‹ L'action françaiseChapitre 113 sur 189 · LÉON DE MONTESQUIOU · texte numérisé non relu

LÉON DE MONTESQUIOU

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{Suite.)

Dans la partie Est de la Méditerranée, dont les eaux baignent les côtes de la Grèce, de l'Asie Mineure et de l'Egypte, et où les peuples antiques développèrent une si grande activité ; dans ce bassin oriental où jadis des rivalités puissantes se heurtèrent,il existe des points d'appui qui, tous, sans exception,serviront de base d'o** pérations contre la France.

Trieste appartient à TAutriche, c'est-à-dire à la Triple Alliance, et du fond même de l'Adriatique où elle est située, cette ville maritime peut efficacement concourir aux opérations navales se déroulant plus au Sud. Chypre et Port« Saïd sont à l'Angleterre, et la Crète, au moment d'une guerre maritime, est menacée de tomber, dès l'ouverture des hostilités, aux mains de nos ennemis.

Donc, vers l'Orient, dans cette région où cependant les intérêts politiques et commerciaux de la France sont considérables etimmédiatfi,nos escadres ne disposeraient d'aucun port de refuge, d'aucun point de ravitaillement.

La politique traditionnelle du quai d'Orsay a consisté, surtout depuis vingt>cinq ans,à fermer les yeux sur les empiétements de nos rivaux de ce côté, et à abandonner systématiquement tous les droits que la France y pouvait revendiquer. En toutes circonstances notre diplomatie a reculé les bornes de la platitude et de la servilité vis-à-vis de l'Angleterre. Fuyant devant la responsabilité qu'elle aurait pu encourir en tenant

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tèle aux audacieuses prétentions de la diplomatie étrangère, elle a préféré se taire, voire même approuver les spoliations faites au détriment de notre pays. L'incontestable supériorité que nous détenions dans le bassin oriental de la Méditerranée se réduisit dès lors progressivement. Là, comme dans le bassin occidental, les Anglais unis aux Italiens nous supplantaient, prenant avec une* remarquable prescience des événements futurs de sérieuses garanties contre nous. Le canal de Suez et la route de l'Extrême- Orient nous seront fermés ; notre action prolectrice dans le Levant et sur les Lieux-Saints est affaiblie et déjà menacée; notre influence à Constantinople et dans les Dardanelles est compromise et passée au cinquième rang.

Sous le régime politique actuel de la France, grâce auquel la pensée directrice est inspirée par l'étranger, et dont Tidée dominante parait être une perpétuelle trahison envers la patrie, notre marine a vu successivement s'échapper de ses mains les gages les plus sûrs de la victoire. J'ai fait remarquer, la dernière fois, toute l'avance prise par nos adversaires dans des régions qui, politiquement et stratégiquement, devaient nous appartenir sans conteste. J'ai dit combien les arsenaux maritimes italiens et anglais avaient pris une importance marquée sur Toulon, le seul arsenal que nous possédions dans la Méditerranée occidentale, dans ce que l'on appelait, il y a quelques années encore, le Lac français. On voit donc qu'en reliant entre eux les points d'appui que l'Angleterre et l'Italie possèdent dans les deux bassins, on obtient

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un réseau de raailles serrées au travers desquelles nos escadres évolueront difficilement.

Or, non seulement la Spezzia et la Maddalena sont ^enues augmenter des points formidables dont disposaient déjà nos ennemis pour la défensive et l'offensive; mais la flotte italienne, qui n'existait pour ainsi dire pas en 1875, s'est développée prodigieusement et, qui plus est, avec l'aide de notre argent. Ce fut le point de départ, et ce n'est que quand notre marché lui devint hostile que l'Italie recourut à l'appui financier de l'Angleterre. Ainsi le crédit français fournit des armes contre la France, tandis que, en réalité, les livres sterling s'employaient utilement au profit des intérêts de la puissance anglaise.

Le danger que nous redoutons, nos politiciens mercenaires l'ont, sinon créé, du moins aidé à naître; c'est ce qu'il est nécessaire de rappeler aujourd'hui. Des faits si probants eussent dû nous préserver k jamais de rétomber dans des erreurs identiques; cependant, il n'en sera rien : les mêmes fautes vont être commises.les mêmes lâchetés vont être accomplies, les mêmes trahisons vont être consommées. Le ministère Waldeck-Millerand-Lanessan s'apprête à les renouveler en les aggravant. Plus coupable encore que ses prédécesseurs, il pêche non par ignorance, mais avec la perception très nette de sacrifier les intérêts du pays qu'il gouverne aux intérêts de l'étranger.

