‹ L'action française (volume 2)Chapitre 177 sur 180 · LA PRUSSE EN 1806 DAPRÈS VON DER GOLTZ · texte numérisé non relu

LA PRUSSE EN 1806 DAPRÈS VON DER GOLTZ

délibérations sur les faits qui touchaient à l'intérêt commun.

« A Menin, raconte Scharnhorst, où pendant des années on fut en présence de Tennemî, où^ deux fois on fui repoussé par lui avec des pertes considérables, où presque tous les matins on échangeait avec lui des coups de feu, on n'avait cependant pas le droit de construire un retranchement à une place favorable, avant que le propriétaire d'un moulin à vent qui se trouvait en cet endroit eût consenti à la destruction de son moulin, contre indemnité, et il fallut plusieurs mois de pourparlers pour en arriver là...

« En France, l'autorité civile donne toujours la main à Tarmée, tandis qu'en Allemagne, l'esprit qui domine aussi bien dans le gouvernement que dans le peuple, est de mettre toujours des obstacles dans le chemin de l'autorité militaire. »

Voici la conclusion assez piquante de Scharnhorsl :

« liBs Français , avec un gouvernement républicain , sont régis monarchiquement^ tandis que Us puissances alliées^ avec un gouverneme7it monarchique^ sont régies comme si elles étaient en république. >

Au milieu de tels errements, « Varmée », s'écrie vonder Gollz, ftavaitfini jar dégénérer enune crain^ tive milice bourgeoise ; craintive^ non par peur de V ennemi^ mais par peur des conflits » .

Que voulez-vous que fassent, sur un champ de bataille, ces hommes qu'on a accoutumés à trembler à chaque minute de leur existence?

A la veille d'Iéna la Prusse croit posséder une armée incomparable. El véritablement elle

est superbe d*aspect extérieur. A la parade,dans les revues, elle semble encore telle quelle était du temps de ses victoires, composée d'hommes de belle prestance, manœuvrant avec un ensemble, une rectitude qui font l'admiration des spectateurs, commandée par des officiers en général actifs et laborieux. Mais, dans ce corps dont tous les mouvements sont automatiques il n*y aplus d'âme, plus de vie. Chez ses soldats ' sont éteintes les fortes passions, attachement à la terre, loyalisme, amour du métier, désir de gloire 1

<c Ce qui devait garantir Tarmée contre la corruption intérieure, contre introduction des tendances révolutionnaires, dit ironiquement von' der Goltz, c'était le pas cadencé, le maniement d'armes en faisant sonner la crosse, la répétition sans fin des exercices, dont la longueur et la sévérité étaient poussées jusqu'à ce que toute initiative ait disparu et soit remplacée par l'hébétement.

« On entendait par bonne discipline l'abandon de toute initiative, la soumission absolue de la volonté au désir des supérieurs... »

« Ce n'était pas là des moyens propres à maintenir l'armée à la hauteur de ses obligations... »

Les chefs les plus intelligents participent nécessairement aux erreurs de leur temps. En eux tout élan est tombé. « La guerre leur paraît un jeu dans lequel on peut déployer plus ou moins d'art, de méthode et de savoir, un jeu qui se joue d'après des règles déterminées et pour le-

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quel il faut plus de réflexion que de coups d'estoc ou de taille. »

Il ne faut pas croire qu'après la mort du grand roi on resta inactif dans Tarmée. I/application se fit même de plus en plus grande. Mais Tes^ prit guerrier s'éteignant de jour en jour, on en vint à travailler dans le vide. On fit de la métaphysique, c*est-à-dire qu*on confondit les moyens avec le résultat visé. Des procédés recommandés par Frédéric pour atteindre un but devinrent le but lui-même. Les exercices du champ de manœuvres trouvèrent leur fin en euxmêmes. Les exigences les plus extrêmes s'accrurent d'année en année, pour rien, ou si Ton veut pour Tart. « En dernier lieu Tinfanterie exécuta à un commandement donné, l'un après Tautre, les 108 temps du maniement d'armes. On plaça sur les demi-piques des sous-ofliciers des astrolabes pour marcher droit comme en suivant une corde... La tactique de Bulow, appelé la tactique « tête à droite, yeux à gauche », donnait ses plus beaux fruits. Pour les intellectuels de Tétat-major, la stratégie était une science mathématique. Un vrai tacticien de cette époque ne croyait plus pouvoir conduire trois hommes au delà d'un fossé sans une table de logarithmes. Landeneau reprochait à la haute tactique prussienne de ne pas être basée sur la géométrie. Les généraux allemands de ce temps, comme les hommes politiques, comme la plupart de leurs compatriotes avaient perdu le sens du relatif. Ils considéraient les choses en soi et non dans leurs rapports ; au lieu, dans leurs recherches de partir de vérités d'expé-

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riences, ils s'ingéniaient à prendre leur point de départ dans Tabsolu mathématique et mettaient la guerre en équations.

