‹ L'action françaiseChapitre 110 sur 189 · Une voix l'éveilla · texte numérisé non relu

Une voix l'éveilla

— 0 Crilon, mon seigneur !

Avant qu'il se fût retourné, le bon Androclès paraissait, menant une troupe joyeuse. Androclès,aux maisons d'Athènes, régissait le bien de Criton. Etant le meilleur des esclaves,il corn»

mandait aux autres. Ceux-ci venaient de le rejoindre comme leur chère destinée.

Tous riaient et pleuraient. Tous chantaient, agitaient les bras et s'étreignaient les uns les autres,

— Amis, le maître est retrouvé.

14. Vers les étangs, les fleuves et les mers qui brillaient au bout de la prairie divine, partaient des messagers pour ramener les serviteurs qui erraient encore en cherchant la trace du maître enfui ! Et tous accouraient hors d'haleine. La beauté des ombres heureuses avait failli laisser leurs fronts, tant leur erreur infructueuse les avait affligés. Criton reconnut un berger corinthien qu'il avait mis en croix contre la justice.

— Tu ne m'en veux pas ? lui dit-il. Mais Tesclave fondit en larmes.

— Seigneur,ilte fallait que je souffrisse jusqu à la mort. Et je ne m'y refusai point. Bien ou mal, je m'enacquiltai. Mais toi, pourquoi nous laissais-tu ?Ma douleur commença quand je ne sus que faire ni de qui prendre les souhaits.

15. Tous disaient des choses semblables ou leur visage l'exprimait. Peu à peu la satisfaction rappelait sur leurs joues les beautés anciennes. Criton se fit délier des chaînes fleuries. Il se levaet, gravissant un mamelon, s'assit commodément à la cime. Androclès se tint près de lui avec les secrétaires. Plus bas, les musiciens munis de flûtes et de lyres et d'autres

instrameûts. Au rang inférieur, pareils au fondement d'une pyramide, les esclaves sans nombre qui ont soin des jardins, des vivres, des habits. Sans nuire à l'harmonie qui s'établissait de la sorte, ces derniers serviteurs montaient et descendaient suivant leurs divers ministères. Ils apportaient T'eau d'émeraude, la transmettaient, lavaient les membres du seigneur, où des éponges odorantes étaient ensuite promenées, offraient sur des plateaux les fruits d'Hespérie, les coupes d'huile vierge et les carafes de nectar. Sous des chapelets de violettes, les danseurs ondulaient, les bouffons tendaient leur échine et Griton, du bout de l'orteil, daignait y imprimer des gourmades distraites; une pleine félicité les couronnait alors. De tant de serviteurs, il n'en était pas un qui n'eût les yeux fixés sur la prunelle de Griton. Mais le front de Griton était dressé en ce moment dans le voisinage des astres, et son regard plongeait où la vue des esclaves ne pouvait pénétrer, vers la couronne des étoiles, des belles muçes et des dieux.

16. — Selon les rangs, les conditions, les dignités dont tu nous pares, Griton, nous regardons vers toi et, se formant à ton modèle en qui le ciel est réfléchi, chacun de nous atteint le genre de beauté que Jupiter lui désigna, 6 demidieu, près de la tienne.

Tel était le chant des musiques et, par sa belle architecture, du rythme gracieux des atti-

ludes mutuelles, toute la maison de Criton. accompagnait ces voix.

17. La présence du maître fit même qu'Ândroclès discourut avec Tabondance d'un sage.

— Plus d'une fois, seigneur, il nous vint pendant notre vie des désirs d'affranchissement. Insensés, nous croyions que la liberté tenait à l'absence du maître I Ta douce autorité nous apparaissait un fardeau. Cependant tu nous employais, toi, Taimé des Muses ; tu le daignais I Tu guidais nos pensées suivant les formes de la tienne par où le monde s'épurait. Si nous vivions à ton profit, tu te vouais toi-même aux grands dieux qui portent des voiles. Nos pieds, nos mains et nos épaules te servaient d'escabeaux; mais quand les célestes faveurs descendaient t'inonder, une rosée mystérieuse inondait notre front et tous s'enivraient de ta joie.

