‹ L'action française (volume 2)Chapitre 71 sur 180 · PREMIERS CONTACTS DE LA CIVILISATION · texte numérisé non relu

PREMIERS CONTACTS DE LA CIVILISATION

faculté de l'esprit humain : la faculté de généraliser, sans laquelle aucune moralité n'est possible. Aussi leur apprendra-l-on peut-être les gestes de la civilisation : on ne les civilisera jamais, au sens élevé du mot.

Mais on en fera des anarchistes. Il est déjà facile de constater le fait chez les plus intelligents d'entre eux. Dénués de sentimentalisme, incapables d'abstraction, mais réalistes décidés, ils ne peuvent faire qu'un saut de l'ignorance dans Tanarchie.

£n ceci je ne veux critiquer aucune méthode ; je soupçonne même que cet accident ne pouvait s'éviter.

(Suite.)

Le fleuve Sénégal demeure la voie la plus aisée pour pénétrer à l'intérieur de l'Afrique occidentale.

Durant la saison des pluies, depuis le mois de juin jusqu'au mois de novembre, les bateaux à vapeur peuvent remonter jusqu'à Kayes. On met alors une huitaine de jours pour gagner la capitale du Soudan.

Dès le mois de novembre le niveau des eaux baisse progressivement. Les bateaux s'arrêtent à Matam, à Kaedi, puis àPodor. Les voyageurs doivent, pour continuer la roule, s'embarquer sur des chalands. Le voyage dure près d'un mois. Il faut avoir avec soi toute une installation et tout un personnel. On avance lentement. On peut à sa guise descendre à terre, chasser, visiter les villages noirs, même y demeurer àloisir.

De Saint-Louis à Podor, c'est, sur la rive droite, l'éternel et immuable horizon de dunes du pays maure, les grands déserts de sable où les brouillards du matin glissant au ras du sol dessinent des forêts et des lacs imaginaires. Un rayon de soleil dissipe ces mirages. L'œil ne perçoit plus que la ligne monotone et nue des

plaines du Sahara sillonnées par le vent comme les plages de la'mer.

À gauche régnent des berges plaies : des bois de palétuviers séparent des marigots, des tamariniers dissimulent des brousses desséchées. Et toute cette campagne du bas fleuve est ainsi faite, sur des centaines et des centaines de kilomètres, de la succession de ces grands étangs tristes et de ces plaines poussiéreuses où croissent au-dessus des kams-kams quelques bao- ' babs ou des faux gommiers dénudés.

A la bouche du marigot de la Taouey s'élève un village de pécheurs : Richard-Toll. On y a bâti une maison de campagne pour les gouverneurs de Saint-Louis. Elle se trouve devant un beau parc au milieu d*une végétation superbe. Mais le climat est malsain et les serpents abondent.

On en rencontre de plusieurs variétés, mais surtout de tout petits serpents grisa peine plus longs que des vers de terre et des serpents bleus, de jolies vipères teintées de saphir et de lapis dont la blessure est mortelle.

La résidence reste bien abandonnée, mais des jardiniers entretiennent une très curieuse pépinière dont la verdure tranche sur toute la sécheresse environnante.

Cette première escale dépassée, on retrouve la brousse. On côtoie des lies de vase où dorment des gueules-tapées, de gras lézards comestibles dont la chair a lo go(\t du lapin de garenne. Sur la rive Nord, de loin en loin, on entrevoit des campements de Trarzas. Leurs tentes de cuir aux formes irrégulières se dressent entre des

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ballots de gommes ou d'arachides. Des chameaux impassibles ruminent gravement Des cavaliers montés sur des chevaux du désert galopent autour de troupeaux de moulons et de zébus efflanqués. Des enfants en haillons s'ébattent devant le camp. À la tombée de la nuit, les Maures allument de grands feux. Les flammes promènent des lueurs fantastiques sur le sable. Les fumées montent en colonnettes toutes droites vers le ciel. Quand il fait tout à fait sombre, on entend crier les hyènes et les chats-tigres.

A la hauteur de Dagana, les campements deviennent plus nombreux et plus importants. Les Trarzas font leur grand commerce avec ce

poste.

