‹ L'action française (volume 2)Chapitre 27 sur 180 · LE MONUMENT DE CHAMBÉRY · texte numérisé non relu

LE MONUMENT DE CHAMBÉRY

comme alors, on est pour lui ou contre lui. On est du côté des sensibles et des philanthropes ou du côté de l'éloquent et du véhément défenseur de la majesté de la guerre. Et, en ce sens, il n'y a pas une ligne de ses livres qui ne soit pleine de leçons.

Aulre leçon, tirée de sa biographie : cet esprit juste qui, voyant avec une lucidité impitoyable, les plus tristes, les plus dures lois de la vie, se faisait un devoir de confesser ce qu*il voyait ainsi qu'il le voyait, n'avait pas le cœur dur. Rien, en Joseph de Maistre, du triste, du sec taire. Rien du buveur de sang. Il laissait la férocité, même la dureté aux idylliques massacreurs de la Révolution, les Saint-Just et les Robespierre. C'était un honnête homme, un magistrat fort attaché à son état, nourri des belles-lettres, de manières exquises, de commerce charmant et sûr. Il faisait une légitime apologie du bourreau, mais ne se faisait point lui-même bourreau ni tyran, chez les siens ou ailleurs. Ses lettres à sa fille conOrment toutceque sesamisont conté de lui; onnele quittaitpointsans peine,pour peu qu'on l'eût fréquenté, tant il avait de grâce et de véritable amitié. Il était généreux et pitoyable ; il était bon. Il pensait seulement que ni la bonté, ni la pitié, ni lesdispositions d'une nature généreuse ne constituent les facultés deTintelligence et de la raison. On raisonne, on comprend, on recherche la vérité avec son esprit ; le cœur nous aide à vivre, nous enseigne à aimer.Si l'on intervertit les rôles, soit qu'on ne veuille raisonner qu'avec le cœur, soit qu'on ne veuille aimer qa'avec rintelllgence, on court le risque d'être

un détestable raisonneur ou un ami fâcheux. Ainsi pensait Joseph de Maistre. Elevons-lui un monument ; mais tâchons surtout de comprendre et de répandre sa méthode.

Charles Maurras.

(Suite)

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Les chasseurs avaient mis pied à terre. Abrités derrière les talus de la route, ils fusillaient les premiers arrivants; mais débordés par leurs adversaires, ils sautent en selle et retraitent au trot vers les hauteurs à Touest de Novy. La cavalerie de Tarmée B se met à leur poursuite et arrive à entourer quelques pelotons. La 40" division s'installe derrière sa cavalerie sur les petits mamelons qui commandent la route de Novy à Rethel et toute la vallée vers Bertoncourl. Elle y est vivement rejointe par Tartillerie du VI* corps qui canonne tout parti ennemi faisant mine de sortir des bois ou de dépasser Tabri des crêtes. A 11 heures, 2 régiments et 6 batteries s'installent face à Bertoncourt et ouvrent le feu sur ce village occupé par l'armée A. Deux ba* taillons du 84*^ y tiennent énergiquement.

« Les villages ont une importance telle que de leur possession dépend souvent Je résultat définitif des opé» rations^ » écrivait de Moltke. En 1870, les Allemands n'ignoraient pas cette vérité d'expérience tandis que nous autres, fascinés par l'attrait mé-> taphysique des positions dominantes, nous les négligions totalement. A Spicheren comme à Wœrth, on put constater que les villages étaient à peine défendus par les Français. Une fois que

les Allemands s'en furent emparés, ils en firent des poinls d*appui dont il devint impossible de les ctiasser, et cette tactique leur assura le succès. Maintenant on arrive à estimer chez nous à sa valeur la puissance défensive que la possession des villages confère à Tinfanterie.

 Berloncourt les deux bataillons du 84* tiennent deux heures durant, et quand le général Kessler jugera que son artillerie a suffisamment préparé Tattaque et lancera sa 40* division sur le village, le reste de lai'* division apparaîtra au-dessus de la ferme de Remicourtet pourra tout au moins s'unir à ses deux bataillons pour retarder la marche de l'ennemi.

De la cote 147 où nous sommes placés, nous voyons les troupes du général Kessler arriver une à une, et prendre position devant Bertoncourt que l'infanterie s^efTorce de déborder. L'artillerie se m0t en batterie autour de nous, sur les monts de lallussette, à la cotelo7, etsur Téperon qui domine la ferme de Pernont. La cavalerie se dissimule derrière les bois qui sont à notre gauche le long du chemin de Berloncourt à Rethel; et quand Tennemi arrivant de Sorbon paraît en terrain découvert, elle profite des ondulations du sol pour surgir à Timproviste et le charger sur son flanc tandis que l'infau' terie lui tient tète de front.

Vers i heure, le général Brugère, estimant que la supériorité, tant au point de vue du nombre qu'à celui de l'appui de l'artillerie, ne fait aucun doute du côté de l'armée B, arrête la manœuvre et les troupes gagnent leurs cantonnements:

AUX MAN0EUVHE8 219

Il n'y a pas eu véritablement une manœuvre, puisque le gros des armées, c'est-à-dire la masse de manœuvre proprement dite, n'a pas été engagée. On nous laisse totalement ignorer les ordres que les commandants d'armée envoyaient à leurs troupes, et les dispositions qu'il prenaient tandis que s'abordaient les avant-gardes.

Dès le premier pas, le général Kessler s'est eflforcé de prendre l'initiative des opérations tactiques. En assurant le succès de son avantgarde par la rapidité avec laquelle il la portait en avant, le soin qu'il prenait de lui procurer l'appui d'une artillerie considérable, il commençait à imposer sa loi à l'ennemi. On fut unanime à louer la célérité de sa marche, l'habileté avec laquelle il sut contrarier les projets de son adversaire et à reconnaître l'élégance de ses mouvements, comme l'art avec lequel il profita du terrain.

C'était une belle matinée ensoleillée. La campagne vallonnée, avec ses bouquets de bois, ses champs maisonnés, faisait un fond admirable à ce tableau militaire. Dans l'après-midi, Rethel fut occupé par des troupes du XX" corps.

