U ENQUÊTE NÉCESSAIRE
« Vo us êtes le renégat du parti radical , 710 us ne voua « connaissans plus : vous avez les maitis grasses I » C'est en ces termes qu'un journal radical apostrophait M. Doumer dix-huit mois environ après que celui-ci eut lâché son parti pour la grosse prébende du gouvernement général de Tlndo-Chine. Ce quotidien n'était pas alors seul à prodiguer à l'ancien minisire des Finances des aménités de ce genre. La presse parisienne de toutes nuances, même les feuilles spécialement consacrées aux questions coloniales, le malmenaient fortement. Depuis lors M. Doumer a étalé ses grandioses projets; il a fait miroiter aux yeux d'une opinion ignorante les gros budgets, les merveilleux excédents de recettes, les exportations toujours croissantes, tout cela obtenu nous avons dit comment; il a séduit le Parlement, enlevé son emprunt, bref il a si bien battu la grosse caisse, si bien fait le boniment qu'aujourd'hui le revirement est complet ou peu s'en faut. Parmi ceux qui naguère étaient les plus âpres à l'at-
(1) Voir notre élude sur la Politique financière de M. Doumer en Indo-Chine, parue dans V Action française da 15 janvier 1902.
taque, les uns se contentent de garder un silence bienveillant, d*aulres saisissent au contraire toutes les occasions, fût-ce même la création d'un timbre-poste, pour exalter le génie du gouverneur général. Est-ce vraiment un enthousiasme sincère pour l'homme et son œuvre ? et oserait-on faire de M. Doumer le magnifique éloge que traçait, il y aquelques jours, un grand quotidien du regretté Ballay ? Non ; les questions coloniales, en dépit de quelques louables efforts individuels, ne préoccupent pas à ce point l'opinion publique. Dans le silence des uns, dans les louanges des autres, il y a d*abord un mot d'ordre appuyé par des concessions de publicité et émanant du ^ndicat financier des chemins de fer indo-chinois; il y a ensuite, et pour une bonne part, les illusions du parti nationaliste, qui, malgré les avertissements d'amis sincères et bien informés, se plaît à voir en M. Doumer le sauveur prochain de la République.
Cependant notre précédent article n'a pas laissé que de provoquer une certaine émotion dans ces milieux gagnés à l'admiration du proconsul. De tous côtés nous sont venus de nombreux témoignages de sympathie, de précieux encouragements, nous apportant la conviction que nous avons fait œuvre utile. Bien des yeux se sont dessillés, auxquels M. Doumer n'apparaît plus sur le piédestal où lui-même s'était complaisamment placé. Nombre de bons esprits reviennent de leur foi en cet homme dont ils croyaient toutes les énergies absorbées dans la préparation dune œuvre forte et durable; ils le voient aujourd'hui tel qu'il est, ambitieux for-
cené, uniquement préoccupé de sa gloire personnelle, de son avenir politique, et rêvant d'un retour d'Egypte. Mais qu'on ne s'y trompe point : comme il a dupé l'Indo-Chine, de même il dupera le parti qui aura la naïveté de l'accueillir et de le mettre à sa tête. Les nationalistes qui voient en lui un chef possible, parce qu'il est mal avec le cabinet actuel, s'exposent k de cruels mécomptes. M. Doumer n'est pas l'ennemi du ministère ; il n'a jamais manifesté ses sentiments — il est bien trop avisé pour cela — sur la politique de défense républicaine et, si cette politique triomphe au mois de mai, croyez bien qu'il en sera l'un des plus fermes soutiens. M. Doumer n'a pas de convictions, il n'a que désintérêts. S'il est en désaccord avec quelques membres du cabinet, c'est à propos de questions où la défense républicaine n'est nullement en jeu. Nombreux d'ailleurs sont les griefs du gouvernement contreson peu respectueux subordonné. C'est d'abord M. Delcassé qui eut avec lui des démêlés inoubliables à propos des affaires du Yunnan : le président du Conseil fut même obligé d'intervenir dans une circonstance qui vaut d'être relatée. M. Lucien Faure, le chef de cabinet du gouverneur général — YEminencf Grise^ pourrait-on très justement l'appeler — avait cru devoir dans une lettre qu'il écrivait à M. François, notre consul au Yunnan, dissuader cet agent diplomatique de suivre les instructions de son ministre et lui recommander d'adopter les vues personnelles de M. Doumer. M. Waldeck-Rousseau, informé de cette étrange attitude, eut avec le gouverneur général, la
veille de son embarquement an mois de juillet dernier, une entrevue au cours de laquelle il mit celui-ci en demeure de se séparer de son chef de cabinet. M. Doumer céda de mauvaise grâce et promit le renvoi de M. Faure, mais il se contenta de renvoyer au Japon en congé d'un mois. Quelque temps après survint le stupéfiant départ de M. Lemasson pour Tlndo-Chine appelé à y remplir les fonctions de sous-directeur des affaires civiles. Le gouverneur général ne fit pas de difficultés pour caser cet ancien député, dont la disparition inquiéta si fort ses électeurs de Maine-et-Loire, mais il demanda concession pour concession... et il ne fut plus question du renvoi de M. Faure.
De son côté, M. Decrais ne pardonne pas à M. Doumer son attitude pendant le dernier congé qu'il a passé en France. Le gouverneur général s'était installé au pavillon de Flore comme en pays conquis; son antichambre ne désemplissait pas: sénateurs, députés, fonctionnaires, solliciteurs de tout calibre y défilaient sans interruption et l'on eût pu croire que le ministre avait abdiqué entre les mains de son subordonné, tant il se traitait d'affaires dans le cabinet où trônait Paul le Charmeur.
Hâtons-nous de le dire, M. Decrais a d'autres griefs où l'amour-propre seul n'est pas en jeu. Dès son retour dans la colonie, M. Doumer s'occupa de transférer do Saïgon à Hanoï tous les services généraux, c'est-à-dire le siège même du gouvernement de l Indo-Chine. C'était la décapitalisation pure et simple de Saïgon, le chef-lieu de notre.colonie de Cochinchine vieille de plus
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de quarante ans, au profit d*un protectorat encore mal pacifié. Emu par les protestations des corps élus de la Gochinchine, le ministre des colonies donna Tordre à M. Doumer de surseoir à Texécution d'une mesure qu'il avait prise de son initiative privée. Mais le transfert était chose faite déjà.
Nous venons de qualifier le Tonkin de protectorat encore mal pacifié. On se souvient que M. Doumer déclarait naguère avec emphase que, depuis son arrivée, pas un coup de fusil n'avait été tiré sur le territoire indo-chinois. Serait-ce pour justifier cet audacieux mensonge qu'il a donné à ses agents l'ordre de dissimuler la vérité sur les troubles récents du Laos? On nous assure que le gouvernement connaît l'existence de ces instructions. Que pareil ordre ait été donné, nous n'en doutons pas, cela fait partie du programme de bluff que le gouverneur général suit imperturbablement depuis cinq ans. Mais si le ministère en a la preuve, qu'attend-il pour sévir?
N'y a-t-il pas d'ailleurs dans tout ce que nous venons de relater plus qu'il ne faut pour faire révoquer M. Doumer aussi brutalement que le fut M. Lanessan en 1894?
Pourquoi donc nel'a-t-on pas encore sacrifié? Pourquoi le cabinet l'a-t-il tout laissé faire? Pourquoi a-t-il sanctionné tous ses actes, tous ses décrets, toutes ses fantaisies, toutes ses injustices? Le président du Conseil a pensé, diton, qu'il valait mieux laisser M. Doumer s'enliser chaque jour davantage et se perdre luimême. Perdu, il l'est certainement, et depuis
longierops, aux yeux des Indo-Chinois : nous en trouvons une nouvelle preuve dans le récent succès de M. de Montpezat, qui vient d'être élu à une forte majorité délégué du Tonkin au Conseil supérieur des colonies, avec un programme nettement anti-doumérim (i).