Et c'est avec une profonde indignation que les patriotes clairvoyants voient l'escadre italienne prendre son mouillage dans la rade et pénétrer dans le port deloulon.Qui donc se laissera duper

par cette apparence saperficielle et théàtrale?Qui donc, sérieusement, croira à un rapprochement réel et durable entre la France et Tltalie, et aux sentiments loyaux de cette dernière puissance à regard de la première?

Au contraire, la duplicité des compatriotes de Grispi éclate ici dans toute sa hideur, en même temps qu'apparaît l'indignité de notre gouvernement qui ne sait rien refuser à nos pires ennemis. Sous prétexte de rendre la visite que l'escadre française fit au roi Humbert, la tranc-maçonnerie a exigé que Tescadre italienne fût reçue à Toulon. Le Quirinal le voulait, nos ministres n*avaient plus, parait-il, qu'à s'incliner. L'Italie, Tannée dernière, avait obtenu de renouer avec nous des relations commerciales dont elle sentait Turgente utilité, et que ré* clamait sa situation économique. On s'était empressé d*accéder à ses désirs. Mais aujourd'hui il s'agit, pour Victor- Emmanuel, d*amener la France à lui accorder davantage, dussent notre commerce, nos producteurs, notre épargne et la défense nationale en subir les plus grands dommages.

A Theure actuelle,rilalie,à bout de ressources, éprouve les plus grands embarras pour feire face à des dépenses engagées ou à engager. Son armée et sa marine, en un mot la préparation à la guerre qu^elle se propose de nous livrer bientôt, de concert avec ses alliée, lui créent de pressantes obligations financières. Ce n'est pas dans la Péninsule qu'elle trouvera les moyens de se les procurer, la situation économique de celle-ci ne permet à aucun titre de l'espérer ; il

lui faut donc s'adresser au dehors, mais à qui?

En Angle lerrre on ne peut y songer ; malgré sa richesse, la Grande-Bretagne est contrainte de se replier momentanément sur elle-même. La guerre du Transvaai, les perles de toutes sortes qui en ont été la conséquence, l'augmentation des impôts et des taxes qui en dérivent, ne permettent pas à autrui de compter sur le marché de Londres pour y lancer des émissions. L'Angleterre entend d'abord panser ses plaies et boucher les trous occasionnés par sa campagne longue et coûteuse de l'Afrique du Sud; elle veut ensuite se réserver en vue d'une guerre européenne, peut-être imminente, tous les fonds qui resteraient disponibles et maintenir aussi intact que possible son crédit public.

Il est bien assez entamé déjà. Depuis l'ouverture des hostilités contre les Boers, le gouvernement anglais a dû emprunter plus de 1.350 millions de francs. Le cabinet de Saint- James sera obligé, dans quelques semaines, d'accroître encore cette somme considérable.

La lutte continue, et la dernière année budgétaire présente, pour la première fois, un déficit qui dépasse le milliard, alors que les frais de la guerre transvaalienne atteignent à l'heure actuelle, d après le chancelier de l'Ëchiquier, près de 2 milliards et demi.

En Allemagne, quoique les progrès industriels soient grands, la situation économique et financière ne laisse pas de réclamer des ménagements. L'empereur Guillaume, tout exigeant qu'il se montre envers ses alliés sous le rapport de leurs préparatifs militaires, n'entend pas ou-

vrir le marché all&mand aux emprunts de ces mêmes alliép, ni compromettre les finances de l'empire à leur profit. Que chacun d'eux songea ce pourvoir comme il pourra. D'ailleurs, le gouvernement de Berlin vient lui-mêmede recourir au crédit public, en empruntant 400 millions de francs par l'intermédiaire d'un groupe de banquiers allemands. La commission est de 1/i pour cent, mais létaux de l'émission prouve la rareté et la cherté des capitaux en Allemagne; ce taux est de 87 marcks 1/4 pour cent. Pour admettre un écart aussi considérable entre le pair et le taux de l'émission, il faut que Guillaume liait tenu à se procurer des ressources à n'importe quel prix. Gela nous permet de qualifier le dernier emprunt allemand du nom d'emprunt de guerre. Une opération du même genre coûterait infiniment plus cher à L'Italie, et l'on peut affirmer qu'elle serait irréalisable.

• Dès lors, ce n'est qu'en France que cette puissance aurait des chances de placer ses fonds d'Etat dépréciés par avance. L'opération donnerait un double résultat : avec le concours des Rothschild elle est assurée de réussir, puis, en second lieu, elle appauvrirait, par anticipation, le pays contre lequel elle se prépare à lancer ses armées et ses escadres. Le système est ingénieux, et il augmente d'autant l'espoir du triomphe que l'Italie espère remporter bientôt sur nous. Pour atteindre avec plus de certitude au but visé, Victor- Emmanuel offre à nos gogos une représentation théâtrale. C'est une réclame financière tapageuse destinée à créer ou à justifier un semblant de courant en faveur de Tlta-

lie. On espère, dans les sphères officielles, que l'opinion publique française, ainsi entraînée, ne se montrera pas rebelle et ratifiera avec ses écus Tenteute franco-italienne préparée depuis plus d'une année. La visite de l'escadre italienne à Toulon est la manifestation d'apparat de cette entente.