On nous communique remplacement des troupes d'une façon assez vague, en ce sens qu'on ne nous indique pas les quartiers des différentes unités. On nous donne la zone des cantonnements des corps d'armée, parfois même la seule zone de l'armée. On comprendra que c'est bien insuffisant pour nous permettre aucune appréciation. La disposition des cantonnements pour une armée en marche et sur le point de

8*engager n'esl pourtant pas indifférente. Du dispositif des troupes dans leurs quartiers dépendra le lendemain Tordre de marche et )e dispositif de la bataille. Il y a là un enchaînement et une corrélation étroite, que je suis rarement arrivé à saisir durant les manœuvres.

L*armée A cantonne au nord-ouest de Rethel. Le général Duchesne a établi son quartier général en tète de ses troupes à, Ecly, à 8 kilomètres seulement de Rethel par la grande route de Marie à Verdun et aux embranchements des différents chemins qui, par Ch&teau-Porcien, Remoncourt, Hauteville, Inaumont, conduisent aux différents quartiers de l'armée.

Ce village était tout indiqué pour servir de résidence au quartier général de Tarmée A. Le ï*' corps cantonne à gauche d'Ecly, en profondeur, sur une ligne d'qnviron 12 kilomètres, ce qui représente à peu près sa distance d'écoulement. Ses différentes unités sont échelonnées sur la route venant de Chaumont-Porcien à Doumély, Herbigny, Justine, Séry, Arnicourt et Sorbon, Chappes est le seul cantonnement située en dehors de cette route, mais il n'en est qu'à 3 kilomètres et s'y trouve relié par un bon chemin. Le quartier général est à Inaumont également à Touest de la route et à 2 kilom. 500 d'Arnicourt. Toutes les hypothèses que cette disposition peuvent suggérer demeurent gratuites et ne sont pas vérifiées par le dispositif de bataille adopté par le général Duchesne. La zone de cantonnement du II' corps forme au contraire à droite de la rivière de Vaux entre

Taisy, Ecly, Thorin, Hauteville, Son, Saint-Fergeux, un quadrilatère dontle plus grand côté ne dépasse guère 7 kilomètres. Le quartier général est à Ghâteau-Porcien. Les divisions de cavalerie sont sur les ailes, la 4"* à gauche et un peu en arrière à La Neuville, Lalobbe, Draize et Givron, quartier général à Wasigny, la 5® à droite et un peu en avant dans la zone Blanzy, Gomont, Saint-Germainmont, Juzancourt, quartier général à Âsfeld. La i'^ brigade de cavalerie (21® dragons et 19« chasseurâ] est sur le flanc gauche du P' corps à Mesmont et à Wagnon, la 2« brigade (5® dragons, 3* chasseurs) sur le flanc droit du IPcorpsà Coudé et èiHerpy.

Le général Kessler a établi son quartier général à Amagne, un peu en arrière de son front qui s'étend de Saulces-Monclin à Acy-Romance. Amagne estcommeEclyàrembranchement des routes qui conduisent aux divers points des canlonnemenLs de Tarmée. Le VP corps s*étend sur une profondeur maximum de 8 kilomètres dans la zone Doux, Ambly, AUand'huy, Ecordal, Saulces-Monclin, Navy ; quartier général à Lucquy. Le XX® corps a son quartier général à Re- Ihel et occupe la zone un peu plus étendue en profondeur, Pargny, Seuil, Givry, Saulces- Champenoises, Menil-Annelles, Annelles, Burines, Sault-les-Rethel et Acy-Romance.

Sur le flanc gauche de l'armée la 2* division de cavalerie est à TEcaille, Bergnicourt, Tagnon NeuÛize ; quartier général : Le Ghatelet. La 3* division est à la droite du VI* corps à Saint- Loup-Ferrier, Chesnois, Puiseux ; quartier général à Wignicourt.

C'est le XX* corps qui se trouve le plus rapproché de l'ennemi : Rethel est à 3 kilomètres de Sorbon (P' corps) et Acy-Romance à 6 kilomètres de Taisy (!!• corps) ; TEcailIe (2* division de cavalerie) est à 9 kilomètres d'Asfeld (5* division de cavalerie).

Le lendemain 14 est jour de repos. J'entreprends de faire le tour des cantonnements de l'armée A. Je pars à bicyclette le long du chemin qui borde le canal des Ardennes. L'Aisne fait dans le bas de Rethel de jolis coins où ses eaux tombent en cascade, mais, sous le ciel bas et couvert,ce sont de pâles et mélancoliques grisailles. Le canal s'enfonce tout droit dans la vallée. Sur la rive gauche une chaîne de collines mure le paysage, à droite s'étendent les prairies de l'Aisne avec de beaux arbres touffus. De temps en temps on entrevoit un étang endormi sous les nénufars et tout hérissé de roseaux . Le gravier du chemin encore humide crépite sous les caoutchoucs de la bicyclette.

Au bas de Taizy des soldats lavent leurs effets dans le canal. Ghâteau-Porcien est occupé par des troupes de toutes les armes. A l'abreuvoir des files de chevaux attendent 'leur tour pour boire et se baigner. Il n'y a point de bruit, point de désordre. Les différents services du quartier général du 11** corps sont installés à l'hôtel de ville. De Château-Porcien je gagne Ëcly, quartier général de l'armée et cantonnement du 8* bataillon de chasseurs. D'Ecly je m'achemine vers Hauteville. Mais à Thorin la pluie me prend et je m'abrite dans une ferme occupée par des chasseurH & chevaL II tombe

une sorte de brouillard très fia qui menace de s'éterniser. Je repars; à Hauteville je trouve le 72*, à Son le5i'' La pluie tombe à verse, je dois m'arrêter. Combien ces cantonnements diffèrent de ceux du Sud-Ouest 1 Ici le silence, Tordre; làbas, le tapage la confusion. Les hommes se portent bien, n'ont pas Tair fatigué, conservent de Tallantsous cette pluie si désolante. Les capitaines, les lieutenants prennent un soin constant de leur compagnie.

Je n'ai rien aperçu de Son, qui présente pourtant différentes curiosités, que Teau qui tombait, tombait... J'y reçus la plus cordiale hospitalité d'excellents amis, mais le mauvais temps ne cessant pas, je dus revenir sous la pluie, fin passant à 6 heures à la hauteur de Sorbon je vis prendre les avant-postes. Vers minuit des cavaleries traversèrent Rethel. On entendit quelques instants après des fusillades. Toute la nuit les parties d'avant-garde échangèrent des coups de fusil.

