BÉPONSE D*UN JEUNE HOMME
par le dogme imposé, par le credo quia absur» dum!
Moi. — Le credo quia absurdum I Justement,
▼oilà la santé de Tesprit. Tenez, puisque vous
prétendez ne pas craindre la libre pensée vous
devriez lire ce livre de M. Jules de Gaultier :
De Kant à Nietzsche. Entre autres choses vous y
trouveriez : a C'est elle (la théologie rationnelle)
c et non le dogme qui abêtit les esprits ; car
a elle déforme la raison, Tinstrument de la
c connaissance, dont le dogme se contente de
c nier l'efficacité... Il faut proclamer bien haut
« que si Kant, avec la meilleure part de la
« Critiqué delà raison pure, où il érige en dogme
« la relativité de la connaissance, a doté Tesprit
c philosophique de la plus forte pensée des
« temps modernes, il a aussi, avec la Gntiquede
c la raison pratique^ en s'efforçant à déduire
a l'absolu du relatif, mis au monde la mons-
« tmosité mentale la plus attristante... Le
« mensonge kantien a substitué à cetle formule
c credo quia absurdum ce défi imprévu : un
« intélligo quia absurdum devenu la devise, à
« vrai dire, de tout le rationalisme contempo-
« rain. »
IntêUigo quia absurdum^ voilà Tabsurde de Tabsurde, la monstruosité mentale. Et remarquez qu'un esprit comme le vôtre, qui a le goût de l'inconnaissable, est obligé de choisir entre cette monstruosité mentale et le credo quia absurdum. Pour le bien de cet esprit, de votre raison, n'hésitez donc pas, et inclinez-vous devant le mystère que nous propose l'Eglise, le mystère qui est, comme nous dit le catéchisme, « une
vérité 'que nous ne pouvons comprendre et que nous devons croire ».
Lui. — Mais voiià, il me semble, qui nous entraîne bien loin de la politique, qui devait être, je croyais, le sujet de notre conversation.
Moi. — ^. Pas si loin. Tout se tient. Je ne vous parle ainsi que parce que j'ai souci de votre raison et que je crains qu'elle ne s'égare et ne s'embrouille de métaphysique, et je n'ai cette crainte que parce que je ne puis vous parler politique sans m'adresser à votre raison.
Lui. — Prétendriez-vous par hasard fonder un gouvernement sur la raison?
Moi. — C'est cela même.
Lui. — Mais cela, c'est toute la Révolution. Rappelez-vous ce que dit quelqu'un que, je pense, vous ne récuserez pas, Taine : « La doctrine nouvelle (celle de 1789) diffère des précédentes en ce qu'elle s'impose au nom de la raison^ au lieu de s'imposer au nom de Dieu. v>
Moi. — C'est du Taine que je vous citerai également : « Une bonne règle demeure bonne, même après que l'ignorance et la précipitation en ont fait mauvais usage, et, si aujourd'hui nous reprenons l'œuvre manquée du xviii* siècle, c'est dans les cadres qu'il nous a transmis, d Et par ces mots « d'ignorance » et de « précipitation n vous savez qui il vise. Du reste voici des paroles toutes récentes de Bourget qui vont mieux vous éclairer : « Quand ils (Rivarol et « Charles Maurras) invoquent la raison, croyez « bien qu'ils ne signifient pas, comme les mille-
RÉPONSE d'un jeune HOMME 31
a nairesdu jacobinisme et de l'anarchie, cette « ivresse du sens propre qui consiste à dégager, « par Teffort d'une logique meurtrière, de « quelques prémisses abstraites et douteuses « leurs conséquences absolues. Ils n'entendent « pas appliquer à Thygiône des sociétés des « solutions rationnelles, c'est-à-dire fondées « spécieusement surla déduction. Les solutions « qu'ils cherchent sont des solutions ratô(7nnA5/^, a c*esl-à-dire fondées sur l'observation exacte « des faits et la reconnaissance des lois qui en « découlent. C'est ainsi que le problème poli- « tique fut posé jadis en Grèce par un Âristote, a à Florence par un Machiavel» C'est ainsi que, « de nos jours, un Le Play, un Auguste Comte, « un Taine ont procédé. »
« L'observation exacte des faits et la recon*» naissance des lois qui en découlent. » Il y a là-dedans tout un traité de thérapeutique dont vous devriez bien faire votre profit.
Lui. — Comment cela?
Moi. — Maxime du Camp n'était pas malade autrement que vous et il n'a pas été guéri par autre chose. Tenez, lisez. Je reprends le livre de Psychologie de Bourget : « M. Maxime du Camp, encore malade du mal romantique à qua« rante ans, avait besoin de se contraindre à la stricte, à l'implacable discipline du fait. » Et écoutez Maxime du Camp raconter lui-même sa guérison : « Vers 1862, j'eus mal aux yeux. « Je n'épargnai pas les collyres et je n'en « souffris pas moins. On me conseilla de con- « sttlter un opticien, et, un jour du irois de «mai, j'allai chez Secrétan. L'employé me mit
<x un livre sous les yeux, à la distance normale. « Je rejetai la tôte en arrière. Il me dit : « — Ah I « vous jouez du trombone, il faut prendre des « lunettes. » — L*âge me touchait. Je ne lui fis (( pas un accueil aimable, mais j$ me soumis. Je « commandai un binocle et une paire de besitt clés... » Et Bourget commente : « Remarquez « ce mot, je me soumis^ et de quel accent il est « prononcé. Il va vous éclairer la suite de cette « très simple et très significative anecdote. Ce (' n'est pas à Tàge seulement que Técrivain « l'adresse, comprenez-le bien. C'est à la vie « tout entière, c'est à la réalité, c'est à la com- « munauté sociale dont il voudra désormais « être un membre utile, un ouvrier bienfaisant. c Cette petite phrase, c'est la démission du « mousquetaire. »
Lui. — L'anecdote est quelque peu terre à terre.
Moi. — C'est que vous n'en comprenez pas la haute portée. Rapprochez-la de ces lignes de Bourget écrites à propos de Taine, et vous verrez quelle large signification elle prend : « Certes a notre chétive personnalité n'est qu'une infime « portion de l'infini concert de la nature, mais « au Heu de nous en lamenter, pourquoi ne pas « nous en réjouir, capables que nous sommes <c de nous associer à cet infini concert et de « nous sentir devenus un des membres vivants « du corps immortel de la divinité? Il suffit « pour cela de suivre à la lettre une maxime « dont le sens commun avait reconnu depuis « longtemps l'excellence avant que Descartes c( ne la proclam&t, et de conformer nos désirs à
HÉ1>0NSE d'un jeune JIOMHë 3^
« l'ordre di!S choses, au lieu de lutter cootie - cet ordre inévitable pour l'assujettir à nos ( désirs. Maxime apaisante, car elle nous préi pare à supporter la douleur avec la consola- « tion de la loi obéie — maxime fortifiante, car « elle Doas enseigne à tourner au proDt de ( notre développement toutes les circonstnnces « qui nous entourent. La seule vertu de cette
0 maxime a soutenu ûœthe dans le grand œuvre u de sa merveilleuBe culture, comme jadis elle
■ avait soutenu les cités grecques dans le » déploiement rythmique de leur libre activité. X La portée de cette maxime dépasse en effet
■ les destinées privées, et sa valeur, encore " aléatoire en Tace des hasards de la vie indivi-
■ duelle, devient presque absolue, une fois
• appliquée k la vie des sociétés. C'est du « moins ce que pense M. Taine, et il est arrivé « ainsi à concevoir une morale politique greiïéo « sur sa couceptioQ scientifique de l'homme et « de l'univers. »
Lui. — Une conception scientifique ! — Mais voiljk k quoi J'adhère pleinement. Le mot de Science n'est pas un de ceux qui m'effraient.