M. Doumer est assurément convaincu des sentiments ouvertement antipathiques de ses administrés à son égard. Il n'en a cure, car il en a fini avec eux; c'est à d'autres qu'il va venir porter ses sourires, ses poignées de mains et ses promesses de candidat. On nous dit que le gouvernement mettant enfin un terme à sa coupable pusillanimité se déciderait à le remplacer au lendemain de son départ de l'Indo-Chine et dans des conditions plutôt fâcheuses pour son prestige et son avenir politique.
Nous souhaitons vivement que cette information,^soit exacte; nous voudrions surtout que le successeur désigné fût bien, comme on nous le fait espérer, un homme d'administration rompu aux questions de finances et de comptabilité, que n'hypnotisât pas la merveilleuse fortune du gouverneur général et qui ne partageât pas la croyance trop répandue que M. Doumer sera immanquablement et sous peu Président du Conseil, en attendant son entrée à l'Elysée. £n un mot, nous voudrions un homme dûment qualifié pour l'enquête devenue nécessaire sur la gestion de son prédécesseur.
(1) On aurait donc tort de prétendre, comme le font certains professeurs de TEcole coloniale bien mal informés, que la Cochinchine est seule hostile à la politique de M. Doumer.
Ce sont de véritables écuries d'Augias qu'il s'agit de nettoyer : il faut quelqu'un qui ne craigne pas de pousser jusqu'au bout cette tâche ardue, pénétré du seul souci de sauver la colonie en péril.
Nous n'avons pas la prétention d'indiquer à cet enquêteur les points oti il devra porter ses investigations : le cadre de cet article n'y suffirait d'ailleurs pas. Nous voulons simplement ajouter quelques touches au tableau que nous avons déjà tracé et par quelques exemples éclairer nos lecteurs sur les procédés d'administration du proconsul indo-chinois.
Sanatorium du Lang-Btang. — On a mené grand bruit autour du projet d'établissement d'un sanatorium sur un plateau du massif montagneux de l'Annam, le Lang-Biang. Les thuriféraires du gouverneur général l'exaltaient en termes dithyrambiques : plus rien à craindre bientôt da rude climat indo-chinois, le remède étaitàcôtédumal.Et déjà on entrevoyait la possibilité d'imposer aux fonctionnaires des séjours de cinq ans sans congé. Le sanatorium de l'excellent Docteur Mècre à Yokohama, où tant d'Indo-Chinois avaient trouvé la guérison, devenait inutile : on l'abandonnait. Qu'avait donc de merveilleux ce Lang-Bianget, d'abord, comment était venue l'idée de l'utiliser?
Au cours d'une tournée de chasses, un médecin des colonies en mission en Annam avait un
jour découvert ce plateau. Il s'était pris d'enthousiasme pour soD climat — celui d'Europe, disait-il, — et ses promesses de fertilité. Faire partager son engouement à M. Doumer, toujours en quête de coups de tamtam, fut chose facile et sur le reliquat de l'emprunt tonkinois de 80 millions (emprunt Rousseau] un million dut être affecté à rétablissement de la route d'accès au Lang-Biang et à la construction des divers bâtiments du sanatorium.
La route était longue, hérissée de difficultés de toute nature; plusieurs agents techniques, ingénieurs ou conducteurs des ponts et chaussées, refusèrent de s*en charger. M. Doumer, point découragé, trouva pour cette tâche un capitaine de cavalerie et la route se fit — Dieu sait comment I — jusqu'aux dernières pentes du massif. Là il fallut renoncer à aller plus loin et se contenter des raidillons presque impraticables par où Ton accède au plateau. Y trouvat-on du moins la fertilité promise? L'avenir le dira, si quelque colon audacieux veut aller s'y fixer; mais en attendant il a fallu commencer par apporter sur ce plateau la terre nécessaire aux essais de culture !
Les travaux de la route n'étaient point allés sans quelque gaspillage ; mais où l'incurie passa les bornes, ce fut quand on acheta pour un sanatorium dont les fondations n'étaient pas encore commencées, dont la route n'était pas et ne pouvait pas être terminée, de la vaisselle, du linge, des meubles, le tout expédié à pied d'œuvre, si bien qu'il fallut édifier à grands frais une paillote uniquement destinée à abri-
ter ces achats singulièrement prématurés.
Aujourd'hui le projet est complètement abandonné. On s'est aperçu, en effet, que pour arriver à ce plateau merveilleux, il fallait traverser des régions si pestilentielles que les malades y seraient morts en route. Un arrêté du gouverneur général a chargé une mission de rechercher un point du territoire indochinois favorable à l'établissement d'un nouveau sanatorium ; en même temps, M. Doumer négociait, mais sans succès, avec les autorités de Macao pour Tachât de terrains où l'on aurait établi la maison de convalescence.
Résultat : près de deux millions gaspillés en pure perte, sans compter les nombreuses existences sacrifiées ou pour longtemps compromises. Il y a un cimetière au pied du Lang- Biang!
CUEMIN DE FER BlENUOA-DjIRING-KuANHOA. —
Deux tracés ont déjà été étudiés pour cette ligne ferrée ; un troisième est à l'étude, mais tout cela sur le papier, car pour ce qui est du terrain, il s'en faut qu'il soit partout reconnu et piqueté. La main-d'œuvre manque, celle qu'on trouve est recrutée de force et il ne se passe pas de jour que des coolies n'abandonnent, pour ne pas être pris, les centres de Bienhoa et de Thudaumot. Un curé des environs de Saigon nous disait l'année dernière que sa chrétienté était littéralement envahie par ces fugitifs.
M. Doumer ne dira pas qu'il ignore où en sont les choses : un haut fonctionnaire de Saigon a parcouru la ligne projetée jusqu'à une dis-
tance de 60 kilomètres au delà de Bienhoa; il a constaté que Ton s'était contenté de couper les arbres sans les dessoucher, il a pris des photographies sur les lieux (ce sont ces 60 kilomètres dont les études, non achevées, ont coûté 600.000 francs) ; il a rendu compte de son voyage au gouverneur général qui a fait le mort. Nous nous trompons : s'il a manifesté du mécontentement, c'est contre son informateur!
Marchés de gré a gré. — On a vivement reproché autrefois à M. de Lanessan ses nom-^ breux marchés de gré à gré, passés au mépris des règlements, il semblait jusqu'ici que Tadminislration de M. Doumer dût rester indemne du même reproche. Il n'en est plus ainsi depuis Tannée dernière.
Lors d'une adjudication pour la fourniture d'imprimés au service des Douanes et Régies, une maison de Saigon soumissionna pour 22.500 francs et fut déclarée adjudicataire. Or la fourniture en question avait en réalité une importance de 75 à 80.000 francs. L'adjudicataire alla conter ses doléances au directeur des Douanes et Régies, l'apitoya sur son erreur et finalement obtint comme compensation de passer un marché de gré à gré d'une valeur de 50.000 francs pour une fourniture d'imprimés d'une importance maxima de 8.000 francs à peine I Nous voulons espérer que l'heureux imprimeur a seul bénéficié de la belle compensation, mais l'illégalité commise par l'administration des Douanes n^en est pas moins des plus graves.
Les concessions de la vaLE de Hanoï. — La décapitalisation de Saigon, opérée par M. Doumer, comme nous Tavons dit plus haut, de sa propre initiative et quasi subrepticement, n'est pas le résultat d'un simple caprice, ni, comme on pourrait le croire, une mesquine revanche contre l'attitude d'opposition prise par les corps élus de la Cochinrhine. Cette « afîaire » a des dessous beaucoup plus obscurs. Certains terrains à bâtir d'Hanoï avaient été concédés autrefois à deux entrepreneurs du Tonkin. Or, c'est précisément sur ces terrains que le gouvernement général installera les services déplacés. Ëst-il besoin d'insister sur les opérations avantageuses qu'ont pu conclure soit les premiers concessionnaires eux-mêmes, soit des acheteurs en situation d'être bien informés. L'enquête sur ce point sera particulièrement intéressante.