Il me semble qu'il eût été infiniment mélancolique de mourir dans une bataille comme celle du 15 septembre sous ce ciel gris, à ras de terre, qui se fond en pluie pénétrante et qui glace le cœur. Sous cette atmosphère le canon prend une voix spéciale, déchirante ; les sonneries meurent noyées, à peine échappées aux trompettes. Dans les champs, les roues des canons s'enfoncent dans la terre glaiseuse. Les conducteurs poussent porteurs et sous-verge dont les reins se cambrent à chaque foulée pour enlever les caissons. Les cavaliers ont déplié leur longs manteaux. Les fantassins piétinent dans

la boue et quand ils s*élancent pour la charge, le drapeau tombe tristement le long de sa hampe.

On nous livre aujourd'hui les premiers ordres donnés par les généraux en chef à leur armée. Combien cette communication demeure incomplète ! C'est un progrès cependant.

Les ordres émanant du général Duchesne semblent montrer qu il veut s*en tenir à la défensive. Une ligne de collines s'étend entre Sorbon et le Soirmont, d'une part, entfe Sorbon et TAisne d'une autre. Les villages de Barby, de Sorbon et de Dyonne constituent des points d'appui. Le général Duchesne paraît vouloir arrêter Tennemi devant ces positions naturellement fortes et sur le front desquelles il fait exécuter des travaux de compagnie. Il prescrit au général Jeannerod, commandant le P' corps de porter sa V division et son artillerie de corps en première ligne entre Sorbon inclusivement et le Soirmont. La 2' division doit se tenir en réserve au Sud de Séry. Le IV corps, portera en ligne, à droite du V une brigade et Tartillerie de la 4' division, l'autre brigade de division est avec l'artillerie decorpsàlnaumont.

La3' division, général de Torcy,formelaréserve générale de l'armée et se rassemble à Test d'Hauteville à la croisée du chemin de Justine.

Toutes ces dispositions doivent être prises k 6 h. 1/2. Les brigades de cavalerie couvrent les flancs de l'armée, la !'• vers Novion-Porcien avec un régiment de la 2* division à la Malmaison comme soutien, la S** surveille la section Rethel, Nanteuil, Âvançon.

AUX MANGEDVRES 225

La 4*" division de cavalerie reçoit Tordre d'opérer dans la direction de Corny-la- Ville, Amagne, Givry. La 5% sur la rive gauche de TAisne, ▼ers Biermes, Perthes, Saulces-Champenoises, a la mission d'inquiéter les colonnes ennemies, de retarder leur marche si possible et d'agir sur leurs derrières.

Le général Duchesne semble attendre l'attaque de Tennemi entre le Soirmont et Sorbon puisqu'il confie la défense de celte ligne de 3 kilomètres à uns division et à toute l'artillerie du I" corps, tandis qu'il n'a en première ligne pour couvrir les 4 kilomètres 1/2 entre Sorbon et l'Aisne qu'une .brigade et l'artillerie de la 4' division. Ces forces constituent en quelque sorte une avant-garde d'armée, une couverture retranchée sur des positions fortifiées derrière laquelle le général Duchesne conserve outre la 3* division, réserve générale de l'armée, deux masses de manœuvres, la 2*^ division groupée à Sery, et la brigade de la 4"* division avec l'artillerie du II'' corps à Inaumont. En jetant la 1'° brigade de cavalerie à Novion-Porcien avec son régiment de soutien à la Malmaison, en dehors même de Taile gauche de; sa position de défende proprement dite, le général Duchesne se donne du front, assure ainsi à ses réserves une plus grande liberté d'action et oppose aux mouvements débordants de l'ennemi une première résistance, qui malgré sa faiblesse donnera le temps de voir venir et de prendre des contredispositions.

A l'attitude du général Duchesne le général Kessler pouvait se croire en présence d'un en-

nemi décidé à se défendre sur les positions qu'il a choisies et fortifiées. Il y a un principe de Napoléon qui a toute la valeur d'une règle physicienne : on attaque un ennemi qui manœuvre, et on manœuvre un ennemi qui a pris position.

L'attaque du général Kessler constitue une véritable manœuvre,car il tend non seulement à enfoncer le front de l'ennemi, mais à le manœuvrer sur ses ailes.

A 4 heures du matin le général Langlois a fait enlever les villages de Nanleuil et de Barby. Les avant-postes ennemis ont été refoulés, un pont jeté sur TAisne permettra de déboucher sur le flanc droit de Tennemi.

A 7 h. 1/2 le général Hagron reçoit l'ordre de rassembler ses trois divisions. Les 40" et 52® doivent entrer en première ligne entre Bertoncourt et Novy, la 12' reste en deuxième ligne vers Chevrières. Le général Langlois rassemblera à la même heure la 11° division au nord de Rethel et la 39® au nord-ouest, à l'abri des crêtes 121 et 130. Une réserve générale est constituée avec tous les bataillons de chasseurs et les deux brigades de cavalerie de corps. Elle se trouve massée à 8 h. 1/2 au nord de Pargny, entre la route nationale et le chemin de fer.

Ces différents rassemblements s'exécutent sous la protection des avant-postes renforcés dès le lever du jour.

En flanc-garde l'armée B est couverte à droite par la 3® division de cavalerie qui opère à l'Est de la voie Amagne-Liart avec mission d'inquiéter les colonnes d'infanterie ennemie qui manœuvreraientdans cette zone et de lesattirer vers l'Est.

A gauche la 2« division de cavalerie opère sur le plateau de la Groix-rErmite. Elle doit retarder la marche d*un ennemi qui tenterait de se diriger sur Rethelparla rive gauche deTAisne. Un régiment d'infanterie duXX« corps à la ferme deBlsmc-Mont peut lui servir de soutien ou de repli.