La visite en France de l'escadre italienne n'est pas un simple échange de politesse provoqué par la visite de notre escadre à Cagliari, elle a une portée plus haute dans Tespritdes hommes d'Etat italiens : c'est la négation du voyage que la flotte française fit à Gronstadt.

On a poussé les choses jusqu'au bout afin d*exciter davantage l'opinion, mais, fait inconcevable et qui semble un défi au bon sens et au patriotisme, c'est dans notre unique port militaire de la Méditerranée, dans le palladium de notre puissance maritime sur cette mer, que nous invitons la flotte italienne. Quels avantages retirerons-nous des agapes monstresqui se préparent ? Pourquoi créer une agitation dangereuse dans une frontière envahie par des Italiens, limitrophe de l'Italie et convoitée par celle-ci ?

Est-ce à le Spezzia, est-ce à la Maddalena que nos voisins ont reçu la visite de Tescadre française ? Ils se sont bien gardés d'introduire dans leurs arsenaux maritimes des navires de guerre français; ils les protègent, avec un soin jaloux, contre les indiscrétions et les investigations de nos officiers de vaisseau. L'idée d'introduire l'ennemi dans une place de guerre ne pouvait venir qu'à l'esprit de nos criminels

ministres, incités du reste à commettre ce forfait par nos voisins eux-mêmes. A quoi serviront donc les milliards que depuis trente ans les contribuables payent pour mettre notre territoire à l'abri d'une invasion ennemie, puisque, en 1901, les hommes qui nous gouvernent au nom des loges maçonniques et de la bande juive amènent l'étranger dans nos places fortes et lui en confient les clefs ?

Et par une singulière ifonie, pendant que M. Loubet choquera sa coupe de Champagne contre celle du duc de Gênes, et que les autres personnages ofllciels fêteront les officiers de la marine italienne, les compatriotes de ceux-ci continueront de participer aux troubles de Marseille et provoqueront de nouveau des émeutes préludes de la guerre civile. Ils profiteront que, là aussi, un autre personnage officiel, le chef de la municipalité, Tinlernationaliste Flaissières, les encourage de sa parole et les couvre de son écharpe. Ce singulier magistrat, dont les principales fonctions consistent à maintenir Tordre dans les rues de Marseille, passe en effet son temps à y fomenter la révolution, heureux de travailler pour les ennemis de la France et de montrer à nos invités transalpins que le gouvernement de la République n'est composé que de scélérats !

Ah ! la défense nationale est chez nous entre bonnes mains, et la Triplice éprouvera certainement une immense joie, de voir ainsi les hostilités s'ouvrir en France par des préliminaires sanglants, cause d^affaiblissement matériel et moral pour notre armée. Elle aura, de plus, la

satisfacUoD de savoir que les officiers italiens profiteront du mouillage de leurs bàtimeuts dans la rade de Toulon pour compléter les renseignements hydrographiques qui leur manquaient. Ces officiers auront tout le loisir de mettre à jour et de rectifier les documents nautiques qu'ils avaient pu antérieurement se procurer sur les abords et sur l'organisation des défenses de notre graud port militaire. En cas de guerre, les opérations seraient rendues plus faciles pour eux ; leur visite à Toulon est une manœuvre préparatoire. C'est même déjà plus : c'est une triple victoire, politique, financière et navale.

Enfin, comme pour mettre le sceau à la haute trahison dont il se rend* coupable, le ministère Dreyfus offre au gouvernement de Victor-Emma* nuel 111 de l'aider à pousser jusque sur notre territoire le chemin de fer de Goni et Tende. Il propose de le raccorder à la voie française de Sospello à Nice. La ligne italienne ne peut prospérer qu'en ouvrant un trafic commercial et un débouché du Piémont sur le littoral français, notre gouvernement s'empresse de lui aplanir les difficultés. Le devoir de nos hommes d'Etat était de repousser toute demande formulée dans ce sens et venant de Tautre côté des Alpes ; uu contraire, ils courent au devant.