Moi. — Alors savez-vous oti logiquement cela doit vous mener? Tournons les pages du livre :
• Il est problable qu'une divergence éclatera tôt
1 ou tard entre ces deux grandes forces des " sociétés modernes i la Démocratie et la Hcience.
■ Il est certain que la première tend de plus en
• plus à niveler, tandis que la seconde tend de
■ plus en plus A créer des difTérences... A cette " antinomie ilyaune solution quiserait simple- 1 ment une application de la science à l'organi-
a sation des sociétés. Quand nous considérons, « sans parti pris d'aucune sorte, les quelques c principes qui servent de fondement à notre <K société du xix** siècle, nous sommes contraints « de reconnaître leur caractère cartésien et par a suite leur insuffisance radicale devant les cera titudes de la pensée moderne. Mais il y a un « mouvement secret des intelligences.' Les con- « ceptions des Darwin et des Herbert Spencer se <( répandent dans l'atmosphère spirituelle et « pénètrent les nouveaux venus avec une force « d'autant plus grande que leurs résultats se « trouvent identiques aux principes que Tins- « tinct séculaire avait proclamés. Cette ren- « contre imprévue est le fait le plus fécond peut- « être de notre âge en conséquences plus imr « prévues encore. Ayons confiance dans la vertu « de ces doctrines qui bouleverseront lapolitique « par contre-coup, comme elles bouleversent les « lettres aprèsavoirbouleversélessciences natu- <c relies. Un temps approche où une société n*apa paraîtra plus au regard des adeptes de la phi- (( losophie de l'évolution comme elle apparaît « au regard des derniers héritiers de Rousseau. « On y verra non plus la mise en œuvre d'un (( contrat logique, mais bien le fonctionnement « d'une fédération d'organismes dont l'individu « est la cellule. Une semblable idée est grosse a d'une morale publique complètement difi'é- « rente de celle qui nous régit à l'heure présente. « Elle aboutitdès aujourd'hui à une conception c du droit Tiistorique qui justifie les adeptes du (( droit divin, à une théorie de l'hérédité qui a justifie le principe de raristocratie transmise,
RÉPONSE d'un jeune HOMME 35
« à une vue des rapports de la terre avec ff l'homme qui comporte le rétablissement des a biens de mainmorte et des majorats. Bref, « cet enseignement de la science est la négation «t totale des faux dogmes de 1789 et il faudra 0 bien que le xx' siècle s'y conforme, mais il lui € faudra, pour .cela, lutter contre la démocratie a et ranger définitivement cette forme inférieure c des sociétés à son rang de régression mentale. »
Reconnaissez-vous là le langage de celui qui plus tard devait signer les Conclusions d' Otiire-mer] — qui, parlant de son « Bonaldiste- Tainien » Accard, devait écrire : « 11 établit cette thèse d'où dépend, d'après lui — et d'après moi — l'avenir du pays iTidenti té entre la concept tion moderne et scientifique de l'évolution par hérédité et la monarchie, entre la loi de sélection et l'aristocratie, entre la réflexion et la coutume ; » — qui, à V Enquête sur la Monarchie devait répondre : « La solution monarchiste est la seule qui soit conforme aux enseignements les plus récents de la science ; » — qui...
Lui. -« Me diriez-vouspar hasard tout cela pour m'amener à parler de la monarchie?
Moi. — Parfaitement.
Lui. — Alors je ne vous suis plus. Je ne vous écoute plus. Je me bouche les oreilles. Je ne ?eux plus rien entendre, car j'aime la République . .
Moi. — Je ne veux plus rien entendre, car j'aime la République l — Ahl que ceci me rappelle une jolie histoire que j'ai lue dans Stendhal : « On « connaît en France, — écrit-il dans V Amour ^ — « l'anecdote de Mademoiselle de Sommery, qui,
ir
a surprise en flagrant délit par son amant, lui « nie le fait hardiment, et comme Tautre se « récrie : Ah! je vois bien, lui dit-elle, que vous « ne m*aimezplus ; vous croyez plus ce que vous « voyez que ce que je vous dis. »
— Voilà certes un reproche que la République ne pourra vous faire. H est donc, en effet, inutile de continuer la conversation aujourd'hui. Nous la reprendrons une autre fois, quand la lune de miel sera passée.
LÉON DE MONTESOUIOU.
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[Suite.)
Le généralissime prend maintenant le commandement d'une armée composée du XI% du XVllI'' et du IX« corps. La l""* brigade de cuirassiers et la 34' brigade d'infanterie représentent à elles seules le 1X« corps dont elles forment la tête de colonne. Ces forcesvontopérer contre un corps d'armée figuré par la 46* brigade, avec trois batteries, fournies par le XVIll» corps, la brigade coloniale avec ses deux batteries, un groupe de trois batteries détaché du Xr corps et simulant l'artillerie de corps, le 7* régiment de hussards et les compagnies du génie du XI* et XVIll" corps, unités qui, par convention, doivent être multipliées par deux. Un fanion rouge sur le champ de bataille représente les compagnies absentes. Le commandement de ce parti est donné au général Mourlan.
Le général Mourlan se montra tout à fait digne de cette mission. N'empêche qu'on a eu tort de la lui confier. Ou bien les manœuvres d'armées sont une vaine parade, ou elles sont pour tous l'école que nous avons dite. C'est même bien certainement un général en chef qui doit puiser à de telles expériences le meilleur et le plus haut enseignement. A quoi cela rime-t-il alors de
donner ce commandement à un officier général devant quitter le service actif huit jours après la dislocation des troupes? On doit s'instruire en arrivant dans un grade et non en sortant.
Je saisi On ne se place pas à ce point de vue. Un tel commandement semble une haute distinction, « le couronnement d'une carrière ». Mais les manœuvres ne sont pas faites pour « couronner des carrières », ou bien nous rentrons dans la blagologie politique et dans la terminologie parlementaire.
Les trois corps d'armée du général Brugère sont cantonnés dans un périmètre assez restreint. Le XI* corps est à l'aile droite entre Vernoux, Brioux, Juillé et Chérigné; le XVIII» en aile gauche entre Lusseray, Fontenille, Saint- Martin, Javarzay, Chef-Boutonne et Gournay ; le IX* forme centre un peu en arrière entre Tillou, Sompt, et Paizay-le- Fort. La cavalerie à l'extrême droite cantonne à Ville-Follet.
L'ennemi a ses avant-postes sur la ligne Puy- Bolain, La Varenne, Pechiot, Serigné, La Pérouse.
Les manœuvres d'armée continuent les manœuvres de corps d'armée des jours précédents. On suppose que le parti nord, renforcé par doux corps d'armée, a refoulé le parti sud sur la rive gauche de la Boulonne et poursuit son attaque.
Toute la nuit les avant postes des deux partis se sont inquiétés et ont échangé des coups de fusiL Le malin vers 7 heures 4/2, sous un ciel encore tout assombri et par une température très rafraîchie par la pluie de la veille, le X Vin« corps engage l'action. Tandis que l'arlil-
AUX HAMtEUVRES 39
lerie postée au-dessus de la Varenne et de la roule de Crézières ouvre le feu la 36° division & droite s'avance en deux échelons sur Ouismes et sur la Bataille qui forment avec Créziëres les points d'appui des premières lignes du général Hourlan. Ces villages sont b&tis sur les contreforts nord d'un plateau assez élevé dont le point culminant, le signal de la Bataille, & la cote 160, domine tout le pays. A gauche la 35' division, par brigade l'une derrière l'autre, marche contre Sivreau et la Halaille. Une-llanc garde des trois armes se porle sur Souhigné à l'extrême droite des positions du parti sud.
