CONCLUSION
[Ceite semaine paraîtra le romande Maurice Barrés^ Leurs Figures, dont nous avons déjà publié d'importants extraits inédits. Nos lecteurs seront aussi les premiers à connaître les fortes pages sur lesquelles se ferme le Roman de l'Energie nationale.
Dans sa conclusion^ Maurice Barrés a mis tête à tête deux personnages qui^ depuis le lycée de Nancy ^ s'étaient rencontrés et mesurés plus dhinefois^ durant h houlangisme et durant le Panama : Stvrel et Bouteiller. Le vieux politicien opportuniste^ maintenant abandonné de son parti ^ retrouve son jeune adversaire — son ancien élève — ce « nerveux à la recherehe'deson bonheur » et que les événements s unissent à froisser et à décevoir, U ambition y les idées ^ V amour ^ tous les objets auxquels s'étaient attachées cette fine sensibilité et cette intelligence^ Vont trompé tour à tour. Aujourd'hui Suret- Lefort ^ un des « déracinés », a pris au Parlement ta pla^e qui était marquée pour Sturel, et développe avec sa platitude d'avocat les thèmes nationaux qui tenaient si profondément au cœur du patriote lorrain. Et voilà qu'un autre de ses
compagnons^ Rœmerspacher, épouse M^^ de Nelles^ cette Thérèse Alison qui avait accueilli Siurel à la villa Coulonvaux et de qui, plus tard, il avait uni V amour à la fièvre boulangiste.,.
Vun des mieux doués dans l'équipe ues « déracinés » a do9K encore manqué sa vie. Mais il connaît, et par expérience, que la faute en est à Bouteiller et à son enseignement funeste. Si Sturel a des fils, ils recevront une culture plus saine et plus française. Les déracinés ont retrouvé leurs « racines nationales » .]
Suret-Lefort, avocat du terrianisme lorrain, Mme de Nelles, fiancée à Rœmerspacher : ces faits du jour consacrent le double échec de Sturel et le disposent à la rêverie, à la solitude. L'été de la Saint-Martin se prolongeait tard en 1893. Le jeune vaincu, tandis qu'au Palais- Bourbon les compagnons de sa vingtième année jouissaient de leur épanouissement, alla se promener à Versailles.
Sturel entra dans la plaine Saint-Antoine, vers une heure de l'après-midi, par le boulevard de la Reine. Le soleil d'extrême saison, ce p&le et froid soleil qu'enfant il avait aimé sur les vignes de Lorraine, couvrait de grands espaces de verdure, et des vaches éclatantes paissaient dans un long cirque de peupliers, d'ombre profonde et d'humidité. Sur sa gauche, où régnait le Parc, Sturel ne voyait rien qu'à travers des rideaux miroitants; la nature effeuillée sauvait encore le mystère des bosquets, et parce qu'il rapportait tout à ses déceptions, il évoqua la femme peinte au Campo-Santo de Pise qui
voile sa figure et regarde entre ses doigts; il lui donnait les formes de Thérèse de Nelies. Sa honte d'un nouvel amour ne la rendait que plus touchante. En vain les premières gelées brûlèrent ces beaux arbres à demi dépouillés : un froid soleil, souvenir lointain des ardeurs de Tété, donne de l'âme à leurs branchages, les enrichit de tous les ors, et quand un souffle détache une nouvelle volée de feuilles, c'est rîmmorale pluie au sein de Danaé.
Ces milliers d'arbres vigoureux qui dessinent une magnificence abondante et légère comme un tissu brodé de l'Inde auraient pu reprocher à Slurel son anarchie intérieure; il ne perçut d'abord sous leurs cimes que du silence, de la douceur, une crainte fioltante. Sublime monument, ces parcs de Versailles, en même temps qu'ils donnent une discipline française à leurs visiteurs bien nés, ébranlent nos puissances profondes de romanesque. £t dans ce début de décembre, au seuil de ce paysage, la môme qualité morale s'exhalait que du calme d'un malade à la veille d'une douloureuse opération.
Au milieu de cette grâce, à tous instants s'ouvraient dans le fourré de profondes allées d'un caractère grave et solitaire. Sturel vivait une de ces journées où tout nous propose un examen de conscience. Sous ces nefs, où les feuilles multicolores de l'automne finissante, aussi magnifiquement que les verrières de Chartres, transforment la lumière, il s'engagea comme on descend aux caveaux et dans les méandres de son passé.