La Chambre italienne vient d'en témoigner sa satisfaction, et, dans la séance du 23 mars dernier, M. Roveredoaexhorté son gouvernement « à ne pas laisser échapper une occasion si favorable au point de vue économique, commercial et politique ».Son collègue M. Biancheri a, lui

aussi, très vivement insisté pour que la question soit résolue non seulement selon les rai*" sons techniques, mais surtout selon les raisons DE l'intérêt politique NATUREL. Cette expression en dit long, elle montre l'imporlance que les Italiens attachent à tout ce qui se passe sur cette partie de la frontière française. Cela signifie que la ligne ferrée piémontaise augmentera dans une large mesure Timmigration italienne dans notre département des Alpes-Maritimes et dans celui du Yar. Cela signifie que Tétatmajor ennemi compte disposer de cette nouvelle voie pour jeter rapidement des forces dans le sud de la France, le cas échéant, et menacer directement Toulon du côté de terre.

UsufTltde rapprocher de la venue de l'escadre italienne dans les eaux françaises la création de cette ligne de chemin de fer et la déclaration de M. ZanardelU pour comprendre la portée de la manifestation de Toulon, les conséquences qu'elle peut amener et les résultats que nos adversaires futurs espèrent en retirer.

Ce ne sont point là des coïncidences fortuites, mais des 'actes préconçus, dont la signification ne laisse place à aucun doute. Et puisque nos pouvoirs publics sont devenus les suppôts de l'intrigue étrangère, et complotent contre la sûreté de l'Etat et l'intégrité du territoire, c'est à nous, nationalistes, de découvrir toutes ces machinations du présent, de dévoiler tous les dangers qu elles préparent dans l'avenir, et de multiplier nos efforts pour en conjurer la réalisation.

Robert Bailly.

Ce n'est qu'après avoir quitté Lisbonne et doublé la pointe extrême de ÛËurope que n/)us goûtâmes réellement la sensation du voyage. De Lisbonne à Dakar, cinq jours d*océan ! cinq jours d'une vie très particulière, d'un charme spécial, cinq jours durant lesquels on se laissera simplement bercer dans ce féerique décor où les combinaisons infinies de la lumière sur le ciel et sur la mer vous baignent d'une sorte de plaisir sensuel.

Alors commence une facile existence de cénobites, dont aucun vœu gênant ne vient restreindre la liberté et qui ne conserve de monacale que. l'aimable vie en commun. Le navire a du couvent les cabines qui ressemblent assez bien à des cellules, le pont arpenté dans toute sa longueur comme un cloître, les exercices de la journée réglés à heures fixes et marqués par la sonnerie d'une cloche, l'isolement enGn du reste du monde. La règle est d'ailleurs très indulgente et quasi facultative. Elle n'exclut aucun des divertissements du siècle et n'en bannit que les préoccupations ou les agitations inutiles. La présence de quelques jeunes femmes impose une étiquette à cette société un peu

nombreuse, dont elles savent faire des façons de petites cours.

Mais ce sont certainement les officiers qui donnent à notre congrégation sa physionomie originale. Ces jeunes hommes sont admirables de simplicité, de facilité et de naturel hérofsme.

Je sais deux types très généraux de soldats coloniaux. Il y a d'abord le type ancien, classique en quelque sorte, du capitaine sorti du rang, qui a passé par tous les grades et par toutes les colonies, qui a fait le Soudan, Madagascar, le Tonkin, et entre temps séjourné dans nos vieiiles possessions des Antilles et 'de rOcéanie. Il est sans grande culture. Il a le foie malade. C'est un frère- glorieux du loup de mer, une résurrection du grognard, un rettre qui a fait le tour du monde. C'est le commandant de compagnie idéal I II soigne ses hommes comme s'il était a leur père », selon la vieille expression. Il n'a pas de scrupule t vivre du pays conquis. En quelque Madagascar un jour, il examine une de ses escouades :

— Eh bien l les enfants, ça va l'appétit?...

— Oui, mon capitaine.

— L'ordinaire... elle est bonne ?

— Oui, mon capitaine.

— Vous savez, les enfants! si vous rencontrez un veau, vous pouvez l'inviter à diner l Si cet animal se fait prier... jetez-lui une corde, ça l'aiderai...

Dans les popoltes soudanaises, on prête à un colonial de ce genre une histoire touchante et caractéristique. Au début de leur carrière, deux officiers se sont liés de cette sorte d'amitié in«

dissoluble qui ne saurait naître que sous le ciel africain. Ils sont devenus des compagnons de guerre, de vrais frères d'armes I Ensemble ils se sont battus sur les rives du Sénégal et du Cambodge. Ils ont été blessés le même jour à Tattaque d'un village toucouleur. Ensemble ils ont savouré l'absinthe dans les postes du Sahel ou du Laos, à Obok ou à Cayenne. Ensemble ils ont conquis leurs trois galons et leurs croix. Ensemble ils prenaient leur congé, venaient soigner leur foie à Vichy. Ensemble ils retournaient au pénible et cher labeur de la brousse !

