jours. Leur grand écrivain militaire, le baron Golmar von der Goltz, montra d'une façon claire comment toute cette métaphysique faillit amener la ruine de son pays. On est frappé, en lisant a Rosbach et léna » (1), du caractère éclatant dont l'auteur a su revêtir certaines vérités biologiques et de la sagacité avec laquelle il enchaîne les effets aux causes. Sans

(1) Un volume, traduit par le commandant Ghabert, W. HinrinchseD, éditeur.

me livrer au jeu facile et suspect des rapprochements, je voudrais essayer de dégager de l'analyse abondante de l'écrivain allemand, quelques lois historiques dont la défaite d'Iéna a fait la vérification expérimentale et qui me semblent applicables à tous les temps, toutes choses demeurant égales d'ailleurs.

Evidemment von der Goltz se place à un point de vue particulier, il rapporte tout à Tarmée, mais il fait remarquer, avec un grand sens des réalités, que les catastrophes militaires sont intimement liées, non seulement à la direction des affaires de l'Etat, mais encore au développement de la vie publique. (( Ecrire l'histoire d'une défaite, dit-il, c'est écrire en même temps l'histoire de la politique qui l'a précédée, du gouvernement et de l'esprii du peuple. » Et tel est bi&n le concept général de son œuvre.

Examinant d'abord les « causes apparentes ï> qui ont amené le désastre d'Iéna, von der Goltz affirmequ'il faut citer en première ligne u une politique malheureuse qui conduisit d'une manière irrémédiable le vieil État prussien à sa perte ». L'idée de Hardenberg et de Haugwitz qui dirigeaient alors la Prusse, était d'exploiter la crise européenne suscitée par Napoléon, sans tirer Tépée, en louvoyant et en ménageant les uns et les autres. (( Chercher à obtenir une part de butin, écrit von der Goltz, sans avoir la résolution formelle de la conquérir sur l'adversaire n'est ni honorable ni prudent. Une politique qui pêche volontiers en eau trouble est dangereuse^ elle n'est bonne que lorsqu'elle est intimement liée à beaU" coup d^audace et deforce^ car il n'est pas de puis-

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sance qui noiÂ8 permettra de la jouer impunément si nouA ne lui inspirons de la crainte, »

Mettre l'armée sur le pied de paix, en janvier 1806, c'était se livrer à la merci de Tennemi; se montrer agressif en août au milieu de circonstances défavorables et sans être préparé à la guerre, était une folie.

Fatalement une .politique ainsi décousue exerce une influence néfaste sur Tarmée qui va entrer en campagne. On manque de confiance dans la direction supérieure qui a laissé échapper Tinstant favorable, pour s'engager dans un moment inopportun. Le regret de Toccasion manquée et par suite une hâte fiévreuse de rattraper à tout prix le temps perdu met les troupes dans une disposition maladive. « Une telle disposition engendre toujours l'indécision unie à la précipitation, »

a La Prusse, résume von der Goltz, entreprenait dans les conditions les plus dangereuses un duel contre un adversaire supérieur ; d'où résulta la timidité dans la conduite de l'armée, qui ne voulait s'avaucer qu'à coup sûr, et revenait toujours sur des pas à moitié faits. »

Mais les tergiversations de la politique et du haut commandement, la composition malheureuse du quartier général, l'infériorité numérique des troupes ne sont que les causes extérieures du désastre, et il est plus intéressant, dit notre auteur, de pénétrer les raisons profondes, organiques, qui ont amené la faiblesse intérieure de l'armée prussienne.

Dans cet ordre d'idées, von der Goltz cite d'abord l'influence de Tesprit de l'époque.

«r Cet esprit, écrit il, se manifesta d*une manière effrayante après la défaite : au lieu de l'explosion du sentiment national exaspéré, qui appelle aux armes pour venger la défaite de l'armée, nous trouvons de l'indifférence, quelquefois même une joie maligne pour les malheurs survenus; souvent et avant tout,une soumission à la force des faits accomplis qui blesse le sentiment de l'honneur. » Dans les campagnes le propriétaire terrien, les paysans, se montrèrent encore assez bien, mais dans les villes « le grand nombre des gens instruits se laissa aller au nouvel état de choses avec une facilité attristante ». Napoléon, il est vrai, sut déployer une adresse incroyable pour travailler l'opinion publique à son profit. Mais il n'y eut guère traces de résistance. La presse prussienne s'empressa d^encenser le ^vainqueur et l'administration se mit à la disposition de l'ennemi partout où il se présenta. Les preuves de l'aberration du sentiment national, chez ceux que nous pourrions nommer les intellectuels allemands de cette époque, abondent. A Leipzig la population <k bien pensante » demandait qu'on reçut l'ennemi avec « prévenance et cordialité i. A Berlin, le général Hulin fut obligé de modérer le zèle du bourgmestre et du conseil de la ville. Un journaliste prussien écrivait en parlant du gouverneur français : « Voir cet homme méfait du bien. » Quant à l'empereur il était communément appela par les vaincus a le héros », « le grand », « V affable ». « La magnanimité de Napoléon, la perfection de son armée, la bonne humeur des officiers français, la no-

