PARTIE PÉRIODIOUE
sensibilité. Il ne se délecte pleinement que des violentes vibrations de cet orgueil. Il n'a pas de repos qu'il ne Tait mis dans le plus puissant émoi. Et cet émoi s*élève aux transports les plus ardents, chaque fois que le consentement de sa proie à son désir lui affirme son souverain pouvoir sur le troupeau tremblant des femmes, dont il n'est pas une, — fût-elle prévenue contre ses séductions, lui fût-elle rendue hostile par sa réputation redoutable, fût-elle armée, contre ses agressions, par la vertu la plus genevoise, — qui ne frissonne, ne se trouble et ne défaille, sous la sorcellerie de sa fascination.
Ne va-t-il pas de soi qu'un tel orgueil, en sa sécheresse dé vorante,en son mépris monstrueux des douleurs dont il s'alimente, est une belle passion dramatique en raison des mouvements intérieurs qu'il provoque, en tous ceux qui en sont témoins? C'est l'orgueil du féodal de jadis, du grand seigneur enivré de sa domination sur ses rivaux, du gentilhomme aveuglé par la conscience de ses privilèges natifs. Et,dépouilié, par les usurpations bourgeoises et plébéiennes, de tout moyen d'exercer dans des fonctions publiques ces droits, ou, si on le préfère, ces instincts de son sang et de sa race, il les applique, dans le domaine de sa vie privée. Qu'un tel orgueil soit répréhensibie, qu'un tel empiétement calculé du plaisir d'un seul homme sur le bonheur d'antrui devienne monstrueux, cela ne fait pas de doute.Ge qui ne fait pas de doute, non plus, c'est la haute beauté d'une telle création littéraire,c'est sa puissance d'émotion inattendue sur le spectateur. Et le reproche qu'on
lui fait de son invraisemblance, de l'impossibilité que la réalité actuelle fournisse un seul exemplaire aussi accompli d'égoïsme, d'orgueil et de cruauté, n'est guère légitime.
Que sait-on, d'abord, si un tel homme n'existe pas? Le personnage n'eût-il été composé, d'ailleurs, que des traits empruntés par M. Henri Lavedan aux nombreux libertins modernes qu'il a observés, il n'en aurait pas une moindre vérité littéraire. Molière n'a pas dû rencontrer, non plus, eu un seul personnage, les surabondantes ressources d'hypocrisie de son Tartufe. Nul ne conteste, cependant, que Tartufe soit vrai. Et Tartufe est un bon exemple dont un auteur puisse s'autoriser, pour en faire le caractère d'un personnage dramatique, sans sortir de la vérité, ou au moins, de la vraisemblance que Ton concède aux fictions littéraires.
Afin de bien marquer sa réprobation des vices du marquis de Priola, M. Henri Lavedan a imaginé de lui faire payer, dans son corps, la rançon de ses forfaits. Il lui inflige, prématurément, la paralysie générale qui résulte, normalement, du surmenage effréné de ses forces nerveuses, dans son excitation perpétuelle à la volupté. C'est la manifestation d'un louable souci de moralité, puisqu'on ne doit peindre le vice que pour le montrer puni. Encore cet accident n'était-il pas indispensable. Les forfaits de Priola inspirent, par eux-mêmes, assez d'aversion aux femmes, qui en sont témoins, pour les mettre en garde contre l'attrait pervers de sem-^ blables séducteurs professionnels, au cas où elles se trouveraient aux prises avec eux, dans