‹ L'action françaiseChapitre 108 sur 189 · INTELLECTUELS ET INDIVIDUALISTES K · texte numérisé non relu

INTELLECTUELS ET INDIVIDUALISTES K

Le dernier argument de Tindividualisme philosophique contre la logique de l'expérience est celui-ci : La religion est une affaire de conscience. Nous vous raccordons bien volontiers si vous entendez par là que votre conviction ne vaut qu'autant que votre bonne foi, mais nous protestons énergiquement si vous prétendez qu'au point de vue religieux tout peut demeurer personnel.

Sansdoute,Ia conscience d'un homme ne tend pas moins à l'absolu que celle de l'humanité, mais l'une est sujette à l'erreur par ignorance ou par passion, l'autre demeure infaillible parce qu'identique en ses manifestations les plus profondes comme en ses aspirations les plus hautes. Nul n'a donc le droit de conclure contre elle des principes aux dogmes, de la Morale à la Religion.

Ainsi l'exige pour l'harmonie du monde la Vérité intégrale qui manifeste aux catholiques une lumière indéfinie et procure la paix du cœur avec toutes les joies de l'entendement.

Les intellectuels comprendront mieux que personne que ce résultat vaut bien la soumission de la Raison à la Foi, aux pieds de laquelle sa marche normale l'aura conduite.

Comte de Lantivy.

[Les Serviteurs^ de notre collaborateur et ami Charles Manrras, recueillis, il y asept ans, dans son petit volume de contes philosophiques, le Chemin de Paradis (Paris, Gaimann Léry, 1894), datent, ainsi

3u'on le verra, d'une dizaine d'années. L'extrême iffusion de la philosophie de Nietzsche dans les pays de langue rrauçaise donne aujourd'hui un intérêt particulier à ce « mythe » des Serviteurs, conçu en dehors de toute influence nietzschéenne.

Les contes du Chemin de Paradis étaient commentés dans une préface explicative et complétés par des notes en appendice. Nous découpons dans ces notes et dans la préface les éclaircissements nécessaires.]

PRÉFACE A Frédéric Amouretti.

Cet insensé désir d^ élever toute viehumaine au paroxysme y c'est le fond de V erreur moderne qui ôte la paix de tout cœur. Si vous doutez qu^elle ait de même dégradé les esprits^ voyez le culte qu^elle a su faire ren-^ dre à la Liberté, Vous n^entendrez louer nulle part l* Unité des consciences^ cette excellente condition de la prospérité publi-

que et de V ordre privée sauvegarde des faibleSy défense des inquiets^ forte discipline des forts ^ et qui méritait bien qu^onla payât de temps en temps du prix de quelques larmes accompagnées de cris^ même Œun peu de sang verse. Tout le monde l'oublie ; c'est à la seule Liberté de conscience que vont aujourd'hui tous les vœux. Le droit sens V admettrait encore^ si Von se contentait de respecter en, celle-ci un effet naturel, consacré par l'Histoire, de la mollesse et de l'incurie de nos pères, trop lents à se garer de vains fauteurs de nouveautés. Mais est-ce jamais sur ce ton qu'on nous la recommande ? On vante à haute voix cette force exécrable de dissolution et de ruine ainsi qu^un bien tout positif un gain précieux, une sorte de conquête suprême des âges : comme s'il était rien de louable et de beau en soi dans la division des idées et le désaccord des doctrinesl — Conception immonde aux yeux du poète et tout a fait absurde au point de vue du logicien.

Telle est pourtant la conception et V amour des tètes modernes. Elles se plaisent aux agents de désordre et de confusion. Et ce plaisir est vil au-delà de toute parole. Il nous faut le laisser aux vils comme leur propre marque. Voilà plusieurs années que f exprime ce sentiment (1).

Je ne crois pas que le cours des choses m'ait pu contredire. Rien ne sera trop cher

(1) Voir la DOte des ServUeurs, page 562.

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pour revenir de Vanarchie où nous vivons aux accords et à la beauté. S'il apparaît^ en calculant de justes équilibres^ qu'il faille que quelques-uns^ souffrent ou servent^ la pensée de souffrir ou faire souffrir ni celle de faire servir ou de servir ne sauront alarmer une bonté sincère ni choquer d'or^ gueil bien placé.

En segre corz e en senrir Metz tost son percaz e sa renda.

A suivre cour et à servir

Il mil tous ses soins et son bien (1).

Voilà comme nos vieux romans peignent le parfait chevalier et l'amant idéal : c'est que l'univers apparaît à l'amant^ au héros aussi bien quausage, sur un type d'immense réciprocité de services, pour si peu qu'ils y jettent un regard naturel et pur.

Vous avez lu /'Histoire d'une servante.

Lamartine n'a rien écrit de plus touchant. Mais le pathétique du livre, c^est surtout^ à mon senSy Vétat du cœur du vieux poète divisé entre ses chers fantômes de liberté et les clartés de son génie. Le goût de sapauvre servante pour ce qu'elle appelait naïvement « rendre service » lui semble tantôt une merveilleuse effusion des grâces du ciel, tantôt le pli avilissant de serviles hérédités. Pas une heure il n'a osé s'arrêter à cette pensée^ qui lui est venue cependant, que la bonne femme suivait d'abord sa volupté et que, de l* humble coin de son foyer

(1) Comparez la belle devise de Persigny : Je sers.

de ceps de vigne, elle observait la loi qui fait obéir les étoiles,

Cest servir^ en effets qui est le premier dans les cœurs. Bien que la rencontre en soit rare^je ne conteste point l'appétit de l'indépendance^ l'erreur belle et féconde dont quelques hommes sont aveuglés comme de leur sang. Mais la plupart ne réprouvent à audun degré, si ce n'est comme suggestion et imitation machinale^ ce qui est encore servir. Bien mieux^ ces suggestions ont fait de récentes misères que nous avons eues sous les yeux : combien d' esclaves-nés de notre connaissance retrouveraient la paix au fond des ergastules d'où U Histoire moderne les a follement exilés !

