LA RÉVOLTE CONTRE LA NATURE
Donc on dit : « l'Homme. » On dit : <i L'Homme fait la Société. » Mais si l'homme fait la société, à lui d'en tracer le plan, à lui d'en faire la Ck)nstitution. Et cette Constitution comment la fera-t-il ? Il la fera à la mesure de sa volonté, il la fera comme il Tentendra, comme il lui a plaira ». Et c'est, en effet, le mot que Rousseau emploie. Parlant des assemblées du peuple, il dit : a L'ouverture de ces assemblées qui n'ont pour objet que le maintien du traité social doit toujours se faire par deux propositions qu'on ne puisse jamais supprimer et qui passent séparément par les suffrages : la première, s'il plaît au peuple souverain de conserver la présente forme du 'gouvernement ; la seconde, itil plaît au peuple d'en laisser l'administration à ceux qui en sont actuellement chargés. i>
L'égalité plaît au peuple ; on la mettra donc dans la Constitution. Tels droits lui plaisent; on fera une déclaration de ces droits. Que lui plait-il encore? Qu'il fasse jour la nuit, nuit le jour, ou que la terre cesse de tourner autour du soleil?
Dans- un récent manifeste le prince Napo-
léon disait : « Que nos omis s'associeai h toute demande de révision ayant pour but de restituer au peuple son pouvoir constittMnt, ]»
Voilà Terreur dont nous mourons, de croire que quelqu'un possède un <c pouvoir constituant». Personne ne possède un tel pouvoir, pas plus le peuple, que Télite, que Thomme de génie. Car ce pouvoir n'appartient qu'à la nature. La constitution d'un pays est une nécessité naturelle, est nécessitée par la nature. Gomment parler alors de « faire » une constitution. La constitution est déjà faite, elle existe déjà. Quel est donc votre pouvoir, que pouvez- vous? Simplement chercher la constitution nécessaire ; simplement reconnaître ce qui vous est imposé par la nature. Qu'on ne parle donc point de ce qui « plaît», de ce que l'on désire, de ce que l'on veut. Qu'on parle simplement, seulement, de ce qui est « nécessité ». Quel gouvernement est nécessaire à telle société? La Monarchie est-elle nécessaire? L'Empire est-il nécessaire? La République est-elle nécessaire? Voilà le seul terrain sur lequel il soit permis de se placer.
Faire une constitution I Ceci me rappelle le projet de constitution d'un conventionnel qui commençait ainsi : Art. I. « Tous les Français seront vertueux. » Art. II. « Tous les Français seront heureux. » — Vous trouvez ceci absurde. Est-ce plus absurde que de dire : Art. I. « Tous les Français seront égaux. »
Simplement vous commencez par dire une absurdité en disant : « Faire une Constitution. » Il y a beaucoup de chance pour que d'une absurdité ne s'ensuive que des absurdités.
Du reste il est aussi absurde de dire : donner à un pays une constitution. (Les Polonais sont Tenus autrefois demander à Rousseau de leur « donner >' une constitution.) On ne peut pas donner à quelqu'un une chose qui lui appartient déjà. Or chaque pays a une constitution. Vous n'avez donc pas à lui en donner une. Ce que TOUS avez à faire seulement, c'est chercher quelle constitution il a. La France a-t-elle une constitution monarchique, c'est-à-dire une constitution nécessitant un régime monarchique? Ou bien la France a-t-elle une constitution républicaine, c'est-à-dire une constitution nécessitant un régiihe républicain?
Mais si la France a une constitution monarchique, vous pouvez lui « donner » un régime républicain? Parfaitement; et dans ce cas le mot de a donner » est légitime. Vous donnez à la France quelque chose qu'elle n'a pas. Mais un tel cadeau, oui ou non, est-il une absurdité?
Au moment de la Révolution on disait : la France n'a pas de constitution. Il faut lui en « faire » une. Il faut lui en « donner 7> une. Il n'a jamais été dit une phrase aussi sotte.
Avez-vous jamais prétendu c faire » une constitution à quelqu'un, « donner » un tempérament à quelqu'un? Vous avez simplement prétendu rechercher le tempérament de telle personne pour lui « indiquer » le régime que nécessite ce tempérament. Lui « donner » le régime serait mal dit. Car ce n'est point vous qui le lui donnez. C'est sa constitution, son tempérament qui lui donne, qui lui impose ce régime.
Et vous, vous ne pouvez que lui indiquer quel régime lui est imposé.
Certes qu'on est libre alors de repousser ce régime. Mais est-on libre aussi de ne point tomber malade?
Une fois malade le médecin vous dira-t-il? « Vous allez pouvoir continuer ce régime qui vous est contraire, grâce à l'emploi de remèdes violents que je vais vous indiquer. » Un tel médecin serait plus néfaste encore que le mal. Néfaste parce qu'il vous enracinerait dans cette idée qu'on peut vivre tout en méconnaissant le régime qui vous est nécessaire. Néfaste parce qu'il contribuerait à ruiner voire jsanté en vous faisant une nourriture journalière de choses, les remèdes, qui ne doivent être qu'une nourriture très occasionnelle.
Certes que, même en suivant le régime nécessaire, vous pourrez tomber malade. Mais autre chose est cette maladie — pour un Ëtat nous dirons cette anarchie — qui vient de ce que rien n'est parfait, et que tout par conséquent est sujet à accident. Autre chose est cette maladie (cette anarchie) qui découle nécessairement du régime suivi.
L'anarchie découle-t-elle nécessairement des principes de la Révolution? L'Empire est-il autre chose que le médecin qui prétend vous permettre de persister dans ces principes grâce à l'emploi de remèdes violents?
Je ne veux point répondre. Je crois la réponse plus frappante si je me borne à vous donner ces deux tableaux sans rien y ajouter.
