SOIRÉES O'ÉTUOES OE L'APPEL AU SOLDAT
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DE VANARCHTSME DREYFUSIEN AU NATIONALISME INTÉGRAL
[Conférence faite le 21 mars 1901, 80U8 la présidence de Jf. Maurice Barrés.)
Messieurs, si le déracineur Bouteiller était là, j'éprouverais le besoin peut être de m*excuser auprès de lui de la persistance de mon accent, mais auprès de la plupart d'entre vous je sens que ce sera plutôt la marque vivante et comme l'indication naturelle de la réalité de quelquesuns des sentiments que vous me permettrez de vous exposer ce soir. Car ce que j'ai à vous dire est plutôt fait de sentiments. S'il fallait vous apporter des raisons sèches, elles tiendraient en quelques mots.
J'ai été dreyfusien, je no le suis plus. J'étais républicain et, disons le mot, un peu gros, anar* chiste. L'enquête méditée de notre ami Maurras m'a fait royaliste. Anarchiste, j'étais naturellement dreyfusard. Monarchiste, je ne pouvais plus l'être. C'est, depuis un ai), l'histoire de beaucoup de jeunes gens de mon âge. Et si ce que je puis vous dire ce soir présente quelque
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intérêt et peut retenir un moment Totre indulgente attention, c'est que mon cas doit être significatif pour vous de tout un mouvement d'esprit, d'àme et de cœur que j'ai vu se faire autour de moi, en province.
Des faits qui en eux-mêmes et séparés paraissent sans intérêt, groupés sur une même tête prendront apparence de vie et porteront tout leur sens. Et c'est pourquoi je vous disais en commençant que le sentiment tient ici là plus grande place. Toute cette histoire peut se résumer en deux mots : la raison artificielle a cédé la place en moi au mouvement de la race, du sang, qui a pu dés lors librement s'exprimer en retrouvant le sens fortifié et comme le cours des ancêtres.
Il faut d'abord vous donner les raisons pour lesquelles j'étais dreyfusard ; ce sera déjà vous expliquer pourquoi je ne le suis plus. Il y a en moi deux éducations. Jusqu'en seconde, j'ai été élevé par des religieux. J'ai fait mes humanités au lycée. Mon professeur de philosophie, qui s'est plusieurs fois et sans succès présenté à la députation, était un franc-maçon avéré, et même '^S'^horiîiêtir. Je me rappelle nettement l'un de ses cours où, à propos d'esthétique, il nous fît un éloge tout à fait lyrique de M. Zola et de son œuvre. Ressayait de nous parler de Kant, mais mal. Il brillait surtout à propos de la morale laïque. J'ai conscience que souvent le samedi il essayait sur nous TelTet des périodes oratoires qu'il devait débiter le dimanche. Nous étions pleins de désirs, d'ingénuité et de feu. Il y avait du soleil qui dansait sur les murs et sur les
bancs de la classe. La République in\ipparut bien belle. Je cessai de sentir comme mon père, comme ma famille, comme mes aïeux. Je fus orgueilleux de ma raison. En son nom je décrétais ses droits vis-à-vis de moi-môme, droits de Thomme et du citoyen.
Et je fus étudiant. Des protestants furent mes professeurs. C'est-à-dire le professeur d*histoire, de qui je voulais connaître Thistoire du développement de ma nation. Le professeur de littérature, de qui je voulais appr<»ndre à bien sentir a mes auteurs ». Quant à mon professeur de philosophie, celui-là je puis, vous le nommer, ce fut M. Georges Dumesnil, et je lui donne pleinement le nom de maître. Chaque jpur je sens plus profonde en moi Tinfluence de ce philosophe bien français. Il a été pour beaucoup dans mon passage du socialisme au nationalisme. Hélas ! lorsque je suivais ses cours, j'étais, comme la plupart do ceux de ma génération, dans cet état d'anarchie sentimentale, intellectuelle, où étaient à vingt ans la plupart de mes camarades.