Monopole de la fabrication de l'alcool de RIZ. — C'est encore une spéculation du même genre qui se cache sous la décision prise dans la dernière session du Conseil supérieur de l'Indo-Chine et soumise actuellement à la ratification du ministre des Colonies. Nous voulons parler du monopole de l'alcool de riz. Libre jusqu'à présent sous le contrôle de la régie, la fabrication de l'alcool sera désormais le privilège exclusif de l'administration. De fortes distilleries européennes sont établies au Tonkin ; d'autres sont en voie d'établissement en Cochinchine. Il y aura là de grosses indemnités de dépossession. Mais il serait intéressant d'en
connaître l'exacte répartition et les véritables bénéficiaires.
Nous nous bornerons là. Nous en avons suffisamment dit pour justifier la demande d'enquête adressée au gouvernement par le Conseil colonial de la Gochinchine. On semble aujourd'hui vouloir entrer dans cette voie et prendre enfin une décision que commande impérieusement le souci des intérêts de Tlndo-Chine. Nous y applaudirons des deux mains. Tant pis pour ceux qui ont mis leurs espoirs dans un retour triomphal de M. Doumer I Nous leur avons crié casse-cou ; en crevant la baudruche dont est faite leur idole, nous leur avons montré qu'ils se préparaient à faire simplement le jeu (un jeu de dupes) d'un ambitieux sans conviction ni scrupules.
S'ils cherchent un maître, qu'ils le prennent. L'indo-Chine en a assez !
D' Dejean de la Bâtie, Conseiller colonial de la Gochinchine.
P,'8. — Une erreur typographique s'est glissée dans notre article du 15 janvier. Lire à la page 129, ligne 31 : « dans Tannée », au lieu de «... dans l'avenir ».
(Fin.)
Au milieu de cette agglomération cousidérable de troupes, les relations avec les officiers sont naturelles et constantes. Nous retrouvons dans les régiments cantonnés aux environs de Rethel des camarades, des parents. Ce contact direct nous permet de pénétrer plus intimement la psychologie du chef saisi au milieu des soins les plus pressants de son métier.
Que de justes raisons d'admirer le beau type français, réalisé par tant de jeunes lieutenants ou capitainesl Je me plus aie démêler durant ces pluvieuses après-midi de septembre, assis sur le couvercle de quelque cantine, dans un logis de hasard, Son, Ecly, ou Rethel même, tandis que devant moi l'ami rencontré vaquait aux tâches quotidiennes. Par-dessus tout il m*était donné de constater à chaque minute l'inestimable prix d'une discipline assidue et tendant toujours vers un but certain. Par elle tout flottement, toute hésitation se trouvent supprimés. Dans notre société facile et sans règles bien rigoureuses, l'intelligence la plus vive, l'énergie la plus forte abandonnées à leurs caprices risquent de se gaspiller sans profit pour l'individu même. Parce qu'on ne leur donne point licence d'errer on investit ces soldats de la plus grande condition de force qui soit au monde. Telle ou telle prescription importe peu, mais la méthode, l'ha-
bitude de se soumettre î Au désordre qui, Tégal du pire alcool, stupéfie les cerveaux modernes, l'éducation et la discipline militaires opposent Tordre qui féconde.
Leur goût d'activité, leur curiosité intellectuelle, le sens pratique de leur instruction, leur habitude de résoudre des cas concrets, et surtout ce perpétuel entraînement d'eux-mêmes requis à chaque jour de leur existence font de ces jeunes officiers de superbes échaDiillons de l'espèce humaine. Je vois en eux la vie et Tespoir de notre race.
Quelques eunuques, baptisés in tellectuels,s'indignent périodiquement qu'en ces âmes mâles les antiques forces traditionnelles aient pu se conserver avec tant de véhémence. Le timbre particulier de ces voix n'échappera pas à nos officiers. Qu'ils laissent crier, et qu'ils se réconfortentà la parole du poète latin. « Soyez convaincus, leur dit-il, que l'essence de la personne surpasse en valeur tous les attributs accessoires et que la souveraineté de soi-même est par excellence la marque de l'aristocrate. Ne croyez qu'à la force tempérée par la longue discipline. La force est la première loi de la nature, loi indestructible et inabrogeable. La discipline est la vertu supérieure de l'homme libre. Le monde ne peut être constitué que sur la force tant aux siècles d'or qu'aux époques de barbarie. '>
J'aime répéter ces sages maximes de l'expérience latine, et les opposer aux mysticismes hypocrites venus du septentrion avec tant de germes de mort! Si j'avais quelque pouvoir, je les ferais graver sur les murs des casernes.
Pour ne les point connattre sous cette forme lapidaire, nos soldats n'en montrent pas moins de vaillance.
Le 17 septembre la manœuvre commença sous ce ciel gris auquel on ne se fait pas. D*heure en heure les nuages montèrent, s'amoncelèrent pour se fondre vers neuf heures en une pluie qui ne cessa pas de la journée. A peine on pouvait voir avec la lorgnette la cavalerie et les masses d'infanterie s'avancer sur les crêtes qui dominent à droite et à gauche la route de Rethel à Reims. On devinait la position des batteries à l'éclair des canons, et sous ce déluge les hommes marchaient, sans rechigner, se couchaient, s'agenouillaient pour tirer, se lançaient au pas gymnastique dans les terres qui collaient aux souliers et aux vêtements. Les compagnies cyclistes elles-mêmes faisaient merveille dans la boue et sur le sol détrempé.
Le général Brugère donne au général Duchesne l'appui d'un corps d'armée constitué avec la 12* division d'infanterie les 3* et 4' divisions de cavalerie sous le commandement du général Donop.
Le général Kessler, son front face à Rethel, prend le dispositif de combat suivant :
A la droite il donne l'ordre au VI® corps d'occuper le bois de Noirmont et les alentours de la ferme de la Cervelle. A sa gauche, il masse le XX® corps, une division devant A vançon, l'autre en retrait derrière la cote 148. 11 pose flanc garde sur sa droite, plus menacée de par la disposition du terrain, la G'' et la 20* brigades de cavalerie.
Le général Duchesne, poursuivant l'offensive
prise le 16, pousse ses tètes de colonne des deux côtés de la route de Rethel à Reims. Le IP corps s*avance entre Rethel et Chàteau-Porcien. Le I'*' corps se dirige vers Perthes et Biermes. Enfin accélérant et dérobant sa marche autant qu'il peut, le général Donop, àTextrême gauche deTarmée, s'efforce de déborder le parti B et de lai couper sa ligne de retraite sur Reims.
Un engagement de cavalerie se produit à six heures auprès d' Avançon et le II* corps s'engage cherchante fixer son adversaire, et laissant au P corps el.àlal2* division le soin de le manœuvrer.
Vers sept heures on peut voir le 1" corps progresser vers Perthes, sa cavalerie éclairant la marche. La 84* brigade lui dispute le passage de la voie ferrée. Le loi"" tient la ferme de la Cervelle et le 162'' fait échec au 33' le long du chemin de fer. Alors le général Jeannerod se décide à tourner l'obstacle et marche sur Fagnon. Maispourquoi toute une partie de ce corps d'armée sans avoir d'ennemis devant soi s'avance-t-elle en ordre déployée?
Il y a quelque témérité de ma part à toucher à cette question technique des formations de combat. Mais je n'en veux parler qu'en physicien. A ce point de vue, les doctrines des ordres linéaires, obliques ou dispersés demeurent en soi vides d'intérêt. Il ne vient plus d'ailleurs à l'esprit de personne de préconiser, a priori^ une plutôt que l'autre. Les discussions à ce propos rentrent dans le domaine de la scolastique.
Pour un physicien une formation de combat doit s'efforcer de réaliser les conditions que la
nature réunit dans un être organisé. Car une colonne de guerre doit présenter une véritable personnalité physique et morale. Elle doit donc avant tout être articulée, pour posséder dans son unité la souplesse et la mobilité d'une de ces bêtes de proie aux muscles puissants, toujours prêtes à bondir.
L'essentiel, c'est qu'une troupe soit assez manœuvrière pour pouvoir modifier sans désordre sa formation dans le cours même d'une bataille. Un chef doit savoir faire varier les dispositions de son armée avec les différentes phases du combat et les adapter au terrain et au but cherché.