Mais le général Kessler n'emploie pas uniquement ses cavaliers à éclairer et à prolonger les ailes de son armée. La cavalerie de corps est placée dans la réserve générale. Napoléon disait à Gourgaud en parlant de Waterloo : « Si j'avais eu, comme je le croyais, les grenadiers à cheval en réserve, leur charge eût rétabli les affaires. »

C'est là un fait sur lequel l'empereur revient à plusieurs reprises : c J'ai perdu la bataille de Waterloo, répète-t-il, par la faute d'un officier d'ordonnance qui a porté à Guyot l'ordre d'engager les grenadiers à cheval : sans cela, je les aurais eus en réserve et j'aurais rétabli la bataille avec eux. »

Le général Kessler conçoit la nécessité d's^voir à sa disposition durant le combat une masse de cavalerie qu'il pourra faire intervenir au moment propice pour s'assurer le gain de la bataille et pour tirer tout le parti possible de la victoire.

Tels sont les ordres donnés avant l'engagement» qui nous furent communiqués. Mais des ordres écrits ou verbaux envoyés par la suite aux commandants de corps, aux généraux de division on ne nous dit pas un mot. Il est intéressant de savoir quelles sont les dispositions prises par un chef quand il a reconnu Tennemi et

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qu'il se prépare à l'attaquer ou à se défendre, combien plus curieux encore il serait de voir les différentes réactions de ce chef durant la bataille même, ses coups, ses parades, la promptitude ou la lenteur avec laquelle il prend ses décisions, de pénétrer par elles la tournure de son esprit, de distinguer comment il se détermine, s'il voit clair, s'il découvre l'intention de son adversaire, s'il sait lui cacher la sienne, et tout ce travail psychologique si ;passionnant pour un amateur d'àmes. Ahi voilà, pour nous l'essentiel 1 Avec quelle émotion intellectuelle je suis toute cette chimie cérébrale dans la tète d'un Napoléon durant une manœuvre comme celle d'Iéna. Ce livre de Fritz Hœnigque je vous ai si souvent cité, tire un intérêt tragique de l'analyse des ordres dictés par les différents généraux. C'est un des plus beaux drames psychiques que vous puissiez lire. De quel plaisir et de quel enseignement nous prive l'insuffisance des communiqués officiels durant ces manœuvres !

A 7 heures du matin le mouvement en avant s'amorce sur la gauche de l'armée B dont Taxe de direction est la grande route de Rethel à Ecly. Il est appuyé par une nombreuse artillerie qui prend vite la supériorité du feu.

Le général Duchesne estimant à son prix la possession de Barbery, point d'appui de sa droite, a lancé la 7^ brigade sur le village. Le général Pau, qui la commande, s'en empare et s'y installe, mais il est bientôt assailli par la 39* division. Elle l'oblige à se retirer et occupe à son tour les maisons et les jardins (9 b. 45),

puis s'efforce de prendre pied sur les hauteurs au sud-ouest de la route de Verdun.

La 11'' division a pour objectif Sorbon. Pris et repris successivement par les deux partis, le village finit par rester aux mains de la 21^ brigade. Il est 10 h. 1/4.

Le XX* corps progresse sur toute la ligne. Il n*a devant lui que la 4' division. Elle finit par céder le terrain et se replie sur Ecly par la rive droite de Pluvion.

A gauche du parti A, la 1'" division portée en première ligne entre Sorbon et le Soirmont est attaquée par la 40'' division qui veut enlever la cote 144 et Arnicourt, par la 42' division qui marche sur le Soirmont et par la 12** division qui cherche à déborder l'adversaire par Dvonne.

Le général Jeannerod fait rentrer en ligne sa ^ division par Séry et la ferme Couversy, mais pendant ce temps, le centre faiblement soutenu, est obligé de céder devant la forte attaque :du général Kessler. La 20'' brigade de cavalerie appuie par ses charges Tassant donné par la réserve générale.

Il est 11 heures. Un ballon enlève au-dessus du champ de bataille une sphère et un c6ne indiquant la fin de la manœuvre. Les clairons sonnent rassemblée.

Le compte rendu officiel ne nous donne aucune indication sur les différents corps de cavalerie envoyés en prolongement des ailes de l'armée. Comme nous ne pouvions être à Barby, à Sorbon et en même temps courir les routes derrière les cavaliers, nous ignorons même

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s*il y eut rencontre. Nous ne savons pas plus quels ordres le général Duchesne donna à la 3" division placée en réserve d'armée, près d'Hauteville, à rembranchementdu chemin de Justine. Nous ne la vîmes pas entrer en ligne. Dirigea-t-on ces troupes vers Sery, Sorbon, Inaumant, Ecly, ou bien demeurèrent-elles l'arme au pied tandis que les différents corps de Tarmée fléchissaient de tous les côtés?

Une bataille est un phénomène si complexe qu'il est impossible de le saisir d*un coup d*œil et c'est técourageant de constater combien les documents nous manquent qui pourraient nous aider à comprendre et à juger une situation tactique.

Le soir on nous communique les zones de cantonnement d*une façon plus incomplète que jamais. Nous savons simplement et sans détail que Tarmée A passe la nuit dans la zone Ecly, Wagnon, Grandchamps, Wasigny,Givron,Chaumont-Porcien,Logny-lès-Chaumont,Seraincourt, Remaucourt, son quartier général à Hauteville. Une division de cavalerie à gauche, un peu en retrait de la masse à Draize, Lalobbé, La Neuville-lès-Wasigny, une autre à droite à Château- Porcien, Herp>, Saint-Fergeux et Chaudion.Les avant-postes ne doivent pas dépasser au sudest la ligne qu'on pourrait tracer d'un moulin situé à 1.500 mètres à Touest de Herpy, en pas> sant par la ferme Pargny, Taizy, le ruisseau de Plumion,Ies fermes Couversy,de la Malmaison, la cote 147, Mahéru, le Ronceau, le Moulinet, jusqu'à Dommery.

' L'armée B cantonne dans la zone Nanteuil,

AUX MANGEOVRES â3i

Barby, Arnicourt, Dyoune, Novy, Vauzelles, Auboncourt, Lucquy, Amagne, Coucy, Thugoy, Biermes, Sault-lès-Rethel, Acy-Romance. La 2* division de cavalerie est à Aire, Balham, Blanzy, Avançon, Saint- Loup-eQ-Champagne.

La ligne de surveillance ne dépasse pas au nordouest Gaumont, signal de la Croix-rErmite, le ruisseau de Plumion et celui d'Urfosse, Vauzelles et la cote iOi,à un kilomètre au Sud au Saulces- Mouclin.