Nous sommes nés au moment où s'apaisaient dans le sang du pays les soulèvements dont l'avaient agité la guerre et la Commune ; ce sang frémissait encore; éveillé de sa torpeur par tous ces désastres, il sentait naître en lui la pénible conscience des efforts nécessaires, il sentait bien qu'il ne pouvait désormais connaître que les austères jouissances de la raison et les laborieux triomphes de la volonté ; il ne restait à la France qu'une consolation, celle que donne le travail. Et nous, nous avons bu ce lait qui gon-
fie le sein des nourrices au lendemain des grandes défaites.
Il s*en est suivi un déséquilibre d*abord, dès que nous avons commencé de penser. Nous nous sommes jetés avec ardeur vers tout ce qui nous paraissait opposé aux années de l'Empire. Formés par des pères et des mères patriotes, hélas! nous avons cru d^abord à la beauté de Finternationalisme. Nous avons passé par toutes les phases de Tanalyse destructive; ivres de raison, voulant tout reconstruire, nous avons d'abord tout abattu en nous. L'inconscient veillait pourtant, et j'en ai pour preuves vis-à-vis de moi-même certains poëmes que j'écrivis, comme malgré moi et comme sous la dictée d'un autre, à cette époque, et qui sont animés du seul amour de la race et de la patrie. L'idée de race, d'ailleurs, fut celle qui nous sauva et qui, persistant à travers les diverses étapes de nos doutes, fînit par nous amener au fédéralisme.
Je n'ai pas besoin de vous indiquer de quel secours nous furenl alors les livres de M. Barrés et pour nous, Provençaux, les poëmes et la vie de Mistral. Lentement nous nous fîmes une conception civique de Tart. Vous connaissez tous ces hymnes à la vie, d'une part, et de l'autre tous ces systèmes de politique hâtivement bâtis qui paraissaient alors dans toutes les jeunes revues. Nous étions dévorés du besoin d'agir. Cette idée de la Justice qui dominait tous nos élans, toutes nos conceptions, nous la voulions incarner dans quelque chose de palpable, de vivant, d'actuel.
En ce moment Garlyle, Emerson arrivèrent,
qui nous donnèrent le culle des héros, la passion de la force, de la lutte, de la victoire. Autant nos aines, symbolistes, décadents, s'étaient désintéressés de la chose vitale, publique, immédiate, autant nous avions soif de nous dévouer, de voir vivre nos idées en quelque haut exemplaire d^humanité. Nous fréquentions les syndicats; avant la lettre, nousfondâmes, àÂix, à Marseille, des universités populaires. J'ai présentes au souvenir des soirées passées à lire de ribsen, du Michelet, du Rousseau, et des fragments du Recueil philosophique de M. Fouillée, au fond de cafés ouvriers, surveillés par ^ la police.
Une sorte de socialisme humanitaire, d*anarchisme à la Tolstoï selon les heures ou à la Nietzsche, que nous connaissions mal à travers des traductions fragmentaires, nous emplissait. Nous attendions le doux héros, la souriante et forte victime des temps nouveaux; celui enfin qui ferait, par son attitude intérieure, de volonté et de charité, l'effet que tâchaient de produire par ailleurs les bombes d'Henry ou de Vaillant. Ne souriez pas, Messieurs..., parce que ce sentiment était très sincère, et qu'il mérite toute pitié..., nous crûmes trouver tout cela en Dreyfus. Je vous dis que nous étions des esprits métaphysiques et que les mots agissaient sur nous plus que les faits. Nous n'y voyions pas. Que voulez- vous? c'était un état ; et nous qui en avons tant souffert, nous bénissons l'affaire Dreyfus parce qu'elle nous a sortis de cet état, nous a donné le sens de la réalité, a chassé de nous ce romantisme social et politique
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qui nous empoisonnait, qui nous anéantissait. Je n'ai pas besoin maintenant de vous dire de quelle façon nous avons été dreyfusiens; sachant pourquoi nous le sommes devenus, vous devez sentir comment nous l'avons été. Nous lavons été naïvement, nous l'avons été ardemment. Ici se place un fait très important pour moi : mon premier voyage à Paris. Si vous mêle permettez, je vais vous lire une page que j'écrivis naguère en songeant à mon arrivée ici et qui vous fera mieu)^ que tout sentir l'état de mon être à cette époque.
