LES INTÉRÊTS ET LES IDÉES
Il y a quelques jours, l'un de nos plus ardents adversaires politiques, M. Francis de Pressensé, dans VAu7'07'e, voulait bien reconnaître aux nationalistes intégraux^ c'està-dire aux royalistes de Y Action française^ un trait d'une ressemblance (qu'il a certes le droit d'estimer flatteuse) avec lui-môme et avec les socialistes ses amis : il nous félicitait de ce que nous lui paraissons combattre ici pour des « idées )>, et non pour des <( intérêts ».
Cette distinction, cette opposition des intérêts et des idées, c'est pour nous une vieille connaissance : elle correspond à Tune des plus fades rengaines du spiritualisme et du moralisme universitaire. Quel est le bachelier qui n'a pas appris à conclure généreusement, surlepapierde ses compositions, parle beau mouvement où l'on « dépassa » les morales plus ou moins viles, construites sur rintérêl, pour retrouver l'idéal, — par
un «c rétablissement » élégant sur la barre fixe du « Devoir » ?
Mais il vient un âge où s'oublient ces inutiles gymnastiques, et où il ne s'agit plus de développer des systèmes de morale, mais de réaliser une suite d'actions, et de les justifier, par là môme, au fur et à mesure, l'une par l'autre. Nous ne dirons pas à M. de Pressensé si nous sommes des adeptes de TulilitarismeoudeTidéalisme, car, en vérité, nous n'en savons rien et nous n'en devons, décemment, rien savoir. C'est au public à décider. Mais nous avons à dire ce que nous voulons, et pour quoi nous marchons^ — selon l'expression triviale.
Eh bien, nous marchons, tout à la fois, pour quelques idées assez précises et pour quelques intérêts assez déterminés.
En ce qui concerne les intérêts, notre subtil et spirituel Eudoxe répond fort bien à M. de Pressensé, comme on le verra plus loin; il lui laisse entendre que, si ce n'est point toujours, strictement et directement, notre intérêt privé, à chacun, qui nous fait agir et écrire, c'est cependant un ensemble d'intérêts positifs, ceux de cette « société » française, et de cette classe bourgeoise dont nous faisons partie, et dont nous touchons en quelque sorte des dividendes, sinon en argent, tout a.u moins en nature^ c'est a-dire en sécurité, en bien-être et en plaisirs mo-
destes. Car, nous non plus, — ô Jaurès! — nous ne sommes pas des ascètes!
Pour ce qui est des idées, il est certain que nous les aimons, que nous les défendons, et que nous leur « sacrifions » parfois, comme disent les âmes pieuses, quelques-unes de nos fantaisies ; mais prenez garde que ces idées, nous les choisissons, nous les voulons d'abord saines et solides, dignes, ainsi, d'être aimées : ce sont donc encore des plaisirs... Notre souci serait seulement de les faire partager à beaucoup, et d'abord à nos amis, les royalistes.
« 0 fortunatos... » Oui, comme les laboureurs, — trop heureux seriez-vous, ô royalistes, si seulement vous saviez connaître votre bonheur et votre force ! Voyez donc : toutes les fois qu'il vous arrive de parler de politique avec quelqu'un d'honnôle, c'est-àdire avec un homme de quilapolitique nesoit pas le métier etle gagne-pain, il est inévitable que vous finissiez par vous entendre.
Ce qui, en effet, divise et oppose entre eux les politiciens des divers partis, de tous les partis, y compris celui des « conservateurs;), ce n'est point leurs « idées » respectives, plus ou moins flottantes toujours, sur le régime qu'on peut souhaiter à notre pays. Ce qui les jette les uns contre les autres, ces malheureux, c'est la nécessité impérieuse où ils se voient de s'attacher, chacun, à leur
NOTES POUTIQUES 195
propre parti et à lui seul, en toutes leurs paroles, en toutes leurs opinions, en toutes leurs démarches, comme si ce parti était la France elle-même. Leur patriotisme les lie à une bande, mettons à un bataillon, à une armée, — puisque la politique est devenue, de par les mœurs d'un demisiècle de suffrage universel, une série monotone de « bons combats » à livrer contre nos concitoyens, et puisque, seul, le sort des batailles électorales est admis à régir souverainement nos intérêts nationaux.. • Mais vous, royalistes, votre patriotisme ne vous asservit point à aucune de ces troupes de votants, à aucune de ces petites foules, dont il doit seulement connaître et, au besoin, utiliser la masse, la cohésion et l'aveugle poussée : car, les intérêts nationaux, ce n'est point à ces bandes que vous les prétendez confier, mais à un seul homme vivant de qui ces intérêts généraux et publics de la patrie constituent exactement l'intérêt propre et privé. Vous n'êtes liés d'honneur et de fidélité, en tant que Français, qu'au premier des Français : au roi. En sorte que, si quelque utile pensée vous vient, soit de votre fond, de votre propre expérience, soit de vos voisins, de ceux-là même qui ignorent le roi, vous pouvez la dire, l'expliquer, dans toute sa précision, dépouillée des humiliants et dangereux men-
196 l'action prançaisb
songes dont la devraient envelopper des démagogues, pour l'ajuster à rinstinct confus et brutal des majorités.
Si quelque objet vous frappe, et si quelque ti'ésor vous apparaît, parmi les nombreux et divers trésors dont se compose la fortune française, qu'il soit urgent de conserver ou de revendiquer, en une époque bizarre où tant deFrançaissemblent prêts, tousles soirs, à recommencer cette Nuit du 4 août, dont un Bourget dénonce Tabsurdité et dont un Barrés note le « comique », — vous pouvez parler net, et vous êtes seuls à le pouvoir, ô royalistes !
. Admirable privilège, qui fera de vous, dès que vous voudrez en user, les médecins clairvoyants, et peut-être les chirurgiens acceptés du grand corps à demi empoisonné qu'est devenue la France du xix* siècle !
Henri Vaugeois.
^^V^^^rf^^A^^^^^^tf^