Pendant un séjour en France Tun deux subitement mourut. Le survivant sentit se briser quelque chose en lui. Quelque chose de lui s'éteignait, il se révolta 1 C'était bien la peine d'avoir échappé à tant de fièvres, à tant de coups de fusil» pour venir mourir dans son lit comme un épicier 1 II s'attendrit sur lui-même. Que devenir sans ce bon compagnon ?

Le jour de l'enterrement, il suivit le convoi, muet, concentré, l'œil morne. A l'église, son es«prit était ailleurs, là-bas, dans ce Cayor desséché où ils avaient fait leurs premières armes. Tandis que le soleil se couchait brusquement derrière les palétuviers d'un marigot, il chevauchait en compagnie du camarade perdu. Il entendait le cri répété de la chouette d'Afrique... La cérémonie se déroulait sans qu'il y prêtât d'attention. 11 marcha machinalement derrière le corbillard. On arriva au cimetière. Il fixa sans le voir le cercueil qu'on descendait dans la fosse béante. Etcomme il restait là immobile, le prêtre, d'un côté, s'avança qui lui tendit le goupillon pour

une dernière bénédiction, et de l'autre côté, un parent du mort, qui lui murmura à Toreille : « Dites quelques mots sur la tombe de votre amil » Il regarda ces gens qui le sollicitaient. De tout là-bas, il revint à lui, à la ;a[iinute déchirante, et comme on le pressait, il prit le goupillon tendu, machinalement le passa sous son bras gauche, haussa les épaules, ses yeux se mouillèrent, on Tentendit crier d'une voix tremblante : a Pauvre bougre! val., zut! » tandis que sa main droite, d'un geste fébrile, allaitchercher le goupillon qu'il lançait dans la fosse...

Cette anecdote mélancolique, inventée de toutes pièces par quelque lieutenant stupéfié des allures d'un vieux commandant de cercle, je la trouve admirablement représentative de cette figure d'officier de la vieille armée coloniale. Elle me semble mieux la peindre qu'une longue série d'analyses. Ce type qui fut fréquent se fait rare. J'ai rencontré cependant quelques hommes de cette trempe, et je les ai beaucoup aimés. Ce sont les Sergent Bourgogne de la brousse .

Nos compagnons de voyage sont d'une école plus récente, d'un monde un peu différent. Parmi nos spahis j'ai reconnu des physionomies de mondains, habitués des champs de course et des chasses, des cercles à la modeou de Maxim. Ils ont quitté les douceurs, les quiétudes et les mondanités accoutumées, la vie facile et dorée des houssards ou des chasseurs pour permuter dans un de ces durs escadrons, toujours en campagne, des spahis soudanais. Ils nous présentent d'excellents échantillons delà noble race

française, d'une bravoure sans pose stoïque. Leur psychologie est simple. Ce sont des passionnés d'action. L'armée, gâtée d'abstraction et de bureaucratie avec sa discipline embourgeoisée, n'est plus tout à fait le lieu où ces jeunes hommes trouvent à satisfaire leur fièvre d'agir. Ils ont tenté les distractions accoutumées par où tant de nos contemporains essayent de tromper leur appétit d'émotion. Hier, quand nous les croisions à Paris, ils sortaient du quartier pour monter en steeple à Auteuil ou à Colombes, taillaient à banque ouverte au Club et soupaient au bar. Ils semblaient l'édition quelconque de la foule des viveurs. Cependant un sang plus riche .leur circulait aux veines, une flamme d'énergie leur brûlait au cœur, et sans se départir de leur élégance et de leur belle allure, avec les mêmes gestes aisés qu'ils feraient au cours d'un joyeux déplacement de chasse, les voici partis, loin des snobismes, vers les déserts où l'on peut encore vivre en dehors de la platitude usuelle et mourir en héros !

Nous sommes nés dans une fâcheuse époque d'attente. Nos pères ne nous ont laissé que leurs légendes où s'exaspère l'enthousiasme sans emploi d'âmes conquérantes. Le présent ne nous appartient pas. L'ardeur des cœurs vaillants,qui répugne à l'agitation stérile des parlottes parlementaires et méprise les luttes balzaciennes Eour l'argent ou les places, reste en disponiilité. Notre gouvernement jacobin appauvrit la nation et manque à sa tâche en laissant se perdre une des meilleures parts de l'énergie contemporaine. Napoléon n'éleva si haut la

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France que parce qu'il eut, selon son expression même, « i*art de tirer des hommes tout ce qu'ils peuvent donner ». Mais quoi! il n'est plus de Napoléon !

Aujourd'hui, le monde où l'on s'amuse se grossit d'une foule de jeunes gens dédaigneux des « affaires », et beaucoup d'entre eux, alors qu'ils semblent n'avoir d'autres soucis que de faire la fêle, sont moins des débauchés frivoles que des natures ardentes à se dépenser et s'acharnant vers l'action.