11 nous semble voir là une attaque de front destinée ù fixer l'ennemi tandis que le reste de l'armée du nord va tenter de le déborder sur sa gauche et de lui couper sa ligne de retraite.
En effet, le XI" corps passe à huit heures sur le front Paizay-le-Chapt-Croix-du-Double. De la cote 122 au-dessus de Sémoussais, de la Croix- Harchal, des hauteurs qui dominent Créziéres, l'artillerie tonne préparant le combat. La 21° division h droite, la 22° à gauche convergent sur Sémoussais tandis qu'un bataillon et un escadron s'avancent en flanc-garde sur Aubigné. Brusquement la cavalerie démasque le front des divisions et se porte au trot à l'ouest d'Aubigné sur Villemain pour inquiéter l'ennemi sur ses derrières.
AvBC la longue-vue nous distingnons ces troupes qui, derrière un rideau de tirailleurs, marchent en colonnes épaisses d'apparence si forte qu'elles paraissent devoir enfoncer irrésistiblement tout ce qui se présenterait devant elles.
L'impression esl saisissante. « Comme il y en a ! comme ily ena! murmurent des paysans autour de nous. » Revêtus d'un uniforme leur réflexion serait la même. Jugez par là TefTet moral produit sur l'adversaire. Pour nous cette belle formation nous ravit d'aise. Voici donc des physiciens, des hommes qui connaissent les lois de la pesanteur, qui comprennent la force d'une inasse dont la prqfojidew multiplie V impulsion.
Le IX« corps, en réserve, est rassemblé dés 8 heures 1/2 près de Saint-Martin-d'Entraigues, au nord-ouest de la Bataille.
Le XVIII» corps est arrêté assez longtemps devant le village de la Bataille défendu par la brigade coloniale et par les sapeurs. Le long de la petite ligne de chemin de fer de Saint-Jean d'Angely à Saint-Saviol, les compagnies de marsouins tiraillent sur les bataillons du 18* régiment de ligne qui se sont avancés à portée de la voie ferrée. Une surprise tentée sous le pont du chemin de fer, dans un chemin creux, échoue complètement et le détachement du IS** est repoussé à la baïonnette par une compagnie d'infanterie coloniale.
Mais à l'aile droite le mouvement du XI« corps s'accentue. Crézières est enlevé par la 43° brigade. Ouismes et Triât tombent aux mains du général Grisol. La brigade coloniale, menacée d'être coupée, doit se retirer et la 30» division peut enfin occuper la Bataille.
Le général Mourlan fait rétrograder ses troupes sur une deuxième ligne tout indiquée au signal de la Bataille et vers le hameau du Peu. C'est sur celte position que l'assaut est donné
vers onze heures. Spectacle inoubliable! De ce magnifiqae observatoire, le signal de la Bataille, nous voyons les deux corps d'armée s'élancer coude à coude sur un front qui ne dépasse pas i kilomètres. La -H" brigade, appelée à la rescousse, débouche en masse au sud de Friat et court à l'attaque. La charge sonne dans toutes les directions. A cet instant précis cinquantequatre bataillons attaquent à la baïonriette les vingt-quatre bataillons ennemis. Trente-trois batteries font converger leur feu sur le plateau du Signal devenu intenable.
Le général Mourlan bat en retraite.
Une heure de repos est accordée aux troupes, puis la poursuite est reprise, exécutée par la 34' brigade tête de colonne du IX' corps, par la 70« brigade têle de colonne du XVIIl» corps, qui se dirige sur Longré,et enfin par la 41* brigade, tète du XI* corps, qui doit s'efforcer de gagnei Saint-Fraigne. La cavalerie précède le mouvement sur la droite.
L'ennemi tint têle à l'assaillant sur la lisière nord de Loubillé mais, attaqué de front par la 70« brigade et sur le flanc droit par la 34^, il reprit bn retraite sur Yillefagnan et Souvis*né. Le 'généralissime arrêta la poursuite à ± heures 1 /'l.
Bien des détails intéressants m'ont échappé dans celle manœuvre, mais le bel ordre m'en a charmé. Il n'y a rien de plus précieux au monde que l'ordre, et il n'y a rien de fort que ce qui est ordonné.
C'est sans doute présomption do ma part, comme c'était peut-être incompétence quand je
disais ne pas comprendre, mais aujourd'hui je crois avoir fort bien compris et saisi le sens des mouvements divers, ^eurs causes et ]eur objet.
Il me parait qu'on a vraiment réduit l'ennemi à battre en retraite et que s'il y avait eu des balles dans les fusils on lui aurait fait le plus grand mal.
Qu'eût pu tenter de mieux le général Moarlan? La liaison des trois corps d'armée adverses laissait peu de place pour une contre-attaque et leur formation peu d'espoir de les surprendre, sur le flanc, en flagrant délit de manœuvres. Des flancs-gardes des trois armes les protégeaient. Le général Mourlan s'était également bien gardé. Il avait .des avant-postes derrière lesquels il a pu exécuter sans désordre divers changements de front. Je crois seulement que dans la réalité il n'eût pu tenir aussi longtemps.
Les différentes troupes cantonnèrent dans les villages où la poursuite les avait conduites. L'expérience enseigne que les armées en retraite fournissent de plus grandes marches que les armées poursuivantes. Le général Mourlan put donc, sans invraisemblance, réunir son corps d'armée autour de Yillefagnan. Il le couvrit par des avant-postes k Brettes et à Souvigné. Toute la nuit on escarmoucha en avant de cette ligne vers Breuil-Séguin.
Au lever du jour le général Mourlan a ses avant-gardes à Brettes, La Gharrière et Marie.
Les têtes de colonne du parti nord se présentent vers six heures du matin devant rcnnemi et les premiers coups de feu sont échangés.
Le général Brugère s'eflbrce visiblement de
AUX HANIKUVRES
déborder son ad versai n'y réussit pas saaspei trois corps semble moi
TG sur ses deux ailes. Il
me. La cohésion entre ses
s parfaite que la veille.
La conception du mouvement enveloppant demeure rationnelle mais l'exécution semble ne pas avoir toute la précision voulue. Or il ne surfit pas de concevoir. La guerre, selon la formule de Napoléon, est un art simple et tout entier d'eKécutionl
Le général Mourlan occupe une forte position à la cote 119, en arriére du village de Marcillé. It ne faut pas oublier que d'après le thème initial, son corps d'armée n'est pointîndépendant, mais qu'il abrite les mouvements d'une armée dont les têtes de colonne doivent être ce même jour à Villefagoan. Son effort paraitdevoir consister à contenir l'ennemi, et & laisser libre derrière lui une zone de manœuvres. Celte situation explique seule l'énergique entêtement du général Mourlan à se maintenir k la cote 119. Car on ne tient pas une position pour le plaisir de la tenir. Ce serait là de la pure métaphysique. On l'occupe et on la déTend pour pouvoir manœuvrer derrière l'ubri qu'elle constitue.
De sa position de Marcillé, le général Mourlan prend en flanc les routes qui mènent de Longré par Brettes, et de Saint-Fraigne par Souvigné, à VillefiignaD. 11 couvre donc bien en résistant à la cote 119, le point de concentration de l'armée qu'il est chargé de soustraire à la vue et aux coups de l'ennemi.