Au moment de la traite» des flottilles de pirogues courent d'une rive à l'autre, emportant les marchandises pour les échanger, la gomme des caravanes et la guinée des traitants.

Dagana fut pourvu d'un fortin dès 1821. Les cases des indigènes sont construites derrière une allée de fromagers.

C'est l'aspect usuel des villages du Sénégal, les huttes de chaumes chères aux nègres.

A Saint-Louis, comme dans toutes nos possessions, l'administration exhorte les noirs à construire des maisons de briques couvertes de tuiles. Mais Tindigène, Adèle aux traditions, se refuse à abandonner ses constructions de paille.

Cependant de terribles incendies, chaque année à la saison sèche, détruisent des villages entiers. A Saint-Loui8,endécembre,par les nuits froides où les noirs allument du feu, on estréveillé par un grand brouhaha montant de la rue.

Le ciel est embrasé de lueurs fauves, de grandes flammes rouges s'élancent très haut, puis retombent comme des vagues. De gros flocons de fumée se dessinent sur cet horizon fulgurant ainsi que des images qui courraient tout près de terre.

C'est un quartier du village noir qui brûle, les cases des tirailleurs à la pointe Nord, ou celles despécheurs à Guet N'Dar. Tout autour du foyer on déménage. Des femmes s'enfuient avec leurs pagnes, leurs bijoux dans des calebasses et leurs enfants sur leur dos. Des hommes emportent sur leur tète des bois de lit, des « taras » de lattes. Des négrillons traînent par le cou des chèvres effarées. Tout cela fait dans la nuit une clameur sinistre. On laisse brûler. On tâche seulement de circonscrire Tincendie.

Le leademain,à la place du village s'étend une plaine couverte de cendres noires. Des poutrelles à moitié consumées gisent çà et là. On retrouve des morceaux de gargoulettes éclatées à la chaleur, des ustensiles de fer déformés, des corps de poules ou de canards carbonisés. Des gamins les ramassent pour les manger. Des cocotiers étendent leurs palmes roussies au-dessus de ces débris.

C'est la volonté d'Allah ! Du moins une innombrable quantité de vermine s'est trouvée détruite. Les noirs reconstruisent les mêmes cases de paille et rachètent pour les protéger de nouveaux gris -gris au marabout.

Autour de Dagana, c'est la brousse elle-même qui vient d'être incendiée. Ainsi procèdent les indigènes pour défricher leurs lougans. Cela

fait un paysage d'une tristesse infioie. Sur un espace immense vous ne distinguez que des troncs d'arbres calcinés ; et quand le vent, souffle il soulève des tourbillons de cendres qui viennent tomber jusque dans le fleuve.

A l'entrée de Dagana s'élèvent quelques maisons de commerce, de pitoyable apparence, Ce sont pourtant des comptoirs importants où se traitent de très grosses affaires. Mais rien ne peut donner une idée de Tabandon^ du laisseraller où tombent les commerçants français dès qu'ils s'installent sur la terre d'Afrique.

Les rues de Dagana sont animées par les allées et venues desTrarzas. Ils ont des physionomies faméliques, des visages maigris aux fatigues du voyage, de longs yeux creux aux regards fauves de pillards affamés. Sans doute on ne rencontre que des Maures de la dernière condition. Les traitants les repaissent de couscouss et de maïs. Gela ne les empêche pas, la nuit venue, de voler tout ce qu'ils peuvent prendre, marchandises ou bétail, et de repasser le fleuve bien vile.

Si courte qu'elle soit, la navigation sur les bateaux à vapeur des Messageries fluviales est fort pénible. Tout confort est inconnu. Les cabines sont inhabitables. Le pont est couvert d'une tente que des laptots arrosent plusieurs fois par jour ; mais la chaleur est telle que l'eau à peine tombée sur la toile se vaporise. Désque le soleil se couche, les moustiques apparaissent et vous poursuivent de leur bourdonnement et de leurs piqûres insupportables.