Vraiment, quel malin, au sortir du Cercle,tout frissonnant de la fièvre épuisante du jeu, frileusement blotti dans un coin du coupé de remise qui l'enlratne à travers les boulevards sans vie, sous la clarté des becs de gaz jaunie par l'aube naissante, un viveur un peu né n'a-t-il point rêvé Taffranchissemenl de cette existence ridicule de Paris,de toutes ses misères d'argent ou d'amour, de toutes ses trahisons, de tous ses écœurements? Qui n'a voulu la fuite, la paix du désert, la vie libre et large de l'homme primitif? Qui n'a souhaité l'air vierge à respirer à pleins poumons, les grandes marches dans la brousse, et la chasse et la guerre?

« L'homme véritable veut deux choses, dit Nietzsche : braver un danger et jouer. »» Ce sont des hommes véritables que nos compagnons spahis et marins! Ne vous y trompez pas,le plus haut personnage que tint Tàme . française au cours des siècles fut toujours le guerrier. La vraie noblesse, c'est, littéralement, d'être sous les armes.

Tous les jeunes officiers coloniaux ne sont

pas des mondains mal satisfaits d'une existence trop facile, mais je les vois tous marqués de cette belle impatience de braver le danger qui caractérise « le mâle », comme aurait dit Barbey d'Aurevilly. Il y a parmi eux tous ceux qui considèrent que la fonction du soldat demeure de se battre et qui n'ont pu supporter sans impatience le train bourgeois de la vie de garnison. Poussés par ce traditionnel sentiment militaire, a fait, comme écrivaille colonel de Yillebois-Mareuil, d'abnégation, d'amour du devoîr, de goûts aventureux, de pauvreté ou an moins d'indiffé^ rence au bien-être, d'absence de liens et d'empire sur son cœur », ils ont passé de la Ligne dans la Marine. Nos gouveroanls prétendent laire de Tofllcier une sorte d'instituteur pour adultes, uneommis galonné:combien de soldats n'ont pu s'accommoder de ces conditions! Ils ont bataillé pour reooporter cette première victoire : obtenir la faveur de gagner les champs de bataille des tropiques !

Enfin il est évident que)e sous-lieutenant qui en sortant de TEcole a choisi entre toutes les armes rinfanterie de Marine n*avait point auparavant tenté un autre genre de vie ei des expériences. Lui, ne fut gêné par aucune contradiction, ni lié par aucun de nos intérêts servîtes. Il écouta, dès le principe, les hardis conseils d'une nature vigoureuse. L'esprit d'aventure propre à notre sang revécut en lui. Inquiet d'imprévu, il fut attiré par l'attrait même du péril, parles risques à courir. Le démon des lointaines entreprises Tensorcela.

On tombe dans un préjugé trop répandu, et

qui ne se justifie pas, ea croyant que nos soldats sont uniquement poussés en Afrique par IVppàt des galons ou des décorations. Gerles,le soldat attache un prix extrême à la médaille et à la croix. Elles représentent pour lui des peines endurées et de la valeur déployée. Elles en témoignent sur sa poitrine. Mais précisément c'est l'occasion de donner sa mesure qui séduitici Tàme militaire, et non la récompense. La croix ne vaut que par les efforts qu'elle exige. On la dédaignerait obtenue par telles manœuvres louches de politiciens ou de commerçants.

Quant à l'avancement aux colonies, c'est une fable ! Certes on franchit vite les grades de l'officier subalterne» mais, comme l'affirmait très justement Villebois-Mareuil, <c les carrières de garnison conduisent seules aux grands commandementsj'infanterie de marine n'y pourvoit pas 9 1 Le nombre des officiers généraux dans les troupes coloniales est infiniment restreint. L'ambition qui consisterait à mourir ou à être retraité chef de bataillon est médiocre, et ce serait une duperie par trop forte que de risquer sa vie tous les jours pour la seule conquête de ces quatre galons.

L'arriviste est infiniment rare sous les latitudes dangereuses du Soudan.De telles gens savent qu'ils feront plus aisément et plus doucement leur carrière dans le cabinet d'un ministre que sur les rives du Niger ou de la Volta!...

Ce sont les fièvres enivrantes des responsabilités, comme s'exprime le colonel Peroz, les émotions supérieures de la guerre que nos officiers vont chercher en Afrique* Bt cela par une

penle intime de leur nature, parce qu'ils sont bien nés, qu'ils ont de Théroïsme à gaspiller,paree qu*ils veulent être actifs et libres, qu'ils entendent se dépenser tout entiers et non s'user en circonstances viles !

Qui ne les aimerait ?