Ce matin un gai soleil boit l'humidité des jours passés. Nous quittons Clief- Bouton ne par la roote de Loubillé, un peu montueusc, mais
i4 l'action française
ombragée au levant par de beaux bois toufTus. Nous traversons Lcmbillé et nous rejoignons les dernières colonnes du X VII ['^ corps. Nous dépassons vite les fourgons, les voitures régimentaires, et quelques batteries dont les caissons et les canons mènent grand bruit sur le sol dur de la route. Cette artillerie présente le plus imposant aspect. Mais les régiments d'infanterie sur lesquels nous tombons ensuite n'offrent plus du tout le même coup dVjeil. Les compagnies marchent débandées sur toute la largeur de la route. Il est impossible de passer. Déjà ces hommes traînent la jambe. La joyeuse lumière du jour, la douceur épandue dans l'air ne leur communiquent ni ardeur, ni réconfort. Même le canon qu'on entend déjà devant soi ne les fait point se hâter. Arrivés à Longré, nous nous jetons dans une traverse qui doit nous mener au moulin de la Charrière. Nous nous embourbons dans des prairies semées de touffes d'osiers bleuâtres que bordent les rives de l'Âume. Nous rejoignons la roule de Bretles, derrière une patrouille de dragons et monlons au moulin de la Charrière et à Marcillé par le Goulet.
Quand nous arrivons à la cote 119, le général Mourlan, dont les avant-postes sur la ligne Breltes, la Charrière et Marie se replient peu à peu, a réuni tout son monde sur ce plateau. Bientôt, il voit l'assaillant se porter en lignes minces sans profondeur, ni soutien immédiat de la Charrière sur Marcillé. Les circonstances semblent propices pour une contre-attaque : on la prépare.
Nous assistons à cet émouvant branle-bas qui
précède une charge. Le général Mourlan,nionlé sur un cheval blanc, galope d'une brigade à l'autre. Les officiers d'ordonnance courent dans toutes les directions. L'artillerie prend position. La brigade coloniale se masse à droite de la route, lace à Marcillé. Le réginient de hussards est en réserve sur la gauche. Le canon tonne. La musique de la brigade coloniale sonne la charge. Les marsouins partent grand train et mènent l'ennemi battant au delà Marcillé.
Indépendant, et s'il n'eût eu d'autre souci que de sauver son corps d'armée, le général Mourlan eût pu profiter de ce succès pour se donner de l'air et se retirer en bon ordr3. Mais dans les conditions présentes, la prise du village ne représente que du temps gagné.
Le parti Nord revient à la rescousse, chasse une deuxième fois l'ennemi de Marcillé et monte à l'attaque du plateau. Le général Mourlan ordonne à ses hussards de charger à leur tour. C'est la défense pathétique du sanglier acculé qui distribue des coups de boutoir. Les hussards partent en fourrageurs sur la gauche. Les coloniaux à droite s'élancent de nouveau à baïonnette. L'assaillant s'estime le plus fort et ne veut pas se retirer. Le général Mourlan, ses hussards et ses marsouins insistent. C'est une confusion pittoresque, mais qui manque de sens. Le généralissime intervient. Il est entendu que ses troupes sont rejetées encore sur Marcillé. Mais pendant ce temps, le général Mourlan est débordé à droite et à gauche par le XI" et le XVIll* corps. Quand il commence sa retraite, il passe entre une double haie de feux. C'est un
hallali courant d'une demi-heure I Grand- Villeret ne lient pas. Arrivé à la cote 130, le général Mourlan trouve son chemin coupé par la division de cavalerie du général Brugère qui l'a gagné de vitesse et lui bouche la route de Souvigné. Son corps d'armée décimé eût couru là bien des dangers. Le généralissime donne un exemple typique du judicieux emploi de la cavalerie pour achever d'exploiter un succès des autres armes.
La fin de l'action à peine sonnée, les hommes se rangent de part et d*autre de la route et le général Brugére passe sur Its Iront des divisions. Les musiques jouent la Marseillaise. Le généralissime distribue quelques croix et des médailles militaires. Cette cérémonie achevée, la dislocation commence immédiatement.
Nous gagnons Villefagnan à travers une plaine chauve par un chemin ensoleillé au milieu des voitures de tous les modèles, ramenant les gens qui sont venus assister à la manœuvre. Cela fait un défilé assez bizarre où, de temps à autre, un automobile vient répandre la terreur. Villefagnan est une bourgade pittoresque, avec des débris curieux de maisons d*un autre âge. Il y a près de l'auberge où nous déjeunions à la hâte une sorte de porte fortifiée a^ec des tourelles pointues arrangées comme un décor de théâtre. Des régiments défilent. On les acclame. Puis nous nous hâtons vers la gare. Nous trouvons un train pour RufTec, où le grand quartier général demeurera jusqu'au lendemain, ff » Je dois conclure. Je ne puis cacher mes diverses déceptions. Je comptais ne point regar-
der les soldats, tant je croyais à leur valeur. II m'a bien fallu constater des défaillances qui apparaissent pour la première fois depuis trente ans dans Tarmée française. Au XI* corps on retrouve toutes les qualités d'endurance traditionnelles. Au XVIIP corps, il existe de bons régiments et de bons soldats bien certainement, mais les autres me paraissent si médiocres qu'ils entraîneraient vraisemblablement à la défaite le reste du contingent.
Ce fat là ma plus forte désillusion. J'en eus d'autres.
Tous les ans des journalistes, des hommes de lettres sont autorisés, conviés même à venir assister aux manœuvres. Ils paraissent en droit d'espérer que toutes les investigations ne touchant point aux secrets militaires nécessaires à dérober à la curiosité de l'étranger leur seront facilitées. Il faut en rabattre.
On ne peut désirer accueil plus courtois que celui que je reçus au grand Etat-Major. Mais j'espérais mieux que des politesses de ces remarquables officiers, j'attendais d'eux des documents.
Je n'imagine pas du tout de salut public que des écrivains, chaque année, suivent, un crayon à la main, les manœuvres et en tiennent leurs lecteurs au courant. Je pense, au contraire, qu'on pourrait dans l'armée trouver quelque profit à travailler en silence loin des regards indiscrets. Mais cette façon d'agir, réservée et féconde, n'est plus dans nos usages. Alors, puisqu'on nous invite à contempler ces travaux, destiné» par nous à devenir publics, qu'au moins
on nous prenne au sérieux et qu'on ne nous réduise pas à raconter des balivernes à qui nous lit.
Pourquoi les manœuvres, école pour les soldats et leurs officiers, ne seraient-elles pas également une école pour le public ? Pourquoi ne serviraient-elles pas, entre autres choses, à débarrasser les Français de préjugés gothiques et à les initier aux saines méthodes de combat? Le bourgeois a, sur tout ce qui touche la guerre, des idées d'un autre siècle. Sa monstrueuse ignorance est un péril national. Ecoutez les hérésies qu'échangent entre eux les députés et les sénateurs, à propos de la moindre question militaire ou du budget de la guerre ! Cela fait frémir, car ces ignorants dictent nos lois.
Dans une très curieuse brochure à propos du déclassement des places fortes, un officier qui garde l'anonyme et que j'estime un esprit de premier ordre déplore à plusieurs reprises cette ignorance des Français. Il en a vu, dans l'affaire des places fortes, le danger immédiat et le constate en termes pressants. « L'éducation du peuple, écrit-il, est à refaire. Ses notions instinctives de tactique sont le comble de Terreur. Il ne voit que villes à couvrir, hauteurs à occuper, tandis que nous, nous ne voyons que l'ennemi à battre »... « On dit très couramment à Nancy, rapporte notre anonyme, que l'entrée d'un o.scadron de uhlans dans la ville ébranlera le pays jusqu'à F^ayonne. A Lille, à Reims on en dit autant. » Voilà, en effet, un préjugé très général, fortement enraciné ; nous sommes encore imbus, comme les Prussiens de
1806, de la doctrine des positions et des points dits stratégiques, et il ne vous échappera pas combien cette erreur serait néfaste la guerre éclatant. Des uhlans à Nancy, à Lille, quHmporte! De quel calme utile deviendrions-nous capables, si on arrivait à, persuader à tous les Français cette vérité : « La seule manière de protéger le territoire est de détruire les armées ennemies en leur livrant une bataille à fond n'importe où ! »
Pourquoi ne profiterait-on pas des manœuvres pour instruire le public d'après des cas concrets? L'attention des lecteurs est attirée sur les choses de Tarmée, c'est l'instant de lui ouvrir les yeux I
Je percevrais alors de quelle utilité nationale peuvent devenir ces publicistes accourus à la suite de l'Ëtat-Major. Autrement à quoi sontils bons ?