Le premier tableau est de Renan. Le voici :
« En ne conserrant qu'une seule inégalité, « celle de la fortune ; en ne laissant debout qu'un « géant, TËtat, et 35 millions de nains; en « créant un centre puissant, Paris, au milieu « d'un désert intellectuel, la province ; en trans- « formant tous nos services sociaux en administi trations; en arrêtant le développement des « colonies et fermant ainsi la seule issue par a laquelle les États modernes peuvent échapper a aux problèmes du socialisme, la Révolution a a créé une nation dent Favenir est peu assuré, tt une nation où la richesse seule a du prix, où « la noblesse ne peut que déchoir. Un code de « lois qui semble avoir été fait pour un citoyen « idéal, naissant enfant trouvé et mourant céli- «t bataire ; un code qui rmd tout viager^ où les « enfants sont un inconvénient pour le père, où a toute œuvre collective etperpétuelle est interdite^ où <K les unités morales, qui sont les vraies, sont a dissoutes à chaque décès, -où Thomme avisé u est l'égoïste qui s'arrange pour avoir le moins « de devoirs possible, où la propriété est conçue (c non comme une chose morale, mais comme c l'équivalent d'une jouissance toujours appré- « ciable en argent, un tel code, dis-je, ne peut c engendrer que faiblesse et petitesse. » Voici le second tableau. Il est de Taine : « Selon ses propres paroles, le régime que a Bonaparte apporte est « l'alliance de la phi- « losophie et du sabre ». Par philosophie, ce c qu'on entend alors, c'est l'application des « principes abstraits à la politique, laconstruc- « tion logique de l'État d'après quelques noc tions générales et simples, un plan social uni-
408 L'ACTION PRANÇAISB
« forme et rectiligne ; or, comme on Ta vu, la « théorie comporte deux de ces plans , Tun a anarchique, l'autre despotique. Naturellement <K c*est le second que le maître adopte, et c'est a: d'après ce plan qu'il bàlit, en homme pra- <( tique, à sable et à chaux^ un édifice solide, « habitable, bien approprié à son objet. Toutes et les masses du gros œuvre, code civil, uni- (( versité, concordat, administration préfecto- (( raie et centralisée, tous les détails de l'améa nagement et de la distribution, concourant tt à un effet d'ensemble qui est Vomnipo- « tence de F État ^ V omniprésence du gouvernement^ « V abolition de Tinitiative locale et privée^ la sup" « pression de Vassociation volontaire et libre^ la « dispersion gradtielle des petits groupes spontanés^ « Vinterdiction préventive des longues œuvres hèré^ « ditaires, V extinction des sentiments par lesquels « Vindividu vit au delà de lui-même^ dans le passé c et dans Vavenir, On n'a jamais fait une plus « belle caserne, plus symétrique et plus décoc rative d'aspect, plus satisfaisante pour la raison « stiperficielle^ plus acceptable pour le bon sens vul' « gaire^ plus commode pour Tégoïsme borné, « mieux tenue et plus propre, mieux arrangée a pourdiscipiinerles parties moyennes et basses c( de la nature humaine, pour étioler ou gâter tt les parties hautes de la nature humaine. >
Et pour résumer, cette phrase encore de Renan :
« Ce qui devait sortir de la Révolution ne pouvait^ € après tout^ beaucoup différer du Consulat et de « V Empire; ce qui devait sortir d'une telle concept « tion de la société ne pouvait être autre chose qu'une
a administration^ un réseau de préfets^ un code civil « étroit^ une machine servant à ètreindre la nation^ « un maillot où il lui serait impossible de vivre et de € croître. »
On peut, il est vrai, reconnaître ce travail destructeur des principes de la Révolution et s'écrier pourtant avec enthousiasme, comme le fait Stendhal : « La plus grande flatterie que l'imagination la plus exaltée saurait inventer pour l'adresser à la génération qui s'élève parmi nous, pour prendre possession de la vie, de l'opinion et du pouvoir, se trouve une vérité plus claire que le jour. Elle n'a rien à continuer cette génération, elle a tout à crier. Le grand mérite de Napoléon est d'avoir fait maison nette. »
Évidemment si a le code rend tout viager »,si « toute œuvre collective et perpétuelle est interdite »,tout mourva en même temps que chaque génération. Et la génération suivante n'aura rien à « continuer », mais aura tout à c recréer ». Et voilà le spectacle qu'on nous propose pour flatter notre imagination.
Avouons -le, bien souvent à ce spectacle notre imagination se laisse prendre. Car ce spectacle est celui de la révolte cantre la nature^ et bien souvent cette révolte nous semble noble et généreuse. Il nous semble noble et généreux, quand la nature dit : a inégalité », de répondre : « égalité » ; quand la nature dit : « continuité x, « hérédité », de répondre : « recommencement perpétuel » ; en un mot, quand la nature dit : « soumission à mes lois », de répondre : « ré-
voile ». Et par cette attitude nous croyons nous grandir. Et notre orgueil s*en exalte. Voyez de quel orgueil sont tous les révolutionnaires, tous les anarchistes, tous les romantiques, tous ceux qui parlent de « secouer le joug de la tradition ».
A ce spectacle notre imagination se laisse prendre, jusqu'au jour où ayant saisi tout ce que cette attitude de révolte marque d'incompréhension, nous sommes pris pour elle d'un dégoût profond.
Tous les manuels d'histoire voulant nous faire admirer le courage des Gaulois, nous disent : (( Race indomptable qui faisait la guerre non seulement aux hommes, mais à la nature et aux dieux. Ils lançaient des flèches contre le ciel quand il tonnait ; ils prenaient les armes contre la tempête ; ils marchaient Tépée à la main audevant des fleuves débordés ou de l'Océan en courroux. »
Voilà de quoi exalter aussi notre imagination.
Et s'il arrive ce qui doit arriver, que, marchant ainsi l'épée à la main au-devantde l'Océan en courroux, les Gaulois soient engloutis, que réclame pour eux Michelet? « La pitié et le respect des autres peuples. »
Je le demande : auront-ils droit à autre chose qu'à être l'objet de leur risée?
(A suivre*)
Léon de Montesquiou.
A*»<»^w«w*w»<wwww^w^^ww»w»<»
Dans ce petit livres! resserré, si dense d'impression, qu'il me semble, son dernier feuillet tourné, tenir dans ma main ces « figures » de parlementaires ciselées pour l'éternité, se joue une tragédie comparable aux drames les plus véhéments d'un Shakespeare. L'énergie nationale, qu'on voit gaspillée aux pages des Déradnésy puis réagir confusément aux chapitres de V Appel au Soldat ^ ici tombe à rien. Dans ce dernier volume de sa trilogie, Maurice Barrés nous présente le spectacle déchirant d'une nation à l'agonie.
François Slurel raisonnait assez droit, quand vers 1891 il accusait d'impatience les boulangistes et leur reprochait de ne pas comprendre qu'il s'agissait pour eux de durer jusqu'à ce que la France produisit en pleine terre les sentiments qu'ils avaient cultivés prématurément. J'imagine que, variant sur ce thème, en son àme sympathique de partisan tout frémissant de venger son héros, il se tient, Tannée suivante,
au moment où se clôt au Palais l'inslruction du Panama, des propos dans le ton de ceux-ci :
Certes la France, quand parut Boulanger, se sentait atteinte. Elle souffrait du régime parlementaire. Mais elle ne possédait pas une idée claire de sa souffrance. Le pays n'avait qu'une sensation confuse de malaise, et il n'en démêlait pas les causes. Le diagnostic que nous lui présentions manquait d'information. Nous n'offrions à nos compatriotes que des raisons de sentiments pour leur faire rejeter leurs détestables institutions; pas un de ces faits précis, tangibles et d'une généralité telles qu'ils touchent tous les esprits et tous les cœurs. L'affaire Wilson, c'était trop restreint pour disqualifier à la fois les parlementaires et tout le système ! Je puis donc croire que si les Français de 1889 ne se sont pas décidés k défénestrer leurs Chambres, c'est qu'ils n'en concevaient pas la nécessité,rien ne leur démontrant d'une façon assez péremptoire qu'elles ruinaient la nation.
Mais voici Panama! Cette colossale banqueroute apporte la preuve irréfutable et lumineuse de l'impuissance du régime parlementaire à rien réaliser de grand. Elle décèle au plus myope la présence du ferment corrupteur que ces institutions portent en elles. Non seulement notre gouvernement a été incapable de soutenir l'œuvre d^un de Lesseps, comme avait fait jadis un simple Napoléon III, mais cette œuvre, il l'a luimême empêchée. A la seule vue de l'or amoncelé, nos dirigeants ont senti l'irrésistible poussée de leur cupidité de mercenaires. Ils se sont précipités I
Ah 1 dit Sturel, ils ont, cette fois, touché à ce qui lient le plus au cœur du bourgeois français, son épargne! Ils se sont perdus eux-mêmes. La trahison de ceux-ci est notoire. Chez des êtres sains, l'action suit Tévidence intellectuelle. Un coupable est exécuté dès que luit la preuve de son crime. Je tiens ma vengeance, s'écrie voluptueusement Tami d'Âstiné Aravian, percevant déjà des poings tendus et toute la fureur des volés autour de ces bandits !
Et le voilà au Palais, à la Chambre, aux rédactions de journaux, stimulant les accusateurs, groupant, accentuant les preuves, se grisant de son action, heureux comme un retire sur un champ de bataille. Les premiers mots lancés,. la certitude se fait dans les cerveaux. On ne peut douter, on ne doute pas. Dans tous les mondes, on est convaincu de la culpabilité des parlementaires les plus connus. Eux-mêmes sentent venir la minute de Texpiation, leurs jarrets flageolent et leur langue bégaye. Ils pensent bien échapper aux tribunaux qui sont à leurs gages. Mais rien ne les sauvera des fureurs populaires. Comme Sturel, ils attendent le soulèvement en masse, « l'avalanche qui transformera jusqu'au sol de la politique > . Un grand élan d'indignation va balayer la France et les emporter, eux et leur République !