Certainement, combattre en tirailleurs, utilisant les accidents et les couverts du sol, est excellent en certains cas ; mais ce ne peut devenir une règle de tactique universelle et absolue. Les contre-attaques des Français dans le ravin de la Mance, dont j'ai parlé, montrent, entre autres exemples, combien des essaims de tirailleurs ofifrent peu de force de résistance quand ils ont fourni plusieurs attaques successives, quand ils se sont épuisés en assauts continuels, faits de leur propre chef et par petits paquets. Evidemment, un général doit savoir épargner ses hommes, les abriter, les maintenir un certain temps dans une formation qui laisse peu de prise aux coups de l'ennemi. Mais l'heure vient de se démasquer et de se grouper pour tout enfoncer.
Il y a un instant, premier acte, si l'on veut, de l'engagement, où l'on ne sait d'où les coups vont venir, ni où il faudra porter son effort.
Napoléon, dans ce cas, s avançait en bataillon carré. Ensuite il va de soi, pour qui tient compte du monde extérieur, que, selon le principe du général Bugeaud, « la formation en bataille est la seule qui permette à l'infanterie de manœuvrer sous le canon ». Mais au dernier acte de la bataille, ne faut-il pas masser tout son monde pour frapper le coup de grâce? 11 suffit de se souvenir desdiposiiions prises par les Allemands durant les grandes journées de 1870, pour se rendre compte de la puissance de pénétration d'une masse compacte précipitée à point donné. Ce sens de la force d'une colonne d'attaque, dont la profondeur multiplie l'impulsion, était donc développé chez nos' adversaires et nous faisait défaut durant la dernière guerre ! — L'avons-nous acquis? Les manœuvres ne le montrent pas d'une façon générale.
Tandis que le général Jeannerod se porte sur Fagnon, le général Hartschmidtavec la 12*" division entre en action. Une forte artillerie protège la marche en avant.
La cavalerie du général Donop atteint la Retourne et se lance à la charge. Le général Kessler donne l'ordre détenir bon sur les hauteurs de Fagnon et fait replier ses premières lignes sur le village. Il est attaqué vigoureusement. L'armée B doit abandonner la ligne Fagnon-le- Ghàtelet, le général Hartschmidt se présentant en force supérieure devant cette dernière bourgade. Alors le 147* et le 148" enlèvent Berquicourt et refoulent l'ennemi de l'autre côté de la Suippes.
Mais pendant ce temps les affaires du général
Duchesne ne se trouvaient pas en aussi bonne posture sur sa droite.
De ce côté, le général Langlois lance une partie du 20* corps dans une contre-attaque qui mène Tennemi battant jusqu'au-dessus des ponts de Nanteuil et d'Acy-Romance, menace la ligne du général Duchesne et tourne son flanc droit. L'arlillerie eût pu envoyer ses boulets avec précision dans Rethel bondé à cette heure de tous les services auxiliaires de l'armée A. La manœuvre finit sous la pluie vers midi.
Le général Brugère transporte son quartier général à Boult-sur-Suippes.
L'intérêt des opérations tactiques ne dépasse pas cette journée. Le lendemain, les troupes font simplement une marche qui les groupe en une seule armée prête à attaquer sous les yeux du Tsar la place de Reims.
De cette splendide parade militaire, je ne saurais rien dire, n'ayant pu suivre dans leurs détails des mouvements aussi vastes et n'ayant pu réunir que des informations très incomplètes.
A Bétheny, quand le soleil fit étinceler ces milliers de baïonnettes et de sabres nus, l'enthousiasme me gagna et sans doute je me serais livré à des cris et à des gestes excessifs, si ma vue, en même temps que les troupes, n'eût embrassé les tribunes oflicielles, celles du Parlement et celle de l'Elysée. Le rapprochement me fit saisir l'immense mystification de ce spectacle. La présence du Tsar accentuait la note. Personne déjà n'ignorait plus la valeur de Talliance russe !
Le Tsar, mystique apôtre de la paix, comme
le saluait la municipalité socialiste de Reims, fait à la France la grâce de la protéger, à condition qu'elle abdique toute idée de revanche et la revendication des provinces perdues. A chaque insulte tombant sur les Français, qu'elle vienne d'Angleterre ou d'Allemagne, nous devrons tendre Téchine et si, malgré tant de complaisance servile, tant d'évangélique vertu, nos voisins envahissaient notre territoire, alors Fempereur de Russie interviendrait et, tenant à conserver l'équilibre de l'Europe occidentale, s'opposerait au partage définitif de la France.
Une telle alliance fait la dérision de nos ennemis ; mais n'est-elle pas le rêve pour nos gouvernants désireux de maintenir à tout prix la paix et l'état de choses qui les fait vivre et leur permet d'exploiter à leur profit notre pays ?
Le sourire un peu las des plus conscients et des mieux informés d'entre eux devant ce défilé d'hommes armés, qui dura trois heures, m'éclaira sur ma naïveté. Ces manœuvres où j'avais tant désiré assister, que j'avais suivies avec une curiosité passionnée, cette revue où tant de cœurs battaient au rythme des fanfares guerrières, ce n'était que de la poudre jetée aux yeux des administrés, l'habituelle comédie des Parlementeurs I Ces soldats, qui eussent pu devenir des héros, on les réduisait au rôle de figurants. Jamais ils ne paraîtront sur un champ de bataille, car ils savent bien, nos dirigeants, qu'une déclaration de guerre serait la fin de leur régime.
Dans les tribunes des Chambres, je vis des regards chargés de jalousie et de méfiance
AOnOM VRAMÇ. — T. VI. 22
envieuse couvrir nos chefs les plus justement aimés, ceux dont la foule parfois criait les noms. Je vis se lever des épaules quand passèrent les étendards, et je sentis autour de moi ce frisson de haines basses des médiocres et des impuissants, je me rappelai tous les pièges tendus autour de tous ces officiers qu'absorbent pourtant le seul souci de la défense nationale, les difficultés traîtreusement, soulevées I Alors les paroles de Von der Goltz me revinrent à la mémoire : « L'armée de la Prusse en 1806, disait-il, était tombée à rien, non par peur de l'ennemi, mais par peur des conflits. »
A Bétheny, tandis que fantassins et cavaliers défilaient devant les élus du suffrage universel, je compris que la pire des métaphysiques c'est de s'obstiner à vouloir faire vivre, sous notre gouvernement républicain, une armée capable de faire la guerre. Qu'importe le travail, la science des officiers, la doctrine fondée, puis assimilée! Demain, il n'y aura plus de chefs : l'habitude de trembler devant <( les conflits » aura brisé les caractères les mieux trempés ; demain, il n'y aura même plus de soldats, ni dans nos villes ni dans nos campagnes I En rentrant des manœuvres, dans le village que j'habite en pleine Ile-de-France, je lus sur les murs des jardins et des usines cette inscription plusieurs fois répétée : « Ni Dieu, ni maître ! Le militarisme est l'école du crime I »
Llcien Corpecuot.
^A^n^^^^^^^MAtAi^^^v*
NICOLAS POUSSIN Lettre» de Rome et de Paria (1)
[Fin.)
A M. de Chantelou.
De Rome, le 5 octobre 1643.
Si M. Remy tous a dit quelque chose de mon retour, ce que je lui en ai pu dire n*a été que pour amuser ceux qui convoitent ma maison du jardin des Tuileries; car, mon cher maître, à ▼DUS dire la yérité, Monseigneur étant absent de la cour, je ne saurais, pour quoi que ce fût, penser à retourner en France ; et quoique ce pays-ci soit assez menacé de quelque detourbier, je ne saurais penser à en sortir : ne sa-
(1) C'est par erreur que notre dernier numéro annonçait la fia de la curieuse anthologie formée par M. Henri Mazet. Des circonstances indépendantes de notre Tolonté nous ont obligés à couper en trois fragments une publication qui devait former un seul corps.