Quels qu'ils soient, tous cesjourimiistcs constituent une force. Un vrai chef, qui sait la physique, ne laisse se perdre aucune force. Il la capl»», l'endigue et remploie.
Je me souviens, mon cher Barres, de la forU' et légitime prétention que vous avez toujours exprimée : « Je veux, dites-vous, être tenu poi r un maître ou rien. » C'est le désir de tout éci vain. Croit-on à l'Elat-Major que nous ayons abandonné des travaux qui nous sont chers et tout notre ct^nfortahle pour voir passer des soldats et conter au bon peuple des hisloires de pioupious?
Persuadé que le premier souci national, c'est, comme je l'écrivais en tète de ces notes, d'avoir une armée instruite dans la science et habile
ACTION FRAHÇ. — T. VI. i
50 l'action fra.nçaise
dans l'art de la guerre, j'ai voulu voir cette armée et ses chefs à l'ouvrage. Je désirais vous dire en détail en quoi consistait cet ouvrage et comment il était accompli. En d'autres termes, j'élais curieux déclaircir ce problème de psychologie : comment un général se détermine sur un champ de manœuvres ? Nos généraux réagissent-ils en physiciens?
Il nous aurait fallu, pour cela, pouvoir nous initier à la pensée des chefs, savoir leur but, leurs moyens et comment ils les adaptent. On nous communique chaque soir des thèmes et un résumé de la manœuvre, utile guide-àne, mais qui ne signifie rien.
Une manœuvre, c'est bien une œuvre d'art comportant sa beauté et son iniclligenco en soi, mais pour devenir un enseignement elle a besoin d'être analysée, démontée dans toutes ses parties. Il faut en connaître la cause et la fil. Tout ce travail utile et intéressant, nous ne pouvons en faire qu'avec de nombreux renseignements : ordres donnés par le général en chef, par les généraux commandants de corps, les divisionnaires, les brigadiers, situations des différentes unités à toutes les heures de l'action.
Quand un Fritz Hœnig, par exemple, écrit le beau livre que je vous ai cité (1 j,il sait quels ordres ont été donnés par le grand Etat-Major à la première et à la seconde armée, quels ordres le prince Frédéric-Charles, Steinmelz, Zastrow de Gœben ont donnés à leurs troupes, il sait
(1) Vingt-quatrt heures de stratégie de de MoUke^ à la librairîc militaire R. Chapelot,
comment ils onl été exécutés. Il peut les commeoter et son livre constitue un enseignement incomparable. A la compétence et au talent près, tous les publicistes qui assistent aux manœuvres devraient être mis en état d'écrire des pages semblables. Mais un Fritz Hœnig eût-il été parmi nous, sans autres moyens d'informations que les nôtres, il aurait été dans l'impossibilité de composer sur les journées de la Bataille et de Marcillé un chapitre analogue à ceux où il relate les combats devant Gravelolte.
A TEtat- Major du général Brugère, nousavons trouvé un officier d'intelligence supérieure, d'une affabilité parfaite qui se met à la disposition des journalistes à certaines heures de la journée pour leur communiquer certains renseignements. Mais le commandant Berthelot a d'autres chiens à fouetter que nous autres. 11 est Thommc le plus occupé de l'armée. On se fait des scrupules de le déranger d'une besogne infiniment plus grave que notre documentation personnell»^. Sur le champ de manœuvre, on ne l'aborde pas. Dans les états-majors d'armée, de corps d'armée ou de division, nous n'avons aucun accès légal. Enfin, voici ressentie! : sous toutes sortes de fleurs, on ne nous montre pas de conûance. La règle, c'est de demeurer réservés à notre égard.
Evidemment, l'imprimerie a fait beaucoup de mal. 11 est bon et juste, que celui dont la main est assez forte pour manier l'épée, dédaigne celui dont la main ne tient qu'une plume. Il faut savoir dédaigner, cela est noble et l'on est trop porté à oublier' cette vertu dans notre
époque. Seulement le dédain n*emporte pas tout avec lui. On peut utilement employer ceux mêmes qu'on dédaigne.
Je ne suppose pas qu'on cherche à nous dérober le? erreurs commises. Quel enfantillage ce serait! A la manœuvre, un véritable chef, qui se sent un homme, doit se Taire un point dMionneur de reconnaître ses fautes. Par là, il se montre un maître. Le jour où le généra! Grisol vit échouer sa manœuvre devant le bois de la Fortune, on conte qu'il commença ainsi son rapport : le général commandant le XI* corps a commis ce matin trois fautes, et il les énuméra. Le trait mérite des louanges. Il appartient à une mâle intelligence.
Que le parti Nord ou le parti Sud ait l'avantage, comme c'est peu important I Seulement, il serait intéressant de savoir parquets procédés le parti Nord a forcé le parti Sud à reculer. A la guerre, un hasard et la fortune sont les bienvenus s'ils apportent la victoire. A la manœuvre, non ! Le succès doit être déterminé par la méthode, par l'application de la doctrine au terrain et aux circonstances. Si le hasard seul amène un corps sur le flanc de tel autre, cela ne vaut pas et c'est à remettre.
Comment se rendre compte et rendre compte de ces nuances si nous ne trouvons ni crédit ni confiance auprès des généraux ? Pratiquement, pourquoi ne chargerait-on pas dansi'Etatmajor un officier subalterne uniquement de s'entretenir en toute liberté avec nous et de nous communiquer la pensée de ses chefs? On pourrait alors espérer de la presse une critia
raisonnée et complète d'où le lecteur pourrait tirer quelque profit et enseigoement. Un capitaine sortant de T Ecole supérieure de guerre était bien à l'Etat-Iilajor uniquement pour conduire une voiture automobile !
J*ai certainement donne ici une analyse très incomplète. Certains faits ne peuvent passer inaperçus. Je me suis efforcé d'en dégager le sens. J'ai pu me tromper. Quelques éclaircissements d'un oflicier d'état-major nous préserveraient de toute confusion. L'ensemble de ces manœuvres nous a révélé le parti que le général Brugère peut tirer de son activité et de ses qualités physiciennes. La haule valeur de son entourage s'imposait. Le général Grisot s'est montré lui aussi physicien et manœuvrier. D'autre part nous ne pouvions hésiter à qualifier, avec toute la révérence qui lui est due, de dangereux métaphysicien, tel général qui promène sa brigade au lieu de la mener au canon, ou tel autre qui, loin de l'ennemi, sans même savoir au juste ou il le rencontrerait, fait avancer sa brigade déployée. On lui demanda les raisons de cette formation. « C'est, répondit-il, pour pouvoir parer à tout événement. » Or, il est clair que la formation déployée met précisément une troupe dans l'impossibilité absolue de parer à l'imprévu et n'est utile que dans un cas bien déterminé.
Mais ces remarques sont bien insignifiantes auprès de l'enseignement qu'on pourrait, je le soutiens, tirer de ces diverses expériences.
[A suivre.) Lucien Corpechot.