La population la plus nombreuse et la plus

étrangedes rives da fleuye,ce sont les caYmansde tonte taille que l'on voit endormis sur lesaMe, as soleil , tout le h>n g dn voy a ge . Dans des petites eriquea abritéeSjils sont vingt ou trente conchésles uns snrles autres. Si quelque bruit les éveille, ils se meuvent lentement avec des glissements de reptile ou des balancements lourds, d'une patte sur une autre. Ils ouvrent dans un bâillement formidable leur énorme gueule rouge. Une double rangée de dents s'étale surleur mâchoire inférieure.

On en découvre voguant inertes à la surface de l'eau, s'en allant au gré du courant, et de loin, avec lenr dos grisâtre, un peu vert, on les prendrait pour des troncs d'arbres moussus glissant à 1adéri\e.

Mais dès qu'ils perçoivent le halètement de la machine et le clapotis des aubes, ils plongent et disparaissent On les tire à longue portée, rarement on réussit à les atteindre.

Des flamants roses, des aigrettes blanches ou grises, des aigles noirs à tète blanche, sont perchés sur les palétuviers ou les mimosas. On entend le roucoulement monotone des tourterelles ou le cri des pintades. Un couple d'oiseaux trompettes passe en lançant ses notes perçantes dans le grand silence de la sieste. Leurs ailes mordorées battent l'air. Ils ont sur leur tète bleue une aigrette d'or entre deux cocardes rouges à la hauteur des oreilles...

A deux cents kilomètres environ de Saint-Louis débouche le marigot de Doué. Ce large bras du fleuve se sépare du lit principal en amont de Saldé.

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Bientôt on découvre le fortin blanc de Podor au-dessus des magasins rouges du port. Mais il faut naviguer encore longtemps sur un coude de la rivière avant d'atterrir.

Les maisons de commerce sont construites sur la rive. Podor et Tiaffy forment derrière les pauvres bâtisses européennes une très grande ville nègre. Elle est régulièrement divisée en larges rectangles, comme Guet N'Dar et N'Dar Toute, par des rues poussiérieuses, toutes droites. Mais ici chaque avenue est bordée d*un tata de terre rouge, et chaque famille a son enclos, un carré avec une case centrale pour le chef, une case à chaque angle pour les femmes et les esclaves.

Podor est un de nos plus anciens comptoirs sur le fleuve. Au milieu du xv!!!"" siècle, on y avait déjà bâti une foileresse. Elle sert, maintenant que toute la région est pacifiée, de résidence au commandant du cercle. C'est un aimable administrateur que sa femme a eu le noble courage de suivre dans sa solitude. Cette présence féminine a une bienfaisante inQuence sur toute la maison. Elle y apporte une atmosphère de civilisation très précieuse et réconfortante.

En face de Podor, la rive droite s'infléchit en pente douce jusqu'au fleuve. Des Maures Braknas absolument nus font leurs ablutions. Des chevaux viennent boire comme à un abreuvoir, puis des bœufs bossus conduits par des captifs. Une jeune femme maure est debout sur la berge prés d'une touffe de roseaux. Elle n'a pas de voiles. Sa figure est presque blanche. Elle a

des yeux très longs, des traits fins, une taille superbe. Elle s'enveloppe d'un boubou sombre, tout gras de crasse. Des vermines courent sur ses jambes et sur ses pieds nus.

Au coucher du soleil, la brousse devient couleur de bronze. Le contour des cases et des arbres s'indique par un filet d'ombres bleues. Quand la lune se lève, l'horizon blanchit audessus des fourrés sombres.

Après Podor, le fleuve se rétrécit sensiblement et coule entre deux rives escarpées. La végélation est encore très clairsemée. Le bateau avance très lentement. Les passages sont difUciles. On sonde fréquemment. Le barrage de Mafon, en décembre, arrête la navigation à vapeur. 11 faut se transporter sur les chalands du haut fleuve. Ce sont des barques à fond plat, très profondes, longues de 6 à 7 mètres, larges de 2 mètres. Certaines possèdent une cabine en bois, d'autres sont simplement recouvertes d'une voûte de paille. Deux petites platesformes sont disposées à l'avant et à l'arrière pour les laptots qui tiennent la perche ou la barre.