Les fragments que nous donnons aujourd'hui seront les derniers.
vez-vous pas bien que, quand les maux nous doivent arriver, ils nous trouvent partout ?
Le pauvre M. Snelles croyant 's'en retourner jouir de la douceur de sa patrie, car il n'en avait qu'une seule, dont il avait été longtemps privé, n'a pas eu le bonheur de la toucher de ses pieds seulement ; à peine l'a-t-il vue de loin, et il a rendu l'esprit à Nice en Provence (1), n'ayant été malade que trois jours. Et puis qu'ai-je affaire de tant tenir compte de ma vie, qui désormais me seraplutôt fâcheuse que plaisante. La vieillesse est désirée comme le mariage, et puis quand on y est arrivé, il en déplaît. Je ne laisse pas pourtant de vivre allègre le plus que je peux, me réjouissant surtout qu'il vous plaise de me donner occasion de vous servir.
Au même.
De Rome, le 1 avril 1647.
Je ne suis point marri que l'on me reprenne et que Ton me critique ; j'y suis accoutumé depuis longtemps, car jamais personne ne m'a épargné. Souvent, au contraire, j'ai été le but où la médisance a tiré, et non pas seulement la repréhension, ce qui, à la vérité, ne m'a pas apporté peu de profit ; car en empêchant que la présomption ne m'aveuglât, cela m'a fait cheminer cautement en mes œuvres, chose que
(1) La locution veut qu'on la note. Nice n'a jamais été italienne. N. D. L. R.
je veux observer toute ma vie. Aussi, bien que ceux qui me reprennent ne me puissent pas enseigner à mieux faire, ils seront cause néanmoins que j'en trouverai les moyens de moimênie. Une seule chose cependant je désirerai toujours, et non seulement je ne l'aurai jamais, mais je n'oserai pas même la faire connattre, de peur d'être blâmé de prétention trop grande. Je passerai donc à vous dire que, lorsque je me mis en la pensée de prendre votre tableau du Baptême de la manière qu'il est, au même moment je devinai le jugement que Ton en ferait ; et il y a ici de bons témoins qui vous l'assureraient de vive voix. Je ne doute pas que le vulgaire des peintres ne dise que l'on change de manière, si tant soit peu l'on sort du ton ordinaire, car la pauvre peinture est réduite à l'estampe; et quant à la sculpture, est-ce que hors de la main des Grecs quelqu'un l'a jamais vue vivante? Je vous pourrais dire sur ce sujet des choses qui sont très véritables, mais que ne comprendrait aucune des personnes qui, de delà, jugent mes ouvrages : il vaut donc mieux les passer sous silence. Je vous prie seulement de recevoir de bon œil, comme c'est votre coutume, les tableaux que je vous enverrai, bien que tous soient différemment dépeints et coloriés, vous assurant que je ferai tous mes efforts pour satisfaire à l'art, à vous et à moi.
324 L'ACnON FRANÇAISK
Au même
De Rome, le 3 juin 1647.
Monsieur, s*il était nécessaire de vous raconter pourquoi j'ai tardé jusqu'à maintenant à faire réponse à votre dernière du 27 mars, cette feuille de papier ne suffirait pas ; et partant j'userai de réserve, et vous dirai que par elle, seulement comme aussi par les deux précédentes, je me suis aperçu que le tableau du Baptême que vous avez reçu le dernier, ne vous a pas autant satisfait que les deux autres ; quoique avec belle manière vous essayiez de me consoler, et tâchiez de vous montrer content. Vous devez vous assurer que j*y ai procédé avec le même amour et la même diligence, que j'y ai employé le même temps qu'aux précédents, et qu'enfin le désir de faire bien est chez moi toujours le même. Mais le succès de toutes nos entreprises est rarement égal, et Ton ne réussit pas toujours avec le môme bonheur: tous les hommes du monde ont été sujets à cette maladie ; je n^en citerai aucun exemple car il y en a trop.
Au même
De Rome, le 24 novembre 1647.
Je me suis résolu à satisfaire M. Deiisle, puisque vous me le recommandez, et quoique je me
NOS KAITRBS 325
fasse proposé de faire désormais quelque chose pour moi, sans m'assujettir davantage aux caprices d'autrui, et principalement de ceux qui ne voient que parles yeux d'autrui : mais il faut que ledit seigneur se résigne à une chose difficile pour un Français, à la patience.
J'ai fait vos baise-mains à M. le Chevalier Del Pozzo, qui les a reçus avec sa courtoisie ordinaire. Quant à ce que vous m'écrivez par votre dernière, il est aisé pour moi de repousser le soupçon que vousavez,que je vous honore moins que quelques autres personnes,et que j*aie moins d'attachement pour vous que pour elles. S'il était ainsi, pourquoi vous aurais-je préféré, pendant l'espace de cinq ans, à tant de gens de mérite et de qualité, qui ont désiré très ardemment que je leur fisse quelque chose, et qui m*ont offert leur bourse pour y puiser, tandis que je me contentais d'un prix si modique de votre part, que je n'ai pas même voulu prendre ce que vous m'avez offert ? Pourquoi, après vous avoir envoyé le premier de vos tableaux, composé de seize ou dix- huit figures seulement, et lorsque je pouvais n'en pas mettre davantage dans les autres, et même en diminuer encore le nombre, pour venir plutôt à fin d'un si long travail, ai-je, au contraire, enrichi de plus en plus mes sujets, sans penser à aucun intérêt autre que celui de gagner votre bienveillance ? Pourquoi ai-je employé tant de temps et fait tant de courses de-çà et de-là, par le chaud et par le froid, pour vos autres services particuliers, si ce n'a été pour vous témoigner combien je vous aime et vous honore ? Je n'en veux
pas dire davantage ; il faudrait sortir des termes de rattachement que je vous ai voué. Croyez certainement que j'ai fait pour vous ce que je ne ferais pour aucune personne vivante et que je persévère toujours dans la volonté de vous servir de tout mon cœur. Je ne suis point homme léger ni changeant d'affections : quand je les ai mises en un sujet, c'est pour toujours.
Si le tableau de Moïse trouvé dans les eaux du iV»7, que possède M, Pointel^ vous a charmé lorsque vous Vavez vu^ est-ce un témoû/nage pour cela que je le Vai fait arec plus d'amour que les vôtres ?Ne vot/ez-pouspas bien que c'est la nature du sujet et votre propre dispo^ sition qui sont causes de cet effet ^ et que les sujets qmfai traités pour vous doivent être représentés d'une autre manière? G* est en cela que consiste tout V artifice de la pei7iture. Pardonnez ma liberté si je dis que vous vous êtes montré précijntè dans le jugement que vous avez fait de mes ouvrages. Le bien juger est très difficile^ si Von na, en cet art, grande théorie et pratique jointes ensemble ; nos appétits n''en doivent point juger seulement, mais aussi la raison. C'est pourquoi je vous soumettrai une considération importante, laquelle vous fera connaître ce quil faut observer dans la représentation des sujets qtie Von traite.
Nos braves anciens Grecs, inventeurs de toutes les belles choses , ont trouvé plusieurs modes par le mogen desquels ils ont produit de merveilleux effets. Ici, cette parole, Mode, signifie propreînent la raison ou kl mesure et la preuve dont nous nous servons pour faire quelque chose; laquelle raison nous astreint à ne pas passer outre certaines bornes, et à observer avec intelligence et modération, dans chacvn de nos
NOS UAITBES 327
ouvrages^ V ordre déterminé par lequel chaque chose se conserve en son essence.
Les modes des anciens étant une composition de plusieurs choses mises ensemble^ de la variété et différence qui se ren4^ontrent dans V assemblage de ces choses^ naissait la variété et différence des modes ; tandis que de la constance dans la j)roporûion et Varrangement des choses propres à chaque mode^ * procédait son caractère particulier, c^est-à-dire sa puissance d'induire Vâme à certaines pensions. De là vient que les sages anciens attribuèrent à chaque mode une propriété spéciale, analogue aux effets qu'ils Vouaient vu produire. Ils appliquèrent le mode Dorien aux matières graves, sévères et pleines de sagesse ; le mode Phrygien, au contraire, aux passions véhémentes, et par conséquent aux sujets de guerre : f espère, avant qu'il soit un an^ peindre uu sujet dans ce mode Phrygien, Ils voulurent encore que le mode Lydien, se rapportât aux sentiments tristes et douloureux ; le mode Hypolydien aux sentiments doux et agréables : enfin ils inventèrent V Ionien pour peindre les émotions vives, les scènes joyeuses telles que les danses les fêtes, les bacchanales.