« Comme jadis Renan, dans sa pauvre chambre d'étudiant, fiévreusement penché sur les premières pages de V Avenir d4i la Science^ il y a peut-être au moment où j'écris ces lignes, dans une bastide perdue de Provence ou dans un coin désert de la forêt de Fontainebleau, un jeune homme inconnu qui, dans le silence lucide de cet hiver, est en train de mettre en ordre toutes les sensations qui ont bouleversé, et fortifié cependant, puisqu'il s'en est à la fin rendu maître, son organisme intellectuel, durant les tristes journées de l'affaire Dreyfus, car il s'était égaré, à cette époque, dans Paris soulevé.
« Venu plein d'enthousiasme de sa province, il a senti se préciser en lui, dans le premier soir qu'il a vu tomber sur Paris, cette énergique et douce idée de la France qu'il s'était faite en lisant Michelet, Lamartine et Balzac, — en feuilletant les albums de Braun, aux photographies amoureusement classées, où rayonnent so<p bremenl les chefs-d'œuvre du Louvre, — ^ en
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allant, chaque dimanche, dans quelque salle de concert, mêler son émotion aux ondes sonores de VArUsienne ou des Poëmes symphoniques^ — en suivant enfin, à la Faculté de sa vieille ville, les levons pleines d'ardeurs contenues de deux ou trois rares professeurs à Tintelligence et au cœur ouverts (sur leur type il imaginait tous les autres). Chaque soir, au crépuscule d'été, sous les platanes d'un ancien cours, où mouraient parfois avec les rayons du jour les derniers éclats d'une musique militaire, en sortant de la bibliothèque, il admirait voluptueusement et de loin la fine silhouette distinguée de quelque Madame de Gromance, et cette naïve contemplation devant une jeune femme bien vêtue, et quMl savait bien ne devoir jamais connaître, lui suffisait pour embaumer d'un parfum de luxe tendre ses soirées solitaires; il emportait en quittant la promenade le sentiment que l'élégance des vieux siècles survivait encore dans les femmes de la race et il retrouvait plus parfaite, pleinement réelle, cette beauté française^ dans les pages de quelques livres, — romans, drames, poëmes, — toujours les mêmes, relus dix fois, et dont il connaissait toutes les pensées comme les aspects retrouvés d'une maison amie ofi il était reçu avec une joie grave et toute provinciale.
« C'est de toutes ces sensations mêlées, auxquelles il faudrait encore ajouter l'influence confuse de quelques voyages, de la mer contemplée parfois, à de longs intervalles, de fréquentations, d'habitudes heureuses, que s'est formé dans ce jeune homme le concept un peu
simple, mais généreux, puissant et pur, de la patrie et de la France. Paris cependant, malgré tout, — (malgré le charme de cette existence laborieuse, la lecture de Taine (et de Mistral, s'il est Provençal), la vague appréhension d'un danger qui, de loin, prend des couleurs délicieuses), — Paris Tattire.