Le tapis du Parc varie selon l'essence des ar-
bres et la facilité qu'eut la pluie à le ternir. Quand le sol se bombe ou se rentre, les rayons réfractés avec des angles inégaux y fournissent mille feux non pareils. Parfois, daus le lointain, un bassin de marbre s'offre au bout des charmilles dont Tombre zèbre le sol. Sur les côtés filent des sentiers étroits entre des haies rigoureusement taillées, et chacun d*eux aboutit à des petits bosquets où des bancs de Carrare délavé assistent à la chute des feuilles dans l'eau des vasques. De ces ronds-points déserts, huit chemins abandonnés mènent chacun à des solitudes d'où rayonne encore un système d'allées toujours mélancoliques et de même enchantement, mais plus pressantes à mesure que leurs dédales se multiplient. Les feuilles se détachaient et glissaient en se froissant de branche en branche. Avec le moindre bruit, elles se couchaient,ne voulaient plus que pourrir. Un vent léger se leva qui les entraînait doucement, les faisait rouler comme des cerceaux d'enfants, lespoussait jusqu'aux vasques croupissantes où des plombs bronzés, que gâte Thumidité poisseuse, émergent à fleur d'eau. 0 mort émouvante, formes ambiguës de la décomposition, couleurs liquéfiées où rampent les animaux répulsifs ! Nul passant, rien que la mort et la gamme de ses marbrures, et des affînités si puissantes qu'un Sturel s'attarde à se mirer dans cette mosquée aux coins d'ombre où flamboient des bijoux, — mais où manque le Mihrab, le Saint des Saints, — comme dans sa conscience désabusée et pleine des bois morts de son beau roman.
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Aujourd'hui, 8 décembre i893. Sturel atteint précisément sa trentième année ; en voici onze qu'il vint de sa province à Paris; il se sent plus nu d'amis et plus enveloppé de désert que le soir où il débarquait au trottoir du quartier Latin. Mais il a vu le nœud des intrigues parisiennes, touché le dernier fond des succès, des échecs et remonté à Torigine de toutes les opinions. Le déshonneur de Bouteiller, Thonorabililé de Saint-Phlin, la réussite de. Suret-Lefort, le bonheur de Rœmerspacher, sont pour lui des petits problèmes, ni obscurs, ni incomplets; il sait combien les efforts individuels sont dominés par les mouvements de la France, et cette vue le garde de tomber dans une indigne dépression : il ne croit pas s'être mépris sur ses aptitudes au bonheur ; les circonstances lo contrarièrent; il atteint à comprendre les choses et ne renonce pas à les désirer.
Au cours de l'après-midi, son interminable promenade l'ayant conduit des sombres bosquets au « Jardin du Roi », il frémit d'aise à cette architecture végétaleet sous cet art de disposer les réalités de manière qu'elles enchantent l'àme. Dans ce cadre d'arbres et d'essences savamment échantillonnés, la vaste pelouse, avec saprécieuse colonne en marbre vert sous les peupliers idéalistes, .c'est-à-dire dont chaque branche remonte vers le ciel, lui parla. « Je suis une scène trop noble,.disait-elle,et l'on me voit déserte faute d'acteurs suflisants. ^ Au fond de ses désastres, il éprouva de cette pensée une consolation et se répéta qu'il vaut mieux faire relâche que se satisfaire d'indignes jeux.
Tandis que des beautés sommeillantes servaient à Sturel pour qu'il .se définit et qu'il approchât de ses propres secrets, les jardiniers qui préparaient l'hiver, causaient, riaient entre eux et, sans le remarquer, le forçaient à les entendre.
— As-tu vu le chéquard ? disaient-ils.
Ce beau mot guerrier sortit Sturel de son vague.
Un chéquard! Il eut le mouvement réflexe d'un chasseur à qui l'on signale un lapin.
— Et lequel? demanda-t-ii.
Ces braves gens lui expliquèrent que « cette canaille de Bouteiller d prenait le frais le long du Canal. Ils ajoutèrent :
— N'y aura donc personne pour l'y pousser? Bouteiller n'avait pu se dominer au point
d'orner le triomphe de Suret-Lefort. Désireux de réagir contre sa néphrétique et de s'oxygéner, il avait gagné, comme Sturel, Versailles. Et depuis deux heures, sous le soleil de décembre, petite chose désobligeante, dure, cassante, gesticulante, en redingote et chapeau de soie, il allait et venait le long du Grand Canal.