Les bons poètes ont également u^é d'une grande diligence et d'un merveilleux artifice, non seulement pour accommoder leur style aux sujets à traiter, mais encore pour régler le choix des mots et le rythme des vers d'après la convenance des objets à peindre. Vir^ gile surtout s' est montré, dans tous ses poèmes, grand observateur de cette partie, et il y est tellement éminent, que souvent il semble, par le son seul des mots, mettre devant les yeux les choses qu'il décrit. S'il parle de l'amour, c'est avec desparoles si artificieusement choisies qu'il en résulte une harmonie douce, plaisante et
328' l'achon française
gracieuse] tandis que lorsqu'il chante un fait alarmes ou décrit une tempête^ le rhythme précipité^ Us sons retentissants de ses vers^ peignent admirablement une scène de fureur^ de tumulte et d'épouvante. Mais^ cC aptes ce que vous me marquez, si je vous avais fait un tableau de es caractère^ et où une telle manière fût observée, vous voua seriez donc imaginé que je ne ' vous aimais pas !
Si ce n'était que ce serait plutôt composer un livre qu'écrire une lettre, f ajouterais encore ici plusieurs choses importantes qu'il faut considérer dans lapein^ iure, afin que vous connaissiez plus amplement combien je m'étudie à faire de mon mieux pour vous eon^ tenter : car bien que vous soyez très intelligent en toutes choses, je crains que la contagion de tant d'i^ gnorants et d'insensés qui vous environnent ne parvienne à vous corrompre U jugement.
Je demeure à Taccoutumée, Monsieur, votre très humble, etc.,
Au même De Rome, le 22 décembre 1647,
Monsieur, vous réitérez, par votre lettre du 18 novembre, ce que vous m'avez écrit dans une précédente, à laquelle j'ai répondu peut-être trop au long et assez inutilement; car je vois que vous demeurez ferme dans l'opinion que vous aviez que j'ai servi M. Pointel avec plus d'amour et de diligence que vous. Si je n'eusse cru que vous étiez plus intelligent que lui en peinture, je n'aurais pas manqué de chercher à vous
satisfaire avec ce qae les Italiens appellent seceatura; mais au contraire, tenant pour certain que vous étiez attaché aux véritables et bonnes pratiques de l'art, je me suis imaginé que je pourrais vous plaire avec les ouvrages que je vous ai envoyés, lesquels j*ai tous faits avec le plus de soin et d'amour qu'il m'a été^possible. J'ai maintenant le dernier entre les mains : j'y observerai diligemment ce que vous aimez tant dans ceux que possèdent les autres, puisque je ne trouve point d^autre moyen de vous entretenir dans l'opinion que je suis toujours pour vous le plus affectionné de tous les hommes.
Je vous ai écrit qu'à votre considération je travaillerais pour M. Delisle. J'ai trouvé la pensée de son tableau; je veux dire que l'idée en est conçue, et que le travail de l'esprit est achevé. Le sujet est un Passage de la mer Rouge par les Israélites fugitifs; il sera composé de vingtsept figures principales.
Je m'efforcerai devons donner satisfaction pour ce qui regarde mon portrait, et aussi quant à la Vierge que vous désirez que je vous fasse dès demain.
Je me veux mettre la cervelle sens dessus dessous pour trouver quelque nouvelle idée, quelque invention curieuse, que j'exécuterai à son temps ; le tout pour vous guérir de cette cruelle jalousie qui vous fait paraître une mouche comme éléphant.
Les pluies, les inondations, l'extraordinaire humidité qui nous environnent, m'ont tellement enrhumé , que je ne saurais écrire davantage.
Je suis, Monsieur, votre très-humble et trèsaffectionné serviteur.
Au mime
De Rome, le 12 janvier 1648.
Monsieur, j'aurais peut-être encore différé à vous écrire, si je n'avais reçu de vos lettres. Mon retard a procédé d'une indisposition qui m'est venue il y a quelque temps, et de laquelle je me trouve encore travaillé. J'ai une douleur de tête, qui du front me répond à la nuque ; je ne peux tousser ni faire aucun effort sans souffrir beaucoup. Tant que le mal durera, votre dernier tableau demeurera en l'état où il est; mais aussitôt que je me porterai bien, je continuerai à y travailler.
La satisfaction que vous me témoignez avoir éprouvée, en voyant le tableau de ]a Gène que je vous ai envoyé le dernier, me touche infiniment : car le plus grand plaisir que j'aie au monde est de pouvoir faire pour vous quelque chose qui vous plaise; et il n'y a rien qui me puisse fâcher, tant que vous me croirez autrement.
J'avais déjà écrit à M. Scarron, en réponse à la lettre que j'avais reçue de lui avec son Typhon ; maïs celle que je viens de recevoir avec la vôtre me met en une nouvelle peine. Je voudrais bien que l'envie qui lui est venue lui fût passée, et qu'il ne goût&t pas plus ma peinture que je ne goûte son burlesque. Je suis marri de la peine
qu41 a prise de m'enToyer son ouvrage ; mais ce qui me fâche davantage, c'est qu'il me menace d'un sien Virgile travesti, et d'une épître qu'il m'a destinée dans le premier livre qu'il imprimera. Il prétend me faire rire d'aussi bon cœur qu'il rit lui-même, tout estropié qu'il est; mais, au contraire, je suis prêt à pleurer quand je pense qu^in nouvel Erostrate se trouve dans notre pays. Je vous dis cela en confidence, ne désirant pas qu'il le sache. Je lui écrirai tout autrement, et j'essaierai de le contenter au moins de paroles. Ma tête ne me permet pas d'en écrire davantage : je demeure à jamais. Monsieur, votre très-humble, etc.
Au même
De Rome, le 22 jnin 1648.
Monsieur, ma joie a redoublé en lisant votre seconde lettre par laquelle vous m'assurez que vous prenez plaisir à considérer l'ouvrage que je vous ai fait. Je me plais à croire que l'amitié que vous avez pour moi entre pour quelque chose dans ce jugement favorable, et j'éloigne de moi toute autre opinion.
Je souhaiterais, si c'était possible, que ces sept Sacrements fussent convertis en sept autres histoires, où fussent vivement représentés les plus étranges tours que la Fortune a jamais joués aux hommes, et particulièrement à ceux qui se sont moqués de ses efforts. Ces exemples, qui ne seraient pas choisis à l'aventure ou de pure ima-
332 L'ACTION FRÀNÇAISB
gination, pourraient servir à rappeler Thomme à ]a considération de la vertu et de la sagesse qu'il doit acquérir pour demeurer ferme et immobile contre les efforts de cette folle aveugle. Il n'y a que l'extrême sagesse ou l'extrême stupidité qui puissent se trouver à l'abri de ses atteintes, l'une étant au delà et l'autre au deçà ; tandis que ceux qui sont de la trempe moyenne y sont sans cesse exposés. Je suis assuré que les rigueurs dont elle use envers vous vous touche* raient plus vivement, si vous n'étiez désormais hors d'apprentissage et si une triste expérience ne vous avait préparé à voir sans beaucoup d'étonnemennt la perle de vos amis.
Ceux qui n'ont fait qm médita sur Us malheurs de la vie ^ lorsqu'ils sont assaillis de queiques dis^ grâces, qu'ils en sont touchés au vif, trouvent bien que Y expérience est autre que Vimagination: mais vous, Monsieur, qui avez supporté avec constance la perte de la chose In plus chère que vous eussiez, votre fermeté pourrait-elle être renversée par le coup qui vous frappe maintenant, et qui est bien moins violent que le précédent? Vous d-evez soutenir ce choc et tout autre quel qu'il soit, et faire r^aillir au dehors les atteintes du malheur. Qumqusjevoie, dans votre lettre, je ne sais quoi de mol, j'espère que vous saurez bientôt vous remettre en twtre ferme et constante assiette.