18. « Hélas I toi disparu, ces fontaines se desséchèrent. Nous ne connûmes plus de reli* gion ni d'art. Car lequel d'entre nous eût touché sans mourir ces divinités fortes, éternelles et belles, qui sont maîtresses d'harmonie et principes de vie? Nous sentîmes que notre cœur était tombé à notre charge. Sur la rive du Styx, Caron me frappa durement; car tu n'étais point là pour me faire comprendre qu'il était temps de s'embarquer. Devant Minos, plusieurs s'accu*

sèrent Tan Tautre pour se défendre : « Allez! » dit le juge des mânes, «ayant servi Griton, vous » échapperez au Gocy te. Mais cessez de vouspro- » diguer un aussi commun déshonneur. » Ainsi, Criton, tu nous sauvas; ainsi, sans toi, nous fûmes couverts de ridicule et remplis de méchanceté.

19. « Criton, nous avons tant souffert que les Champs-Elysées ne nous surent point consoler. Nous mourions d'ennui, ô Criton I Nos doigts, tu le vois, sont habiles à cent travaux singuliers. Hélas 1 auquel nous appliquer? tu nous manquais pour nous le dire. Nous chantions à notre âme : Petite âme, que nous veux-tu?... L'éclat des cieux qui te nourrissent Taccablait et l'éblouissait. Elle se mirait en souci à la berge de fleuves. Et son ombre s'y allongeait exténuée, pâle, légère. Suivant d'innombrables désirs, elle se dissipait par flocons dans les airs. Nous nous dissipions avec elle. Quelquefois nous essayions de la recouvrer, mais c'était bien en vain ; chacun, errantde son côté, se dissolvait soiméme.Tous les efforts pour nous refaire ouvraient des blessures nouvelles dans notre cœur qui s'épandaît et s'effaçait, à l'image des nues et des brouillards évanescents qui s'éloignent de notre terre.

. 20. — Mais, demanda Criton, que ne remettiez-vous un sceptre aux mains du plus habile?

— Criton, nous l'essayâmes, il faut en convenir Jls m'acclamèrent comme chef»afîjQ.de se trou**

ver heureux. N'étais-je point, au ciel d^Athènes, le plus favorisé de toi? Je ne sais plus si je parvins à leur bégayer un souhait; je sais qu*ils se gardèrent bien de l'exécuter. Comm en t l'auraientils pu? Va, les âmes des hommes n'ont pas été tirées de la même origine. Les Giles de Targile ne s'élèveront pas au rang de celles que les dieux ont conçues dans le lit de pourpre.

21. « Mais, 6 cher maître, le visage de la fortune sourit dans ta venue. Dis,ne nous quitte plus. Car nous avons besoin d'un père, d'une mère et d'un fidèle ami. Tout de toi nous sera léger : les injures, les coups. Car cela fait partie de notre condition, et les pires maux appliqués aux places convenables deviennent les présents du ciel. Il n'est point de bonheur pareil^ à celui de remplir le messsage que Jupiter inscrivit, en lettres divines, sur les épaules de chacun. »

22. Griton avec moins de paroles raconta ses malheurs. Son visage brillait d'un enchantement délicieux. Il baisa Androclès, qui transmit la caresse aux deux esclaves les plus proches. Ceux-ci se rendirent à d^autres. Elle passa de rang en rang. Et Griton se complut à regarder sur le versant de la prairie heureuse, tressé à l'infini, son doux baiser multiplié.

23. Ges transports n'avaient point cessé que Griton vit venir à lui un jeune homme d'une

beauté resplendissante. Une coupe de lys était ouverte dans sa main.

— Vous Ime connaissez bien, dit-il; je suis Mercure. Voici la coupe du Léthé. Âmes choisies, nulte de vous ne nourrirait-elle en secret le vœu de revoir la patrie ? Je vois bien que vous vous donnez au rire élyséen. Pourtant réfléchissez si vous n'avez aucun regret. Je puis vous rendre votre terre, la vie d'autrefois, le soleil.