D'une rive à l'autre de cette vaste pièce d'eau qui prolonge le tapis vert et compose une vue aux fenêtres du palais, le promeneur embrasse une muraille de grands arbres. Rien de pathé^ tique comme leurs masses immobiles et courbées sur un morne étang. Incomparable union décorative des verts et des jaunes que fournissent l'eau, la prairie et les arbres, et puis de cette vieille pierre grise qui encadre le Canal! Le même vent ridait le miroir et dépouillait les
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arbres. Pour un homme que sa passion déçoit, Jl y a une sorte d'hypnotisme à suivre les feuilles tournoyantes sur des eaux vertes, qui éludent toute curiosité. Que me réservent les événements ? Me perdrai-je comme cette feuille se noie? Cette eau impénétrable, c'est le sourire delà Joconde qui sait l'avenir et ne révèle rien.
Cette harmonie entraine-t-elle les sens de Bouteiller ? Ces arbres majestueux, quand nul souille ne les fait frémir et qu'ils développent en boule dans les airs leur délicatesse, Témeuvent-ils par leur aspect d'êtres intacts? Enviet-il ces géants de ménager avec leurs dépouilles un merveilleux terreau à la clientèle d'arbustes quiles continueront?Quelle méditation, soudain, vient de suspendre sa marche ? Ses yeux s'élèvent ; il se découvre : serait-ce qu'il prie ?
C'est simplement que, dans cet air vif, son chapeau de haute forme donne à cet homme de cabinet une vague barre de migraine. Quand il presse si fort le pas, et jusqu'à se mettre en nage, il veut brûler ses humeurs. Et s'il ne s'éloigne pas du Grand Canal, c'est que ses yeux, fatigués par quinze nuits d'insomnie et de lecture, s'attachent, se délectent, se fortifient dans cette longue gamme dégradée de verts et de jaunes apaisants,
À Versailles, Bouteiller ne fait que de Thygiène. Une hygiène instinctive, puisque toutes ses facultés de raison portent sur un seul point, sur sa ruine politique. Hors sa passion de revanche, rien n*est plus chez lui que végétatif.
Depuis le matin il médite la réponse d'un banquier à qui il demandait des moyens d'ac-
âOnOM VRARÇ. — T. vu 14
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lion : « Je ne ferai plus d'affaires, lui a dit ce « financier; on les a rendues impossibles dans 0 ce pays. On est attaqué par les journaux, « vilipendé par des ignorants, menace de cor- « reclionnelle par des politiciens, mal défendu a par ses amis, — laissez-moi vous ledire,mon a cher député, — et, en outre, on court un « risque d'argenl IJ'aime mieux, tout bêtement, c prendre des fonds en dépôt : je sers 1 % et a je réalise aisément 6 % , en faisant de reste compte. » Le voilà bien, grommelle Bouteiîler le service que des imbéciles et des misérables viennent de nous rendre au nom de la vertu : leur campagne sur Panama, c'est la ruine des grandes initiatives dans ce pays.
Les épaules bombées de fatigue, mais l'àme plus guerrière que jamais, il ne s'avoue pas vaincu. Il s'abuse lui-même avec ses mots électoraux : c'est pour assurer « le progrès » contre a les réactions », qu'il lui faut de l'argent. Dans Versailles, dans cet abîme de méditations, Bouteiîler marche comme un loup maigre dans les bois de décembre.
L'air des bois en automne, de la même manière que le chloroforme, contraint à des aspirations profondes. Une senteur, une fièvre s'échappe des morts végétales, très puissante sur un nerveux comme Sturel et sur un déprimé tel que Tétait, cette semaine, Bouteiîler. De leur profonde conscience, sous la pression des mêmes événements, un double chant s'élève contradictoire, après douze années d'expériences parallèles.
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SSNTIMSNTS DE StUHEL
1. Je souffre du mépris de Saint-Phlin, de Rœmerspacher, de Suret- Lefort, de Mme de Nelies qui me tiennent pour un révolté. Ils m*admire«. raient si j'avais réussi.