Eh bien ! cet élan que tout semblait nécessiter ne se produit pas. La justice, comme c'était prévu, se mgntro impuissante, l'insurrection n'y supplée point. Les policiers ont laissé échapper les cambrioleurs, personne ne se lance à leur poursuite. Un Sturel a beau crier au voleur, pas
un passant ne se détourne pour mettre la main au collet de Thomme affolé qui fuit et se désigne lui-même. Comédie nouvelle et surprenante : le bourgeois français laisse dérober sa caisse sans courir aux armes ! Chacun dans son particulier s'indigne et déclame, mais, comprenant qu'il n'y a plus de gendarmes ni de sergents de ville, décrocher son fusil, joindre son voisin, former des patrouilles pour défendre sa propriété et le patrimoine commun, comme au moyen âge avant qu'une police fût organisée, les bourgeois faisaient leur ronde de jour et de nuit : voilà ce que nos contemporains n'osent plus tenter. Ce sont des administrés et qui tendent le cou, des contribuables taillables à merci : l'énergie nationale est morte. La France n'est pas capable de produire d'abondance les sentiments qu'avait suscités de façon factice le prestige de Boulanger.
Las de ses semblables, gens de la classe moyenne, à qui vingt ans de république ont fait perdre le véritable sens social, le partisan Sturel songe un instant à opposer aux brigands du parlement et de la banque ces forcenés que la nécessité accule aux pires expédients qu'ils baptisent la propagande par le fait. Mais au seul accent de Mme de Nelles, dont son cœur n'a point su se désintéresser, il comprend quelle partie de soi il devrait sacrifier à son rôle de justicier et à une alliance avec les anarchistes ; lui-même abandonne la lutte.
La France ne réagit plus. Marchez sur le pied de quelques-uns de vos concitoyens: ou bien une claque suivra automatiquement, ou bien le
palieni se détournera timide et silencieux. Du sang d*homme libre circule, dans les veines de Tun, Tautre est un sage peut-être, à coup sûr un esclave. Observation vulgaire! Haussez-la au ton qui convient I L'échec de Panama n'est pas seulement une escroquerie, c'est une immense humiliation nationale. Nous l'avons endurée servilement. La preuve de l'épuisement de la France semble par là établie.
Quelle infinie tristesse tient dans cette conclusion du « Roman de l'énergie nationale »!
Méditons cependant sans désespérer et suivons Sturel dans ce parc de Versailles où nous prendrons la plus haute leçon de méthode que notre pays soit susceptible de nous donner.
Dans ces allées tracées avec une telle rectitude, entre ces charmilles si rigoureusement taillées, notre esprit ne risquera pas de s'abandonner aux divagations coutumières, et peutêtre arriverons-nous à prendre une vue un peu nette de notre développement national?
Il s'agit de savoir si nous sommes condamnés à contempler l'agonie de notre patrie aussi désarmés et impuissants que des fils désolés assistant au trépas d'une aïeule dont on dit qu'elle foeurt parce qu'il n'y a plus d'huile dans la lampe. Vous entendrez répéter par des gens qui 86 piquent de rigueur scientifique que la nation française est née, s'est épanouie, s'épuise et
mourra à la façon d'une plante, d'un animal ou d'un homme et comme tout ici-bas.
Rien ne nous permet de croire que les phénomènes sociaux échappent aux lois de la physique générale. Un déterminisme aussi inflexible parait peser sur les phénomènes politiques et sur les phénomènes physiologiques, par exemple. Mais rien n'autorise un physicien à confondre les lois qui régissent une société avec celles de la physiologie. Une société croit, se perpétue et se comporte tout autrement qu'un organisme humain. Les lois réglant l'évolution des sociétés restent à établir expérimentalement, et aucune expérience nç nous laisse la faculté de les identifîer avec celles qui président à la naissance ou à la mort des individus. Lorsque nous parions d'organisme ou de corps social, nous faisons des métaphores et du verbalisme pur. L'analogie n'a aucune valeur scientifique.
La France souffre, sa puissance d'agir diminue, tombe à rien, c'est un fait, et nécessité par une série causale. Mais affirmer que ce phénomène est le même que celui de la' décrépitude chez un homme et dû à des causes semblables d'usure et de fatigue, que la mort de la France est aussi naturelle que la vôtre ou la mienne, nous n*en avons aucun droit. M. Remy de Gourmont remarque avec beaucoup de sens que la longue décadence des empires détruits est une des plus singulières illusions de l'histoire ; et que la plupart des empires disparus dans le cours des siècles « périrent (h mort violent» ». Et notre ami Maurras s'est élevé avec force contre cette confusion des points de vue.
rr
Sans tomber dans cette erreur» on ramène, par un détour, la physiologie dans la politique. Le point de départ de toute société, dit-on, c'est rhomme, organisme vivant soumis aux lois physiologiques. Si dans une société les parties constituantes s'affaiblissent et disparaissent,le cadre social non soutenu s'effondrera. Si les Français dégénérés sont & bout de vivre, et mûrs pour l'esclavage ou la mort, la société française disparaîtra avec eux. Outre que ces questions de dégénérescence demeurent mal éclaircies et que nous en ignorons le rythme, je ne crois pas que l'expérience permette d'affirmer une telle décadence du peuple français.
La proportion des dégénérés caractérisés n'est pas plus considérable en France que dans les autres nations européennes, et l'observation des individus ne démontre pas que la force de vivre y soit épuisée. Notez bien : ce n'est pas l'énergie individuelle qui baisse chez nous. Nous avons tous les jours des exemples magnifiques de puissance, de courage, d'inlassable volonté chez nos compatriotes. Et notamment l'histoire des conquêtes africaines vous offre des traits d'héroïsme accomplis quotidiennement depuis trente ans par des soldats français. Mais tenons-nous à cette crise du Panama qui mit à nu quelques sensibilités contemporaines. Voyez toutes ces figures I Où trouver une énergie plus superbement bandée,un tel appétit du sang de l'ennemi, et toutes les qualités de chasseurs et de guerriers plus développées que chez les « accusateurs » ? Où découvrir plus d'ardeur à vivre à se disputer à la mort que chez les « accusés » ?
Le hardi Delahaye dont « les lèvres retroussées laissaient voir par éclairs le luisant des dents comme des crocs n, toujours poussant de Tavantet si ardent à savourer « le bon plat de vengeance qui se mange froid 1, vous donne-t-il une impression de décrépitude ? Avouez que pour « être un jour, dans un grand pays, corps à corps, devant tous, à soi seul, l'opposition », il faut posséder quelque santé ! « Dans cet homme jeune, écrit Barrés, de cheveux très noirs, énergique, entraîné aux exercices du corps, le pli de la bouche et tout le bas de la figure d'une admirable cruauté, trahissaient ce qu'on nomme une belle morsure. Non point une haine sombre, attristante, mais quelque chose d'àpre, déjeune, de joyeux, comme un lutteur heureux qui ne demande ni n'accorde de pitié. » Et par-dessus tous, Déroulède, avec tout son passé d'honneur, son geste <r qui lapide l'infâme », toute sa personne impétueuse, n'incarne-t-il pas la combativité même ?
Vis-à-vis d'eux contemplez ce Bouvier « avec son aplomb de sanguin fortement musclé, ses larges épaules,son regard de myope qui ne daigne s'arrêter sur personne, toujours parlanthaut de son admirable voix autoritaire » ; cet Arène « plein de jeunesse et d'une singulière fierté aventurière », ce partisan tout près du maquis, qui se rend à lui-même ce témoignage : « J'ai été fidèle et brave, j'ai mérité d'avoir des amis », et ne cherche pas plus loin I Vous pouvez les mépriser, leur montrer le poing, mais au moins jsont*its des canailles de grande race, avides de ouir, de dominer. Quelle fiamme le « vouloir-
vivre » allume dans Tceil de ces grands gibier traqués ! Des débiles, des dégénérés, non point des fauves libres dans leurs taillis!