Le général directeur des manœuvres retire k l'armée B la 12* division d'infanterie et la S*" division de cavalerie qu'il neutralise pour jusqu'au lendemain 7 heures du matin.

Cette journée du 15 septembre se trouve un dimanche. Une musique d'infanterie, l'aprèsmidi joue sur une place de Rethel devant l'Hôtel de Ville. Le ciel est gris, les vieilles maisons toutes noire, Jes rues boueuses ont un aspect navrant.

Au grand quartier général je prends «connaissance du thème pour le lendemain. L'armée A s'est repliée sur la rive droite du Plumion, otx elle résistera le 16, aux attaques de l'armée B, en cherchant à prendre l'offensive par sa gauche pour rejeter son ennemi surTAisne. L'armée B, qui n'a pu franchir le Plumion le 15, reprendra son attaque le 16 pour rejeter l'armée A vers le Nord. En cas d'échec elle se replierait sur Reims.

Le 16 il fait si mauvais après la pluie de la veille et de la nuit que nous prenons une voi-^ 'iure qui nous conduit directement au Soirmont* Nous avons peine à distinguer autour de nous l'ensemble des vallées. Les villages et les bois se

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perdent dans la brume. Un rayon de soleil qui perce entre deux nuages fail luire au loin le toit d'une église. A nos pieds un fossé où des hommes peuvent s'abriler, protégés par la terre rejetée en talus, avait été creusé la veille par les défenseurs de la position. Nous sommes rejoints sur notre observatoire par les of&ciers étrangers accompagnés du général Pendezec. L'officier allemand Von Hugo frappe par sa carure, Sakharof par une laideur spéciale. Imaginez une sorte d*Attila qui porterait des lunettes d'or.

Bientôt nous entendons le canon. Des troupes sortent des bois. Une compagnie vient occuper la créle du Soirmont.

A 7 heures du matin, le général Brugére fait savoir au général Duchesne qu'il peut disposer de la 12' division d*infanterie. En conséquence, ce général prend les dispositions suivantes :

On résistera sur le Plumion jusqu^au moment oix l'arrivée de la tète de colonne du corps de renfort sur le champ de bataille permettra de prendre l'offensive.

Le II* corps est chargé de défendre le front Ëcly-Inaumont-moulin de Sery. Sa 3* division est entre Ecly et Inaumont ; sa 4* division est au nord-est d'inaumont ayant une brigade en réserve. Le I" corps tient par une division Sery et le camp romain. La 2' division a une brigade en réserve générale de Tarmée à l'est de Justine, l'autre brigade est mise à la disposition du •commandant du II* corps pour renforcer sa droite au nord-est d'Ecly.

Le général Duchesne assure ses flancâ à gau-

.che par la f brigade de caTalerie, à droite par ia 2* brigade qui a un balaillon de soutien à Cbàteau-Porcien. La 5* division de cavalerie .opère vers cette dernière localité, la 1''" division vers Mesmont. Elles ont toutes deux pour mission de chercher à intervenir dans le combat soi^ pour enrayer le mouvement offensif de l'ennemi, soit pour bousculer et précipiter sa retraite.

Le général Kessler renforce ses avant-postes sur le front Arnicourt, Soirmont Dyonne, bois de Friomont, Corny-la-Gour. Ordre est donné au général Hagron de rassembler une de ses divisions entre Ârnicourt et la ferme du Paradis, et une autre vers la ferme Pernant. Le XX® corps masse une division à la cote 143 à 1.500 mètres au Sud- Ouest de Sorbon, une autre division au Nord de Rethel à cheval sur la route de Novion-Porcien.

La gauche doit préparer avec son artillerie, vers 1 heures, un mouvement offensif. La 6^ brigade de cavalerie assure le flanc droit de Tarmée.

La 2* division de cavalerie, renforcée par la 20^ brigade de cavalerie sera assemblée vers 7 heures au signal de la Groix-FErmite, avec mission d'empêcher l'ennemi de prendre pied sur la rive gauche de TAisne par Chàteau-Porcien. Un régiment d'infanterie du XX" corps doit assurer à l'armée B les ponts de Rethel, Acy-Romance et Nanteuil.

Comme le général Kessler, vers 7 heures du matin, envoie un régiment de la 40* division vers la cote 103 sur la rive droite du Plumion, il apprend qu'une colonne ennemie débouche

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de NovioD-Porcien dans la direction de Provisy. C'est la 12® division qui arrive en renfort de Tarmée À. Le général commandant l'armée B se décide alors à prendre une attitude défensive.

Le 154" est d'ailleurs refoulé sur Arnicourt par la V brigade. L'armée A prend l'offensive de tous les côtés. La 12* division sort de Provisy à 8 heures et s'empare de Dyonne et du bois de Triomont. Le I" corps débouche à son tour de Séry et marche sur le Soirmont. Le XI* corps attaque sur le front Arnicourt-Barby, mais son offensive semble molle et hésitante. Il parait attendre que le l*"* corps ait fait cesser la résistance de la 40* division sur les hauteurs au sud-est d'Arnicourt, mais il est bien probable que, dans la réalité, l'ennemi eût profité du peu de vigueur avec lequel on le pressait pour se jeter sur les lignes minces et de peu d'étendue qu'on lui présentait et les percer. Il y eut un moment de l'action où tout le monde put constater une large solution de continuité entre les deux corps de l'armée A. En d'autres circonstances ce défaut d'exécution eût pu s'expier.

Enfin vers 10 heures la 12* division progressant à travers bois attaque la 42'' division installée sur la route de Bertoncourt. La droite se relie à la gauche de la 2* division qui arrive à hauteur du Paradis. Pendant ce temps lai" division s'installe à la cote 144 sur les hauteurs d' Arnicourt. La 7* brigade du XI* corps a enlevé le village d'Arnicourt et le reste du corps d'armée peut prendre pied vers la cote 145 refoulant la 39* division qui se replie par Barby et Acy-Romance sur la rive gauche de l'Aisne.

Ail heures la 12^ division est devant Bertoncourt, la 2* à la ferme de Reœicourt, la l'* brigade de cavalerie profite d'une trouée dans la ligne ennemie pour se porter sur la cote 130 où elle charge un groupe de trois batteries. Mais à il heures et demie, tout le YP corps part dans une belle contre- attaque au sud-ouest de Bertoncourt et il paraît bien qu'il eût dans la réalité fait le plus grand mal à la 12* division sur laquelle il tomba.

