LETTRE DE M. LOUIS ETCUEVERRY
de primogéniture, est, en effet, recommandée » par la pratique des peuples prospères. Elle «( semble convenir surtout à une nation placée à '< cAté de voisins belliqueux, qui ont demandé à « cette institution les succès qu'assure toujours tf la continuité de pensée et d'action. Aucun des tt Faits enregistrés par Thistoire ne contredit « cette règle : tous, au contraire, se réunissent « pour la confirmer, et tel est, par exemple, « renseignement que nous donne le triste sort « infligé à la Pologne par la monarchie élec- « five, au contact de trois monarchies hérédi- « taires ». [Le. Programme des unions ^ch.w^ §iv.) On voudra bien reconnaître que le passage est décisif.
Mais je m'aperçois que j'ai introduit par mégarde un peu plus haut l'éloge de l'Empire, de cet Empire dont M Octave Tauxier a dit : « L'Empire est une réaction contre l'anarchie ; « il n'est pas une réaction contre les causes de a l'anarchie. » Me permettrez-vous de faire d'une pierre deux coups, et après avoir justifié M. Le Play, d'essayer de justifier l'Empire dans une brève finale?
Réaction contre l'anarchie I c'est déjà quelque chose Réaction contre les causes de l'anarchie ! Je voudrais bien savoir quel est le gouvernement qui a pu l'être, dans ce malheureux xix° siècle, autant qu'il aurait/aZ/w l'être. L'Empire a peut-être été, en tout cas, celui qui a le ^\\y%vouluV^\xe, Quand Napoléon P% en signant le Concordat j supprimait l'irréligion d'Etat, ne s'altaquait-il pas à une cause évidente d'anarchie? En rétablissant le culte, ne relevait-il
pas, sinon loul l'ordre social, comme i'a dit Louis Veuiilot, du moins son principal élément? Quand il constituait les majorats ou élargissait dans son code (quoique insuffisamment) la liberté testamentaire, n'essayait-il pas de créer quelques arches de Noé au milieu du déluge anarchique,ou de donner un peu plus de force à l'autorité paternelle, double entreprise de haute valeur sociale? Napoléon III, au dire de M. Le Play lui-même, a eu également la vision très nette de la réforme successorale et de certains remèdes exigés par la désorganiFation sociale; son programme de Bordeaux est le plus beau et le plus généreux qui ait élé formulé dans ce siècle fertile en programmes. Enfin compterezvous pour rien le régime parlementaire refréné par les deux empires, le régime parlementaire synonyme d'anarchie dans notre pays?
Qu'il y ait eu au milieu de tout cela plus de velléités que de résultats, soit; qu'il ait fallu laisser passer bien du mal pour arriver à faire un peu de bien, hélas I oui. Les circonstances ont été plus fortes que les hommes.Soyez indulgents cependant aux bonnes intentions. N'oubliez pas, d'ailleurs, que le roi Louis XVni,suivaut le mot de Joseph de Maistre, n'est jamais remonté sur le trône de ses pères, mais sur celui de Napoléon : en dépréciant le modèle, vous dépréciez plus encore la pâle copie
Je ne sais si ces pages mériteront de Hgurer à côté de celles de MM. Charles Maurras, Tauxier, de Montesquiou, etc. Qu*elles vous apportent à tout hasard, au milieu de quelques réserves,
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Texpression de la plus vive admiration pour vos coHaborateurs et pour votre œuvre !
Louis Etcdeverry,
Ancien Député, Ancien Président de la Société d'économie sociale créée par M. Le Play.
16, rue de Miromesnil.
Répliiiue.
Notre directeur et ami, M . Henri Vaugeois, m'a communiqué en épreuve Tintéressante lettre de M, Louis Etcheverry. Je lui ai demandé la faveur d*y répondre, aucun plaisir ne me paraissant comparable à celui d*échanger quelque3 idées claires avec un contradicteur éminent et de bonne foi. On aboutit soit à un accord, toujours agréable, soit à une conception du désaccord si précise et si nette qu'elle conduit à mieux comprendre ses propres idées et ainsi à les mieux servir.
Par ses claires observations, M. Louis Elcheverry m'a d'ailleurs fait connaître ces deux sortes de satisfaction.