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blesse des senlimentsde la grande nation étaient célébrét^s sur tous les tons. > Il est curieux de constater la part que prirent les juifs dans toutes ces manifestations. Von der Goltz ne 8*exprimesur leur compte qu*à mots couverts, mais leur rôle nous est connu par ailleurs, et n'est-ce pas les Israélites que lui-même désigne en parlant de ce cette race vile qui, non contente d'avoir été vaincue, cherchait encore le mépris de Tennemi et s'en montrait reconnaissante ». Ces « libres adorateurs du succès » entratnèrent à leur suite les Allemands les plus cultivés, les plus civilisés comme on disait. « La maladie, fut courte, mais on ne peut nier qu'elle ait existé », déclare von der Goltz, et il se demande « comment on avait pu en arriver là »?

Âhl l'écrivain allemand n'hésite pas, il marche droit au mal et le découvre sans ambages.

Il y a bien, reconnait-il, un peu de la faute de la centralisation que s'était efforcée d'établir le grand roi. Le peuple et les fonctionnaire8,habitués à recevoir en toutes choses une direction du pouvoircentral, se trouvèrent pris au dépourvu quand cette direction qui s'étendait à tout vint à manquer. Mais le vrai dissolvant des forces prussiennes, ne vous y trompez pas, c'est . « le libéralisme » triomphant.

(( Plus encore que celui de Frédéric-Guillaume II, le règne de Frédéric-Guillaume III fut franchement libéral^ suivant les idées de l'époque... Le gouvernemmt était autocratique quant à la for me ^ mais au fond il était démocratique, »

« Ce gouvernement, disait Clausewitz, se dis-

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tingue surtout par une certaine tendance au libéralisme. Les différents conseillers de cabinet qui se succédèrent aux affaires de Tintérieur semblent avoir eu pour principale préoccupation d'arriver à la liberté et au progrès dans le sens qu'on avait coutume d'attribuer à ces mots à cette époque. Us se considéraient, en quelque sorte, comme des tribuns du peuple qui, placés à côté du trône, devaient mettre un frein à l'esprit aristocratique du ministère noble et de diriger le gouvernement selon l'esprit du temps. Ce rôle ne leur fut pas difficile, car d'un côté ils étaient eux-mêmes gens n'appartenant pas à de grandes familles, n*ayant pas par suite d'idées aristocratiques innées, et ne devant attendre du progrès que des avantages sans aucun inconvénient; d'autre part, ils pensaient que nager avec le courant était le meilleur moyen d'échapper à sa violence. C'est ainsi qu'ils espéraient conjurer l'orage qui s'accumulait à Paris depuis 1789(1). »

« Cette direction donriée par le gouvernement porta ses fruits :on s'inclina devant les mouvements révolutionnaires du pays ; les paysans et les bourgeois furent satisfaits . »...

Un Maurras admirera von der Goltz d'indiquer si nettement l'influence du système politique sur la mentalité générale et de comprendre que le libéralisme de l'Etat doit nécessairement

(1) Il paraît iatéressant de remarquer qu'en dissociant et en décérébrant peu à peu les nations européennes, les principes de 89 firent la faiblesse de ces royaumes et préparèrent les Tictoires de Napoléon.

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développer toutes les aspirations anarchiques qui sont dans les individus.

Bien vite en effet, dans toute la Prusse, se donna carrière « Tenthousiasme produit par le « mouvement français pour les droits de Thomme « et la dignité de l'individu, toutes choses qui « comptaient pour bien peu sous le grand Frédé- « rie. L'expression c< homme honorable » fut « mise en vogue. La personnalité seule comptait a pour quelque chose :ie rang, la position, Toria gine n'étaient plus rien; il était de bon ton de « sembler les ignorer. Ufiomme devait être tout, le « rang et la dignité plies rien ».

« Progrès, honorable, digne, sont trois expressions qui reviennent partout. On répondait à, rhonorable salut d'un ami. Les officiers, en recevant un nouveau commandant de régiment s'en disaient les honorables lils dans les vers qu'ils lui adressaient pour la circonstance. Le vieux MôUendorf lui-même donna à la nation tout entière Tépithète d'honorable, suivant en cela Texemple de Jean Sobieski qui avait autrefois anobli toute son armée.

a Ainsi se conOrmait ce fait d'expérience, que les hommes parient de préférence des qualités qui leur manquent. Il n'y eut peut-être jamais dansla patrie allemande d'époque plus légère et plus frivole que celle-là.