Dans cette France siéteints, si passive, des énergies bouillonnentjdes personnalités débordantes subsistent qui décèlent une pléthore de santé. Mais ces forces. n'étant pas conduites se perdent sans profit, ou même se tournent contre la communauté.
Promenez-vous dans nos provinces, vous verrez que les physiologies n'y sont pas plus pauvres que dans le reste de l'Europe et que la volonté de vivre y prime pour longtemps encore la curiosité de connaître. Les jarrets et les poings sont solides, les poitrines robustes. Le cœur demeure âpre au gain. La somme d'efforts fournis par chaque individu n'a guère décru. Causez, vous constaterez que chacun entend fort bien son intérêt particulier, que la concurrence est plus rude que jamais et poursuivie avec toutes les ruses de l'instinct de conquête. Mettez la conversation sur l'intérêt général; vous entendrez aussitôt déraisonner. Demandez aux Français une action politique suivie. Vous ne l'obtiendrez pas. Concluez : ce n'est pas le sang français qui est anémié, c'est un coin de la mentalité française qui est faussé. Ce ne sont pas les individus français qui dégénèrent, mais c'est la nation qui tombe parce que le sens social est entamé. Le cas ne relève pas de la pathologie, mais de le sociologie.
Il y aurait de la naïveté de professer qu'en ce domaine l'homme a toute liberté et peut tout construire de lui-même. Je n'en crois rien.
Mais la raison humaine commande à la nature en pénétrant ses secrets. Notre Versailles çn porte témoignage. Si bas que soit tombée Ténergie nationale en France, une bonne politique peut lui restituer son élan.
Hélas! le mot de Politique ne correspond aujourd'hui à rien de cohérent. Nous avons perdu cet instinct de conservation sociale, guide de nos lointains ancêtres, et nous ne possédons pas unQ physique politique^ qui, nous dé voilant les lois spécifiques de la prospérité et de la décadence des Etats, nous permette de traiter avec une précision scientifique une crise comme celle par où nous passons. Nos politiciens en sont à l'empirisme le plus grossier, quand ils ne se perdent pas dans la métaphysique la plus nuageuse. La médecine, qui balbutie, possède auprès de la politique des clartés éblouissantes !
Après le désastre de 1871, Pasteur eut un mot sur lequel il faut réfléchir. Cet homme, d'une lucidité incomparable écrivait : c Nous portons la peine de cinquante années d*oubli profond des sciences, des conditions de leur développement... » Parole profonde, non de savant qui plaide pour son académie, mais d'expérimentateur qui démêle les causes. Certes,
LEURS nCURES 421
Pasteur ae veut pas signifier par là le lieu commua du mai Ire d'école allemand notre vainqueur, trop averti que Técole ni le collège ne forment des soldats, mais il nous donne à entendre qu'à l'abandon des méthodes et de l'esprit scienlifiquesappliqués à tous les actes de la vie publique, nous devons la ruine de notre pays. En France, depuis près d*un siècle, en politique et partout, nos aïeux, constituants, généraux, diplomates, éducateurs, n'ont fait que de la métaphysique.
Us se sont perdus dans les nuées, grisés de mots, et ils sont tombés dans le pire dérèglement de l'esprit, qui est, selon l'expression de Bossuet, de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient. Ils ont cru ainsi à la Liberté, h TËgalité, à la Justice, et à mille autres chimères sorties toutes cornues du cerveau des philosophes. Ils ont vite perdu tout contact avec les réalités, et l'expérience n'a plus eu de prise sur eux.
Ils ont cessé d'être les physiciens qui dominaient et menaient le monde. Ils ont prétendu substituer à la « France de chair et d'os » une France plus belle selon leur « idéal » et forgée de toutes pièces dans leur imagination en délire. Les hommes ne font point impunément de la métaphysique. C'est une ivresse dont on meurt.
Maintenant prenez les trois tomes du « Roman de l'Ënergic Nationale » vous y lirez le commentaire le plus émouvant qu'on puisse donner de la pensée de Pasteur. Dès le lycée, la métaphysique s'empare des jeunes Français pour les déraciner. Dans V Appel au Soldat, la métaphy-
422 l'action FRANÇAISB
sique s'installe avec Bouleiller aux conseils du gouvernement, dissociant nos dernières forces, éparpillant les Français en « poussière d'individus ». Enfin vous arrivez dans Leurs Figura à ce comble de métaphysique : le stupéfiant Bouteiller invoquant les raisons d'Ëlat quand il n*ya plus d'Etat, — les scandales de Panama étant rendus possibles non par la faute du gouvernement, mais faute de gouvernement 1 Et cette vérité, illustrée de si vivants exemples, vous deviendra sensible que, si la France meuit, c'est d'une erreur de méthode.
Que par cette constatation le péril soit écarté, je ne le prétends pas, je ne suis pas très sûr que les hommes soient libres depenserjusleoufaux. Mais si nous arrivons à dissocier cette idée de la France malade, expérimentalement vérifiée par ce réactif: Panama, puis à établir que cette maladie relève de la politique et provient d'une erreur de méthode, au moins aurons-nous gagné quelques points! Reste la tâche immense de redresser la mentalité des Français, de les ramener de la métaphysique à la saine pensée physicienne !
Eh bien, notre Barrés me semble entre tous admirablement doué pour l'entreprendre I C'est une conscience forte substantiellement nourrie par ce riche terroirlorrain sur lequel elle apoussô ses racines, un esprit clair d'analyste qui sait pénétrer les causes et débrouiller l'enchevêtrement des phénomènes. C'est enfin un écrivain hors pair et qui possède le don magique a de transformer en matière artistique toute chose à démontrer ».
La logique ne suffit pas pour convaincre. La ¥érîlé toute sèche ne trouble guère. Il faut donner au lecteur des raisons émouvantes de vous suivre ; il importe de gagner son cœur en môme temps que son intelligence. Pour détourner les Français de leur tour d'esprit naturel, il a fallu tout le miel empoisonneur d'un Rousseau. La vie seule entraine la vie. Les mots sont glacés et morts si l'art divin ne les anime. Je crois très peu au pouvoir des pages d'écriture les plus raisonnables I Je ne pense pas que tout ce qui s'écrit ou se déclame ait grande influence sur la marche des événements. Mais l'expérience prouve la puissance surnaturelle de l'œuvre d'art. Sa chaleur rayonne. Elle anime un peuple. Je suis con- Taincu qu'un Barrés, en peignant ces fresques d'un art achevé : les DéracifiéSy V Appel au Soldat^ Leurs Figures^ travaille puissamment au salut public.
Leurs Figures ! Ces pages d'une beauté vengeresse marquent une nouvelle ascension dans l'œuvre triomphante de Barrés. Pliée à une discipline de plus en plus rigoureuse, la sensibilité abondante de l'écrivain se ramasse sur ellemême, d'autant plus violente et maniable. Le style de Barrés, c'est devenu une force si souple qu'elle passe à son gré des plus terribles éclats aux plus caressantes douceurs, du tragique au burlesque et par mille nuances, sans qu'un instant l'harmonie se trouve rompue. Je ne sais que l'autre Lorrain Callot pour dramatiser la caricature, la hausser à ce ton en l'entourant d'une atmosphère classique! À ces concussionnaires Barrés a fait un
enfer digne des démons de sainl Antoine. Ils s'y déballent avec des figures qui font frissonner, les Floquel, les Rouvier, les Burdeau, les Roche, les Baïhaut ! De ce livre se dégage une odeur de chair grillée au fer rouge. Pouvoir souverain du génie! Ils avaient échappé à toute justice, les bandits du Panama, les voici rejoints, marqués pour toujours de la flétrissure des galériens. Combien d'entre eux ont déjà disparu 1 Les autres suivront. Pourtant ils ne mourront pas, Barrés les traîne à l'immortalité ! Ainsi seront instruites les générations à venir et dessillés quelques yeux.