Leur manière de juger n'est pas très généreuse,
fiourtant je ]a reconnais égitime. En effet, quelque chose de méritoire existait à l'origine de mes volontés et dans mes intentions, qui s*est peut-être voilé durant rexécution, parce que je devais me soumettre aux moyens. Cette vertu première redeviendrait sensible, une fois mon projet réalisé, mes aspirations satisfaites et ma . statue sculptée. Ainsi le succès seul peut aujourd'hui contenir cette vertu civique que mes amis eux-mêmes me dénient. Je dois m'obstiner au succès.
2. C'est bien d'avoir voulu exciter et coordonner les mouvements de rénergie nationale, mais si je renonçais, si je m'acceptais ^ comme un homme qui a échoué, ainsi que me définissent les passants, c'est donc
3ue j'aurais été engagé ans le principe par une
Sentiments ob Boutkiller
i . Je souffre de l'affront que m'a fait mon parti ; si je pense au succès de Suret-Lefort qu'applaudit à cette heure la Ghambref, je ressens les tortures d'un amant qui sait qu'à cette minute sa maltresse caresse son rival. D'ailleurs, je comprends qu'ils me rejettent s'ils peuvent me rejeter. Je dois m'obstiner à leur être indispensable.
2. Je n'ai paseutortde demander un journal et des fonds électoraux à des financiers ; mou tort commencera si ces moyens d'action qu'ils mirent à ma disposition ne me mènent à rien,c'estr à-dire si je ne sais pas me les garder et en user efficacement. Le devoir
inquiétude toute courte, c'est donc qu'en rulUant un Boulanger, en exploitant un scandale, je prenais mes énergies du dehors et non pas du dedans? Mes résolutions héroïques ne valent que si elles procèdent d*une profonde nécessité intérieure, de quelque chose d'ethnique.
3. C'est à ma nécessité intérieure que je me livrerai. Si je maintiens ma tradition, si j'empêche ma chaîne de se dénouer, si je suis le fils de mes morts et le père de leurs petits-fils, je puis ne pas réaliser les plans de ma race, mais je les maintiens en puissance. Ma tache est nette : c'est de me faire de plus en plus lorrain, d'être la Lorraine pour qu'elle traverse intacte cette période où la France décérébrée et dissociée semble faire de la paralysie générale. Un petit monde posé à TEst comme un oastion du classicisme reçut son rôle d'une antiquité reculée : qu'il garde conscience de lui-même,' au moins par ses meilleurs fils et qu'en dépit des maladies de l'ensemble, cette partie demeure capable de fournir des fruits austrasiens.
du politique est de tirer le meilleur parti des éléments existants. Il ne dépend pas de moi que le système soit & cette date une démocratie vertueuse quand la nécessité nous donne à gouverner une ploutocratie.
3. Nous sommes les héritiers de cette noblesse qu'il y a un siècle nous avons dépossédée.
Ses privilèges appartiennentlégitimementà mon parti qui assume le gouvernement de la France.
C'est avec . cette élite seule que je dois compter; c'est par rapport à elle, et selon quils la servent ou desservent, que je dois juger mes actes.
C'est une dure tragédie politique, le duel de ces deux voix qui, désignées pour devenir des autorités dans l'union nationale, pourraient bien aujourd'hui susciter des groupements féodaux !
Après avoir été une cause de déracinement et la doctrine même du déracinement, Bouteiller avait failli retrouver la continuité française. Promu l'un des chefs de la nation, il avait semblé sur le point d'acquérir Je sentiment vivant de l'intérêt général. Il y avait échoué. Ayant été presque un homme d'Etat, il retombait au « chacun poursoi».QuantàSturel, séparé de l'innéité française par son éducation, il avait su, d'une manière mystérieuse pour lui-même, ressaisir ses affinités et s'enrôler avec ceux de sa nature ethnique, mais voici que, pour la seconde fois, ils venaient de se disperser, et comme Bouteiller, il était rejeté dans un dur « chacun pour soi »...
Ces énergies désorbitées se voient sur tous les points du territoire, hélas ! mais Versailles, harmonieux symbole, contient toute la théorie de ladiscipline française: un plan raisonnable et les siècles contraignent les pierres, les marbres, les bronzes, les bois et le ciel à n'y faire qu'une immense vie commune ; la royauté de son décor encadre de la manière la plus saisissante cette discorde d'un Bouteiller et d'un Sturel, assez significative de notre anarchie pour mériter les proportions de l'histoire.
