A LA PRÉFACE DU DISCIPLE
C'est à toi (}ae je Yeux dédier ce livre, jeune homme de mon pays, à toi que je connais si bien quoique je ne sache de toi ni ta ville natale, ni ton nom, ni tes parents, ni ta fortune, ni tes ambitions, — rien sinon que tu as plus [ de dix-huit ans et moins de
TÎngt-cinq, et que tu vas, cherchant dans nos volumes, à nous tes aines, des réponses aux questions qui te tourmentent. Et des réponses ainsi rencontrées dans ces volumes dépend un peu de ta vie morale, un peu de ton âme; — et ta vie morale, c'est la vie morale de la France môme; ton âme, c'est son âme. Dans viogt ans dlci, toi et tes frères, vous aurez en main la fortune de cette vieille patrie, notre mère commune. Vous serez cette patrie elle-même. Qu'au* ras~lu recueilli, quaurez' vous recueilli dans nos ouvrages ?
Paul Bouroet.
Préface du Disciple.
Je me trouvais il y a quelques jours à causer avec un dreyfusien. Gomme de raison nous ne nous entendions guère, et je cherchais en vain entre nous un seul point de commun, lorsque,
la conversation étant venue à tomber sur Bourget, il me vanta un de ses livres qu'il venait de relire : les Essais dé psychologie contemporaine. — Comment, vous vantez ce livre! lui dis-je. Mais savez-vous que ce livre, lorsqu'il y aquelque dix-huit li'ois il fut réimprimé sous sa forme définitive et que je le lus, avec en moi la préoccupation des questions qui nous divisent actuellement, savez-vous que ce livre est précisément un de ceux, qui en faisant une forte impression sur mon esprit, m'ont le plus éloigné de vous. Et vous le vantez 1 Je ne désespère donc point qu'il ne fasse également sur votre esprit une salutaire impression. Ce livre fait penser. Peutêtre n'avez-vous point assez médité sur chaque page. Relisez-le et je suis certain que la prochaine fois que nous nous renconirerons, nous nous comprendrons un peu mieux.
a Je suis certain » lui ai-je dit; mais au fond je n'en crois rien. Un esprit dreyfusien est trop malade pour être guéri aussi rapidement. Et à notre prochaine rencontre j'imagine plutôt entre nous un dialogue tel que le suivant :
Moi. — Eh bien?
Lui. — Eh bien, j'ai relu ce livre ; je l'ai goûté à nouveau. Mais quel rappoit avec le sujet de nos discussions?
Moi. — Le portrait d'Amiel ne vous aurait-il donc rien dit? Je pensais que vous vous y seriez reconnu et que vous auriez applaudi à ces paroles citées de lui : « II ne faut s attacher qu'à l'éternel et à l'absolu... Le monde n*est qu'une
RÉPONSE d'un jeune HOMME ^3
allégorie, Tidée est plus réelle que le fait... Les cieax et la terre peuvent s'anéantir, mais le bien doit être, et Tinjustice ne doit pas être. Tel est le f^redo du genre humain. La nature sera vaincue par TEsprit. L'Éternel aura raison du Temps... »
Lui. — « La nature sera vaincue par l'Esprit. » Mais ce ne sont point là paroles de dreyfusien ; ce sont paroles de chrétien.
Moi. — Dreyfusien, chrétien, voici un rapprochement qui plairait à Maurras. Et je ne sais si Bourget l'eût rejeté autrefois, alors qu'il écrivait en 1883 : « Le moraliste, en qui surnage un peu de la haine féroce du christianisme pour la nature. » — Mais vous savez qu'à présent il proteste lorsque Maurras, comme dans Anthinea^ parle « des perturbations que causèrent Tâpre folie de l'Orient et sa religion sensitive et le goût de Torage, proposé de la sorte aux esprits fatigués ».
Lui. — Il proteste ! Mais alors c'est entre eux deux un abfme.
Moi. — Oh ! tout au plus un fossé, par-dessus lequel on se serre facilement la main. Rappelezvous ce que dit Taine : « Le catholicisme, en d'autres termes, le christianisme romain^ et ces deux mots, qui sont une dé6nilion, résument une histoire; i> et lisez les pages qui suivent... H Lorsque les Occidentaux entreprirent l'interprétation des textes et l'élaboration du dogme, ce fut avec des habitudes et des facultés de jarisconsuUeS; avec des préoccupations et des arrière-pensées d'hommes d'Ëtat... » et vous comprendrez comment un païen comme Maurras
et un catholique comme Bourget arrivent à s'entendre parfaitement.