et II est arrivé. Et tout d*abord, lorsque, sur un pont de la Seine, au soleil couchant, il a vu une atmosphère d*or baigner à la fois le Louvre et Notre-Dame, le Panthéon et les Invalides, qu'il a senti tout un fleuve humain couler en pleine joie de TArc de triomphe aux Tuileries et que mille rumeurs vivantes fondues dans le même murmure se sont autour de lui mêlées à toutes les splendeurs muettes de ce passé revivant à la fois dans sa mémoire et dans ces monuments, il a eu de la France une vision intuitive et complète, où chaque siècle naissait naturellement de Taulre, où chaque homme puissant devenait justement Texpression sociale, l'image historique de tout le peuple en travail. Et lui, dans cette parisienne minute de patriotique harmonie, dans son exaltation, il ne s'est point oublié luimême et, prenant conscience des destinées de son pays, il s*est vu à sa place et à son rang dans le riche résultat de tant d'énergies en mouvement. Dans un battement de son cœur toute sa famille s'est souvenue d'anciens sacriflces oubliés. Toute sa race a soutenu le vif effort de sa raison. Et les meilleurs de celte race, il le sent à présent, un ou deux types peut-être de cette famille si sûrement organisée, étaient déjà venus dans ce même lieu en une heure de
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danger ou de triomphe, et dans les innombrables aspects de ce soir parisien, à travers toute la cité moderne, un instinct infaillible Ta mis en état de reconnaître, dans un éclair de sa conscience, l'apport immédiat de ses ancêtres les plus lointains. Sans cesser d*ètre un individu façonné par sa province, il vient d'apprendre pourquoi il est Français. »
Mais cette ardente méditation de tout un être qui se donne à une grande idée devait avoir un rude lendemain. Les faits, hélas! se sont chargés de remettre les choses au point actuel. De la réalité présente ils eurent eu vite fait de chasser tous les souvenirs glorieux. Le lendemain, et les jours suivants, notre jeune homme a vu, aux abords du Palais de Justice, la foule hurler après Zola, Témeute gronder dans les rues. Voilà de quoi lui donner prétexte à héroïsme. Les vendeurs de journaux autour de lui criaient mille mensonges contradictoires en bousculant les promeneurs. Tout un peuple ticvreux sortait de ce bon sens, violait cet ordre, que nous voulons être Tapanage de notre nation. C'est Balzac qui le dit : « La supériorité de la France, dit-il, vient de son bon sens, de la logique à laquelle sa belle langue y condamne Tesprit : elle est la raison du monde. »
Hélas! à quelles expressions on a plié cette langue, vous le savez. J'eus la mauvaise inspiration d'assister à quelques séances de la Chambre. Dans les couloirs du théâtre de VŒuire^ j'entendis, aux entr'actes de pièces à clefs dreyfubiennes, les conversations de gens
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consacrés et que de loin, du fond de ma province, Je vénérais comme des maîtres. Il faut tout dire, des gens dont je ne veux plus me rappeler le nom m'atterrèrent par leur cynisme. Des doutes m'envahirent dès lors. Je me réfugiai à la campagne. Gomme je m'exprimais librement, je sentais bien qu'on nç me regardait plus comme un pur. Je ne sais quel parfum de cléricalisme, oui, de nationalisme, se dégageait de moi. Je vous avoue que j'étais très troublé. Je courus à ma vieille terre, à ma vieille ville, comme Tenfant à sa mère. Je n'étais pas guéri, non; maisje commençais à sentir mon mal. Alors, parmi mes sages oliviers, là-bas, à travers mes méditations et mes souvenirs, derrière les séances du Parlement, les excitations de la presse, les déclamations de Testrade, les hurlements do la rue, j'aperçus tout à coup le visage torturé de la troisième République, comme, si Ton peut comparer les petites choses aux grandes, Taine jadis vit, derrière les incendies de la Commune, la face monstrueuse de la béte jacobine. Je voulus mettre de l'ordre en moi. Toute une série de faits qui dormaient dans ma mémoire et que j'avais négligés jusque-là, je m'en préoccupais soudain , étonné de les retrouver si vivaces et si précis. Des noms suffiront à vous donner les indications générales de cet état. Le boulangisme, Panama, les banqueroutes politiques ou commerciales, les krachs moraux ou industriels, Fourmies, l'afTaire des décorations, Madagascar, les attentats anarchistes, ce sont là les points saillants. Tous ces faits que, durant quelques années, j'avais appris
d*UDe curiosité distraite par des préoccupations dont j'ai essayé tout à l'heure de vous donner une idée, tous ces fails m^apparurent dans leur réalité historique.