NICOLAS POUSSIN Lettre a de Rome et de Paris
Poussin na pas seulement laissé les muettes leçons de son œuvre. Un grand Jiomhre de ses lettres ont été conservées. Il a paru utile de les publier ici.
Sa gramle gloire est négligée. Aucun peintre^ sinon Rubens, n apparaît au Louvre avec une œuvre avsfti considérable. On a dominé à Rubens une salle magnifique^ et notre Poussin , dont l'art est supèri^mr^ a V exposition la plus confuse^ la plus éloignée^ la plus déserta.
Il n'y a pas encore pour lui un de ces ouvrages pleins de reproductions parfaites qui font sentir r œuvre d'un peintre et Ici massent soies les yeux.
Nous ne trouvons dans aucun des beaux pay sa (/es de Paris ce puissant visage pour le saluer jneusement et faire répéter le nom d'un des plus gramis gèfiies de notre race. Nous ne pouvons même pas souhaiter un monument pour sa gloire^ il serait sans doute dun Puech quelconque^ si par miracle il n était pas du vrai Puech. Evoquons le donc dune autre manière ; il nous apparaîtra comme t^ivant^ si son portrait par lui-même du Salon Carré nous est déjà familier^ à Vaide de ces lettres publiées pour la deryùhre fois chez Didot en 18:24 et maintenanf introuvabUs .
et n'eei ocrupé que de sa jtassion pour la peinlura. A dix-kutl ans, ijrâcf à un gentiUiomme^ il /leul venir à Paris, il ij ronnalt les maîtres. Ilpenl bientôt son bieiifiiikur et sa vie devient affreuse. Il erre de ville en fille presque mendiant, malade de misère el de chagrin. H vent aller à Rome. Il arrive un Jour jusqu'à Ftorenfe^num doit revenir sur ses pas; une autre (bh il pari aver. qMlqve.i ressources, mais il est arrêté à Lijoapour délies el obligé de donner tout son argent. Il ne lui reste plus qu'un ér.u. " 0 Fortune, prends eneore celui-ci 11, s'écrie-t-il, el il le dépense gaiement avec ses comjiagno^is.
En lGi3, les Jésuites veulent réiébrer avec éclat la ranonixation de saint Ignace et de saint François Xavier. Ils demandent A Poussin six grandes compositions en détrempe. Un poète célèbre, l« cavalier Marina, familier de tous les chffs-d'mtvre, s'éprend ikPousain, lui demande des dessin s. Marina retourne •I Rome, Poussin le sait peu après el // arrive au printemps de lOii. Il a trettU ans. Son protecteur quille Rome bientôt ; Is cardinal Baibtrini, d quireluici l'avait recommandé, est envoyé en France et en Es/kigne, Pouisin est rejeté dans la misère. Il fait haies les besognes au goûl de clients d'aventure. Il travaille cependant t'anatomie avec u?i chirurgien, Xicolas Larche,la giométrit, la perspeclire ; il dessine chesle Dominiquin. Un jour, à l'époqnnd'un différend tnire la France et le Saint-Siège, il eM attaqué, il refoil un coup d'épée, mais il se défend vaillamment et rûel en/aile ses agresseurs.
Enûn Poussin^ malade^ fait romiaissance Sun Parisien^ Jacques Dughet^ et bientôt il épouse Vune de ses filles en 1629, le jour de la Saint^Luc^ patron dss peintres. Il achète avec la dot de sa femme une petite maison. Il peut achever quelques œuvres qui le font connaître. Il se lie avec le commandeur del PozzOj amateur éclairé^ en relation avec la plupart des hoynmes illustres de son temps ^ que Von peut com^ parer à notre Peiresc qu'il connut. Il voit y grâce à luiy les manuscrits de Léonard de Vinci. Poussin a maintenant quarante-cinq ans, il devient célèbre.
Louis XIII V appelle en France. Il arrive à Paris à la fin ds 1640, Vannée oii parurent le Cid et Horace. C'est ici que commence une longue coires* pondancê^ suivie avec exactitude pendant vingt ans. Presque toutes les lettres sont adressées au commandeur del Pozzo ou à PaulFréart^ sieur de Chantelou, conseiller et maître d'hôtel ordinaire du roi^ secrétaire de de Noyers.
Henri Mazet.
Lettre de sa Majesté Louis XIII au sieur Poussin
Cher et bien aimé, nous ayant élé fait un rapport par aucuns de nos plus spéciaux serviteurs de Testime que vous vous êtes acquise, et du rang que vous tenez parmi les plus fameux et lesplusexcellentspeinlres de toute l'Italie, eidésirant, à l'imitation de nos prédécesseurs, contribuer autant qu'il nous sera possible à Tornementetdécoration de nos maisons royales, enappelanl auprès de nousceux qui excellent dans les arts, et dont la sufllsance se fait remarquer dans
les lieux où ils semblent le plus chéris, nous TOUS avons choisi et retenu pour l'un de nos peintres ordinaires, et que nous voulons dorénavant vous employer en celte qualité. A cet effet, notre intention est que, la présente reçue, vous ayez à vous disposer k venir par deçà, où les services que vous nous rendrez seront aussi considérés que vos œuvresetvotre mérite le sont dans les lieux où vous êtes; en donnant ordre au sieur de Noyers, Conseiller en notre Conseil d'Ëlat, secrétaire de nos commandements et surintendant de nos bâtiments, de vous faire plus particulièremententendrele casque nous faisons de vous et le bien et l'avantage que nous avons résolu de vous faire. Nous n'ajouterons rien à la présente, que pour prier Dieu qu'il vous ait en sa Sainte garde.
Donné à Fontainebleau le 18 janvier i639.
A M. Lemaire^ peintre dn S. M. aux Tuileries^ près du grand pavillon.
Rome, 19 février 1639.
...Surla lettre que M. de Noyers m*a écrite touchant mes conditions, il en a oublié une qui est principale; car outre le voyage et les gages, il ne parle point du paiement de mes œuvres. Je crois bien qull l'entend ainsi ; mais étant resté en doute, je n'oserais en parler qu'à vous seul. C'est pourquoi je vous prie de tout mon coeur de m'écrire secrètement, comme vous croyez qu'il l'entend. Dû reste toute mon affaire va bien; mais quand j'ai eu pensé au choix que
58 L'ACTIOiN KKANÇAISK
me donne ledit M. de Noyers, d'habiter à Fontainebleau ou ù. Paris, j*ai choisi Ja demeure de la ville, et non pas celle des champs, où je vivrais déconsolé. C'est pourquoi vous prierez de ma part notre dit Seigneur, qu'il lui plaise me faire ordonner quelque pauvre trou, pourvu que je sois auprès de vous.
Deux ou trois mois devant que de partir je vous écrirai de plusieurs choses et qui je mènerai avec moi, car plusieurs s'offrent.
J'écrirai aussi à M. de Noyers, pour toucher un peu de quihus pour mon voyage. Du reste, commandez ici et vous serez servi.
Dieu vous maintienne en prospérité, jusqu'à ce que vous en soyez las.
Vous devez avertir Mgr de Noyers, pour son honneur, touchant les peintres italiens que l'on mande pour aller en France, qu'il n'y en fasse point aller de moins suffisants que les Français qui y sont; car j'ai bien peur que les bons n'y aillent pas, mais quelques ignorants à Tégard desquels les Français s'abusent assez grossièrement: et Dieu veille à ce qu'au lieu d'y faire connaître la vraie peinture, il n'arrive tout le contraire. Ce que je dis, c'est en homme de bien ; car je connais fort bien ce qu'il y a en son sac.
A Monsimr de Nnijen^
de Rome, 20 février 1639.
