‹ L'action françaiseChapitre 109 sur 189 · Mercure, se tournant · texte numérisé non relu

Mercure, se tournant

— Màne, dit-il, ne te plains point. Tu fus d'un siècle fortuné. Mais si un grammairien t'a instruit aux lettres, lis les promesses que contiennent les tables du Destin...

Les murailles du monde venaient d'être franchies. Sur leur façade flamboyante le doigt de Mercure montrait des lettres sacrées. Rien ne se fait dans l'univers qui n'y soit figuré d'avance. Criton lut en courant :

Un christ hébreu viendra au monde^ rachètera Vesclave et^ déposant le fort du trône, placera les premiers plus bas que les derniers, pour que sa gloire soit chantée dans la vie éternelle,

6. a Criton » pour les Grecs signifie un esprit juste et un sens droit. C'est pourquoi il fut affligé de cette prédiction : il entrevit l'âge de fer. Il aperçoit des temps oCi tout homme, maître de soi, réduit à sa seule vertu, glisserait sur la terre seul et muet parmi des ombres. Sa raison indignée l'abandonna quelques instants. Il alla aux imprécations comme un bar-

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bare pris de vin. Mais presque aussitôt il rougit de ces mouvements.

7. — Hélas ! soupira-t^îl, cela n'aurait jamais été si j'avais eu auprès de moi mon petit bouffon d'Ethiopie. Par des quolibets et des coups je dispersais sur lui l'impatience de mon humeur. Il dansait et je le battais. Je le blessais parfois* Sa grimace apaisait mes fibres. Ainsi se purgeaient mes passions. Ce bel enfant me rendait digne des mythes de Platon et des poèmes de Ménandre. Hélas 1 sans ce ministre de ma tranquillité me voici devenu mon souffre-douleur. Chose horrible à songer! mes colères me sont fâcheuses. N'ayant que moi autour de moi, je me prodigue des soufBiets comme un personnage de comédie...

8. On était arrivé à l'onde du Styx. Elle murmurait tristement. Cri ton jeta les yeux sur cette glace de ténèbres. 11 s'y aperçut bien, mais eut peine à se reconnaître. Et quelle Athénienne eût reconnu dans ce reflet le céleste Crilon^ délice et honneur de la ville? En peu d'heures, l'inquiétude, la fièvre, le souci, avaient troublé ses traits; son teint devenu rouge sombre commençait à être étoile des pustules légères qui témoignent d'acres humeurs. Yeux contractés, sourcils crispés, les deux coins de la bouche baissés amèrement, il se trouvait horrible et n'osait plus un mouvement. Mais il se regardait, se lamentant de ne pouvoir être englouti, comme Narcisse, en ce miroir digne de lui.

9. Deux fois le vieux Caron lui avait réclaoïé Tobole. Comme il ne bougeait pas, le nocher lui donna de son aviron dans les reins. Il reçut de nouvelles plaies pour sa noble lenteur à sortir de la barque.

— Cela est triste, dit Criton, et cela' est trop dur l J*ai perdu ma beauté et la souplesse de mes membres. Il me reste un peu d'élégance : il me faut en souffrir aussi.

Heureusement, il se trouva que Minos avait Tâme bonne. Ce dieu le fit conduire sans retard aux Champs Elysées.

iO. Aussi loin que couraient ses yeux, il vit s'étendre une campagne tapissée des Ûeurs qu'il aimait. Le jour naissait du sein des brises. Il s'échappait aussi de la cime des plantes. Le visage des bienheureux était pétri d'une lumière et les cercles qu'ils dessinaient sur des collines de gazon avaient des lignes harmonieuses, ainsi que d'un beau corps distribué en cent personnes.

il. Et Criton vit ce qu'il aimait plus que toutes les fleurs : dans un ciel admirable, que l'éclat du soleil eût souillé comme un noir nuage, les neuf Muses, les trois Charités chantaient aux pieds de Jupiter. Leurs voix, leurs mouvements, répandaient la sérénité. Mais Criton était las. Son corps, ses vêtements, ne cessaient point de lui peser.

— J'aurai le temps, dit-il, d'écouter ces belles déesses. Prenons quelque repos.

Il souhaita de se baigner. Dans un bouquet de myrtes et de lauriers-roses en fleur, cinq ou six jeunes fleuves élevaient leurs cornes dorées et leurs couronnes d'épis mûrs. Ils jouaient sur l'onde tremblante, épanouie, qui respirait les puretés originelles. Il se glissa de leur c<)té et prit soin de se dévêtir.

12. Mais il avait compté sans les agrafes et les noeuds qui abondaient par sa tunique et tout son vêtement. Ayant rompu plus d'une éloff'e précieuse, il se découragea. Il se coucha sous un peuplier où voltigeaient des flammes pures, musicales comme le vent. Cette harmonie le balançait. Une demi-félicité lui vint. Mais, en songeant qu'il était seul, il se retenait de la prendre ; il n'osait y ouvrir son cœur dans la crainte de le blesser. Car il n'avait personne en qui pût se répandre l'excès de ses plaisirs. Il s'assoupit ainsi. Des années infinies ne le tirèrent point de ce rêve agité et des siècles coururent,tandis que l'asphodèle lui tissai t des colliers et desbracelets. Sa chevelure s'impliquait de lierre et de volubilis.

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