Cet esprit de méthode dont il était tant parlé, dans les feuilles quotidiennes, et qui élait le culte dreyfusien, je voulus l'appliquer alors. Et je compris sans peine que c'était tout cela qui avait préparé, amené, suscité la crise aiguë de cette affaire Dreyfus. J'eus soudain la forte indic«ition que la patrie avait besoin d'énergiques remèdes. Dans une chambre claire, devant des arbres, en un pays calme, après ces journées de Paris, avec mes livres, mes notes, mes cahiers, je fis lentement mon examen de conscience, et c'est alors, par les lettres que j'écrivis et les réponses que je reçus de mes correspondants, que je sentis que je n'étais pas le seul à traverser la même crise. De nouveaux événements, tandis que je mettais mon être en ordre, venaient aggraver mes doutes, confirmer mes intuitions, appuyer mes raisonnements : Fachoda, le Congrès socialiste, le procès de la Haute-Cour. Et voilà que j'appris la condamnation de Déroulède. C'est ce jour-là, par le sursaut que je ressentis, que j'éprouvai que j'étais devenu tout à fait nationaliste.
Justement, un de mes amis qui faisait une évolution analogue à la mienne m'écrivait :
« C'est dans le fonds populaire, que l'on trouble chaque jour davantage, que s*est réfugié beaucoup de la force et du bon sens de la patrie. Je l'ai compris un jour d'hiver où nous étions bloqués par les neiges dans un des forts
de la Coroiche. Un exemplaire des Chants au SoMat traînait sur un lit de la chambrée. Un sergent, je crois, lavait oublié là. A cette époque, comme beaucoup déjeunes intellectuels, je mé-, prisais les vers de M. Paul Déroulède, ne les ayant jamais entendus que brailles par des commères tricolores de cat'é-concerl. Pourtant je pris le livre. Ma surprise fut profonde. Dans cette casemate, au milieu de ce paysage de la Turbie, où Banville lui-même chanta jadis son amour du laurier, parmi ces braves gens qui fumaient, dormaient ou jouaient aux caries autour de moi, et que j'avais lentement appris k connaître depuis trois ou quatre mois, les mots, même les plus simples, avaient pris un nouveau sens, plus vivant, plus humain, s'étaient gonflés pour moi d'une sève nouvelle, d'une substance plus française, plus noble et plus populaire à la fois. Je m'en aperçus en lisant. Tout ce qu'il y a de sang gaulois dans le cœur du petit livre de M. Paul Déroulède battait soudain entre mes mains et dans ma voix avec le rythme tout populaire de ses vers.
Il fait nuit; la diane a sonné, tout s'éveille; Les hommes sont sortis des tentes qu'on abat; La soupe est sur le ieu, le vin dans la bouteille, Et, chantant et riant à la flamme vermeille, Ces diables de Français commencent leur sabbat. C'est le joyeux lever d'un matin de combat.
Je récitais ces vers à haute voix. Mes camarades se groupèrent autour de mon lit. Et, ce jour-là, nous comprîmes toute la force de notre métier. Les vers, vierges de toute littérature,
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étaient allés droit à Tàme des simples et, grAce à ces chants modestes, tous ces braves gens s'étaient sentis soudain liés à la vie de leur^ compagnons, à Tavenir de leur régiment, aux destinées de Leur pays. Je le vis à leurs regards, en écoutant les conversations qui suivirent et à la joyeuse fraternité qui ne cessa depuis d'emplir notre chambrée. »
Voilà ce que m'écrivait mon ami, ei c'était cet homme, cette force de la patrie, que Ton essayait de briser, que l'on chassait, que l'on paralysait, que l'on exilait. Mon cœur me criait cela. Vous voyez que je ne sentais déjà plus comme un dreyfusien. Je reçus à ce moment ma convocation pour ma période de vingt-huit jours. Rien ne pouvait venir mieux à point. Vous voyez que mes sentiments se nationalisaient en quelque sorte. Voilà que ces vingt-huit jours allaient se charger de fortifier mon cœur, d'assainir mon sang, de chasser de moi les derniers vestiges du désordre qu'y avaient mis les agitations de ces dernières années.
