DROIT DIVIN OU DROITS DE L'HOMME
Droit divin ou droits de l'homme? Et suivant ce que vous décidez, vous devez dire Monarchie ou République. C'est ainsi que la questirm est souvent posée, et elle ne peut être posée plus mal. C'est la réduire, en effet, à un problème de mathématiques. On part d*un axiome, — droit divin ou droits de l'homme, — on en tire les conséquences, on enchaîne les théorèmes, et on aboutit à ce quHl fallait démontrer, la Monarchie ou la République, sans avoir cessé, comme le mathématicien, de travailler sur le papier, oubliant qu'ici la matière sur laquelle on écrit n'est pas du papier, mais de « la peau humaine qui est chatouilleuse », comme disait Catherine II.
Du reste, ce droit, divin ou humain, que l'on pose en axiome, c'est-à-dire en vérité évidente par elle-même, est bien plutôt un article de foi que l'on ne peut éclaircir par les seules lumières de la raison, et qui reste donc obscur à tous ceux qui ne sont point touchés de la grâce. Car l'on ne doit pas se méprendre aux mots : il faut un effort religieux aussi grand pour croire en les droits de l'homme que pour croire en le droit divin. Les esprits incapables de cet effort, et qui, en cette occasion, pensent comme Taine que « la vérité est dans les choses observables et que c'est de là unique* ment qu'on peut la tirer », se refusent donc à
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ce qu'on leur pose la question de Monarchie ou de République sous cette alternative : droit divin ou droits deThomine?
Une vérité, en effet, qui n'est point tirée des choses observables risque de n'avoir aucun rapport avec la réalité ; d'où' conQit entre Tordre des choses et Tordre imposé par cette vérité. Ce conflit éventuel, certains fondateurs de la religion des droits semblent, du reste, bien Tavoir entrevu : « Nous ferons un cimetière de la France, disait Carrier, plutôt que de ne pas la régénérer à notre manière! » Et Hydens, autre jacobin : « Périssent cent mille fois les * 25 millions de Français plulôl qu'une seule fois la République une et indivisible. » Et c'est là le dévot que Ton prend en flagrant délit ; c'est le pereat mundtcs^ fiât justitia ! de toute religion. Je sais que bon nombre des sectateurs des droits de Thomme ne souscriraient point à ces paroles. Cela prouve uniquement quils n'ont point de logique. Du moment qu'on affirme une vérité première, on doit en affirmer toutes les conséquences; si Ton pose un axiome, il faut en tirer toutes les propositions.
Carrier affirmait une vérité : les droits de THomme. Mais cette vérité, l'ayant tirée d'une abstraction, THomme, et non de la réalité, un certain homme vivant, il devait prévoir que celte vérité pourrait ne pas concorder avec la réalité, et ainsi aboutir à nier cette réalité c à faire de la France un cimetière ». Affirmant les droits de Thomme, la logique voulait qu*il affirmât aussi les conséquences possibles, le cimetière. Hydens posait en dogme la République
une et indivisible. Mais n'ayant point tiré ce dogme de cette réalité: 25 millions de Français, il avait la logique d*entrevoir que la réalité pourrait ne pas se plier au dogme, et la logique de dire que, dans ce cas, au dogme il sacrifiait la réalité : « Périssent cent mille fois les 25
millions de Français I »
S'il y a là une certaine logique, il y a aussi pourtant une grande inconséquence. Il est inconséquent de prétendre au triomphe d'une idée qui nie la réalité, car l'idée ne peut justement triompher que si elle s'appuie sur la réa- * lité. Il est inconséquent d'afïlrpaer la République une et indivisible jusqu'à nier les 25 millions de Français, car je ne vois point comment la République peut avoir d'existence si elle ne repose sur les 25 millions de. Français, et je ne sais point comment, si les 25 millions de Français périssent, la République peut leur survivre. Ce que je vois seulement, c'est la contradiction qu'il y a, que l'on soit déiste ou athée, que l'on pense l'univers créé par un Dieu ou par toute autre force, à prétendre qu'il y a en nous quelque force spirituelle, comme un droit, qui n'est pas en harmonie avec les autres forces de la nature; car c'est prétendre que ce droit est, et en même temps qu'il n'est point, la nature s'opposant à son existence. Ou bien il faut prétendre en plus que l'homme domine la nature de son esprit, qu'il peut recréer l'univers, le refaire à sa volonté, ce qui n'est point. Car s'il est vrai que l'homme est libre de tenter la lutte contre l'ordre des choses, il est vrai aussi que dans cette lutte. il ne peut être victorieux.
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On peut, avec, suivant la forte expression de Bonaparte, « Talliance de la philosophie et du sabre » , imposer à un peuple ce que Ton croit un droit ou une vérité. Mais si cette vérité n'est pas en harmonie avec ce peuple, on ne peut pas faire qu'elle ne soit pas un germe de mort pour lui. Carrier était libre de tenter de régénérer la France à sa manière ; mais si cette manière n'était pas française, il n'était pas libre de ne pas fairA un cimetière de la France.
Le droit donc ne peut être qu'une chose harmonieuse. Et Ton voit ainsi ce qui distingue dans l'homme le droit de la force, la force pouvant se trouver parfois en conflit avec l'ordre des choses, le droit ne le pouvant point. Le droit est cette « philosophie » qui découle de la nature, et qui par conséquent est une suurce de vie. Le « sabre » est la force qui peut s'opposer à cette philosophie, tenter d'en instaurer une autre, mais seulement en semant la mort.
C'est donc à la nation qu'il faut demander la connaissance du droit. Ce n'est plus œuvre du mathématicien qu'il faut faire, mais bien plutôt œuvre de physicien ou de naturaliste. Comme le physicien, nous nous refuserons donc à établir aucune loi qui n'ait été tirée de l'observation de la nature. Nous ne poserons aucun droit à priori, et en particulier nous ne poserons le droit d'un gouvernement qu'après avoir fait ainsi que Taine nous Tindique lorsqu'il dit : a Si jamais nous découvrons la constitution qu'il nous faut, ce ne sera point par les procédés en vogue. En effet, il s'agit de la découvrir, si elle existe, et non de la mettre aux voix. A
cet égard nos préférences seraient vaines; d'avance, la nature et l'histoire ont choisi pour nous; c'est à. nous de nous accommoder à elles, car il est sûr qu'elles ne s'accommoderont point à nous. La forme sociale et politique dans laquelle un peuple peut entrer et rester n'est pas livrée à son arbitraire, mais déterminée par son caractère et son passé... On doit donc renverser les méthodes ordinaires et se figurer la nation avant de rédiger la constitution. » Et ce gouvernement que « d'avanqe la nature et l'histoire ont choisi pour nous », nous dirons que c'est en lui qu'est le droit, car geu^ il est la force qui s'harmonise avec les autres forces qui nous conduisent. Nous ne dirons donc ni droit divin, ni droits de l'homme, mais droit historique^ le mot historique étant pris ici dans son sens le plus
large.
Cette conception du droit historique, c'est, il me semble, ce qui devrait relier tous les natio** nalistes. Le droit divin ou les droits de l'homme, en effet, impliquant une foi, une croyance religieuse, font que l'entente est difficile, car ils arrêtent toute discussion; on ne discute pas avec la foi. Tandis que le droit historique étant une loi expérimentale, si l'on ne s'accorde point sur celle loi, cela prouve tout simplement que Texpérimentation n'a pas été bien faite par tout le monde. La discussion n'est donc point close, et l'on peut toujours espérer, en reprenant ensemble cette expérimentation, arriver à s'accorder.