Lucien Corpeciiot.
IMX^^^^^WWMXWVWXW»
LE COMÉDIEJS
GRAMMONT'NO URR Y (1 )
La vie si calme en apparence qui se continuait pour Nourry, à la Comédie -Française, ne pouvait pas être de longue durée. La critique l'avait bien accueilli ; dès 1787, il avait reconquis le sociétariat ; on lui prédisait un brillant avenir s'il continuait à travailler convenablement ; à la clôture de Pâques de 1788, ses camarades même le choisissaient pour haranguer le public, et son discours, très étudié, laissait entrevoir, une fois de plus, toute sa fourberie, en montrant des sentiments de fausse modestie bien dignes de lui.
Déclarant prendre pour modèle Le Kaïn, qu'il n'avait jamais vu, il allait jusqu'à dire : « Je ne puis compter que sur les conseils de tous ceux que la perfection de ce grand acteur a tant de fois ravis ; c'est à eux de ne pas m'é-
(i) Nous détachons cette étude d'un lirre de M. J.-C. Alfred Prost, auteur de remarquables travaux historiques. Cet ourrage, intitulé Une famille dar listes ^ les Thénards, rient de paraître à la librairie Leroux et n'a été tiré qu'à 100 exemplaires sur papier de luxe.
craser de la comparaison en dirigeant mes études sur leurs souvenirs. Et vous, Messieurs, daignez seconder mes efforts, soutenir mon zèle pour que je parvienne un jour à vous offrir l'ombre de ce que vous avez perdu. »
On sent, par son langage, combien il brûlait d'impatience de dominer ses camarades et de s'élever à une situation prépondérante. Les événements qui se préparaient lui fournirent une occasion qu'il s'empressa de saisir. Cette occasion nous permet de le ranger au nombre des plus sinistres gredins dont la Convention nous fournit tant d'exemples.
Si nous éludions Grammont dans sa dernière incarnation, c'est bien moins par sympathie pour celui que les mères de famille montraient à leurs enfants comme « un grand scélérat » (1) quand on le conduisit k Téchafaud, que pour permettre à nos lecteurs de se rendre compte combien fut fatale et néfaste, pour toute la famille d'artistes qui nous occupe, Tinfluence que cet bomme parvint à prendre un jour sur MlleThénard.
Dès que se répandirent ce qu'on appela les idées de 1789, Grammont les embrassa avec ardeur et se jeta à corps perdu dans le mouvement. Nous savons par l'auteur du Cahier fictif dans lequel étaient résumées les plaintes et doléances des comédiens, qu'il réclama a avec vivacité contre le préjugé injuste et grossier qui flétrit leur état ». De plus, qu'il demanda a leur admission aux charges et aux emplois munici-
(1) Dauban, Parts en 1194, 1, 339.
UN BÉROS RÉVOLUTIONNAIRE 427
paux, s^élevant contre les lellres de cachet et les ordres arbitraires que se permettent trop souvent les gentilshommes de la Chambre, envers leurs égaux et leurs concitoyens du théâtre (1) ».
Il fut nommé, Tun des premiers, à Téleclion, capitaine de la garde nationale par le district des Gordeliers ; puis, très peu de temps après, lieutenant-colonel : cela, sans la moindre connaissance de l'a, b, c du métier militaire.
C'est peut-être aussi à cette époque qu'il lit faire le portrait miniature que nous avons de lui, portrait dans lequel il est représenté, les cheveux rejetés en arrière, l'air impertinent, le cou débraillé, le corps couvert de la carmagnole du temps.
Très entiché de ses nouvelles fonctions, on le voyait, à toute heure du jour et de la nuit, parader à la tète de quelque patrouille, faisant preuve de zèle aussi exubérantque peu réfléchi. Ainsi, le 16 juillet 1789, il se présentait, à trois heures du matin, devant la Bastille qu*il voulait faire visiter à ses soldats citoyens, sans aucun mandat officiel. Sur le refus du Gouverneur provisoire, il força les sentinelles, blessa luimême d'un coup de sabre l'un des gardiens, en menaçant de donner un nouvel assaut à la forteresse (2).
Il assista àlaséance du 15 janvier 1790, dans
(1) Cahier^ plaintes et doléances de MM, les Comédiens pinçais, 1789, in-S», p. 12 et 29.
(2) Procès-verbal du bureau militaire du district de l'Oratoire, signalant la conduite du comédien Grammont. Archives nationales ^ C. 134.
laquelle la Commune de Paris décerna une couronne civique et une épée d'honneur à l'Anglais C.-J.-W. Nesham (i).
Lorsque la Comédie se divisa en deux camps, à la suite des discordes de 1789 et 1790, Grammont, l'un des plus e:^altés du parti avancé, se réunit à Talma, Dugazon, Mme Vestris, Mlles Sain val.
La fête de la Fédération lui valut un triomphe. Les députés de la Provence ayant réclamé la représentation du Charles IX de Chénier, pièce repoussée par la Comédie, il s'offrit pour jouer, au pied levé, un rôle qu'il n'avait point appris, celui du Cardinal de Lorraine, réservé à Saint- Prix, alors souffrant. Les très grandes ovations qui l'accueillirent accentuèrent la scission delà Comédie.
La fraction avancée quitta la salle du faubourg Saint-Germain, pour se joindre à Mlle Montansier qui voulait ajouter la Tragédie à son théâtre des Beaujolais.
La fin de la vie de Grammont nous autorise à faire les plus fâcheuses suppositions sur lui.
C'est à cette époque qu'il abandonna définitivement sa femme, ainsi que ses enfants, dont il ne s'occupait guère, pour aller habituer rue des Fossés-Montmartre, hôtel de la Liberté.
Mlle Thénard pourvoyait seule aux frais de pension, non seulement de ses fils, mais aussi des deux autres de la première femme de
(1) Cette scène a été dessinée par Prieur et gravée par Berthault; un exemplaire de la gravure fait partie de la collection de Tauteur.
Grammont, sur la disparition de laquelle on n'est pas fixé.
Quant à lui, il se consacra spécialement, dans ce nouveau théAtre, aux rôles de tyrans, qui convenaient plus particulièrement h son caractère, à sa physionomie, à son organe, et qu'il jouait les jambes nues, en vrai sans-culotte.
Il y débuta par le Polyphonte de Mérope^ le Nlnias de Sémiramis^ et enfin par le Gaïn de la Mort cTAbri, peut-être écrit pour lui, rôle qui fut sinon sa meilleure, du moins sa dernière création.
Ici se termine sa vie d'artiste et commence réellement sa carrière de faux militaire, dans laquelle on vit toujours percer le comédien.
Il prit une part active à la journée du 10 août.
Porteur des ordres secrets de Danton, qui lui furent remis par Tallien, lors du massacre des prisonniers d*Orléans, le 9 septembre 1792, on peut, si on envisage sa conduite lorsqu'il arriva dans cette ville, au 3 septembre, le comprendre dans l'accusation portée par Fournier l'Américain (1) contre Barras et ses complices.
Lui-même, détenu à la prison du Luxembourg, en attendant son jugement, se glorifia, comme d'un haut fait pouvant lui être méritoire, d'avoir bu une rasade de sang des prisonniers, dans un morceau du crâne de l'une de ses victimes.
En janvier 4793, on le trouve dans les bureaux du Ministère de la Guerre, d'où il est expulsé et chargé d'une mission à l'armée de la
(1) Massacre des prisonniers cVOrléanSy au.P Français» Paris, pluviôse an VIK.