24. A ce discours du Psychagogue, les serviteurs buvaient avec plus d'espérance le feu des regards de Criton; car ils ne savaient que répondre. Et Criton s'enflammait d'une beauté supérieure, car il se souvenait des douces murailles d'Athènes. Il baissa les paupières pour ne point s'enivrer d'espérances déraisonnables. Puis, il les releva vers le groupe des belles Muses qui, là-haut, poursuivaient le cantique du monde, à la table incorruptible de Jupiter.

— Hélas ! dit-il, les fleurs d'Attique ont une odeur impérissable.... Pourtant, Mercure, réponds-moi : notre ville d'Athènes est-elle encore la plus belle qui blanchisse la mer Egée? Quels sont les orateurs pour se lever dans l'Assemblée? Quels sont les sages? Le théâtre ofTre-t-il des poètes égaux à nos anciens ? S'il en est autrement, dis-le sans prendre de détour, car je ne voudrais pas revivre à la légère.

25. — Criton, tu parles sagement. Apprends qu'Athènes existe encore. Elle fleurit : c'est un lumineux champ de ruines.

— Quoi ! Mercure, elle, ruinée?

— Elle est dévastée sans retour.

L'Athéaien devint pâle, mais il reprit :

* — Cela n'est rien, Hermès, je la saurai bien rebâtir.

— Sache aussi qu'un monarque de sang barbare y tient sa cour.

— Gète ou Scythe, il sera chassé au delà du blanc Tanais !

26. — Mais, Criton, n'y recherche plus le chœur de tes poètes. Ils sont bien morts, leurs chants ne sont plus entendus que d'hommes disgracieux qui s'estiment habiles parce qu'ils portent sur les yeux des cercles de cristal. Yeux-tu revenir à Athènes ? Les Béotiens y font leur camp. Depuis longtemps. Palias émîgra de notre cité...

Criton avait mûri un plan qui replongeât le peuple des Barbares jusqu'au fond desbois her- .cyniens.

— Oui, sans doute. Mercure, il faut que je revive. La ville infortunée a besoin de ses citoyens. Tous ceux-ci feront comme moi.

il montrait les esclaves. Quelques-uns étendaient la main sur le lys où brillait le Léthé coloré de miel. Criton les arrêta :

27. — Pardonne-moi,douxPsychagogue,d'o3er solliciter une parole de plus. En descendant vers l'onde noire, il y a de longs siècles, c'est toi qui me fis déchiffrer des inscriptions funestes. Ce Christ hébreu dont elles parlent, est-il venu?

— 11 est venu, Criton.

— A-t-il chassé les forts du trAne, ainsi qu*il se le promettait?

— Il Ta fait, dit Mercure.

Mais les échos élyséens répétèrent en gémissant : ,

— Il l'a fait! Il Ta fait!

— Il a mis les premiers au-dessous des derniers ? Il a rendu Cléon l'égal du fils de Sophronisque ?

— Mon Criton, ces rêveries s'accomplissent.

— Et cela réussit ?

— Tu le sauras, Criton.

28. Le sage Criton soupira. Il comprenait peu que l'absurde eût ainsi triomphé.

— Hélas ! Mercure, reprit-il, je sais aussi que les esclaves, au nom du même Christ, doivent un jour être affranchis. Est-il temps de s'y opposer ?

— Voilà près de quatre cent soixante-treize, olympiades que l'Hébreu criait sur sa croix : Gélu est consommé! Oui, depuis ce moment, les esclaves ont reçu le gouvernement de leur àme. Ils ne sentent plus d'autres jougs que ceux de vivre et de mourir. Ils disposent de tout leur cœur. La servitude est abolie, chères ombres !

Tous les serviteurs aussitôt accoururent en frémissant :

— 0 Hermès, où nous conduis-tu ?

Mercure crut bien leur répondre :

— A la liberté, mes amis.

29. Mais le vieil Androclès se prosterna devant Grilon, dont il embrassa les genoux :

— Cher maitre, garde-toi de commencer notre infortune. Songe aux malheurs que nous souffrîmes avant que d^être ici rejoints.