Lui. — Il se peut. Mais en tout cas je trouve plaisant qu'on discute savoir si je suis chrétien ou pas, alors que tout bonnement je suis librepenseur.
Moi. — Dreyfusien libre-penseur 1 Vous êtes de l'espèce dangereuse.
Lui. — Dangereuse pour qui?
Moi. — Pour vous. Je plains votre pensée que vous soumettez à un tel régime. Pourquoi? Voici. J'ouvre le livre de Bourget, dans lequel vous n'avez pas su trouver ce qui vous eût été si bon à méditer et je vous lis : a L'homme a <i reçu l'éducation du catholicisme, et le monde « des réalités spirituelles lui a été révélé. Pour « beaucoup, cette révélation est sans consé- « quence. Ils ont cru en Dieu dans leur jeu- « nesse, mais à fleur d'espmt. Ils ne le sentaient « pas personnel et vivant. Pour ceux-là, une foi « dans les idées est suffisante, foi abstraite, et c qui se prête à toutes sortes de transforma- « tions. Il leur faut un dogme, non une vision. A A la première croyance en Dieu ils substitue- « ront la croyance, qui à la Liberté, qui à la « Révolution, qui au Socialisme, qui à la Science. « Chacun de nous peut chaque jour constater, (( chez lui-même et chez ses voisins, des trans- « formations de cet ordre. >
Or, ce que vous appelez chez vous « librepensée » n'est pas autre chose qu'une transformation de cet ordre.
RÉPONSE d'un jeune HOMME 25
Ce n*est pas tout. Ecoutez d'autre part : c II est un appétit qui demeure ioassouTi et « dont les doctrinaires de notre âge scientifique tne daignent point s'occuper, quoique la « science démontre que cet appétit doit exister « en nous, irrésistible. Je veux parler de ce • besoin de l'au-delà qui nous est arrivé à tra* t yers les âges, cultivé, amplifié de générations « en générations par les croyants de toutes les « religions. Réfléchissez en effet que, pendant
< des siècles et des siècles, nos aïeux, ces
< hommes dont les énergies s'additionnent dans «notre énergie présente, se sont agenouillés « matin et soir pour adorer la cause inconnue. « Songez que le frémissement du mystère a « couru sur toutes les têtes où s'est élaborée la « pensée qui actuellement habile notre tète. « Dites-vous que les convictions sur les choses « de l'autre vie ont été pour ces innombrables c ancêtres, non point des objets de dilettanatisme et de littérature, mais des réalités « d'après lesquelles ils luttaient et mouraient, « qui se mêlaient pour eux à tous les actes de « la vie, à la naissance et au mariage, à la guerre « et aux funérailles. Chacun de nous peut « affirmer qu'il a eu des martyrs par fanatisme « religieux parmi ses ascendants. Comment une f accumulation de tant d'années n'aurait-elle « pas produit une tendance héréditaire? Est-ce « qu'une faculté si passionnément et si conti- « nûment développée par tous ceux dont nous « sommes issus ne doit pas nous avoir été * transmise avec nos facultés, léguées, elles «aussi, au jour de notre naissance. Et contre
« la pesée sur notre àme d'une acquisition de « tant de siècles, que peuvent les raisonne- « ments appris ou inventés entre notre quinzième « et notre vingt-cinquième année, période oti a nous choisissons entre les systèmes de phi- « losophie? Cette faculté de l'au-delà, nous la < possédons à notre insu, et quand nos idées, (( notre milieu, nos habitudes nous empêchent « de Texercer, elle ne meurt pas pour cela. « Klle est confirmée et mutilée. Un jour vient a où elle se redresse, un jour où elle veut vivre « et fonctionner, et, faute d'une vie et d'un « fonctionnement normal, elle se dépense en « à'éiranges excès, »
Commencez-vous à comprendre votre fanatisme dreyfusien, et quel « étrange excès » il est, et combien peu il a droit à être qualifié de libre-pensée ?