1® Sur le premier point de sa lettre, je suis absolument de son avis. Ce n'est pas Le Play, c'est le petit groupe de la Science sociale^ M. de Tourville et M. Edmond Demolins en tête, qui a trop négligé la notion de l'Etat. Il n'y a qu'à rouvrir les œuvres de Le Play pour la retrouver et pour la restaurer. Nous imputerions à Le Play quelques fautes de politique, mais non des
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erreurs de doctrine. Eq 1864 comme en 1871, nous n'aurions' peut-être pas été de son avis sur |
la meilleure conduite politique à tenir ; mais, en nous séparant de lui, nous aurions pu lui opposer des textes importants tirés de ses propres ouvrages. M. Etcheverry nous en donne la fleur. .
Me permettra- t-il de lui dire que j'attendais sa protestation ou celle de quelqu'un des siens? La parole appartenait ici, en effet,' aux chefs de Técole de Le Play, non aux simples disciples. Mais j*ai le devoir de me ranger entre ces derniers. Voilà seize ans que je suis inscrit aux Unions delà ^mix sociale. La première publication à laquelle il me soit arrivé de donner une étude politique est la Réforme sociale, dirigée en 1886 comme aujourd'hui par notre éminent ami fi. Alexis Delaire. Ma première brochure politique, ridée de la décentralisation (1) porte une dédicace « à la mémoire de nos maîtres, Comte, Le Play, Renan et Taine. » Si j'ai contribué à remettre en valeur Tidée de TEtat dans la pensée d'Octave Tauxier et de quelques-uns de ses amis, ils étaient prévenus, à chaque instai)t, de l'origine de ces convictions et de ces formules : dès la seconde année de V Action Françaisp, Jacques Bainville prenait soin de ranger Frédéric Le Play au nombre de nos maîtres, et il lui empruntait, pour les transcrire ici, quelques belles pages.
M. Etcheverry, qui a la bonté de nous suivre, ne peut donc nous trouver oublieux ni ingrats. Si les auteurs qui nous démarquent citaient leurs sources aussi exactement que nous citons les
ri) Paris, librairie Larousse, 1897.
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noires, nous serions plus connus et parlant plus lus que nous le sommes. Pour quelques généreux convives qui prodiguent l'action de grâces,* combien de parasites qui ne songent qu'à nous détruire après nous avoir silencieusement dépouillés. Je les avertis quHls ne nous ont même pas épuisés, lis trouveront encore à boire et à manger dans le creux de nos mains.
2* Sur le second point de la lettre, j'ai le regret de ne pouvoir m'associer au sentiment de M. Etcheverry ; mais je veux lui dire combien son sentiment, fondé sur lés plus nobles traditions de famille, me semble digne de respect. Réclamant la royauté française au nom de Tintérél français, nos amours et nos haines (car nous avons des haines) ne sont jamais issues de l'esprit de parti. C'est l'idée même des partis, de tout parti, que nous aimerions extirper de la France contemporaine, et le parti bonapartiste doit être, selon nous, incorporé le premier, le plus tôt possible, à ce groupe de politiques, de politiques royalistes, que nous essayons de fonder. Et qui sait donc si, quelque jour, la Restauration capétienne une fois opérée, la famille Bonaparte elle-même, qui nous a valu tant de maux, mais aussi de la gloire, ne pourra être incorporée à la Maison de France ? Les nécessités de l'Ordre sont plus profondes et plus complexes que les petites vues des politiciens, même royalistes. L'avenir est plus riche que l'étroit calcul du présent. Rien n'empêche des patriotes de se montrer optimistes pour leur patrie, de concevoir pour l'avenir un système de circonstances favorables, et, leur conception déOnie,
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de travailler énergiqaement à la faire chair.
Quoiqu*il eo soit de Tavenir^nous ne pouvons capituler sur le passé. Il nous est impossible de considérer que « le programmé de Bordeaux » soit c le plus beau et le plus généreux des programmes du siècle I), car le programme de Napoléon m nous parait surtout remarquable pour la vivacité des principes qui s*y contredisent. En fait de beaux programmes et de programmes généreux, il est un prince à qui tous les autres doivent céder : j'ai dit le comte de Ghambord. M<^' le duc d'Orléans qui n'appartient pasanKLY"" siècle, mais au xx^, est d'ailleurs, le premier des prétendants français qui ait eu à la fois l'idée et l'occasion de marquer avec force les deux termes de la Restauration prochaine : reconstitution d*un Etat autoritaire, reconstitution des corps, compagnies et autres libres communautés que nous nommons à V Action française des républiques.