« On souffre sur la terre ce dont j'ai souffert loin de toi. Je distingue assez bien comment, sans précepte, sans chef, les anciens esclaves s*y doivent consumer d'un ennui sans merci. Il leur faudrait quelqu'un à servir et à saluer. Ils ont des conquérants, de temps à autre, qui les broient : pour l'ordinaire, de faux maîtres au cœur pétri comme le leur. Et ces oppressions ne leur profitent guère, car jamais ils nt les acceptent, jamais ils n'obéissent, sinon contre leur vœu.

a Même, il leur pèse de durer en leurs propres résolutions ; carils redoutent d'être esclaves, et c'est l'être en quelque façon que d'obéir à soi, d'exécuter d'anciens projets, d'être fidèles à de vieux rêves. Ils se sont affranchis jusqm de la comtance^ et Vunivers miter les subjugue chaque matin.

30. a Cet état, que nous connaissons, ne permet rien qui soit durable. Parle, toi, Trismégiste, qui sais exactement les événements des trois mondes, étant grand voyageur. N'est-il pas vrai que désormais toute œuvre est vide et vaine? Aucun peuple nouveau a-t-il réussi seulement un édifice comme le Parthénon? une Aphrodite cnidienne ? un autre Œdipe-roi ? un

corps de lois qui se compare à celui de Solon?

— Je ne le vois pas, dit Mercure.

— Hé 1 lequel d'entre eux l'aurait pu? Là-haut les anciens maîtres mènent une vie d'infortune. Tu étais leur pareil, Crilon, quand tu errais au bord du Styx, songeant aux musiques du ciel et obligé de renouer toi-même tes chaussures. Ils s'enveloppent de pensée et quelque matelot les bat en leur réclamant une obole. Mercure, suis-je dans Terreur?

— Tu dis merveilleusement vrai, Androclès, répondit le dieu.

— Mais ces peines d'aristocrates sont près d'être lavées de la face du monde. Les feux sacrés s'éteignent et Tart inutile se meurt. A la vérité, la nature agonise, elle aussi. Et cela n'est point de vieillesse. Mais son beau sein est encombré. Jadis, Griton, nos mariages étaient réglés par des souhaits qui dessinaient un monde élégant comme ton esprit. Jamais les serviteurs ne poussaient la fécondité au delà des vœux de l'Etat. Chaque pays portait le nombre d'habitants qu'il pouvait nourrir, vêtir et honorer. Celte modération a bien cessé d'être en usage!

31. « Car, devenues maîtresses d'ellesmêmes, les femmes ont souri à tous, ouvert à tous l'urne féconde que tu réservais aux meilleurs. Encore si le désir avait seul réglé leurs caprices! Le désir les eût faites assurément plus difficiles ; car un éphèbe désirable étonne Jupiter. Hais ceux qui délivraient |les âmes les com-

pliquaient aussi. Ils déchaînaient dans l'univers un second désir tout contraire, qui, au lieu d'exalter vers les types de la Beauté, incline aux choses laides, mutilées et humiliées. Cette pitié dénaturée a dégradé l'Amour. Ils'est nommé la Charité; chacun s'est crudigne de lui. Les sots, les faibles, les infirmes ont reçu sa rosée. De nuit en nuit s'est étendue la semence de ce fléau. Elle conquiert la terre. Elle remplit les solitudes. En quelque contrée que ce soit, on ne peut marcher un seul jour sans rencontrer cet être au visage flétri, au geste médiocre, mû du simple désir de prolonger sa vie honteuse; il parle, 6 Criton : c'est un homme. Mais voudrais-tu lui ressembler?

— Il faut avouer, dit Mercure, que la peinture est vraie. Et les choses sont bien comme l'esclave les devine.

— Je ne devine point, Mercure, mais je raisonne. Mais toi, Criton, je te supplie. Dis, ne remontons pointVers les déclassés faméliques. Ne nous noyons point dans la foule. Ici, nous adhérons à toi comme les vallons aux montagnes. Le plus humble de nous n'est point étranger à l'éclat de ta chevelure dorée, de la taille divine : il soutient l'une et tresse l'autre. Nous sommes membres d'un beau corps que tu excelles à conduire, étant sa tête et sa pensée. Il nous semble, à certaines heures, qu'un dieu nous exhale de toi.

32. Tous les serviteurs applaudirent. Criton, indécis, soupirait.

— Ândroclès a raison, dit Mercure.

Et tranchant le débat, il prit son vol avec la coupe où personne n'avait touché.

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