Mon sac sur les épaules, la bretelle du fusil dans la main, allègrement j'allais au devant d'un meilleur devenir. D'accord avec les jeunes gens de France, je marchais, à l'appel des mêmes commandements, au devant de l'ennemi, et l'ennemi, n'est-ce pas, c'est le doute, la lâcheté, l'ennemi commun c'est la veulerie de Tépoque. Ainsi, lentement, je prenais la résolution de servir désormais mon pays, comme il est dit dans la théorie, u sans hésitation ni murmure». 11 faut restera sa place. On n'est utile que là. Je comprenais ici le mot d'ordre social, la force
de la discipline, la beaulé de la hiérarchie. Je recevais une consigne que je ne trahirai jamais. Ici je vous demande encore la permission de vous citer une page que j'écrivis alors et qui donne la réplique pour ainsi dire à celle que je vous ai lue tout à Theure. C'était pendant les manœuvres...
« Un matin, détachés en petit poste, en avant de la compagnie, nous étions quatre dans la nuit finissante à voir se lever le jour sur une immense plaine au-delà des coteaux boisés, fouillant de Tœil les roches et les bosquets sombres. Je n'oublierai pas cette heure. Sous un grand pin tout bourdonnant d'abeilles et luisant de rosée, au sommet de la colline, j'étais couché, la poi« Irine dans une touffe de thyms. Des cavaliers galopèrent sur la roule qui passait à nos pieds. Nous brùUmes deux ou trois cartouches contre eux. Puis tout retomba dans un magnifique silence. Etlentement, dans les premiers rayons, le paysage s'éveilla. Ce fut splendide. Derrière nous plusieurs milliers d'hommes étaient en marche. La-bas, très loin, à travers les champs labourés et les prairies humides, d'autres, en longues colonnes, s'avançaient à notre ren* contre. El je voulus me mêler aux confuses pensées qui les agitaient jous. Ils avaient quille leurs maisons, leurs terres, leurs familles. Ils venaient les uns contre les autres, mais une même idée les guidait. Je sentis en quoi j'étais véritablement leur frère. J'eus conscience de la solidarité réelle qui nous unissait, nous tous que tant de montagnes, de rivières, d'horizons
séparaient d'habitude, mais qui étions, ce matiolà, rassemblés dans la même campagne. Les collines brillaient déjà. Les chiens aboyaient au passage des troupes. Un train sifïla, lancé à toute vapeur. Les bois de pins se mirent à frémir doucement. Toutes les grandes masses du paysage se groupaient, s'achevaient en formes lucides. Et moi, perdu dans cet éveil du jour, je vis sous les arbres, les rochers, la poussière, H*unirdes lois que je n'avais jamais contemplées jusque-là. Un même sentiment tenait ces matières comme une même pensée dirigeait la volonté de tous ces hommes. Et ces deux ordres de beauté liaient les êtres aux choses, se commandaient, se complétaient entre eux. Soudain une conception plus exacte du monde, de la patrie, de moi-même, jaillit en moi avec le soleil partout triomphant. Des coups de feu éclatèrent de tous côtés. La manœuvre commençait et moi, selon la forte expression d'Edmond Jaloux, « je vis la forme nouvelle de mon destin », je m'apparus comme une cellule de ce grand corps, je m'aperçus à ma place comme je ne Tavais jamais constaté, je me sentis Français enGn de toute mon âme et de toute ma chair. »
Oui, ma notion de l'armée se précisait ainsi. Je voyais bien que c*est là que se donnent les leçons vivantes de Teiemple ; elle est l'organe le moins atteint de notre État; dans la crise que traverse le pays, s*il reste encore à la France un cœur intègre où se substanlifîe constamment le sang malade qui arrive là épuisé, anémié, troublé, et qui eu ressort vivifié, c'est que
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parmi les déclamations forcenées, les basses besognes qui systématiquement veulent détruire la patrie, le régiment est avec la famille le dernier refuge qui reste à Tesprit véritablement social.
Ce fut l'impression confuse que j'eus dès le premier jour où, arrivant avec mes camarades dans la vieille cour de la caserne, je vis tous ces hommes pâlis par une nuit sans sommeil ou une noce hâtive, avec leurs visages fripés, leurs effets de civil lamentables, Tennui, la gène d'une besogne imposée. Ils n'étaient pas heureux, ils n'étaient pas beaux*. Il faut le dire, ils me donnèrent rimage d'un troupeau parqué. Mais quel changement dès qu'ils eurent fait peau neuve et que sous le rouge et le bleu marine de leurs costumes militaires ils prirent une autre allure, une sorte d'assurance qui leur venait de leurs anciennes années de régiment ! D*un coup, la discipline, cette discipline que Xénophon déjà disait être la force principale des armées, les avait instinctivement ressaisis. Ils étaient prêts à agir, ils n'attendaient plus qu'un ordre.