Cinq ou six hommes sur la rive halent le bateau en tirant sur une corde attachée au haut du màt. Quand les berges ne se prêtent pas à cette manœuvre, il faut ramer ou percher. Si le vent est favorable, on hisse une grande voile et l'embarcation file avec une vitesse excessive.

On ne marche guère à la rame ou à. la cordelle que le matin et aux heures fraîches de la journée. Les nuits, où brille la lune, on navigue quelquefois asser tard. L'existence des passa-

gers ressemble assez à celle de bohémiens daos leur roulotle.

On part à l'aurore. Pelit à petit le brouillard se lève. Aux premiers rayons du soleil les roseaux humides encore de rosée élincellent audessus de grandes feuilles sombres d'herbes aquatiques. Le fleuve est plat comme un miroir où se reflète Tazur du ciel. Desmartins-pècheurs de toutes les nuances planent k quelques mètres, guettant les sauts des petits poissons argentés. Des bandes d'échassiers de toutes les espèces s'envolent devant le chaland. Ils montent obliquement dans Tair, laissant pendre leurs pattes et donnant de grands coups d'ailes. Des singes verts montrent leur tête noire entre les branches des tamaris. Sur les grèves on voit courir les biches aux pattes minuscules. Au-dessus des boisdes fumées traînent. Les villages s'éveillent. On entend en passant près d'eux les pilons broyer les grains de mil dans les mortiers.

A mesure que le soleil monte, le calme se fait, On s'arrête. A midi une chaleur torride a tout consumé dans la campagne, Le fleuve semble une nappe de métal en fusion où s'étalent des taches huileuses. Sous les paillottes on peut à peine respirer. Les laptots dorment dans la barque. Sur le rivage, des flamants perchés sur patte restent immobiles comme Toiseau sacré de quelque hypogée d'Egypte.

Les bonnes heures de la journées sont les instants qui précèdent ou suivent le coucher du soleil. Une lumière tamisée, mais vive encore, met en valeur chaque ton et chaque ligne du

paysage. Sur le fond d'azur pâle les palétuviers découpent leur dentelle veloutée.

La nuit, une brume vous enveloppe de fraîcheur. Des myriades d'étoiles s'allument et la lumière de la lune exagère encore la largeur du fleuve. Dans celte pénombre trompeuse on avance doucement, entre des îlots marécageux.

Quand la lune se cache, la coulée noire du fleuve, les rives, tout disparaît dans une blancheur mate et laiteuse, une vapeur de rêve, où sMmmobilise le chaland. i

La même note grêle des grillons se répète indéfiniment. Les chats-tigres crient dans la brousse et l'on croirait entendre desmoinaux pépier à Tunisson. Des hyènes et des chacals leur répondent. Dans le haut fleuve, après Ma? iam, des hennissements d'hippopotame se mêlent à ce concert sinistre. Par instant tout se tait et le sol retentit du galop des sangliers qui viennent boire au fleuve.

Après avoir quitté Podor, on passe devant les villages Toucouleurs d'Aleibé, de Baki, de Oualaldé, de Garces, de Douagel. Djoulediabé est le dernier point où la marée se fait sentir. Le flux remonte ainsi, pendant la saison sèche, à près de 300 kilomètres au delà de Tembouchure du Sénégal.

On pénètre alors dans une contrée constamment arrosée par les eaux douces et Taspect du pays change peu à peu. Bientôt, entre les éclaircies des roseaux et des bois, on apercevra des plaines tapissées d'une herbe verte, Des troupeaux de moutons y paissent, gardés par des bergers .foolas<

A l'escâle de Saldé, on trouve déjà de nouvelles marchandises d'échange. Les indigènes viennent apporter aux traitants des paquets d'aigrettes, des plumes et des œufs d*autruches, des peaux de fauve.

Le blockhaus de Saldé a été élevé en 1865 pour surveiller, à la fois, le Fouta et les Maures. C'était un de ces solides « points d'appui » par lesquels Faidherbe, resté officier du génie, assurait chacun de ses progrès et sa marche en avant vers le Soudan.