Mais je continue :
« Il est aisé de le constater, ce besoin de Tau- « delà, quand il ne rencontre pas une satisfaca tion idéale et noble, se rabat sur le domaine « de la sensation et demande aux aberrations « du système nerveux le frémissement surhu- « main que lés véritables mystiques obtenaient « par les ferveurs de la prière. Il y a ainsi une « sorte de mysticisme physique, si Ton peut « dire, qui est, par exemple, celui de cette u femme au teint étrangement maladif, à la pute pille trop dilatée, au sang décoloré par Tané- « mie. Son médecin a beau lui défendre de (( s'abandonner, comme elle fait, aux dangea reuses piqûres delà morphine; au prix même « de sa vie, elle continuera de poursuivre dans
RÉPONSE d'un JKUME HOMME 27
« les délices de la mortelle liqueur une impresi> sioa de spiritualité suprême et d'apaisement ' < extatique. — C'est un crucifix dont elle a le a réel, l'insatiable désir. C'est une vie reli(!;ieuse « qu'il lui faudrait, et les effusions au pied de « l'autel. Ce Je ne sais quoi dont la nostalgie la
■ tourmente et dont elle fie procure le simu- « lacre à travers les énervements de son orga-
* nisme et la destruction de sa chair, c'est tout u uniment l'émotioû pieuse; — mais est-il un K procédé pour faire comprendre cela au pâle « troupeau de ces infortunées qui, voulant fuir
• ie monde des sens, s'y précipitent plus avant, « créatures de désordre et cependant de déli-
■ catesse et de poésie, dans la race desquelles
■ se sont jadis recrutées les saintes, et parmi
■ lesquelles se recrutent aujourd'hui les délra- « quées ? — A un degré plus haut c'est le mys- E ticisme esthétique. Ce que ta malade d'esprit « et de cœur implorait sous l'aiguille morphi- M née, sa sœur aussi malade, mais plus heu- K reuse, le demande au piano dont les blanches
■ touches, fraîches sous les doigts brûlants, rek cèlent un trésor d'indicibles rêves. C'est alors,
■ et pendant des heures, la révélation du monde
> de seatiments indéfinis et sans paroles où « certains musiciens modernes se complaisenl. 1 Les phrases douloureuses et presque pâmées I de Chopin, les alanguissantes mélodies de 1 Mendelssohn, les solitaires, les obscures ar- I denrs de Scbumann ravissent L'âme déjà 1 troublée, loin, bien loin des sensatio^is bor-
> oées et mesquines de la vie réelle. L'au-delà. ( se fajt palpable et prend corps à travers les
a sons. Le flot tari de la tendresse ruisselle de a nouveau dans le cœur qui se dilate. De cette « musique à la prière il y a si peu de distance, « que tous les cultes mélangent l'harmonie des « chants et des orgues à leurs cérémonies sa- « crées. G*est bien la même faculté intérieure <( qui se déploie dans le boudoir où une femme « toute frémissante joue un Nocturne parmi c des fleurs "entêtantes, et dans l'église où les « fidèles courbent la tête devant le geste du « prêtre... Seulement de cette exaltation mys- -« tique le prêtre fait de la vertu, de l'énergie, c de la santé, et Tart sans Dieu n'en fait que de « la maladie ! »
La citation est longue, mais je n'ai pu m'empécher de vous lire ces pages en entier tant elles sont belles dans leur profonde psychologie. Et puis elles m'expliquent; elles m'expliquent ces femmes « au teint étrangement maladif, à la pupille trop dilatée » qui se piquaient de dreyfusine. Au juste ce n'était chez elles qu'une recherche d'ébranlement nerveux. Aussi pour les guérir de Dreyfus peut-être ne leur eût-il fallu que quelque chose qui calmât leurs sens : un amant, un enfant, ou des douches.
Lui. — Vous plaisantez.
. Moi. — Je parle sérieusement.
Lui. — Et à moi alors que m'eussiez-vous conseillé?
Moi. — Je vous relis cette phrase : « Seulement de cette exaltation mystique, le prêtre fait de la vertu, de l'énergie, de la santé... »
Lui. — Le prêtre ! Mais c^est l'abêtissement de l'esprit, par absence de tout libre examen,