(( L'amour du bien-être croissait sans cesse; les charges restaient les mêmes qu'autrefois; le prix de l'existence augmentait, le désir d'en jouir avait pris les proportions d*u ne maladie contagieuse. Les relations du monde se développèrent sous rinfluence des idées nouvelles qui,adop-

ments et en général dans les cas où ils avaient à rétablir Tordre, d'agir toujours avec patience et ménagement et de n'avoir recours à une rigueur modérée que lorsque les moyens de conciliation étaient impuissants. On ne devait pas exciter les bourgeois à des offenses par paroles ou actions, ou à la résistance, ni même leur en fournir l'occasion. Il était absolument défendu de maltraiter un tapageur arrêté, on devait au contraire le traiter convenablement.

a Les événements qui se passèrent à Breslau en 1793 sont très caractéristiques pour cette époque. Un compagnon tailleur, d'origine hongroise, avait été expulsé par la justice, pour une infraction aux lois de la corporation. Les autres compagnons tailleurs trouvèrent la chose mauvaise, et, soutenus par d'autres corps de métiers, ils provoquèrent du désordre dans la ville, détruisirent, sans en être empêchés, la maison du chef de police, le conseiller secret Werner, mirent des prisonniers en liberté, et, lorsque la troupe, qu'on avait enfin fait sortir arriva, ils la narguèrent, espérant que, comme toujours, elle agirait avec modération et ne jouerait qu'un rôle passif. Ils provoquèrent les artilleurs en leur disant que leurs canons étaient chargés avec du beurre, la foule repoussa la cavalerie, finalement il fallut faire feu pour empêcher le désordre d'augmenter. Il y eut des morts et des blessés.

« Cependant le chef de la police fut mis de côté et on assura l'impunité aux fauteurs du tumulte. Les morts furent enterrés avec accompagnement de musique militaire. Pour ré-

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concilier les compagnons avec les autorités militaires, le comte Kamecke, dut sur !*ordre du ministre Hojfm, référendaire de la Chambre, boire publiquement, devant toutes les corporations réunies, un vin de bienvenue avec le tailleur hongrois, qu'on alla chercher, et qui vint solennellement, accompagné par un adjudant de régiment ! »...

a On sait avec quelle sévérité le roi Frédéric- Guillaume III tenait à ce que le plus petit bourgeois ne fut pas moleslé par les ofliciere. Ce qu'on sait moins, c'est que Vêlement militaire était absolument subordonné aux autorités civiles de la classe la plus inférieure. »

« On peut encore admettre que les soldats aient été forcés de prendre, auprès des cabaretiers dont ils fréquentaient les établissements, des attestations de bonne conduite, car il ne s'agissait là que d'invidualités; mais que des corps de troupes entiers aient dû, comme cela se vit en 1805, faire attester leur bonne conduite par les maires, c'était là une mesure d'autant plus extraordinaire qu'à cette époque les commandants de compagnie étaient des hommes de vingt-cinqàtrente ans de service »...

« Les autorités civiles ne faisaient nul cas des militaires.

(( Funk (1) raconta ceci dans son journal :

a La Saxe avait joui de près de trente années de paix et d'une administration dans laquelle Télément militaire était tenu à l'écart presque partout. Les baillis ^ les bourgmestres regardaient

(1) LieuteDant géDéral saxon, en 1806, l*** adjudant du général von Zezecbwitz

Jiè/'êmént, du haut de leur grandeur^ lês officiers supériêurSj certains que ceux-ci, en cas de conflit^ seraient C4>ndamnés par toutes les instances. »

« Ce que dit FuDk pour la Saxe s'applique également bien à la Prusse. Là aussi V officier avait des raisons de croire qu'en toutes circonstances il se tirerait mal d'un conflit avec les bourgeois ou les autorités civiles.

« Cette assertion trouvera certainement des contradicteurs : citons donc un témoignage que personne n*osera récuser.

« Scharnhorst écrivait alors :

« A notre époque, les punitions sont infligées d'une manière particulière dans la plupart des armées de l'Allemagne. Lorsqu'un soldat a une discussion avec un paysan ou un employé de TEtat, on le punit rigoureusement. Mais, si dans une bataille malheureuse il jette ses armes, s*il quitte le combat avant ses camarades, on ferme les yeux...

« Lorsqu'un officier, dans une discussion avec un bourgeois ne cède pas immédiatement, lorsqu'il commet une faute légère envers Tautorilé civile, lorsqu'il se bat avec les étudiants, en un mot lorsqu'il donne des preuves d'une vivacité de caractère naturelle et inséparable du métier militaire, il est puni bien plus sévèrement qu'un simple particulier qui aurait commis la même faute ..

u Tandis que les bourgeois, reprend von der Gollz, regardaient comme tout naturel qu'en cas de guerre l'armée dut les protéger au dedans et au dehors, les autorités civiles, au contraire, refusaient à l'armée tout droit de participer aux

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