D'ailleurs, on respire à bord une atmosphère propice à Téclosion délicate de ces amitiés ou de ces liaisons discrètes dont Thabitude n'émoussera pas les charmes et qui ne verseront jamais dans la satiété, si jolis souvenirs d'âme à recueillir ! L'agréable moment de la camaraderie ne reste-t*il pas généralement ces premières journées où Ton s*en tient aux politesses caressantes, où chaque partner pare son âme de précieuses qualités, s'excite aux avances, où les égoïsmes, les intérêts différents, les passions se gardent d'apparaître et de choquer? Durant notre courte traversée, les sympathies s'effleurent à peine et les rapports entre passagers prennent cette grâce louchante de devoir mourir si vite et si tôt...

Dès que nous avons eu dépassé la hauteur du cap Saint- Vincent, nous avons trouvé une mer d'un calme parfait. Le pied aussi s'est fait un peu marin. Le Portugal, qui est bon marcheur, est bon rouleur, mais on défie le roulis et on se laisse voluptueusement balancer par la vague indéfiniment éployée.

De très bonne heure on monte sur le pont, et l'on éprouve tout de suite une joyeuse sensation dexpansion, après la nuit passée dans le resserrement de l'étroile cabine, de venir au ; soleil levant respirer l'air de la mer. Les dunettes

nous offrent des balcons mouvants sur Thorizon le plus vaste. Des groupes se forment le long des bastigages. Par deux, par quatre, comme au couvent, on fait le tour du navire. Et quand les passagères se montrent sur le pont, les cercles se forment, fauteuils d'osier et pliants de toile rapprochés.

Si Ton flirte, si Ton rêve d'amour, on ne saurait trop dire. Sur ce bateau qui nous emporte vers des solitudes si désolées, une femme jeune, d'allure élégante, impose aux songeries de nos journées inoccupées un tour d'une douceur infinie. Au moment de tout perdre de la vie civilisée, elle nous en présente toutes les grâces ! On se recueille autour d'elle. Mme de X... est notre reine. On dépose à ses pieds des hommages discrets de sujets. Son mari est de nos camarades. L'image de cette exquise voyageuse, à qui il ne nous vint jamais l'idée de faire la cour, demeure, après des années, inoubliable en chacun de nous...

Il y a plusieurs « mondes'nsuT le Portugal. Les officiers, Mgr Barlhet et ses missionnaires, les fonctionnaires, les commerçants, autant de cercles différents. Enfin on a embarqué à Lisbonne une bande d'inénarrables rastaquouères à destination de quelque Brésil. Ils sont bruyants et lumineux. Les diamants abondent et les toilettes crient. Les obèses Portugaises, pomponnées comme les mules de leurs sierras, nous font mieux apprécier la discrète élégance de nos compatriotes. La distinction échappe à ces peuples du Midi. La nature a somptueusement coloré leur pays. Le costume national restait)

avec tous ses bariolagt^s, parfaitement dans Tair. Mais les Espagnols et les Portugais ont voulu allier à leur goût pour les couleurs et le clinquant le snobisme de porter les modes septentrionales. L*harmonie est rompue. Ils se tatouent de bijoux. Ils ont une passion d'Africains pour les étoffes voyantes. C'est qu'ils aiment Toutré par dessous tout! Dans leur art, qui est un des plus éclatants du monde, le mouvement dégénère en agitation et la couleur s*exaspère en crudités. Leur vie intérieure est faite d'exaltation sensuelle ou mystique. Ils restent les compatriotes de don Juan et de don Quichotte. Race faite pour le- splendeurs d'une existence de paladins, mais humiliée a heurter les vulgarités de la vie!

De ces superbes Espagnols ou Portugais que nous croisions dans nos promenades sur les dunettes j'attendais toujours la fameuse déclara lion: (« Je suis un chevalier de la Manche, appelé Don Quichotte, et ma profession est d'aller par le monde redressant les torts et réparant les injustices. » Et si je m'étais pris à sourire en songeant contre quels moulins à vent ou quels marteaux à foulon s'exercera la vaillance du chevalierj'auiais au moins dûm'incliner devant la noblesse idéale de la répartie : « Venez ici, Monsieur le rieur, et répondez. Vous semble-t-il, par hasard, que si ces marteaux à foulon eussent été aussi bien une périlleuse aventure, je n'aurais pas montré assez de courage pour l'entreprendre et la mettre à fin ? » Race de passionnés, dédaigneux de mesure, n'ayant d amour que pour ce qui est vivant, ardent et vigoureux I

Ces passagers exotiques admiraient fort nos ofïiciers, et Tun d'eux me confia que le plus surprenant en ces spahis, c'était à ses yeux leur simplicité, la désinvolture avec laquelle ils acceptaient leur destin, car tout le monde sait que la moyenne de la mortalité dans certaines parties du Soudan est de huit hommes sur dix ! et pas un de ces soldats ne se posait en héros I Ils sont gais, aimables, spirituels. Ils mangent comme des ogres jusqu'à quatre fois par jour. Et le soir venu, ils chantent ou ils valsent aussi tranquillement qu'en quelque hôtel des Champs- Elysées ou en quelque paisible château de province !...