Monseigneur, après avoir considéré l'excellence devos vertus et votre grande qualité, j'étais
:■ '^r imp. 'rrrrl-âlie de qurlq^e h Diine bien :^:>an:, n*«:-s^::t d^ m là-mrme. pour le plus CTir^d nesp e«* 1 q-e ^e vous p:^rte. vous écrire ki prv>Tnl^- a -^!î'^i ma! po'.ie et rude oaiinie elle t>:. Ma.> â la. tio j ai pense que ce nesl pas ce Y'i^ '«••'«is atl«E-n Jr.'zde m il. qui fais pr^fes^i-^ndo :^-— fr^s luuvl'.rrs: ou ire qrr- j ai pense aussi quen vap^T'e-.l *ies ma^niî;q:i«^s lahles des tirands •^«:*;-rnt^urs,qiieIque.'vi>enlre les dêiicales viandes, ^^V^vivent bien entrenot-ier quelques fruits rustiques et a^sTresles. nun pour autre que pour leur ^-♦î-nie extraordinaire. Les susdites choses et la conhance que j'ai eue en voire benijxuile m'ont iH.'Ussé à vous écrire ce peu de mois, non que par icoux je puisse faire enîenare les extrême, obligations que j«* dois à votre intinie boule. <lar e\Ws sonl telles, que je n'ai jamais »>sé désirer les biens que je reçois de volrc libérale main, ni tû^me o>é espérer tant d honneur que de nie voir fait digne par votre grâce de servir le plus ^T^iid et le plus juste roi de la terre. Mais puisqu'il a plu ji votre bonlé de me faire cet honlieur je lâcherai au moins de ne diniiiuu^r en rien la bonne opinion en laquelle vous m'avez, et quand et quand je tâcherai de me monlrer aussi obéissant que mon devoir le requiert, en faisant toute sorte de diligence pour me mellre en chemin de vous aller servir.
J'espère, s*ilplaità Dieu, que ce sera raulomne ^\i\ vient; el n'eusse manqué de parlir incoulin^nt, si ce n'eût été pour ne pas perdrt* la hion- ^^\VUnce de lanl d*honnètes gens qui, par mon absence même, vont être chargés de la prolec- ^^on de ce que j'ai de plus cher en ce mondes
60 l'action KKANÇAISE
Vous me concéderez donc, Monseigneur, encore cette grâce, s'il vous plaît, de demeurer ici ce peu de temps, pour pouvoir donner satisfaction à mes amis. Que s'il vous plaît d'ordonner autrement, pourvu que j'en aie le moindre signe du monde, je n'aurai égard à autre chose qu'à vous obéir comme à mon maître et bienfaiteur, devant qui je mMncline dévotieusement, et prie Dieu de tout mon cœur qu'il lui plaise vous combler de tous les biens désirables.
Le plus humble de tous vos humbles serviteurs.
Poussin.
A Monsieur Lemaire
Rome, 17 août 1639.
... Vous me sollicitez de partir cet automne sans y manquer ; je vous assure que le retarder ici davantage ne pourrait que me tourner à contre, comme Ton dit ici, parce que j'ai renoncé à toutes mes pratiques : et même, depuis que j'ai résolu de partir jusqu'à maintenant, j'ai eu l'esprit fort peu en repos, mais au contraire quasi perpétuellement agité, pensant tous les jours à mille choses, lesquelles, pour le nouveau changement, me pourraient intervenir. Ne vous ennuyez point de ce que je vous écris; car j'ai l'estime d'avoir fait une grande folie, en donnant ma parole et en m'imposant l'obligation, avec une indisposition telle que la mienne, et dans un temps où j'aurais plus besoin de repos que de nouvelles fatigues, de laisser et
abandonner la paix et la douceur de ma petite maison, pour des choses] imaginaires qui se succéderont peut-être tout au rebours. Toutes ces choses m'ont passé et me passent tous les jours par l'entendement, avec un million d'autres plus peinantes; et néanmoins je concluerai toujours de la même manière, c'est à savoir que je partirai, et que j'irai à la première commodité, en même état que si on voulait me fendre par la moitié et me séparer en deux. H est donc vrai que j'ai grande volonté de mettre à effet ma promesse; mais d'un autre côté, je me trouve retenu et empêché par certains malheurs qui semblent proprement me vouloir empêcher d'accomplir mon dessein. Mon misérable mal de carnosité n'est point guéri, et j'ai peur qu'il ne faille retomber entre les mains des bourreaux de chirurgiens devant que de partir ; car de s'acheminer par un long voyage et fâcheux avec telle maladie, ce serait aller chercher son malheur avec la chandelle. Je ferai donc ce qui sera en ma puissance pour guérir, et ensuite partir. Du reste, fasse Dieu, ce qui me doit arriver m'arrivera. Je ne vous écrirai autre chose pour maintenant; mais sûrement je vous ferai savoir ma disposition.
A Monseigneur Carlo Antonio del Pozzo, à Borne,
Paris, 6 janvier 1641.
Toujours confiant dans la bonté ordinaire de V. S. IL. envers moi, j'ai cru qu'il était de mon devoir de vous raconter le bon succès de mon
voyage, Télat et le lieu où je me trouve, afin que vous sachiez comment m'adresser vos ordres. J'ai fait en bonne santé le voyage de Rome à Fontainebleau. J'y ai été reçu très honorablement dans le palais d*un gentilhomme auquel M. de Noyers, secrétaire d'état, avait écrit à ce sujet. J'ai été traité pendant trois jours splendidement. Ensuite je suis venu dans la voiture du même seigneur à Paris.
A peine y fus-ji arrivé, que je vis M. de Noyers, qui m'embrassa cordialement, en me témoigant toute la joie qu'il avait de mon arrivée.
Je fus conduit le soir, par son ordre, dans l'appartement qui m'avait été destiné. C'est un petit palais, car il faut l'appeler ainsi. Il est situé au milieu du jardin des Tuileries. Il est composé de neuf pièces en trois étages, sans les appartements d'en-bas qui sont séparés. Ils consistent en une cuisine, la loge du portier, une écurie, une serre pour l'hiver, et plusieurs autres petits endroits où l'on peut placer mille choses nécessaires. Il y a en outre un beau et grand jardin rempli d'arbres à fruits, avec une grande quantité de fleurs, d'herbes et de légumes; trois petites fontaines, un puits, une belle cour, dans laquelle il y a d'autres arbres fruitiers. J'ai des points de vue de tous côtés et je crois que c'est un paradis pendant l'été.
En entrant dans ce lieu je trouvai le premier étage rangé et meublé noblement avec toutes les provisions dont on a besoin, même jusqu'à du bois et un tonneau de bon vin, vieux de deux ans.
J'ai été fort bien traité pendant trois jours
NOS MAITKES 63
avec mes amis, aux dépens du roi. Le jour suivant, je fus conduitparM. de Noyers chez S. E. le cardinal de Richelieu, lequel, avec une bonté extraordinaire, m'embrassa, et, me prenant par la main, me témoigna d*avoir un grand plaisir de me voir.
Trois jours après,je fus conduit à Saint-Germain,afîn que M. de Noyers me présentât au roi, lequel était indisposé, ce qui fut cause que je n'y fus introduit que le lendemain matin , par M. le Grand (1), son favori ; S. M., remplie de bonté et de politesse, daigna me dire les choses les plus aimables, et m'entretint pendant une demi-heure, en me faisant beaucoup de questions.