Et moi, en quittant ma compagnie, j'emportais la certitude qui fait un des points essentiels du nationalisme, celle que Tarmée est la nation en acte, la fraternité vivante, la force réelle qui nous défend et que nous devons défendre contre toutes les tentatives odieuses qui, par le désordre et la mainmise sur nos plus riches trésors moraux, veulent dissiper le plus clair du grand héri* tage national.
. Dès lors. Messieurs, vous sentez que je n'étais plus, que je ne pouvais plus rester dreyfusardi
ACTION FRAMÇ. — T. IV. 45
Un détail : je m'abonnai au Soleil pour y lire régulièrement les articles de Félicien Pascal, de VaugeoisetdeMaurras. C'étaitla convalescence. Et comme une récompense suit toujours notre effort, im jour le facteur apporta à ma vieille bastide provençale les pages précieuses de VEnquête sur la Monarchie, Ceci décida de tout, emporta tout. Le jour se fît tout à fait en moi. Avec quelle ivresse je dévorai ces pages, la plupart de vous doivent le sentir, n'est-ce pas, puisqu'ils les ont lues comme moi. La vérité en marche venait d'arriver dans ma maison. Devant ces fortes pensées, à cet ordre rigoureux, A ces démonstrations précises, l'erreur ne peut résister. Tout s'organisait, se liait, vivait.
Je ne crois pas que Ton puisse trouver un meilleur traitement contre la maladie drevfusienne, le mal démocratique, la peste cosmopolite. Tous ceux, parmi les Français j'entends, à qui j'ai fuit lire ces pages, ont rougi de leur ancien culte. Et c'est alors que j'ai bien vu que beaucoup de dreyfusiens qui croient l'être par conscience, par volonté, le sont devenus sans le savoir, pour ainsi dire, sans le vouloir, et comme malgré eux. Les journaux, les conversations de café, l'enivrement orgueilleux de se sentir différent des autres, furent les principaux facteurs de l'épidémie auprès de ceux qui ne se sont pas jetés dans l'Affaire poussés par les idées intellectuelles— employons le mot — que j'exposais au commencement de cette trop longue causerie.
La plupart des adeptes ontétéamenésau nouveau culte par d'infimes circonstances qui, répétées, multipliées chaque jour, ont pris force de
doctrine, apparence de syslème; les mots sonores ont ensuite tout justifié, tout transfiguré. Oui, je crois que les premiers dreyfusards ont été agis par des mots dont ils ne savaient pas bien la signification ou qui, trop souvent, couvraient de leur pavillon une marchandise étrangère, frelatée et de contrebande. Ils ont tant et tant répété ces mots avec extase qu'ils en sont devenus les esclaves, et, le terrain étant ainsi préparé, les politiciens alors sont enlrés en scène. Jusqiie-là ils avaient tenu les ficelles dans les coulisses, ils pouvaient désormais jouer leur rôle à visage découvert. Les bons convaincus formaient le chœur; ils allaient, prêchaient, évangélisaient, tiraient les marrons du feu.
C'est du moins ce qui se passait autour de moi, en province. Les professeurs surtout étaient terribles. Grâce à eux^ par de redoublés sophismes, vous le savez, une question d'État devint vite une affaire de critique et de textes. Ivres de leur subite importance, vous les avez vus, ils s'emparaient du bordereau, examinaient les dépêches, négligaient tout ce qui ne restait pas sous le champ de leur loupe, c'est-à-dire la réalité, le pays, les lois véritables, ce qui importe. Et tous ces documents, c'est dans les journaux, o textes ! qu'ils les prenaient. Le plus terrible, c'est que ces hommes pour la plupart étaient sincères.