Le roi, quelques hommes avisés, sentaient confusément la faiblesse du système militaire et qu'une réforme était nécessaire. Mais leur tournure d'esprit entaché de libéralisme et de métaphysique les empêchait d'en adopter aucune. Dans chaque proposition de réforme, on découvrait des difficultés et des défauts et on cherchait inutilement la perfection qui satisferait toutes les exigences.

(( Pour opérer des réformes utiles, il faut un système exclusif, car il s'agit toujours d'institutions humaines, imparfaites comme tout ce qui est sur terre. Il est impossible de se faire un idéal chimé7'tqicê^ parce qu'il faut tout rattacher à des choses fragiles ; mais ilfaut se décider^ en temps utile^ pour des choses imparfaites destinées à en remplacer d'autres plus imparfaites »...

u Les techniciens et les théoriciens politiques et militaires firent plus pour la chute de la vieille monarchie que les jeunes gens et les aristocrates obstinés.

c C'est au grand respect accordé aux techniciens qu'il faut attribuer l'adoption du malheureux système de laisser des commissions décider du sort des réformes.

« Les commissions sont bonnes pour fixer, par un vote individuel, le mode d'exécution, lorsque la pensée dirigeante a été donnée d'une manière absolue parla volonté du roi. Le conseil peut aider à la solution des cas particuliers, mais jamais la destinée du plan tout entier ne doit en

Il"«

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dépendre. Si ce plan est élaboré par une réunion d'hommes, les avis seront partagés et comme le prouve l'exemple d'alors, en fin de compte il n'y a rien de fait ]»...

En 1806, l'armée prussienne « ressemblait à une vieille arme de famille, soigneusement conservée, à laquelle on attribuait un pouvoir magique et qu*on vantait beaucoup pour que personne ne mit en doute ses qualités, et pour qu'on ne fût pas dans l'obligation d'en acheter une autre. Au printemps et à Tautomne on la sortait, on la frottait, on la nettoyait et on la fourbissait avec soin ; lorsqu'elle brillait au soleil, on la remettait à sa place avec satisfaction ; on déclarait qu'elle était toujours la meilleure arme du monde, qu'il n'était pas nécessaire de pousser plus loin les recherches qui pourraient même ôtre nuisibles, car mettre une arme aussi parfaite entre les mains d'un ouvrier inhabile, ce serait s'exposer à la détruire »...

C'est un fait bien digne de remarque que la grande catastrophe d'Iéna n*a pas frappé « une armée paresseuse et pourrie, mais une armée travailleuse, disciplinée, remplie de bonne volonté, une armée propre, peignée, brossée, surveillée, exercée et instruite dans laquelle on pensait, on travaillait, on réfléchissait, on discutait et on écrivait mieux que dans aucune autre...

« ...Donc il n'est pas nécessaire d'en être arrivé à une décadence évidente pour ôtre exposé à une défaite ; bien plus, la défaite peut aussi, comme le prouve l'exemple de 1806, ! frapper une armée brillante, qui se présente

superbe aux revues et aux mouvetnenls de parade, qui répond aux exigences les plus sévères, aux exercices les plus stricts, qui est plus agile et plus exacte qu'aucune autre, si elle méconnaît les conditions naturelles êtétemelUment ihangeantes suivant les circonstances nécessaires pour le succès d'une guerre, »

Je voudrais avoir assez bien enchaîné ces citations, tirées des derniers chapitres de Rosbachet léna, pour avoir rendu flagrante la décomposition des forces du royaume de Frédéric le Grand, sous Tinfluence de cet état d'esprit et de sentiment qualifié par von der Goltz de libéra^ tismê.ElTe libéral c*est prétendre introduire dans le monde physique une liberté, une égalité et tout un « humanitarisme » dont le concept est purement métaphysique. On ne prend pas impunément de telles privautés avec Tordre des choses. La Prusse nous a offert un exemple insigne des ruines que la métaphysique des « Droits de V homme » , que « les idées Suisses » comme s'exprime Maurras, peuvent accumuler dans un Etat. Les conseils du roi s'en sont trouvés faussés comme toutes les idées du peuple qui, après s'être pénétré de son « honorabilité », sest mis à croire à la fraternité universelle, à négliger les nécessités de la concurrence et de la guerre. C'est prodigieux que cette nation féodale et militaire en soit arrivée un instant à mépriser le métier des armes ! « Jadis, écrivait en 1807 un poète allemand, la plus grande gloire d'un héros consistait à mourir en combattant pour sa patrie et son roi. Hais depuis que le monde et les hommes cultivent la

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