A la droite de l'armée A, la 1" division et le IP corps se heurtent aux fortes positions occupées au nord de Rethel par la 2* division. L'artillerie du IP corps les canonne et le 145* de ligne se lance à Tattaque des batteries du XX^ corps dont il s'empare. Mais le général de Cornulier fait exécuter contre ce régiment une contre-attaque et il reprend ses canons.

Je crois 'que c*est surtout en menaçant les ponts de l'Aisne et la ligne de retraite de Tarmée B que le IP corps obligea la il'' division k abandonner sa position au nord de Rethel.

Quand cesse la manœuvre, le général Kessler se met en retraite sur la route de Reims.

Au milieu de ces divers mouvements que nous suivîmes d'assez près, l'artillerie fit notre admiration. La vélocité -de ses évolutions est surprenante. Je me trouvais dans un chemin creux quand j'entendis une batterie venir derrière moi au grand trot. Le temps que je misa escalader le talus de quelques mètres, les avanttrains étaient dételés et la première pièce envoyait son premier boulet. Sans un recul, les petits canons crachaient le feu avec une promp-

iitude inimaginable. En quelques minutes la batterie tira un nombre de coups prodigieux.

Il faudrait longuement s'étendre sur les effets qu'on peut attendre de notre artillerie. Mais c'est là toute une technique spéciale où je n'oserais me hasarder. Je me réjouis simplement de voir une si belle arme à la disposition de nos tacticiens. Notre confrère M. Grégoré télégraphia ce jour même au Gaulois une curieuse interview qu'il prit au général Sakharof. Au milieu des grognements assez indistincts proférés par Toflicier russe, M. Grégoré saisit très bien que notre artillerie avait émerveillé notre hôte. Sakharof la quali Qa même d'incomparable et fi t comprendre qu'il la trouvait plusperfectionnée qu'aucune autre au monde.

Une telle supériorité dans l'armement constitue un avantage énorme, je ne crois pas cependant qu'elle soit, comme on l'écrivit, un gage assuré de succès. Ce n'est pas à la supériorité de leur artillerie que les Prussiens durent leurs victoires. 11 ne suffit pas de posséder la meilleure arme connue, il faut encore savoir s'en servir. Nous avons des canons et des artilleurs, c'est un fait certain et heureux. Avons-npu^ des tacticiens pour les mener au feu k la place et à la minute nécessaires, c'est une autre question.

L'après-midi nous sommes àRethel, témoins d'un encombrement regrettable. Les régiments venus des directions les plus diverses convergent dans la ville et se rencontrent devant les ponts obstrués. Les troupes s'immobilisent. Rien de comparable du reste à ce qui se passait dans

AUX JLUfOSUVRGS 237

rOoest. Les hommes s'arrêtent. On fait mettre sac à terre et former les faisceaux. Nul désordre, nulle débandade ne se produit. La tenue est

^ correcte, les soldats sont superbes. Un journa-

liste anglais vis-à-vis de qui j'ai déjeuné m'aborde et me dit: « Voilà un magnifique spectacle! Ces gens se sont battus toute la matinée, ont déjà fait 25 ou 30 kilomètres, en ont peut-être encore une dizaine à faire, on les arrête ici, ils ne donnent aucune marque de fatigue ni d'impatience, mais demeurent impassibles et plutôt gais sous les armes, la tête haute, Toeil énergique. ABétheny quand ils défileront ce sera très beau, mais cela ne m'intéressera pas. Des Serbes en feraient autant. Tandis qu'il n'y a que vos soldats français pour garder cette allure après

^ dix heures de combat et de marche. Ils sont sans

égaux, je vous le déclare. »

Cet Anglais me rappelle l'enthousiasme de cet officier saxon qui, le ii octobre 1806, voyait passer à Saalfeld les Iroupes du maréchal Augereauqui, pour rejoindre le corps de Lannes et marchantau canon, avait parcouru 70 kilomètres en trente heures. « Pendant le passage du XII'' corps dans les rues de la ville, je ne remarquai pas, écrivit ce Saxon, le moindre mouvement défectueux, je n'aperçus pas de traînard. A la rencontre d'un obstacle les rangs s*ouvraient puis se refermaient soudain comme par enchante-

^ ment, sans la moindre apparence de désordre.

p' Dans ces circonstances les accélérations et les

ralentissements partiels de marche, nécessaires pour le raccordement de Tensemble, s'exécutaient avec une précision, uue dextérité prodi-

S38 l'action française .

gieuses. Ge défilé avait raliare'majestueuse et puissante d-un grand fleuve... »

Si en 1806 l'officier saxon put admirer l'allure des soldats de la Grande Armée venant de couvrir 70 kilomètres en trente heures, c'était grâce à Tincurie du major général Berthier qui laissa sans ordres le 7* corps à Coburg. Si mon journaliste anglais put admirer la tenue de nos troupiers à Rethel n'est-ce pas la faute d'un chef d'étal-major qui n'a point prévu l'encombrement des ponts de Rethel et calculé le temps d'écoulement des régiments sur les tronçons de route qui leur étaient communs?

On remarqua durant toutes les manœuvres que le matin les troupes furent amenées sur le champ de bataille avec tout l'ordre et la rapidité possibles, maisque, l'action finie, des encombrements déplorables et qu'on aurait pu éviter avec un peu de prévoyance et quelques calculs se produisirent chaque jour et retardèrent par trop l'arrivée des hommes dans leurs cantonnements. Les voitures régimentaires,les convois, en particulier le» malades, n'arrivaient dans les quartiers que la nuit tombée.

Nos lignards méritent bien tous les compliments que leur décernait cet Anglais. Leur belle prestance fait oublier la veulerie de leurs camarades du sud-ouest. Mais un journaliste delàbas n'a-t-il pas imaginé d'excuser leur défaillance en accusant d'inconséquence le directeur des manœuvres et les officiers qui exigèrent tout de suite de leurs hommes de longues étapes au lieu de les amener progressivement. Ce journaliste écrit que, -même en temps de guerre, les

soldats feraient des marches courtes au début pour progresser ensuite. Cet argument fut même produit ces jours-ci àla Chambre. Quelle erreur! quelle métaphysique!