Mourant de lâche inquiétude et pourris d'une élégiaque vanité, encore faudrait-il que l'on nâtdt pour eux ce bienfait du carcan^ ou les verrons-nous parvenus en un état si avancé de décomposition que leur chair en lambeaux empoisonnerait les murènes.

Je présume qu'on évitera d'objecter à ceci le christianisme. La chaîne d'idées que j'expose est très suffisamment païenne et chrétienne pour mériter le titre de catholique (1) qui appartient à la religion dans laquelle nous sommes nés. Il n'est pas

(1) Ceci est l'illusion de la yingt-cinquiôme année. Le catholicisme est un doçme. Il ne prête ni aux mélanges ni à la fantaisie. Dans Tes temps héroïques de la science grecque, ceux qui s'y distinguèrent prenaient d'abord le nom^ de saçes. Un peu plus tard, la modestie leur imposa de s'en tenir au nom d'Amis de la sagesse. Les sentiments exposés ci-dessus ne sont qu'amis du catholicisme : ils en sont les amis très fermes, {fiote de 1901.)

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impossible que j'aie heurté chemin faisant quelques passâmes delà Bible, mais je sais a peine lesquels. D'intelligentes destinées ont fait que les peuples policés du sud de l'Europe n'ont guère connu ces turbulentes écritures orientales que tronquées, refondues j transposées par l'Eglise dans la merveille du Missel et de tout leBréviaire : ce fut un des honneurs philosophiques de l'Eglise, comme aussi d'avoir mis aux versets du Magnificat une musique qui en atténue le venin. Je me tiens a ce coutumier, n'ayant rien de plus cher, après les images d'Athènes^ que les pompes rigoureuses du moyen-âge, la servitude de ses ordres religieux, ses chevaliers, ses belles confréries d'ouvriers et d'artistes si bien organisées contre les humeurs d'un chacun, pour le salut du monde et le règne de la beauté. Ces deux biens sont en grand péril depuis trois ou quatre cents ans et voici qu'on invoque, au secours du désordre, le bizarre Jésus romantique et saint-simonien de mil huit cent quarante. Je connais peu ce personnage et je ne l'aime pas. Je ne connais d'autre Jésus que celui de notre tradition catholique^ « le souverain Jupiter qui fut, sur terre, pour nous crucifié (l) ». /e ne quitterai pas ce cortège savant des Pères, des Conciles^ des Papes et de tous les grands hommes de l'élite moderne pour me fier aux évangiles de quatre juifs obscurs...

(i) ... 0 sommo Giove

Che fosti *n terra per noi crucifisso!

Dantb, Pg. VI, 118, 119.

<i Les chefs combattent pour la victoire; les soldats pour les chefs.

Tacite.

<f C*eBt de manquer d'énergie et de ne savoir où s'intéresser que souffre le jeune homme moderne.

Maurice Barras.

« A mon cher maître Anatole France

1. Cri ton descendait chez les morts. Il souriait de la lamentation des pleureuses que les brises d*Âttique lui portaient par lambeaux : « Hélas ! pauvre Crilon! tu perds ta femme, tes enfants! Tu perds la douce Athènes. Tes centaines d'esclaves ne te serviront plus de rien. Qui aura soin de toi? » Devenu une ombre subtile, il souriait de ces propos et s'enfuyait légèrement; car n'estil pas vrai que le sage emporte avec soi tout son bien ?

2. Plus pâle que la Lune, Mercure se levait sur les collines empyrées. Son vol guidait vers Toccident une foule d'ombres en larmes.En vain secouait-il les boutons laiteux du moly qui dis-

sout les enchantements ; toutes les âmes étaient pleines du sortilège de la vie. De quelque planète sauvage qu'on les eût délivrées, le regret les chargeait et les retardait. Mais un vent de curiosité secondait les pas de Griton. Il aurait égalé le fils de Jupiter si sasandale, tout-à-coup, ne se fût détachée. Elle roula dans un fossé, sur le bord du chemin céleste. Il fallut que Criton courût en boitant la quérir et s'agenouillât sur la route pour rétablir les bandelettes autour de la cheville. Gela le mit en grand retard. Et comme il se hâtait, Mercure lui montra quelles taches de boue pendaient à son manteau. Il dut les secouer lui-même et ses pas furent moins légers.

3. Il songeait, en effet, qu'un enfant acheté àlhèbesraccompagnait naguère,ayant soin des étoffes, des courroies, des sandales; ce gracieux serviteur était à présent mort pour lui. Cette idée Tattrista; ce qui le fît sourire de nouveau :

— Les vivants m'appellent un mort. Aussi sont-ils morts à mes yeux.

Getle méditation lui apparut riche de sens. Il désira la commenter sur ses tablettes.

— Ça I dit-il, qu'on recueille les phrases que je dicterai.

4. Mais Griton éclata de rire. Parmi les ombres taciturnes, il avait parlé seul comme on fait dans les rêveries. Il s'était vu en ce moment environné des secrétaires qui excellaient à conserver les finesses de sa pensée.

L'un, natif de Sicile, distinguait les rôves du maître aux replis de son front. L'autre ramenait sur sa langue les mots ailés et délicats, s'ils venaient à la fuir. Privé de ses auxiliaires, TAthénien gémit.

— Par Diane ! il serait sage d'immoler aux mânes du maître ses esclaves les plus utiles. Quelle disgrâce insupportable de descendre seul aux enfers !

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