ACTION rRANÇ. — T. VI. 29
Moselle. Au mois de mai, il est envoyé à Tours, où il devient non seulement Tami, mais le bras droit de Ronsin. Le 20 mai, Volney signale, de Nantes, à Lebrun, le mauvais effet produit dans cette ville par l'arrivée de Grammont, Ûanqué de ses compagnons, qui furent reconnus pour avoir été vus sur les planches. Ce n'est pas lui faire injure que de supposer qu'il fut, sinon l'exécuteur, tout au moins l'initiateur, de quelques-unes des noyades ou des massacres de Nantes.
Ronsin le fit nommer adjudant général à l'armée des côtes de la Rochelle, mais il conserva peu de temps cet emploi qui lui convenait moins bien que celui à'eshrouffeur de réunions publiques, ou de traineur de grand sabre, dans les rues, escorté d'épaieurs à fortes moustaches.
Dès que ce même protecteur commanda l'armée révolutionnaire à Paris, il s'empressa de prendre, comme chef d'état-major, son fidèle ami Grammont qui s'adjoignit, en qualité d'officier d'ordonnance, son fils aine, Alexandre, né à Limoges en 1775. Leurs bureaux étaient rue de Ghoiséul.
Très empressé d'étaler ses galons dans son ancien théâtre, Grammont devint un des assidus du foyer connu alors comme un de ces lieux d'intrigues amoureuses ou politiques, qui se dénouèrent souvent devant le tribunal révolutionnaire.
On croit môme qu'au 28 brumaire il se fit le délateur de Biron et de Ronsin, auprès de Fouquier-Tinville, et que maintes fois il facilita l'œuvre de mort de celui-cL
Uae des importantes fonctions de sa charge consistait à commander l'escorte qui accompagnait les condamnés, de la Conciergerie à Féchafaud.
Lorsque ces condamnés étaient des personnages ayant eu un rang élevé, Grammont éprouvait, à remplir cette tâche, un sentiment de satisfaction qu'il ne cherchait même pas à dissimuler, tant il se plaisait à faire caracoler son cheval noir à la tète du funèbre cortège : il était toujours à son poste. Quand les condamnés étaient sans notoriété, il se déchargeait de la corvée sur son fils aîné, Alexandre, dont il avait fait, comme nous l'avons dit, son officier d'ordonnance, bien que celui-ci n'eût que dix-huit ans.
Le moment nous paraît propice pour présenter au lecteur ce digne fils d'un tel père.
Un homme, devenu le grand chansonnier populaire (1), après nous avoir fait un touchant portrait d'un de ses petits camarades de pension, qui n'était autre que le plus jeune des (ils de Grammont, parle de la manière suivante du frère de ce camarade : « Il n'en était pas ainsi de Grammont l'aîné, âgé d'au moins quinze ans; celui-ci m'inspirait une terreur extrême par les mauvais traitements qu'il me faisait subir. » Béranger nous le dépeint ensuite brutal, féroce, no se plaisant qu'au mal. Il nous raconte aussi comment lui, pauvre petit élève, chétif, souffreteux, n'ayant jamais de semaine^ mais ayant eu, par sa douceur et sa timidité, « le malheur insi-
(1) BéraKoba. Ma biographie^ Pariii in-8", 1857*
gne d'èlre gratifié de la croix de sagesse, cet éternel partage des ânes de collège », se vit un jour contraint, par le terrible Grammont, de dérober une pomme que ce petit mauvais sujet lui avait fait prendre, uniquement en vue de pouvoir Taccuser publiquement de vol et lui faire enlever sa croix de sagesse. Quelques autres exploits nous feront encore mieux juger ce garnement.
A peine nommé officier d'ordonnance de son père, Alexandre, assistant à une soirée du théâtre Montansier, y soullleta une femme qui avait oublié sa cocarde. Lorsqu'il accompagna Nourry, quand on conduisit la Reine au supplice, il s'approcha de la charrette dans laquelle était l'infortunée Souveraine, la menaçant de son poing fermé; et, de suite après l'exécution, il s'élança sur l'échafaud où il trempa son mouchoir dans le sang de l'Auguste Victime.
Nous verrons comment il se comporta envers ce père, lorsque tous deux allaient être exécutés.
Durant cette néfaste, odieuse journée du 16 octobre 1793, Grammont père mit le comble à tout ce qu'il avait déjà montré de vil, de méprisable, de honteux. Comme tant de ceux auxquels incomba une part quelconque de responsabilité dans ce forfait, mais plus encore qu'en toute autre circonstance de sa vie, Nourry fut, ce jourlà, monstrueusement lâche, ignoble de dégoût, féroce de cabotinage ; mais, ce qui plus est, il le fut envers une femme qui avait été sa Souveraine, sa Bienfaitrice ; qui se montra, en cette dernière et cruelle circonstance, plus Reine
qu'elle ne Tavait jamais été sur le trône, et qui allait mourir!
Nous n'avons pas à refaire ici l'historique des préparatifs du supplice.
Lorsque Marie-Anloinette parut à la porte de la Conciergerie, Grammont donna le signal du départ en levant silencieusement son sabre. Alors les grilles s'ouvrirent, puis la charrette s*ébranla, entourée des détachements de l'armée révolutionnaire, de la garde nationale, de la gendarmerie à pied et à cheval, formant comme la dernière et sinistré escorte d'honneur de la noble Martyre.
Grammont, accompagné de son fils, prit la tête du cortège. On le vit, n'ayant pas même la tenue décente du bourreau, se démener comme un véritable énergumône, exhaler une hideuse expression de joie triomphale, puis exhorter, de la voix et du geste, la populace à injurier la grande Victime. Mais, contrairemement à son attente, le peuple restait frappé de stupeur. Ce ne fut qu'à la descente du Pont-au-Double qu'un groupe de mégères, encouragées et applaudies par ce grotesque chef d'état-major, dansèrent une ronde autour de la charrette, en chantant la Carmagnole^ le Ça ira^ à la guillotine I
Devant Saint- Roch, dont les marches d'escalier étaient couvertes de monde, Grammont fit arrêter le cortège pour permettre aux spectateurs d'insulter la Reine. En face le passage des Jacobins, sur la porte duquel était placé, pour la circonstance, un écriteau injurieux, tandis que le peintre David prenait le croquis si connu de l'héroïque Condamnée, l'ex- comédien, de
plus en plus surexcité, se dressa sur ses étriers, brandit en tous $ens son épée, puis se retourna vers la charrette en s*écriant : « La voilà, l'infâme Antoinette! Elle est f , mes amis! » Pour
couronner son œuvre, quand le couteau eut tranché ce cou qui fut si beau, il ordonna au bourreau de faire le tour de la plate-forme, en tenant la tête de la reine à la main, afin de la montrer à la foule (1).
Six mois après ce douloureux événement, les choses changeaient diamétralement de face, surtout pour Grammont, l'un des tristes héros du grand drame.
Dénoncé avec son fils, comme faisant partie de la conspiration des Hébertistes, affiliés à ceux qui voulaient envoyer Robespierre à la mort, il les y envoya lui-même : la justice des uns valait celle des autres.
On les arrêta passage des Pelits-Péres, quand commença le procès de Danton et de Camille Desmoulins, puis ils furent enfermés ; le père, à Saint-Lazare ; le fils, au Luxembourg. Celui-ci subit son interrogatoire le 12 germinal ; celui-là, le 20 du même mois. Fouquier les engloba, avec les vingt-cinq composant la seconde fournée desdits Hébertistes, dans la vague formule de soi-disant conspiration formée par le père « ^^— ^ .— ^»^^— ^—
(1] Cos faits, absolument dignes de foi, sont rapportés par le vicomte Ch. Desfossez, témoin oculaire, et reproduits par Reauchesne, dans Louis XVII, 4* édition, t. II, p. Ii5, 141 ; par Lafont d'Aussonne, Mémoires secrets; par G. Duval, Souvenirs de la Tendeur; dans les Histoires de Marie-Antoinette; par Compardon, Tribunal révolu^ tionnaire, I, i49; par Henri Wallon, Histoire du Tribunal révolutionnaire^ 1, 349.