Le jour, si bref en cette saison, commença de décliner. Sturel, à quatre heures passées, se tenait en haut des six marches contre le Palais. Des teintes sombres paraient maintenant les espaces du Parc. Les deux bassins de la terrasse,
dont les eaux semblaient de bronze vert, frémissaient, enchâssés dans leur étroit gazon. Â l'extrémité du perron, un vase sculpté prenait de la perspective une importance énorme et, vide, égalait presque les belles tètes mouvantes des marronniers sur la pente. Là-bas, le grand canal, au delà du char embourbé qui devenait noir, prit une extraordinaire couleur jaune. Un royaume de silenr.e s'étendit jusque sur les parties les moins sombres elles-mêmes du domaine royal. Dans cette puissante discipline, quand les feuilles gelées à terre, les branches noires, les marbres rongés, sous un ciel où courent les nuages, utilisent en beauté les apprêts de leur mort, et, précaires, vibrent ensemble comme un seul grand cœur, quel spectacle pitoyable deux Français tourmentés, qui n'ont plus une patrie où leur sang puisse refluer et se recharger d'amour!
Soudain Sturel s'émut. Il voyait s'avancer l'homme à qui toutes ses penséesse reportaient. Bouteiller s'approchait. « Comme il a vieilli I » pensa Sturel. Puis aussitôt : < Quel malheur qu'il no soit pas un aîné pour moi, un prédécesseur que je vénérerais I » Or Bouteiller, aussi, le voyait : ci II est le plus jeune, se disait-il, c'est à lui de me saluer. » Et ce salut, il le souhaitait à un point qu'il eût rougi de s'avouer. Mais Sturel descendit l'allée d'eau qu'on appelle « allée des Marmousets ©. Tous deux se suivaient à trente pas. Près du boulevard de la Reine, à la porte du bassin de Neptune, Sturel croisa un groupe d'ouvriers; il reconnut les jardiniers du Jardin du Roi, qui l'interpellèrent :
— Eh bien I l'avez-vous vu, le chéquard?Le voilà derrière vous.
Slurel voulut passer outre. Mais l'un d'eux l'arrêta par le bras et, montrant du doigt Bouleiller à quelques mètres, cria : « Panama I Voleur 1 » et les plus véhémentes injures, Bouteil- 1er se méprit : il crut que son ancien élève le dénonçait à des passants.
— Monsieur François Sturel! ordonna-t-il.
Le jeune homme se retourna. 11 demeura immobile dans une attitude où d'instinct il cherchait à marquer sa possession de soi-même. Une magnifique fierté se développa dans son âme pour protester contre la basse péripétie où semblait vouloir glisser une querelle si noble dans son principe. Serait-ce donc une loi nécessaire qu'une contradiction, poursuivie sans résultats durant des années, Qnit par réduire deux adversaires dans une parité hideuse*^
Bouteiller,toutblême,arrivait,couraitpresque, comme si toutes ses irritations avaient soudain trouvé leur objet. Sturel lui saisit des deux mains les bras.
— Bouteiller î dit-il, — et non plus w monsieur », comme il avait toujours dit depuis le lycée, et pour la première fois ce fut un ton d'égal à égal, — Bouteiller, n'avez-vous pas honte I
Le pied du député glissa, Sturel, plus vigoureux parce que plus jeune, le soutint et, sans le lâcher, lui laissa trois secondes pour reprendre son calme.
Ces deux ennemis en se touchant, en se connaissant non plus seulement comme deux
systèmes poliliques, mais comme deux animaux palpitants, souffrirent de la manière la plus profonde que tout leur interdit d'être des frères, unmailre et un disciple, ainsi queTun et l'autre le désiraient secrètement, et qu'une société organihéeleuren eût donné la jouissance. Slurel sentit qu'il ne poursuivait pas Bouteiller d*une haine toute simple, mais d'une sorte d'amour trompé. Et quand ils reprirent chacun sa route, ils tremblaient, ils devaient trembler longtemps encore de cette extrême minute d'impuissance et de guerre civile où, déracinés etdésencadrés, ils avaient failli en outre se dégrader.
Maurice Barrés.