Car on fait de la musique et l'on danse beaucoup à bord. Mme de X... a une voix qui nous enchante et valserait toute la nuit. Les matelots ont décoré le pont de pavillons, amarré le piano au pied d'un mât. On éprouve une volupté particulière à glisser sur cet instable parquet, tandis que Thélice qui nous pousse en avant arrache des phosphorescences à l'acier bruni de l'Océan, à suivre les fringants conducteurs de cet original cotillon qui entraîne tant de jeunes énergies vers cette Afrique où sous un ciel toujours paré de teintes violentes se valsera l'ultime figure au son diabolique des tamtams de guerre !...

Un matin nous apercevons dans la brume la terre des Canaries et, nous approchant, nous distinguons d'abord un ilot montueux, conique, puis, en prolongement, un large dôme, et la ligne de terre s'étire, blanche sous le soleil, avec des vallonnements successifs jusqu'à mou-

rir aa ras de la mer, pour se relever en une longue traînée grise qui demeure visible une grande partie de la journée.

Et plus nous avançons, plus la mer se fait belle et placide. De temps à autre, sur le bleu transparent du ciel une fumée monte, un bateau apparaît. On le voit se balancer sur la lame et Ton s'étonne en pensant que nous aussi nous nous trouvons bercés inconsciemment par un roulis régulier. Des oiseaux du large, des goélands au vol souple nous font cortège quelques heures, puis disparaissent.

Soudain c'est un retour vers les ciels septentrionaux, une mélopée sombre après les cantates du soleil,une suite de nuages noir&tres et l'entrée dans une masse de brouillard qui ressemble à des flots de tulle terni. Nous voguons en pleine brume. On ne distingue plus l'avant du navire et le gréement se perd dans un enveloppementdense. La marche se ralentit, la sirène mugit lugubrement. C'est un quart d'heure de navigation dans une atmosphère sépulcrale, une marche de fantômes dans une crypte humide, avec des halètements anxieux de machine talonnante pour progresser dans Tombre compacte...

Puis, à nouveau, le soleil, le ciel d'un bleu lavé, avec des nuages blancs qui ressemblent à des goélettes inclinées sous le vent, toutes les voiles éployées, et, un souille d'air emportant ces escadres en fuite, la sérénité des mers tropicales I

Le commandant a autorisé les tours de valse chaque soir à condition qu'on organise une

loterie pour Tœuvre des naufragés. On a donc amassé toule sorte de lots hétérogènes et bizarres, des éventails, des chaussettes de laine, des boites de bonbons et des sachets, on a dévalisé la parfumerie du maître d'hôtel 1 On enlève vite tous les billets ; une belle somme s'amasse.

Et le dernier jour, tirage de cette tombola, au milieu déjà des préparatifs de débarquement, tandis que grincent de nouveau les poulies qui remontent nos bagages de la cale, dans le décor enchanté de cette région des alizés, un horizon très bleu zébré de temps à autre par le passage brusque d'un poisson volant, sous la lumière limpide du soleil torride...

Une chaleur encore inconnue pèse sur l'Océan durant cette dernière nuit que nous passons presque tout entière sur le pont, à peine vêtus et étouffant dans l'air lourd des tropiques.

En Europe, c'est sans doute une froide soirée d'automne, une de ces soirées où Paris s'enveloppe de brouillard glacé.

On ne danse pas à bord ce soir. On reste assis par petits groupes, presque silencieusement... Mme de X... a chaulé pour la dernière fois et sa voix prend un charme nostalgique sous la haute voûte de ce ciel africain où nous n^entendronsplus guère résonner que les traînantes méloppées des femmes Ouoloves ouBambaras...

La mer est absolument tranquille. Autour de nous rien ne bouge. 11 règne un silence émouvant, à peine troublé par les bruits de la machine et des hélices que notre oreille accoutumée ne perçoit plus.

Nous découvrons tout un coin du ciel auslral, une lumière d'étoiles confuse, une lueur bleue où étincelle la Croix du Sud. Et cependant les constellations familières ne nous ont pas abandonnés, Tétoile Polaire brille toujours à l'extrémité de la Petite-Ourse...

Nous avons passé au large de Saint-Louis du Sénégal sans apercevoir le feu qui brûle chaque nuit au-dessus du palais du Gouverneur.

Demain, vers trois heures du matin, nous entrerons en rade de Dakar...

Lucien Corpechot.

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