D^abord ce n'est pas avec les manœuvres que commence la période d'entraînement, les régiments s'y doivent présenter entraînés. Puis soyez sûrs que c'est au début d'une campagne qu'un général en chef devra demander à ses hommes de fournir les plus longues étapes. C'est bien le moment où ils seront le plus en état de les couvrir n'ayant encore subi aucune privation, n'étant point gêné par l'ennemi, ayant leurs cadres complets, leur moral n'étant pas encore atteint. Et surtout c'est l'instant où des marches rapides et prolongées peuvent être le plus utiles pour déjouer le calcul de l'ennemi et le surprendre. En 1806, Jes Prussiens se gloriûaient de faire 25 kilomètres par jour, la grande armée en fit 36. Ainsi Napoléon put déjouer tous les plans de son adversaire. La première qualité d*une armée c'est d'être manœuvrière, c'est-à-dire capable de marcher.

{A suivre,) Lucien Corpechot.

NICOLAS POUSSIN Lettres de Rome et de Paris

[Suite et fin) .

Au même.

Rome, le 9 juin 1643.

Monsieur, votre Irès-chère lettre de Turin m'a ôté d'une peine non commune,d'autant que, depuis votre départ de Rome, je n'avais point reçu de nouvelles certaines ni du progrès de votre voyage, ni de Tétat de votre santé. Maintenant je me trouve l'âme moins inquiète, néanmoins qu'elle ne puisse pas retourner en sa tranquillité ordinaire, jusqu'à ce que je sois certain de votre arrivée à Paris. Au surplus, ceux de qui vous êtes l'appui et la consolation, étant demeurés comme orphelins pendant un si long et si fâcheux voyage, seront en proie à la tris-

tesse jusqu'à ce qu'ils vous revoient, car ils se peuvent imaginer les dangers que vous avez courus, et ils ne savent pas que par l'aide de Dieu vous avez évité les plus grands dont vous pouvez être menacé. Le bon M. de la Varenne et le cher M. Lemaire sont ceux qui auront été plus vivement touchés de telles appréhensions. Le danger même où ils se peuvent trouver en personne est capable de les affliger. Je remercie Dieu de m'avoir préservé de cette peine, puisque mêmement je l'eusse prise en vain. La mort du Roi et la retraite de la Cour de Monseigneur ontété deux choses qui m'eussent fait mourir de déplaisir, lorsque je me trouvais en même temps engagé dans un long voyage. Je vous assure, Monsieur, que, dans la commodité de ma petite maison et dans l'état de repos qu'il a pluà Dieu de m'octroyer, je n'ai pu éviter un certain regret qui m'aperce le cœur jusqu'au vif; en sorte que je me suis trouvé ne pouvoir reposer ni jour ni nuit: mais, à la fin, quoiqu'il m'arrive, je me résous de prendre le bien et de supporter le mal. Ce nous est une chose si commune que les misères etdisgràces, que je m'émerveille que les hommes sensés s'en fâchent, et ne s'en rient plutôt que d'en soupirer. Nous n'avons rien à propre, • nous avons tout à louage.

Néanmoinsquelesdisgràces susdites soient arriyéesenpeu de temps,etqu'elles soient capables de mettre le monde sens dessus dessous, le cher Remy m'a écrit qu'il y a apparence que les choses que nous avons- commencées pourront continuer. Si cela est ainsi, vous savez ce que je

vous ai promis à votre départ,et commeje serai toujours prêt à exécuter les ordres de Monseigneur et les vôtres. Je vous avais supplié, longtemps avant votre départ de Rome, de toucher un mot à Monseigneur sur ce que j*ai fait quelques ouvrages dont je n'ai rien reçu, et que j'eusse bien désiré d'en avoir quelque récompense, si onle trouvait convenable;mais je crois qu'une infinité de choses auront été cause que ma requête n'aura pas eu d'effet.

Lorsque vous serez auprès de Monseigneur, je vous supplie très afTectueusement de vous souvenir de moi, qui suis ici en attendant vos commandements.

J'ai vu tous ceux qui copient à Farnèse, et leur ai fait part de votre lettre ; ils se montrent tous fort affectionnés à vous servir, et promettent de ne rien faire autre, jusqu'à ce qu'ils vous aient satisfait; j'aurai soin que tout aille bien. J'ai présenté votre lettre à M. Errard, qui a été ravi d'avoir de vos nouvelles.

J'attends avec impatience celle que vous me promettez de Paris, à votre arrivée; je vous supplie de toutes mes forces de ne changer jamais la qualité dont il vous plaît de m'honorer au commencement de vos lettres, à cette fin que je m'en glorifie partout.

J'ai fait vos baise-mains à M. le Chevalier Del Pozzo, qui vous les rend au double et M. son frère aussi; il n'y a personne qu'ils chérissent autant que vous, et ils vous seront toujours obligés et affectionnés. Je suis, Monsieur, votre humble serviteur,

Poussin.

Au même.

Home, le 22 juin 1643.

Monsieur et maître, après iii*avoir honoré de vos nouvelles, et m*avoir annoncé votre arrivée à Turin, par votre lettre du 21 du passé, mainteni^nt vous me faites une double faveur par celle qu'il vous a plu m'écrire de Lyon. Je vous puis dire avec vérité que j*ai été transporté d'aise quand j'ai vu que,parraide de Dieu,vous avez échappé aux dangers que vous pouviez craindre : je me flatte qu'à présent vous êtes arrivé à Paris, et que vous avez fini heureusement votre longue et fâcheuse course. Je 6s une réponse k votre première lettre aussitôt que je Teus reçue, et je vous y assurai du dévouement que j'aurai toute ma vie à vous servir; mais je crainsque vous n'ayez pas agréé la prière que je vous faisais touchant mes intérêts, sans vous laisser trop le temps de prendre haleine : je vous en demande pardon. La promptitude que j'ai remarquée en vous, quand vos amis vous ont requis de quelque faveur, m'a fait croire que vous n'êtes jamais las de faire plaisir. Je n'entends pas pourtant que, pour satisfaire à la prière que je vous ai faite, vous vous portiez à

ACTION FRAHÇ. — T. VI. 17

une démarche qui' vous serait désagréable ; mais si c'était chose qu'avec le temps et l'occasion vous pussiez faire, je vous en serais grandement obligé ; néanmoins mon mal est de la qualité de la brûlure, à qui il faut incontinent appliquer le médicament pour en être bientôt guéri.