L'invention de couvrir vos tableaux et de les faire voir un à un est excellente ; on s'en lassera moins : car de les voir tous ensemble, cela distrait et fatigue l'attention.
M.Delisle La Saccadièreaura, je m'assure, été échaudé de l'achat qu'il a fait trop précipitam**
ment de quelques-uns de ses tableaux ; j'en ai subodoré quelque cbose. Il tombe, à la manière française, d'une extrémité dans une autre sans s'arrêter au milieu* Gomme je le sens extrêmement froid, l'envie que j'avais de le servir deviendra aussi de glace, s'il ne la réchauffe bientôt par quelque bonne résolution.
J'ai ébauché le tableau de M. votre frère, etje tâcherai de le finir cet été ; il est sur une petite planche de cyprès : écrivez-moi, s'il vous plaft, à qui vous votilez que je le remette et que je l'adresse, quand il sera fini. Je suis à jamais, Monsieur, votre très humble, etc.
Au même
De Rome, le 29 mai I60O.
Monsieur, j'ai fini le portrait que vous désirez de moi. Je pouvais vous l'envoyer par cet ordinaire, mais l'importunité d'un de mes amis qui veut en avoir une copie sera cause de q^uelque retardement; je vous l'enverrai le plus tôt qu'il ' me sera possible.
M. Pointel recevra en même temps celui que je lui ai promis; et vous n'en aurez point de jalousie, car, suivant la promesse que je vous ai faite, j'ai choisi pour vous le meilleur et le plus ressemblant ; vous en verrez vous-même la différence. Je prétends que ce portrait doit être une preuve du profond attachement que je vous ai voué, d'autant que pour aucune personne vivante je ne ferais ce que j'ai fait pour vous en
cette occasion. Je ne veux pas vous dire la peine que j'ai eue à faire ce portrait, de peur que vous ne croyiez que je le veuille faire valoir : je serai pleinement récompensé de ce qu*il me coûte de soins, si j'apprends que vous en êtes satisfait.
Au même.
De Rome, le 19 jain 1650.
Monsieur, ce serait une grande sottise que d'entreprendre de contenter tout le monde; mais de tâcher à satisfaire à ses amis, c'est une chose qui sied bien à un honnête homme. J'avais délibéré de vous envoyer mon portrait à l'heure même où je l'eus fini, afin de ne pas vous le faire désirer plus longtemps ; mais un de mes meilleurs amis ayant désiré ardemment en avoir une copie, je n'ai pu honnêtement la lui refuser.
Dans huitaine M. Pointel recevra aussi celui que j'ai fait pour lui, et vous pourrez juger de l'un et l'autre; mais je m'assure de vous avoir tenu la promesse que je vous ai faite, car certainement le vôtre est le meilleur et le plus ressemblant (1). Je vous supplie, Monsieur, d'accepter gracieusement ce mien portrait tel qu'il est, et aussi de croire que l'original demeurera toujours le plus affectionné de vos serviteurs.
(1) C'est celui du Salon Carré.
Au même.
De Rome, 29 ftoût 1650.
J'ai lu l'Epitre Liminaire de M. de Chambrai laquelle m'a fait un plaisir tout particulier, me remettant comme devant les yeux Texcellence de la vertu de feu Monseigneur, qui ne se peut assez exalter. Je n'aurais jamais pensé qu'il eût inséré le nom de son serviteur, dans cette noble épitre et dans le courant du livre, aussi honorablement qu'il a bien voulu le faire : c'est un effet de sa courtoisie naturelle et de Tamitié singulière qu'il me porte. Aussi ai-je abandonné la pensée que j'avais eue de lui envoyer une note sur mon origine; car ce serait une grande et sotte présomption que de désirer plus que ce qu'il dit de moi : c'est déjà trop mille fois. J'espère que vous ne désapprouvez pas ce change-^ ment. J'ai cru aussi qu'il était plus convenable de ne pas laisser voir le jour aux observations que j'ai commencé à ourdir sur le fait de la peinture; et que ce serait porter de l'eau à la mer que d'envoyer à M. de Chambrai quoi que ce soit qui touchât une matière en laquelle il est si fort expert. Si je vis, cette occupation sera celle de ma vieillesse.
Je vous remercie de vos nouvelles ; celles d'ici ne valent rien. Je suis à jamais, Monsieur, votre très humble, etc.
ACnON FRAMÇ. — T. VI. 23
Au même.
De Rome, le 27 Juin 1655.
Quand vous aurez reçu votre tableau et que vous Taurez bien regardé, vous me ferez l'honneur de m'écrire simplement et franchement ce qui vous en semble.
Seulement je vous prie^ devant foute chose, de considérer que tout n'est pas d^nné à un homine seul, et quil ne faut point chercher dans mes ouvrages ce qui n'est point de mon talent. Je ne doute nulUment que les opinions de ceux qui verront cet ouvrage 7ie soient entre elles fort diverses ; parcs que les goûts desamatmrs de la peinture n'étant pas moins différents qm ne le sont les talents des peintres eux-même^, il doit se trouver autant de diversité dans les jugements des uns quil y en a réellement dans les travaux des autres, U histoire nous fait voir que chacun des peintres de V antiquité à excellé en quelque partie ; (Voù Von peut conclure quaucunneles a possédées tmtes dans la perfection. Car, pour ne parler ni de Pohjgnote, ni d'Aglaophon quiont été si longtemps célèbres imir leur couleur, si Von en vient à V époque oUla peinture fut le plus florissante, ce qui est, je crois, depuis letmpsde Philippe jusqu'à ceux des successeurs d: Alexandre, on y trouve toujours que chaque peintre possède à un haut degré une vertu qui le distingue: Protogène Ja diligence et lu curiosité', Pamphile et Mèlanthe, la raison ',Antiphile, lafaciWé; Thèon de Samos, r imagination] enfin, Apelle, le naturel et la grâce qui Vont rendu si célèbre. Une semblable différence se trouvait dans les œuvres de la Sculpture, CaJon
et Higisias firent leurs statues plus dures et plus semblables aux Toscanes : Galamide Us fit moins rtgidss et Milonplus molles encore ; dans PolycVefe se trouvent la diligence et la beauté plus qm dans tous les autres \ et cependant, quoique la plupart lui attribuassent la palme, il y eji eut qui, pour lui ôter quelque chose, pensèrent que la gravité lui manquait; et que s'il donnait à la forme humaim uns beauté surnaturelle^ Une pouvait arriver à représenter lamajesté des dieux, ni mime la dignité des vieillards : enfin les parties qui manquaient à Polyclete, on les attribua à Phidias et à Alcamene, La même chose se rencontre dans ceux qui ont été en rétjmtation depuis trois cent cinquante ans ; et je crois que qui l'examinera bien trouvera que j'y ai aussi ma part.
Au même.
De Home, ]e 24 Décembre 1657.
Monsieur, j'ai reçu la lettre qu'il vous a plu de m'écrire le 15 novembre, et dans laquelle vous me marquez que vous vous contentez que, pendant l'année où nous allons entrer, je mette la main à la Conversion de saint Paul, et que vous me laissez le soin de choisir pour le sujet la grandeur qui me semblera le plus convenable.
On dit que le cygne chante plus doucement lorsqu'il est voisin de sa mort; je tâcherai, à son imitation, de faire mieux que jamais : c'est
peut-être le dernier ouvrage que je ferai pour vous.
Au même
De Rome, le 15 Mars 1658.
Monsieur, après avoir reçu votre lettre du 3 Février, je dois vous remercier de la ponctualité que vous avez mise à acquitter lasomme de cinquante pisloles d'Italie, que j'avais tirée sur vous.