Le Concordat de 1801 fut-il un progrès sur l'anarchie de 1800? Ce problème qui s'est souvent posé au cours du dernier siècle ne semble pas résolu par Tévénement dansle sensqui plaisait le mieux à mon honorable contradicteur. J'aimerais ajourner la discussion de ce problème, si important, mais si délicat. D'une manière générale, puisque M. Louis Etcheverry doute qu'une réaction contre l'anarchie soit dangereuse quand elle n'est pas suivie d'une réaction contre les causes de l'anarchie, je l'invite à se reporter au magnifique article de M. Octave Tauxier, sur ce sujet. [Action française du !•' septembre 1900.)
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Napoléon 1" eut-il o de bonnes intentions »? S'il ne le put ^voulut' il dL\x moins réagir contre les forces anarchiques et peut-on dire par exemple que, Cl quand il constituait les majorats », quand il (c élargissait » u dans son Code» u la liberté testamentaire », il essayât, selon le sentiment qui lui est prêté par M. Louis Elcheverry, .« de créer quelques arches de Noé au milieu du déluge anarchique »? — Hélas !
Le 5 juin 1866, Napoléon P" écrivait au roi de Naples Joseph Bonaparte, son frère :
<f Je veux avoir à Paris cent familles, toutes « s'étant élevées avec le trône et restant seules € considérables, puisque ce ne sont que des « Gdéicommis et que ce qui ne sera pas elles va se
K DISSÉMINER PAR l'EFFET DU CODE CIVIL.
« Etablissez le Codé civil à Naples, Tout ce qui « m vous sera pas attaché va se détruire alors en « peu d'années j et ce que vous voudrez consolider a se consolidera.
a Voilà le grand avantage du Code civil. 21 faut M établir le Gode civil chez vous. Il consolidera <c votre puissance puisque par lui tout ce qui « n*est pas Hdéicommis tombe et qu'il ne reste « plus de grandes maisons que celles que vous € érigerez en fiefs. C'est ce qui m'afaitprêfher un «t Code civil et c-e qui m* a porté à l'établir. »
Le « désert anarchique » paraît ici confectionné et nivelé de la même main à laquelle M. Louis Etcheverry croit pouvoir attribuer des « arches de Noé >. Ce <c désert anarchique » n'est pas spontané. 11 n'existe pas contre le gré de Napoléon. Napoléon veut se maintenir. Il y travaille. Il espère que ce sera « l'effet du Code
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civil ». u Etablissez le Code civil à Naples », c'esl-à-dire divisez, partagez, dissolvez, liquidez, et notre embarcation pourra flotter sur ce déluge. Ce pauvre Louis XV qui prévoyait le déluge, ne l'organisait pas systématiquement.
Louis XV était un roi, Napoléon un partisan.
Les événements ont détruit le calcul napoléonien dont on sent d'une part la perfide et sublime justesse, mais d'autre part Tenfantillage. Le premier Empereur voulait traiter comme si elle eôt été au berceau de son histoire une nation qui date de Hugues Capet, sinon de Clovis oude Jules César. Le second Empereur eut, je crois, de très bonne foi, le désir de construire, mais en pleines nuées. S'il répudiait quelques idéologues, il en retenait d'autres. Si le libéralisme lui parut d'abord périlleux, la démocratie ne cessa jamais de lui plaire. Le Play devait se faire quelques illusions. Ses concessions à la démocratie ne lui ont-elles été dictées par le désir de pouvoir causer utilement avec TEmpereur?
M. Louis Etcheverry n'est pas tendre, mais nous ne le serons pas plus que lui, pour les fautes de la Restauration. Oui, la Restauration se trompa lourdement lorsqu'elle accepta Thérilage administratif de Napoléon. Elle aurait dû détruire les institutions de l'an VIII, et le sanglant reproche que Joseph de Maistre lui adressa, exagéré et donc injuste, a cependant sa vérité profonde. Le comte de Chambord s'y est associé. Subissant Tanarchie créée par Napoléon, n'osant pas la combattre, la Restau-
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ration n*a restauré que le pouvoir. Il eùi fallu restaurer le pays entier. Eacore (et M. Louis Elcheverry a toujours raison sur ce point) a*t-elle commis l'autre faute, non moins lourde, de rétablir auprès du pouvoir politique le système parlementaire anglais, excitateur de Tanarchie.