Pour ce qui est de la régence de la Reine mère, et ce qui s'est passé depuis la mort du Roi, nous en avons eu avis : l'on dit aussi publiquement que l'on priera Monseigneur de retourner en Cour. Si cela est ainsi, je prie Dieu de tout mon cœur que ce soit à son grand honneur et contentement. Aiî reste, je ne doute point que vous n'éprouviez beaucoup plus de crainte que de joie à retourner dans les embarras de la Cour; le repos et la tranquillité de l'esprit que vous avez possédés sont des biens qui n'ont pas d'égal. Finalement vous ne devez pas mettre la perle de ma conversation au nombre des choses qui méritent vos regrets ; c*est bien moi qui me dois plaindre de ne jouir plus de votre douce présence; mais puisqu'il en est ainsi, à mon très grand déplaisir, je me consolerai si j'ai du moins le bonheur de vous servir. Si donc, Monsieur, vous connaissiez en moi quelque talent qui vous puisse apporter quelque sorte de plaisir, me voici attendant vos commandements, et vous assurant bien que je les exécuterai de tout mon cœur; pour cet effet, je ne m'engagerai avec personne, afin de demeurer tout entier votre très humble et très affectionné serviteur.

Au même.

Rome, le 4 août 1643.

... J'ai reçu, comme je vous ai écrit pour ma dernière, la vôtre du 11 juin, avec une lettre de change en vertu de laquelle, ainsi que vous me 1 avez ordonné, j'ai reçu huit cent frente-trois écus de dix Jules, en cette monnaie de Rome. Sur cette somme, j'ai déposé six cents écus à la banque du Saint-Esprit; je garde le reste chez moi, pour avoir plus de commodité de faire les paiements à ceux qui ont fini quelques-unes des choses que vous me recommandez particulièrement.

^ M. Errardvous a écrit que tout allait bien à Farnèse : bien, oui, mais non pas très-bien; car, premièrement, Mignard a fait sa copie différente pour le coloris de l'onginal, autant comme il y a du jour à la nuit; et sans lavoir fait voir ni à moi ni à M. Errard, il Ta apportée chez lui, là où il la fait copier. Du reste, quand je lui ai demandé le prix, il m'a dit ne le pouvoir pas fixer à moins de quatre-vingts écus ; le temps où la copie serait finie, il m'a répondu :

dans deux mois d'ici. Voilà, pour celui-là, en quel état est la chose.

Le sieur Nocret fait le diable, je ne sais pourquoi : il a fini tellement quellement la Vierge à détrempe d'après le Parmesan, et parce que je la lui ai fait corriger en plusieurs endroits, il n'en veut rien moins de trente-cinq écus. Ce qui est étrangement fâcheux, c'est qu'il s'est mis en tête de ne pas finir les portraits qu'il a commencés,n'alléguant p(int d'autre excuse, sinon qu'il a trouvé à gagner davantage qu'en les faisant à moins de soixante ou septante écus. Quant à moi, je demeure muet, quand je vois que des gens de ce calibre prétendent à de si grandes récompenses pour ce qu'ils font. Il me déplaît extrêmement qu'avant votre départ vous ne soyez pas convenu de prix avec tous ceux que vous employez; maintenant que vous êtes absent, et qu'ils voient qu'il n'y a que moi qui m'intéresse à ce que vos affaires aillent à votre satisfaction, ils se sont secrètement accordés, ayant entre les mains et l'ouvrage et les avances, à tenir bon et à se faire courtiser et payer à leur mode

Entre toutes les choses qui se passent ici touchant vos affaires, merveilleuse est l'extravagance du seigneur Chapron, lequel après nous avoir remis de jour en jour, et n'ayant jamais voulu travailler pour vous, depuis votre départ jusqu'à ce moment, dit enfin qu^il a une lettre de M. Renard, comprise dans celle que ledit Renard a écrite à M. Passard, laquelle porte que vous avez dit tant de mal de lui audit Renard, que vous le lui avez rendu ennemi déclaré,d'ami

et protecteur qu'il lui élait : il ajoute que ce n'était pas ce qu'il attendait de vous, et, sous ce faux et ridicule prétexte, il a totalement renoncé à la continuation de l'œuvre si bien commencée. Mais parce que les moines du lieu, moi et M. Errard, Tavons prié à mains jointes de ne laisser point, pour de fausses impressions, un ouvrage si avancé, celui surtout pour lequel vous avez dépensé de l'argent et employé tous vos amis d'ici; enfin, vaincu, il a dit qu'il en avait perdu le goût, et qu'il ne savait pour qui il travaillait ni à quelle condition. Nous l'avons prié de s'accommoder du prix, et de se mettre à quelque raison ; mais nous n*en avons pu tirer qu'une demande qui nous a fermé la bouche : Il nous a dit qu'il ne travaillerait jamais à moins de six cents écus de paiement, et qu'il voulait toucher maintenant deux cents écus. Je n'ai osé lui offrir plas de cent pistoles, dont il s'est moqué, et il a dit aux moines qu'ils remissent leur tableaivà sa place s'ils voulaient, et que quant à lui il n'y travaillerait jamais. Vous pouvezordonnercequevousvoulez que l'on fasse de l'ébauche, que nous laisserons chez les moines jusqu'à ce que nous ayons reçu voire réponse. Nous avions pensé à chercher quelqu'un qui remplaçât Chapron; mais nous ne trouvons personne qui veuille finir les choses commencées par un autre, si ce n'est des copistes à la douzaine, qui ne feraient rien qui vaille : outre quelles moines sont extrêmement las d'attendre et que de toute manière ils veulent remettre ledit tableau en son lieu, pour les quarante heures que Ton y va faire, et jurent fort et

ferme que jamais plus ils ne souffriront qu'on l'ôte de sa place : voilà ce qui se passe à Tégard de celte affaire.

Quand vous m'aurez envoyé la mesure de votre petit tableau de Raphaël, je tâcherai de vous servir le mieux qu'il me sera possible. Pour ce qui est de mon intérêt, je n'en parlerai jamais; je vous demande pardon de ce que j'en ai dit. Je suis, Monsieur, votre très humble et très affectionné serviteur,

Poussin.

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