Kaëdi est notre seul poste situé sur la rive droite dans le pays des Maures Douaïch.

C'est, dans un paysage d'une grande désolation, une maison rectangulaire où habitent le capitaine d'infanterie de marine administrateur du cercle, avec ses subordonnés et le maréchal des logis commandant un détachement de spahis sénégalais : un village de tirailleurs; deux on trois magasins de traitants. Toujours cette petite population se tient sur ses gardes, continuellement menacée d'être pillée par les Maures.

Matam, c'est le Damga, l'entrée de la terre mystérieuse de Galam, « pays de Vov et de l'ivoire, pays où dans l'eau tiède dorment les caïmans gris, à l'ombre des hauts palétuviers, où l'éléphant qui court dans les forêts profondes frappe lourdement le sol de son pied rapide ».

Quelles féeries évoque la phrase de Loti ! Qu'on foule ce sol de Galam, cela semble improbable et tient des rêves qu'on faisait, tout enTant, après la lecture de Robinson.

Entre Saldé et Matam le fleuve fait des coudes nombreux. Sur la rive gauche, on entrevoit à

NOTES Db: VOYAGE AU SÉNÉGAL 525

rhorizoQ quantité de monticules. Ils forment des chaînes de collines, derniers contreforts des massifs soudanais. Le mirage leur donne l'apparence de murailles autour d'une ville fortifiée.

Quand on arrive k Matam, on aperçoit un arbre immense poussé sur la berge et qui ombrage le poste. Un mur fortifié entoure quelques bâlimentSy le logis du commandement, une sorte de caserne pour les Européens, un magasin, le bureau télégraphique, des cuisines* En face du poste il y a quelques maisons sans étage qui apparliennent à des traitants. Au delà s'étend le camp ; chaque tirailleur possède sa paillotte où il vit avec sa smala. A droite, le cimetière des blancs passe en tristesse tout ce que Ton peut imaginer.

A gauche, on essaye, dans un vague jardin, de faire pousser quelques légumes de France, puis des champs de mil, de maïs, et de-ci de-là, de petits cotonniers...

Les indigènes habitent des cases rondes dont les murs sont faits en pisé ou en boue séchée. Chaque groupe est entouré d'une haie. L'ensemble forme un gros Tillage...

Autour du fleuve, les jours suivants, les palmiers et les rôniers prennent plus d'ampleur ; quelques bananiers étalent Téventail de leurs larges feuilles, des tamariniers atteignent une taille inconnue aux environs de Saint-Louis.

Des villages s'élèvent sur les hauteurs entre des roches d'un brun rougeAtre. Les toits des cases disparaissent sous les feuillages déplantes grimpantes...

^TlOM FRANC. — 1. VI. "35

Le marigot de Guérère dépassé, onalleint aux premières bourgades du Guoy, patrie des Sarrakholés au teint cuivré, de ces femmes aux cheveux laineux relevés en casque dans un voile de gaze et semés de perles d'ambre, de grains de corail et de piécettes d'or — de ces femmes aux lèvres fînes, au corps svelte, semblables à des statuettes florentines.

Les Sarrakholés se sont montrés fort accessibles à l'influence française. Ils sont d'humeur voyageuse et s'expatrient facilement. On en rencontre dans toutes les villes du Sénégal; quoique d'intelligence très rudimentaire, ils paraissent doués d'une curiosité d'apprendre qui ne tourmente pas les autres peuplades sénégalaises. Mais ils ont surtout l'esprit du commerce et tous les défauts du marchand s'ensuivent. Ils sont âpres au gain et peu hospitaliers, chose rare dans les contrées nigritiennes.

Tuabo, où l'on passe avant d'arriver à Bakel, est la capitale du roi de Guoy. Mais les eaux baissent de plus en plus et les berges arrivent à former de véritables murailles qui cachent complètement la plaine. Le ûot se fait bourbeux. Les plages de vase se dessèchent et se craquellent au soleil.