Ensuite se tournant vers les courtisans, elle dit: « Voilà Vouet bien attrapé ». Ensuite S. M. m ordonna elle-même de lui faire de grands tableaux, pour les chapelles de Saint-Germain et de Fontainebleau. Lorsque je fus retourné dans ma maison, on m'y apporta, dans une belle bourse de velours, deux mille écus en or : mille écus pour mes gages et mille écus pour mon voyage, outre loutes mes dépenses. Il est vrai queTargent est bien nécessaire dans ce pays-ci parce que tout y est exlraordinairement cher. Je m'occupe en ce moment de beaucoup d'ouvrages qu'il y a à faire, et je crois qu'on entreprendra quelques tentures de tapisseries; je prendrai la liberté de vous envoyer quelque chose de mes premières productions, comme un faible tribut de ma reconnaissance. Aussitôt
(1) Cinq-Mars.
que mes caisses seroat arrivées, j*espère distribuer mon temps de manière à en employer une partie au service de M. votre frère le Chevalier.
On a envoyé en Piémont une copie de la liste des ouvrages de Pietro Ligorio. Je vous recommande mes petits intérêts et ma maison, puisque vous avez bien voulu vous en occuper pendant mon absence, laquelle ne sera pas longue, si je le puis. Je vous supplie, puisque vous êtes né pour m'être favorable, d'avoir la bonté de recevoir les ennuis que je vous cause,avec cette générosité qui vous est particulière, en voulant bien vous contenter quej'y réponde avec toute Taffection de mon entier dévouement. Que Dieu vous donne une heureuse et longue vie.
Je suis, etc.
Poussin.
A M, de Chantelou
Paris, le 30 avril 16il.
Monsieur et patron, mardi dernier, après avoir eu l'honneur de vous accompagner à Meudon et y avoir été joyeusement, à mon retour je trouvai que Ton descendait en ma cave un muid de vin que vous m'aviez envoyé. Gomme c'est votre coutume de faire regorger ma maisonde biens et de faveurs, mercredi j'eus une de vos gracieuses lettres, par laquelle je vis que particulièrement vous désiriez savoir ce qu'il me semblait dudit vin. Je l'ai essayé avec
NOS MAITKES 65
mes amis aimant le piol: nous l'avons tous trouvé très bon, et je m'assure, quand il sera rassis qu'on le trouvera excellent. Du reste, nous vous servirons à souhait, car nous en boirons à votre santé, quand nous aurons soif, sans l'épargner ; aussi bien, je vois que le proverbe est véritable qui dit, que chapon mangé, chapon lui vient. Mémemenl hier M. Gostage m'envoya un pâté de cerf si grand, que Ton voit bien que le pâtissier n'en a rien retenu sinon les cornes.
Je vous assure. Monsieur, que désormais je ne manquerai pas, à commencer par le dimanche, de me réjouir comme je fis le dimanche passé, afin que la semaine suivante soit ce qu'on dit que toute Tannée est au pays de Cocagne. Je vous suis le plus obligé homme du monde, comme aussi je vous suis le plus dévoué serviteur de tous vos serviteurs.
Poussin.
A M. de Chantelou
Paris, le 20 mars 1643.
... Je m'assure bien de la vérité de ce que vous (iitcs,qu*à cette fois vous aurez cueilli avec plus déplaisir lafleur des beaux ouvrages, qu'autrefois vous n'aviez vu qu'en passant,sans les bien lire.
Les choses ès-quelles Uy a de la perfection^ ne se doivent pas voir à la hâte, mais avec temps ^jugement et intelligence; il faut user des mêmes moyens à les bien juger comme à les bien faire. Les belles filles que vous avezvues à Nimesne vousaurontjieim! assure ^ipas moins
kcnom FRANC. — T. vu 5
66 l'action FRNtfÇAISE
délecté V esprit par Jn vue quê les belles colonnes de la Maison Carrée^vu que celles-ci ne sont que de vieilles copies de celles-là. C'est ce me semble un grand contentement^ lorsque^ parmi nos travaux^ il y a quelques iniertnèdes qui en adoucissent la peine^ je ne me sens jamais tant excité à prendre de la peine et à travailler^ comme quand f ai vu quelque bel objet. Hélas ^ nvus sommes ici trop loin du soleil pour y pouvoir rencontrer quelque chose de délectable \ mSiis quoiqu'il ne me tombe rien sous la vue que de hideux, le peu du reste des impressions que jadis j'ai reçues des belles choses m'a fourni je ne sais quelle idée pour le frontispice de l'Horace, qui peut passor entre les autres petites choses que j'ai dessinées
Au commandeur del Pozzo
Paris, 1642.
...La facilité que ces messieurs ont trouvé en moi est cause que je ne puis me réserver aucun moment, ni pour moi, ni pour servir qui que ce soit, étant employé continuellement à des bagatelles «omme dessins de frontispices de livres, ou projets d'ornements pour des cabinets, des cheminées, des couvertures délivres et autres niaiseries. Quelquefois ils me proposent de grandes choses ; mais à belles paroles et mauvaises actions se laissent prendre les sages et les fous. Ils me disent que ces petits travaux me servent de récréation, afin de me payer en paroles, car on ne me tient nul compte do tous les
emplois de mon temps, aussi fatigants que futiles
A M, de Chantelou
Paris, le 7 ayril 1642.
Monsieur, j'eus dernièrement Thonneur de recevoir une lettre de Monseigneur, datée du ^3 mars, laquelle, au commencement, contient ces mots exprès : u Le génie de Poussin veut agir si librement que je ne peux pas seulement lui indiquer ce que celui du Roi désire du sien. » Mais, Monsie.ur, je n*ai jamais su ce que le Roi désirait de moi, qui suis son très humble serviteur, et je ne crois pas qu'on lui ait jamais dit à quoi je suis bon. De plus, Monseigneur me dit quft Sa Majesté sera fort aise que je donne les ordres généraux à M. Lemaire pour conduire sous moi les ouvrages de la grande galerie. Je le ferai volontiers comme désirant son bien, car s'il peut en ce travail s'amaigrir, du moins il en aura le gain. Mais néanmoins je ne saurais bien entendre ce que Monseigneur désire de moi sans grande confusion, d'autant qu'il m'est impossible de travailler en môme temps à des frontispices de livres, à une Vierge, au tableau de la congrégation de Saint- Louis, à tous les dessins de la galerie, enfin à des tableaux pour les tapisseries royales. Je n'ai qu'une main et une débile tête, et ne peux être secondé de personne ni soulagé. Il dit que je pourrai divertir mes belles idées à faire la susdite Vierge et la Purification de No!re-Dame; c'est la même hose comme quand on me dit : vous finirez un
tel dessin à. vos heures perdues. Mais revenons à M. Lemaire : s'il est bastant pour faire ce que je lui dirai, dès aussitôt qu'il le voudra entreprendre, je l'informerai de tout ce qu'il aura à faire; mais je ne veux plus après y mettre la main. Mais s'il faut attendre que j'aie établi un ordre général, ainsi que dit Monseigneur, il ne me faut donc point parler d'autres emplois, d'autant, comme j'ai dit plusieurs fois, que c'est tout ce que je peux faire : et quand je serais totalement déchargé de cette besogne, les dessins des tapisseries sont bien suffisants pour me donner à penser, sans que j'aie besoin d'y entremêler d'autres occupations. Vous m'excuserez, Monsieur, si je parle si librement; mon naturel me contraint de chercher et aimer les choses bien ordonnées, fuyant la confusion, qui m'est aussi contraire et ennemie, comme est la lumière des obscures ténèbres. Je vous dis ceci confidemment, m'assurant sur la bonté de votre naturel et parce que vous entraînez l'esprit de Mouseigneur particulièrement en ces choses-ci.
S'il vous plaît. Monsieur, me donner un mot de réponse, vous soulagerez extrêmement votre serviteur pour vous servir à jamais.
Poussin.
{A suivre,)
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