Voilà une de nos plaies contemporaines : le mal de l'analyse, le pli professionnel, le manque de cette santé morale que donne la tradition, faisaient des leurs. L'analyse I Eux dont le métier est d'apprendre comment un culte s'empare des
hommes, comment un mythe nait dans Tàme des races, ils auraient dû sentir qu'ils devenaient les croyants d'une religion nouvelle en formation sous leurs yeux. Ils en ont établi au contraire les dogmes k terminaisons, à formules scientifiques. Ils tinrent des conciles retentissants. Et dans un grave journal de Paris, quelqu'un a proposé de s'aborder chaque matin, au coin des rues, en se murmurant d'un air pénétré : < Dreyfus est innocent », exactement comme les premiers chrétiens s'acheminaient jadis aux catacombes en murmurant : « Christ est ressuscité. »
Ici la chose prend des proportions d'un grotesque énorme. Je n'en ris pas cependant. J'avoue humblement que cette genèse religieuse, j'en saisis la marche et la misérable puissance aujourd'hui ; mais, dès le début, je fus touché par cette sorte de folie contagieuse. La farouche divinité abstraite, la jacobine Justice, me cacha, une année durant, les traits vivants du doux pays de France. Ces beaux traits indestructibles de la patrie, c'est en lisant les pages de Maurras que je les revis un à un, que je les retrouvai derrière la brume, le brouillard métaphysique de mon ancienne anarchie. Au soleil de cette vérité monarchique revivait en moi aussi toute ma première éducation, faite d'ordre, de hiérarchie, d'éléments bien français. C'est alors que j'eus la conscience que la France allait se perdant, se reniant, depuis que les bandes maçonnes Qt cosmopolites s'étaient emparées d'elle et voulaient âi la place du vieux cœur national mettre je ne sais quel coffre- fort aux serrures métaphysiques, aux ferrailles socialistes. Il faut un pou-
voir fort, traditionnel, qui retrouve le vieux cours des ancêtres.
On pourrait, je pense, par de fortes opérations de presse ou de police ou d'élection, étouffer les derniers scandales persistants de rÀffaire. On ne saurait par ces seuls moyens éviter la future Affaire qui éclaterait dans un an, deux ans ou dix. Je vous Tavoue, si une Monarchie n'était plus possible en France, il me semble que la porte alors resterait à jamais ouverte à tous les désordres, à la dispersion, à la guerre intestine, à la mort. Peut> être alors vaudrai-t-il mieux courir tous les risques de ce socialisme qui est le grand danger barbare et actuel', peut-être alors vaudrait-il mieux se lancer en pleine révolution. Tout, plutôt que ces temps sans ordre, sans beauté, cette stagnation honteuse, cet arrêt dans Tappareil vital, cette lâche dilapidation de Théritage de nos pères. Laisser faire, c'est approuver. Il faut agir dans un sens ou dans l'autre. J'indiquais le pire, mais il y a mieux. Il y a la possibilité d'avoir un Roi national, une aristocratie provinciale, un peuple français, un pays reconstitué, où, dans la naturelle harmonie des communes libres, défendues par un fort pouvoir responsable, toutes chances de corruption seraient plus facilement écartées. C'est par une hygiène préventive qu'il faut écarter les pestes sociales. Et s'il est vrai, comme en convient tout bon esprit, qu'en pays monarchique, — en Allemagne, par exemple, — toute affaire Dreyfus soit radicalement impossible, nous qui voulons conserver la France en vie, en pleine vie, pourquoi, sous de vains prétextes
genevois, par une sorte de fausse pudeur humanilaire, aurions-nous honte d'obéir à des lois historiques qui nous paraissent si claires, si constantes et si fortes? C'est tout simplement à reviviGer par l'apport de vos volontés les vieux principes qui ont fait noire France, aies nourrir d'un sang nouveau, que je vous convie. Ici, c'est un sentiment tout personnel que je vous offre ; mais je vous prie de considérer que c'est un malade à peine guéri qui vous parle, qui a vu le mal de près, de très près, jusqu'au fond, et qui sent avec, toute son âme la nécessité des remèdes, — des plus énergiques, des plus définitifs.
JoACHiM Gasouet.