Mais, outre que ÏActe additionnel aux constitua tiens de VEmpire montre déjà des retours au i'ystème anglais de 1789, jamais le parlementarisme de la Restauration, ni même celui du Gouvernement de Juillet (1), ne donna de résultats aussi désastreux que celui qui sévit pen dant dix ans entiers sous le régime de TEmpire libéral : les parlementaires de TEmpire partagent avec Napoléon III la responsabilité de Tanarcbie diplomatique et militaire qui nous a conduits à Sedan par Sadowa.
De 1814 à 1848, il y avait un monarque du sang de France qui, au-dessus des Chambres, nemetlait jamais en oubli l'objet propre de son existence et la haute raison de sa fonction, Y Etat. L'ordre diplomatique et militaire échappait, de gré ou de force, au Parlement. Louis- Philippe, Charles X et Louis XVIII en ont été maîtres.
Un juste respect de l'histoire m'interdit de prendre ici la défense de Louis XVIII, le plus sage des dictateurs français depuis la Révolution. M. Louis Etcheverry regrettera peut-être un jour, en relisant les actes de ce beau règne, la
(1) Les premières armées du second empire sont i*œu • Tre de la belle loi militaire de 1832.
parule trop vive qui lui est échappée sur le plus patriote des princes. Mais Charles X luimême, en tant que directeur souverain de TEtat français dans ses relations avec les autres Etats, a mérité une place à côté de son illustre frère.
« Autant le comte d'Artois avait été mauvais « français pendant Témigration, autant, sur le (f trône (1), Charles X se montra passionné pour « le relèvement national. Grâce à sa politique « intelligente, nôtre situation était admirable au <c commencement de 1830. A Alger, nous repré- « sentions Thumanité ; en Grèce, en Italie, les «nationalités, partout la dignité; nous étions « assurés de l'amitié dévouée de la Russie; il ne « dépendait que de nous d'eiïacer les derniers « vestiges de nos défaites. Nous allions nous « retrouver à la tète de l'Europe (2). Un peuple, tt convaincu que tout débat intérieur est de « mince importance dès au'il s'agit de la pré- ^^ pondérance extérieure, aurait tout pardonné « au roi qui lui rendait de tels services. Il ne l'eût « pas renversé à l'occasion de quelques ordon- * nances maladroites peut-être, mais trop jusc titiées par d'implacables provocations. »
L'écrivain chez qui j'extrais ces lignes impartiales est plus près des idées de M. Louis Etcheverry que des nôtres. C'est un ancien ministre de Napoléon III. C'est M. Emile Ollivier, dans son
(1) Cf. notre vieux théorème: par position, un prince dynastique régnant identifie son /^goïsme avec celui delà nation.
(2) Une entente ébauchée avec la Russie nous promettait soit la ligne du Rhin, soit la Belgique.
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Empire libéral, t. I", p. 219, 220. M. Emile Ollivier a résumé parfaitement dans cette page quels ont été les résultats de la Restauration et, àleur tour, ces résultats expliqueront à M. Louis Etcheverry comment il nous est impossible d*appeler aucun des deux souverains qui ont participé àlaRestauration,une « copie »,pàle ou distincte, de Napoléon l", et comment aucun Bonaparte ne nous semble pouvoir être présenté en(( modèle »: 1814, 1815, 1870 marquent un état de TEurope ; 1830 et 1848 marquent un autre état et, je crois, assez dififérent.
tt Un peuple convaincu que tout débat intérieur est « de mince importance quand il s'agit de la prépondè- « raïue extérieure » (et M. Emile Ollivier veut sans doute parler d'une prépondérance solide et durable), eh bien, un tel peuple, dans un tel sentiment, ne peut supporter la pensée ni de Tun ni de l'autre Empire. Ce peuple enfin arrivé au nationalisme ne peut être que royaliste.
Nous le sommes déjà. Si M. Louis Etcheverry voulait Têtre à son tour, que de bons citoyens le suivraient dans son mouvement !
Charles Maurras.