Bakel : de très loin, sur le fleuve, on distingue des tours couronnant des monticules, puis les constructions massives du fort et des villages noirs.

La rive est dénudée, sans quai ni estacade. Le poste se compose de deux grands bâtiments réunis par une construction plus basse, surmontée d'une longue terrasse. Dans le voisi-

nage, de nombreuses maisons de commerce sont construites en pierre ou en torchis.

Le village s*é tend sur une longueur de plus de deux kilomètres, le long d'une large rue. Une avenue parallèle plantée de mimosas longe les cases pendant cinq à six cents mètres. Sur une grande place s'élève un marché couvert.

Des Sarrakholès y vendent de la cire et du miel de Bondou, des Maures Douaïch de la gomme et du sel. Des traitants Ouolofs, représentants des compagnies de Saint-Louis, y promènent leur importance.

La campagne est navrante, faite de marécages se succédant depuis le fleuve jusqu'aux hauteurs rocailleuses entourant le village. Trois ponts franchissent des bras de marigots...

Située dans la zone de contact entre les Maures, les Kassonkés, les Sarrakholès, les Bambaras, les Toucouleurs et les Peuhls, à la tète des routes de commerce allant de Test vers Guidimaka, le Kaarta, au sud-est le Bondou, l'escale de Bakel a toujours eu une importance considérable.

La Compagnie des Indes y avait établi des comptoirs pour Tachât de l'or de Galam et du Bambouk. 11 s'y fait maintenant un commerce très actif de ces chevaux du fleuve, proches parents de l'arabe, dont ils ont un peu la finesse et l'allure sans en posséder la taille ni la résistance. On y achète encore de l'or et des plumes d'autruche, des couvertures et des pagnes tissés et teints par les gens du pays. Mais les grands trafics roulent toujours sur les gommes et les arachides.

La forteresse a été édifiée vers 1820. Elle a été restaurée par les soins du gouverneur Briére de Tlsle et était une des plus redoutables du Haut-Sénégal.

Entre les groupes de cases, c'est toujours l'agitation des bourgades nègres, les allées et venues de longs boubous blancs, sous d'étranges chapeaux pointus faits d*une multitude de petits copeaux superposés, le brouhaha enfantin d'une nombreuse population noire. La nuit on voit de très curieux tamtams bien moins beaux que ceux de Guet-N'Dar, mais plus variés. La ronde est la danse préférée des Bambaras. Les Kassonkhés ont une danse macabre faite de contorsions furieuses, de grimaces épouvantables, accompagnées d'airs tristes. Les femmes sarrakholès débutent par une sorte de pas de mazurka qu'elles exécutent surplace, puis elles se prennent la main deux à deux et elles glissent en cadence. Elles se quittent, avancent devant le cercle des spectateurs, balancent le corps, s'offrent, se reculent, reviennent et brusquement disparaissent. Jeunes, elles ont des grâces inattendues, de beaux corps souples gras d'huile de palme, et qui sentent à la fois la crasse, le beurre ranci et le soumaré...

Quoique bien différent du Cayor et du Oualo, le Haut-Sénégal a la même tristesse, faite d'éternelle monotonie.

Ce voyage le long du fleuve, à travers les pays les plus majestueux du monde, vous laisse dans l'esprit un sentiment de détresse indicible. La même mélancolie, le même silence profond, le même ciel de feu, la même atmosphère enflé-

■ Trée planeot sur les dunes de Saint-Louis et sur

■ les forêts de Gaiam. Seulement il y a pour des

■ yeux d'Européens une nouvelle épouvante à ne ' plus découvrir autour d'eux que celle immensité déserte enveloppée d'une tranquillité de néant.

Les landes de sable du Gayor, les marais du Oeuve n'ont fait qu'initier le voyageur à cette impression d'effroi religieux dont le frisson l'élreinl ici aux heures de fièvre et de solitude, comme si tous les vieux génies, tous les fétiches dfe la terre d'Afrique se levaient pour défendre contre lui leur a krabas » mystérieuses etlui jeter leurs maléfices...