Duchêne, Ronsin et consorls, contre la liberté et la sûreté du peuple français.
Les débats occupèrent les séances du tribunal révolutionnaire des 22 et 23 germinal. Dans celle du 24, « on procéda aux décisions ; les jurés restèrent plus de trois heures aux opinions. Dix-neuf accusés furent condamnés à la peine de mort; sept furent acquittés. Les condamnés subirent leur jugement le même jour, à six heures du soir (i) ».
Les deux Grammont montèrent dans la charrette avec Lucile Desmoulins, la veuve Hébert, Barras et d^autres condamnés. Ils furent reconnus, le père surtout, par nombre de personnes qui l'avaient vu, soit à des exécutions anté- Heures, soit au théâtre, et il put entendre « hurler contre lui toutes les imprécations qu'il avait vomies lui-même contre la Reine (2) d.
Par une espèce de barbarie cruelle, bien digne de sa mauvaise nature, Grammont fils sembla vouloir apporter une sorte de raffinement de cruauté dans le supplice de son père. Tandis que les mères de famille le montraient à leurs enfants, ainsi que nous l'avons déjà dit, comme « un grand scélérat (3) », son fils se mit à Tapostropher, le traitant de misérable, l'accusant d'être cause de sa mort; à tel point que Lucile Desmoulins ayant cru devoir le rappeler
(1) Monileur universel. Gazette Nationale, an II, p. 824, 830, 831.
(2) Revue des Questions historiques^ 2<' Tolumc, 1894, p. 148.
(3) Daubon, Paris, 1794, i, 339.
à la pudeur, Alexandre lui répondit par des injures.
Au pied de Téchafaud, quand ils descendirent de la charrette et qu'ils attendaient leur tour pour monter sur la plate-forme, le père s'avança encore pour embrasser son fils ; mais celui-ci le repoussa si brutalement, que la chute du couteau fut peut-être moins douloureuse pour Nourry-Grammont, que ce dernier adieu de son premier enfant.
Nous avons laissé Mme Thénard dans le domicile qu'elle habitait rue Molière, remplissant scrupuleusement ses devoirs de comédienne au Théâtre-Français, et consacrant à ses enfants, placés dans la pension du faubourg Saint-Antoine, tout le temps que lui laissaient les répétitions, les représentations ou les tournées qu'elle faisait en province, pendant les congés que lui accordait la Comédie.
Nous savons aussi que c'est de là que partit Grammont, lorsqu'il fut piqué de la tarentule politique, et qu'il l'abandonna, sans se soucier, le moins du monde, de ce qui pouvait lui advenir pendant cette épouvantable tourmente révolutionnaire, dont les grondements précurseurs étaient si retentissants.
C'est durant cette période surtout que le journal écrit par elle eût été touchant, attendrissant, instructif. Sans parler de l'intérêt qu'il aurait présenté au point de vue purement historique, nous aurions connu exactement l'état d'àme de notre artiste, partagé ses inquiétudes, pris part à ses angoisses, quand, après avoir eu tant de
peine à se créer Tintérieur rêvé pour ses enfants, elle s'y retrouva seule, en présence d'événements aussi peu rassurants.
Puisque nous sommes privé de cet important document, il ne nous reste pas d'autre ressource que celle de revivre cette époque, aussi exactement qu'il nous est possible de le faire en imagination, après avoir lu, dans la foule des ouvrages où sont dépeints ces temps si troublés, ceux qui ont été écrits non seulement par les témoins oculaires les plus compétents, les plus consciencieux, les mieux placés pour bien voir et bien juger, mais aussi les Mémoires postérieurs, laissés par des personnages de tous rangs, de toutes conditions, ainsi que les livres si savants publiés récemment sur la Révolution, par quelques-uns de ces éminenls chercheurs, fouillant toutes les sources de THistoire, bien souvent sans autre arrière-pensée que celle de jeter un jour décisif sur une question restée obscure jusqu'à eux.
Après avoir suivi cette voie, nous pensons pouvoir reprendre etcontinuer notre biographie.
En 1789, lorsque les deux courants d'opinions si différentes se formèrent à la Comédie-Française, Mme Thénard resta dans le parti royaliste ou contre-révolutionnaire, composé de : Fleury, Dessessarts, Naudet, Dazincourt, Mlle Contât, ainsi que du plus grand nombre de leurs camarades. Elle obéissait en cela à des sentiments innés en elle, qui la poussaient à se ranger parmi ceux près desquels elle trouva un accueil bienveillant aux débuts de sa carrière, et envers lesquels elle se considérait
toujours comme engagée par les liens de la reconnaissance r
Nous savons que la scission de la Comédie s'accentua à la représentation du Charles /X, le 4 novembre 1789; puis qu'elle éclata définitivement lors de la clôture pascale de 1791 ; de plus que, depuis ce même mois de novembre 1789, le Théâtre-Français s'appela le Théâtre de la Nation^ et qu'enfin, après la première représentation de Paniela (1), le 1" août 1793, cette pièce ayant été dénoncée comme renfermant des idées antirépublicaines, l'auteur et tous les acteurs furent arrêtés dans la matinée du 3 septembre 1793 : les hommes enfermés aux Madelonnettes ; les femmes à Sainte-Pélagie, où plusieurs restèrent détenus jusqu'au 9 thermidor.
Sans pouvoir préciser la durée de sa détention, nous savons que Mme Thénard était au nombre des prisonnières ; mais ce que nous savons mieux encore, c'est qu'elle était trop bonne mère pour se divertir en prenant une grande part au « repas joyeux et bruyant î, dont parle Mme Roland (2), car elle devait avoir, mieux que ses camarades, de bonnes raisons pour être inquiète de l'avenir réservé à ses enfants. Elle devait connaître, soit par Grammont, soit par son fils Alexandre, l'arrêt porté à l'avance par Collot d'Herbois contre la Comédie,
arrêt conçu en termes aussi succincts que signi-
(1) Comédie en 5 actes ot ea vers de François de NeufcbÂteaa.
(2) Mémoires de Mme Holand, édition 1840, t, I, p. 84.
UN UÉROS RÉVOLUTIONNAIRE 439
ficalifs, et que ce conventionnel avait libellé ainsi : « La tête de la Comédie-Française sera guillotinée; et le reste déporté. »
Si cet arrêt ne fut pas exécuté dans toute sa rigueur, c'est parce que Labussière, employé du Comité de Salut public, parvint à soustraire pour les anéantir, en vue de gagner du temps, les pièces d'accusation que CoUot d'Herbois avait déjà envoyées à Fouquier-Tinville, et qu'enfin on prévoyait la chute de Robespierre; partant, la fin de la Terreur.
Il nous a été raconté maintes fois, par une des petites-filles de Mme Thénard (1) — cela comme des traditions de famille — , que cette arliste, pendant sa détention, était assez souvent extraite de sa prison pour jouer, devant les sommités d'alors, les meilleurs rôles de son répertoire; de plus, comme nous l'avons dit en commençant cet ouvrage, qu'elle n'échappa à la guillotine qu'en raison de la position intéressante dans laquelle elle se trouva, lors de son incarcération.
Ces traditions ne nous paraissent pas invraisemblables. La délicatesse de Robespierre, de ses acolytes, des membres du Comité de Salut public, est suffisamment connue, pour nous permettre de supposer qu'ils ne devaient pas reculer devant ces imitations des saturnales dignes du Bas-Empire ou de Néron, saturnales durant lesquelles les plus grands rôles étaient tenus par ceux dont l'arrêt de mort devait être mis à exécution, quelquefois même au sortir de
(1) Mme Ferdinand Thénard, décédée le 19 juin 1892.
la scène où ils venaient de divertir la foule et les potentats du jour.