Je ne vous dirai rien de votre opinion sur mespremiers et mes derniers ouvrages ; vous avez le jugement trop clair pour vous tromper. Si la main me voulait obéir, je pourrais, je crois ^ la conduire mieux que jamais ; mais je n'ai que trop Focc-asion de dire ce que Thémistocle disait en soupirant sur la fin de sa vie que r homme décline et s'en va lorsqu'il est prêt à bien faire. Je ne perds pas courage pour cela ; car tant qus la tête se portera bien, quoique la servante soit débile, il faudra que celle-ci observe les meilleures et plus excellentes parties de Vart, qui sont du domaine de Vautre,
J'ai arrêté ta disposition de la Conversion de saint Paul, et je me mettrai à la peindre dans mes moments d'élection.
Au même De Rome,le 25 Novembre 1C58.
Monsieur, les diverses incommodités que j'ai, et qui vont multipliant avec Tâge, m'empêchent de vous écrire plus souvent que je ne fais. Je vous ai promis de vous donner le détail des objets qui sont au fond du dernier tableau que je vous ai fait ; le voici :
On y voit une sorte de procession de prêtres égyptiens, qui ont la tète rasée, sont couronnés de verdure, et vêtus selon Tusage du pays. Les uns ont des tymbales, des flûtes, des trompettes; les autres portent des bâtons à tête d'épervier. Il y en a qui sont sous un porche, et qui s'acheminent vers le temple de leur dieu Sérapis, portant le coffre dans lequel étaient enfermés ses os. Derrière une femme vêtue de jaune, est une sorte de fabrique faite pour la retraite de l'oiseau Ibis, que Ton y voit représenté, et une tour dont le toit est concave, avec un grand vase pour recueillir la rosée. Le spectacle n'est point un caprice de l'imagination : tout cela est tiré de ce fameux temple de la Fortune, dont le pavé, composé d'une très belle mosaïque, représente, au vrai et de bonne main, l'histoire naturelle et morale de l'Ëygpte et de l'Ethiopie. J'ai mis dans mon tableau toutes ces choses, d'abord pour délecter par leur nouvauté et variété, puis pour montrer que la vierge qui y est représentée était alors en Egypte.
J*ai fait une nouvelle composition pour la Conversion de saint Paul, parce qu'il m'est venu une autre pensée que la première : je vous demande du temps pour finir cet ouvrage, qui sera pour moi d'un long travail. Je n'écris point à Madame pour la difficulté que trouve ma main tremblante; je lui en demande pardon, et lui baise les mains, comme je fais à vous, Monsieur, de qui je serai jusque à la fin le très humble, etc.
Au même De Rome, le 16 Novembre 1664.
Monsieur, je vous prie de ne pas vous étonner s'il y a tant de temps que j'ai eu l'honneur de vous donner de mes nouvelles. Quand vous connaîtrez la cause de mon silence, non seulement vous m^excuserez, mais vous aurez compassion de mes misères. Après avoir, pendant neuf mois, gardé dans son lit ma bonne femme, malade d'une toux et d'une fièvre d'étisie, qui l'ont consumée jusqu'aux os, je viens de la perdre. Quand j'avais le plus besoin de son secours, sa mort me laisse seul, chargé d'années, paralytique, plein d'infirmités de toutes sortes, étranger et sans amis, car en cette ville il ne s'en trouve point. Voilà l'état auquel je suis réduit. Vous pouvez vous imaginer combien il est affligeant. On me prêche la patience, qui est, dit-on, le remède à tous maux ; je la prends, comme une médecine qui ne coûte guère, mais aussi qui ne guérit de rien.
Me voyant dans un semblable ètat^ lequel ne ^t durer longtemps y fai voulu me disposer au départ. J^ai/ait, pour Cet effet ^ un peu de testament, par lequel je laisse plus de dix mille écus de ce pays à mes pauvres parents qui habitent auxAndelys, Ce sontgens grossiers et ignorants, qui ayant, après ma mort, à recevoir cette somme, auront grand besoin du secours et dé Vaide d'une personne honnête et cliaritabU, Dans cette nécessité, je vous viens supplier de leur prêter la main, de les cayiseiller, et de les prendre sous votre protection afin qu'ils ne soient pas trompés ou volés. Il vous en viendront humblement requérir ; et jem' assure, dapresVexpériencequefaidevotre bonté, que vous ferez volontiers pour eux ce que vous avez fait pour votre pauvre Poussin pendant V espace de vingt-cinq ans .
J'ai si grande difïïculté à écrire, à cause du lrembleineDtdemamaiD,quejen'écrispointprésentementàM.deChambrai, que j'honore comme il le mérite, et que je prie de tout mon cœur de m'excuser. Il me faut huit jours pour écrire une méchante lettre, peu à peu, deux ou trois lignes à la fois, et le morceau à la bouche : hors de ce temps-là, qui dure fort peu, la débilité de mon estomac est telle, qu'il m*est impossible d'écrire quelque chose qui se puisse lire. Voyez, je vous supplie. Monsieur, en quoi je vous peux servir en cette ville, et commandez-le à celui qui est de toute son âme, votre très humble, etc..
A M. de Chambrai
De Rome, le 7 Mars 1665.
Monsieur, il faut à la fin tâcher de se réveiller. Après un si bon silence, il faut se faire entendre, pendant que le pouls vous bat encore. J*ai eu tout le loisir de lire et d'examiner votre livre de la parfaite idée de la peinture, qui a servi d'unr double pâture à mon âme afTligée; et je me suis réjoui de ce que vous étiez le premier des Français qui avez ouvert les yeux à ceux qui ne voyaient que par les yeux d'autrui, se laissant abuser à une fausse opinion commune. Vous venez d'échauffer et d'amollir une matière rigide et difficile à manier ; de sorte que désormais il se pourra trouver quelqu'un qui, en vous prenant pour guide, s'occupera de nous donner quelque chose au bénéfice de la peinture.
Après avoir considéré la division que François Jumine fait des parties de ce bel art, j'ai osé mettre ici brièvement ce que j'en ai appris. Il est nécessaire premièrement de savoir ce que c'est que cette sorte d'imitation, et de la définir.
Définition. C'est une imitation faite avec lignes et couleurs, sur une superficie plane, de tout ce qui se voit sous le soleil : sa fin est la délectation.
Principes que tout homme capable de raison peut comprendre :
11 ne se donne point de visible sans lumière.
Il ne se donne point de visible sans milieu transparent.
Il ne se donne point de visible sans forme.
Il ne se donne point de visible sans couleur.
Il ne se donne point de visible sans distance.
Il ne se donne point de visible sans instrument.
Choses qui ne s'apprennent point, et qui forment les parties essentielles de la peinture :
Premièrement, pour ce qui est de la matière^ elle doit être noble, et n*avoir reçu aucune qualité de l'ouvrier : pour donner lieu au peintre de montrer son esprit et son industrie, il faut la prendre capable de recevoir la plus excellente forme. On doit commencer par la disposition ; puis viennent Tornement, le décorum, la beauté, la grâce^ la vivacité, le costume, la vraisemblance et le jugement partout. Ces dernières parties sont du peintre et ne se peuvent enseigner. C'est le rameau d'or de Virgile, que nul ne peut trouver ni recueillir, s'il n'est conduit par le Destin. Ces neuf parties contiennent plusieurs choses dignes d'être écrites par de bonnes et savantes mains.
Je vous prie de considérer ce petit échantillon, et de m'en dire votre sentiment sans aucune cérémonie : j'ai l'expérience que vous savez non seulement moucher la lampe, mais encore y verser de bonne huile. J'en dirais davantage ; mais quand je m'échauffe maintenant le devant de la tète par quelque forte attention, je m'en trouve mal. Au surplus, j'ai toujours honte de me voir placé dans votre ouvrage avec des hom-
344 l'action frànçaisb
mes dont le mérite et la valeur sont au-dessus de notre tête : je dois cela à votre amitié, qui vous fail me voir plus grand de beaucoup que je ne suis. Je vous en remercie, et suis pour toujours, Monsieur, votre très humble, etc.
Poussin.
Nicolas Poussin meurt le 19 novembre de cette année 1605, âgé de 71 ans 5 mois.