I II n'a plus à côté de soi cet océan dont les

vagues l'ont amené et qui semblait encore un trait d'union avec l'Europe. La brousse, sur des centaines de kilomètres, s'est refermée derrière lui. Il songe au temps qu'il faudrait pour regagner la France. Il se sent captif des éléments hostiles, pris au sort lancé par les sorciers de Galam !

' On a la sensation troublante d'être transporté dans un mondetrès lointain, non seulement dans l'espace, mais encore dans le temps. Il semble qu'on retourne à des millénaires en arrière, à travers les âges révolus, à ces époques où les soleils trop brûlants ne permettait sur terre qu'une vie rudimentaire.

Et qui saurait songer sans oppression à l'écrasant pouvoir d'anéantir de ce climat destructeur?

Sous ce ciel plus lourd que la voûte d'un cloître, tout vous bourdonne aux oreilles le ter-

ribie : « Frère, il faut mourir! » pensée bien faite pour restituer un peu de son poids à la vie, comme pour ennoblir de sérieux les âmes les plus futiles !...

Ahl j'ai découvert maintenant le lieu significatif de cette terre tragique !

Et d*abord, j'ai compris que ce Sénégal c'était proprement le pays de la morl. Toutes ces couleurs fortes, ces rouges, ces jaunes, ces blancs qui chatoient sous un ciel trop bleu restent des trompe-l'œil 1 Ces tamtams, ces bamboulas au clair de lune, ces grandes orgies nègres,c'est par où se dupe l'indigène sur la mort qu'il a dans le cœur. Ce sont des cris de condamnés qui tentent d'affirmer leur existence. Lavéritableparaphrase de toutes ces âmes imprécises et vacilllantes demeurent ces mélopées somnolentes, ces complaintes monotones qui se traînent dans l'air lourd de midi, comme des chants funéraires.

Alors, le point entre tous où goûter la grandeur et la sublimité de désolalioa dont ces contrées se montrent capables, ce sont les cimetières de Matam ou de Bakel, les vieux cimetières de Sor que les Sénégalais ont dissimulés par un rideau de palmiers, tant la perpective leur en est douloureuse.

Rien n'est pour pallier notre angoisse dans ces enclos où de distance en dislance un tertre poussiéreux ou un tumulus de briques effritées marque l'emplacement d'une tombe. Nulle ombre que les bras du crucifix.

Çà et là un maigre mimosa, un tamaris décharné 1 Mais quelle fraîcheur attendre de ces branches convulsées d'arbres en agonie? Autour

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de soi c^esiranéanlissement définitif, l'évidence dunéanloù tomberindividu.Surlescroixde bois qui penchent, sur les ciments lézardés des loinbeaux, les noms s'effacent. Nul souvenir ne persistera des marins ou des spahis lombes là. Nulle idée de repos, de quiétude trouvée. Nulle consolation à attendre de la nature...

Nous sommes loin des frais cimetières de France, où notre dépouille, sous la terre amie, très doucement se transforme en mille semences de vie et de renouveau, contribue un peu au parfum des roses et des giroflées, à la grâce fragile des églanlines et des liserons qui croissent sur les vieilles lombes massées autour de Téglise protectrice.

Ici, le cadavre c'est quelquesgermes de fièvre en plus, ce sont les senteurs félidés de la corruption, appâts des hyènes et des chacals, c'est un peu de poussière ajoutée à la poussière du désert et qu'un coup de vent va balayer.

Ici, je ne vois quoi que ce soit pour nous distraire de ce que Pascil appelle le malheur naturel de notre condition faible et mortelle. Perspective si terrible que le philosophe ajoute que rien ne peut nous en consoler lorsque nous y pensons de près. Or nous sommes là face à face avec la mort...

Cette contemplation fait des saints et des héros : nos missionnaires et nos soldats. Les marchands ont leur commerce pour s'arracher à de telles pensées et les politiciens leurs intrigues. N'importe, un reflet de cette forte présence em-

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bellil leurs gestes les plus coromiuis. Us participent à la gravité du pays.

Cette Afrique, c'est un enfer où les vivants ont la majesté des ombres...

(A suiire,)

Llcien ConPEcnoT.

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