Parce qu'elle était la femme de Noiirry-Grammont, parce que celui-ci était influent parmi ces épatdetiers qui donnèrent tant d^inquiétudes à Robespierre et à son parti, la tète de Mme Thénard, plus encore que celle de ses camarades de la Comédie, fut peut-être, à diverses reprises, Tenjeu de certaines revendications de Tun ou de l'autre camp.
Nous croyons, toutefois, qu'elle fut mise en liberté antérieurement à germinal an II, parce que c'est chez elle qu'on arrêta son mari et son beau-fils.
Lorsque les Hébertistes furent vaincus, quand Nourry-Grammont se vit perdu, il eut sans doute un de ces remords de tendresse, comme celui dont il se sentit pris plus tard, envers son fils, au pied de Téchafaud. C'est alors qu'il se souvint de la seule et véritable affection qu'il avait jamais eue ; de ce vrai cœur de femme ; de la mère d^un seul de ses enfants, mais qui pourtant s'était chargée des deux autres ; de cette grande artiste qu'il avait méconnue, délaissée, dédaignée, abandonnée, et qu'il se réfugia chez elle.
De son côté, Mme Thénard fit preuve, en cette circonstance, d'une force de caractère, d'un esprit de dévouement et de sacrifice que nous ne saurions trop admirer.
Lorsque la moindre parole, l'acte le plus naturel, le plus désintéressé, suffisaient à compromettre leurs auteurs, aux yeux des dénonciateurs publics, elle ne songea pas même aux
dfi HÉROS RÉVOLUTIONNAIRE 441
dangers qu'elle allait courir. Dans le fugitif qui cherchait un asile ; dans le proscrit qui, pour mieux se cacher, revenait à ce qui avait été son foyer; dans Thomme qu'elle ne pouvait plus ni aimer, ni estimer, qu'elle méprisait vraisemblablement, elle ne voulut voir rien autre que le père d'un de ses enfants, et elle recueillit la bête fauve, traquée, poursuivie dans son dernier refuge, d*où celle-ci ne devait sortir que pour satisfaire les mauvais instincts de la foule, quand elle serait conduite au supplice.
Nous n'essayerons pas de décrire les angoisses, les émotions qu'éprouva Mme Thénard, non seulement pendant ce mois de germinal an II, jusqu'au 9 thermidor, mais aussi durant toute la période au cours de laquelle une réaction en délire pouvait se venger, soit sur elle, soit sur ses enfants, de ce qu'il était alors très facile de justifier, en le qualifiant de légitimes représailles, ou actes quelconques de vengeance.
Pour donner plus de couleur à ce tableau, pour bien montrer que notre artiste pouvait être non seulement grande comédienne et grande tragédienne sur la scène, nous ajouterons simplement que la comédie et la tragédie se jouèrent chez elle avec infiniment plus de vraisemblance qu'au théâtre, car son second fils, Nourry-Grammont, Marc- Antoine-Jean- Baptiste, débuta lui-même sur la scène du théâtre Louvois, dans le rôle d'Auguste de Dûhautcovra^ le 20 germinal an II, pendant que son père et son frère passaient en jugement, et Tavant-veille de leur mort.
44â l'action française
En terminant celte partie de la vie de Mme Thénard, qui fut liée à celle de Grammont, nous sommes amenés, sans doute comme plusieurs de nos lecteurs, à nous poser cette question :
Gomment une nature aussi fine, une femme jeune, belle, véritablement artiste, simple, modeste, douce, tendre, confiante, aimante, putelle jamais s'éprendre d'affection pour cet homme à Tair plutôt rustre, au visage antipathique, et dont le talent de comédien ne parvenait pas à dissimuler la nature hautaine, ambitieuse, fourbe, féroce, méfiante, inconstante?...
Sans vouloir retrancher quoi que ce soit du jugement que nous avons porté sur Grammont, nous devons néanmoins, par esprit d'équité^ reconnaître que ses défauts, ses vices, sa cruauté, l'absence de tout bon sens dont il fit preuve pendant les dernières années de sa vie, trouvèrent, dès qu'il abandonna son foyer pour se lancer dans la politique, un bouillon de culture bien préparé pour s'y développer et atteindre la hauteur où il les porta.
Somme toute, il ne fut ni meilleur ni plus mauvais, ni moindre, ni pire, que tous ces monstres, ces bandits, ces scélérats de la Convention, dont les ouvrages sérieux sur la Révolution nous ont montré, tant au physique qu au moral, des portraits très étudiés, très fidèles, très authentiques.
Comme les Marat, les Danton, les Saint- Just, les Collot d'Herbois, les Hébert, les Ronsin, les eamille Desmoulins, les Fouquier-Tia ville, lei
UN UÉROS RÉVOLUTIONNAIRE 443
Robespierre, etc., il fui capable de toutes les bassesses, de toutes les platitudes, de toutes les lâchetés, de toutes les infamies, de toutes les veDgeances, de tous les assassinats pour arriver au pouvoir et pour le conserver. Gomme eux, il prit la voix des clubs, composés surtout de sans-patrie, de ribaudes, de mégères, de truandes, de paresseux, d'ivrognes, de rebuts d'atelier, de sans-valeur de toutes sortes, pour la voix de la France. Comme eux, sans le moindre esprit de justice, de droiture, mais uniquement dans le but de satisfaire son ambition, ses goûts, ses appétits, il fit jeter en prison, il envoya à la mort nombre de vrais Français : généraux, savants, écrivains, poètes ou fils de preux ayant, soit versé leur sang sur tous nos champs de bataille, soit contribué, d'une manière quelconque, à sa gloire, à sa prospérité. Comme eux, il réclama et décerna le titre de citoyen de notre pays, à tous les intrigants, à tous les espions que les puissances étrangères entretenaient chez nous, tant pour pousser au mouvement en préparation, que pour être renseignées par eux sur les événements en cours d'exécution. Comme eux, il se fit Tagent de cette vaste association cosmopolite, de cette puissante exploitation commerciale internationale, qui, sous le nom de Grande Révolution françaiséj était montée, dirigée contre nous; qui convoitait surtout nos colonies, notre richesse, notre fortune publiques; qui détroussa les détenus, les condamnés ; qui brisa, pilla, mit à l'encan les merveilles de nos places publiques, de nos églises, de nos palais, de nos musées
nationaux (i) ; qui détruisit notre administralion, enchaîna nos libertés, voila notre pensée, faussa nos tendances, combattit notre caractère chevaleresque ; qui méconnut Tesprit de sagesse, de bonté, d^économie, de réformes, d'un des plus pieux, des plus saints de nos Hois; qui se fit non seulement son bourreau, mais celui de la Reine, de cette admirable Madame Elisabeth ; de ces pauvres, grands et héroïques martyrs qui furent Louis XVII et Madame Royale.
C'est à ces titres que Grammont, comme tous ceux dont il fut l'ami, laide, le partisan ou le complice, aura toujours sa très large part dans tout notre mépris, dans toute notre haine, dans toute notre exécration de penseur, de patriote et de Français !
J.-C.-Alfred Prost.
(1} A l'appui de notre affirmation, nous pouvons citer la destruction de la statue équestre de Louis XIV, do Qirardon, fondue par les Koller, un des chefs-d'œuvre de la sculpture moderne, qui décorait la place Vendôme; la vente, pour quelques assignats, de tant de merveilles nationales qu*on retrouve dans les collections particulières, les musées, les palais étrangers, où des amateurs français vont les racheter à des prix fabuleux.
Deux d'entre eux l'ont fait récemment : 1« pour le remarquable ameublement de salon du château de Montreuil,destiné à S. A. Madame Elisabeth; 2- pour un admirable meuble de milieu, avec de superbes bronzes de Gouthières, qui ornait les appartements de S. M. la Keine Marie- An toi nette, et qui avait été commandé par le Roi, à Riesner, en 1781.
WWm»*^^^<W>A<M»^^<»»